‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 93 sur 194 · LetterSy p · texte numérisé non relu

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3. Lettre de Coleridge à Chubb publiée par J. le B. Hammond dans C.-J. For, a Political Study, citée dans Gestre, J. T., p. 193.

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démocrate qu'il connût encore. Pour lui, il avait cessé depuis longtemps de prêcher dans le désert ou, pi^ que cela, devant un auditoire hostile. Il n'avait pas assez d'énergie pour rester^ seul de son opinion. Gomment le lui reprocher, alors que tous les autres firent de même, sauf peut-être Thelwall, que Wordsworth, Southey et tant d'autres finirent zélés partisans du trône et de l'autel. Nous avons voulu montrer au contraire que sa conversion à lui fut moins brusque qu'on n'a dit, et que bien avant VOde sur la France il s'était rallié à l'opinion commune anglaise sur la Révolution française et sur toutes^ les Révolutions.

Quant à ses sentiments envers la France, leur transformation est plus explicable encore, car il ne connaissait rien d'elle, elle n'était qu'un nom, ne correspondant à aucune idée précise, qui avait été l'objet de son enthousiasme, puis de sa haine. Et en cela Coleridge n'était ni plus ni moins qu'un Anglais de son temps.

Nous avons vu que, môme avant la Révolution française; une partie notable de l'opinion anglaisé, même la plus éclairée, était hostile à la France, comme par suite d'un antagonisme des deux nations dans tous les domaines, qui tenait surtout en réalité à une ighotance solidement établie. Naturellement cet état de l'opinion ne pouvait que se généraliser à la suite de la Révolution et de la guerre, quand la réaction politique fut triomphante dans l'Angleterre, ralliée aux cris d'alarme, puis de fureur, de Burke, dans ses écrits de 1790 à 1796 ^ Chose curieuse, c'est après la chute de Robespierre et la fin de la Terreur, à partir

1. Voir plus haut chap. ii, et sur la psychologie de la péaclion anglaise, comparer Ghevrillon, Sydney Smith, p. 142 el suiv. Sur Burke, voirBuckle. t. I, p. 467 sq. (éd. 1878).

de 1794, que la polémique fut le plus violente. Alors les Lelters on a Régicide Peace de Burko ne parurent pas exagérées, pas plu» que les caricatures de GiUray. Les brochures populaires contre la France se multiplièrent et toutes prêchaient, comme Burke, la guerre à outrance. La note comique apparaît assez souvent, sans que les auteurs l'aient voulu, « Un vieil Anglais » assure gravement que les Français, d'après Voltaire lui-même, sont une race mêlée de singes et de tigres, et se livre à uh touchant parallèle entre la potence et la guillotine. « L'Anglais, dit-il, exécute sans verser le sang, pour ne pas faire souffrir, ni endurcir Tâme des spectateurs. »

Il ne faudrait pas, naturellement, donner trop d'importance à ces écrits. Mais même les esprits impartiaux et pacifiques se montraient irréconciliables et comme l'auteur que nous venons de citer, voyaient dans la guerre avec la France la seule sécurité possible pour l'Angleterre ^

C'étaient au fond des intérêts et des craintes qui parlaient et non pas des sentiments chevaleresj:iues, comme l'aurait voulu Burke, ou religieux et moraux, comme la majorité des Anglais aimait à se le figurer. Même le judicieux auteur anonyme de Comidératiom sur Vétat comparé de la France et de V Angleterre au commencement de Vannée /7^6', qui reconnaît tous les maux causés en ^Angleterre, aussi bien qu'en France, par la guerre, croit que l'Europe doit à TAnglelerre son salut, parce que l'Angleterre, sans s'engager dans les querelles d'une dynastie, et sans com-

1. War wUh France the onbj Security of Britainy by an Old Englishman^ London, fcbruary 1794, p. 5, 13.

2. A View of the relative Slate of Great Brilain and France y at the commencement of the year 1796, p. 90. London, february 1796.

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battre pour la monarchie, a sauvé TEurope du torrent de la démocratie, de l'immoralité et de l'anarchie.

Il est vrai qu'une voix s'éleva pour montrer les choses sous un autre jour. Thomas Erskine, dans un écrit qui fut tout au moins ardemment discuté, puisqu'il eut, dit-on, quarante trois éditions pendant l'année 1797*, s'efforça de montrer les véritables causes de la guerre et les ressorts de la politique du gouvernement, qu'on soutenait sans la comprendre. Il mit en évidence, entre autres choses, l'importance capitale de la question de la Belgique. Mais on lui fit cette réponse simple : intéressée ou non, cette politique est-elle nationale? Et il est si vrai qu elle l'était et que le gouvernement de Pitt, sans se soucier des principes, était décidé à faire la guerre pour des intérêts nationaux immédiats, et à la continuer tant qu'ils ne seraient pas en sécurité, que les plus simples virent que la cause de la guerre, c'était la cause de la vieille Angleterre^. Posée ainsi, la question était résolue, car, s'il y avait encore beaucoup de réformateurs, et de démocrates en Angleterre,, il n'y avait presque plus de « citoyens du monde », humanitaires et pacifistes, quand les intérêts de la nation se trouvaient engagés.

