‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 62 sur 64 · M. Tremblay est mort, il y a quelques années · texte numérisé non relu

M. Tremblay est mort, il y a quelques années

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pour le mal, à juger les hommes avec une plus sereine indulgence. On voit par soi-même qu'il est dur de toujours combattre et facile de succomber : Joseph de Maistre dit dans une de ses lettres : « J'ignore ce que c'est que la vie d'un coquin, je ne l'ai jamais été; mais la vie d'un honnête homme est abominable. » C'est cet esprit de plus grande mansuétude qui