A partir de 1798 environ et jusqu'à la paix d'Amiens, l'Angleterre est unanime dans sa haine de la France, sinon dans sa volonté de guerre, ce qui est tout autre chose. Coleridge aurait été héroïque, s'il n'avait pas abjuré un sentiment tout intellectuel qui ne tenait à rien de profond dans son être. Mais s'il abjura

i. A Vieir of Ihe Causes nnd Conséquences of the Présent Wav willi France^ London, 1797. Nous prenons le chilTre des éditions dans Babeau, les Anglais en France a}yrès la paix (VAmiens, Paris, 1898, p. 5 de Tlntroduction.

2. Plain Thoughls of a Plain Man [William Combe], London, 1797, conclusion. Réponse à l'ouvrage d'Erskine.

publiquement et solennellement, ce n*cst pas seulement par désir de montrer à tous un converti, rentrant au bercail de la patrie menacée, par besoin de se sentir en communion de sentiments avec ceux qui l'entouraient, et plus près de cette réalité terrestre qu'il essayait d'apprendre à aimer, c'est aussi parce que l'opinion contraire devenait non seulement suspecte, mais dangereuse. Pauvre, avec une famille qui allait s'accroître dans quelques mois d'un second enfant, il eut peur du nom terrible de Jacobin, qu'il sentait très sincèrement ne lui convenir en aucune façon. Nous verrons qu'il ne réussit pas à désarmer ses adversaires, et qu'il eut contre lui, toute sa vie, les Jacobins et les Anti-Jacobins.

Mais, pour le moment, le parti de ces derniers était de beaucoup le plus redoutable.

En avril 1798, après la publication de VOde sur la France et des Craintes dans la Solitude y Goleridge essaya, dans une longue lettre, de persuader son frère de son orthodoxie politique. De religion, il n'osait en parler, on savait qu'il prêchait publiquement dans les chapelles des unitaires et, nous l'avons dit, cela était presque pis que l'irréligion aux yeux d'un' clergyman de Téglise d'Angleterre. « Mais, dit-il, s'il connaît ses propres opinions, elles ne sont nullement empoisonnées de métaphysique française, de politique française, de morale française, de théologie française. » ^ Sur la Révolution française, il peut exprimer son opinion exactement, en citant la parole de l'Ecriture : « Un vent fort et terrible a déchiré les montagnes et brisé en pièces les rocs devant le Seigneur, mais le Seigneur n'était pas dans cet orage, et après le vent vint un tremblement de terre, et après le tremblement de terre un incendie, mais le Seigneur n'était pas dans cet incendie ».

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ETt maintenant (croyant qu'aucune calamité n'est permise que comme moyen d'arriver à un bien) je m'enveloppe la face de mon manteau et j'attends, avec des pensées humbles et patientes, j'écoute « la petite voix » qui vient de Dieu *.

En un mot, il désire être un homme vertueux et un chrétien et il n'est ni whig, ni réformateur, ni républicain et c'est seulement parce que la conduite du gouvernement lui, paraît par sa folie propre à augmenter le nombre des « esprits enflammés et indisciplines qui sont en embuscade contre la tran^ quillité publique » qu'il est l'ennemi du ministère 1 Coleridge ne lui reprqche plus rien, que d'être un gou-" vernement, qui a « la lèpre héréditaire de tous les gouvernements, la vanité et l'aveuglement ».

Mais c'est surtout qu'U a (( renoncé entièrement à la considération des causes immédiates des choses, qui sont infiniment complexes et incertaines, pour réfléchir aux causes fondamentales et générales, causm causarum ». Tout cela n'a plus de signification pour lui, il repart pour un autre monde, celui de la métaphysique et de la poésie.

Mais il fallait vivre. Coleridge était entré presque officiellement dans la secte unitaire et sohgeait depuis quelque temps déjà à remplir les fonctions de pasteur, « moindre mal que mourir de faim* », écrivait-il à Cottle, quand on lui proposa de venir prêcher devant une congrégation unitaire à Shrewsbury, avec l'espoir d'être choisi en cas de vacance prochaine. Nous avons de ce sermon un compte rendu incomparable, ' par un des ennemis futurs de Coleridge, un jeune homme de vingt ans, William Hazlitt, ce fils d'un

i. Letlers, p. 240, 241.

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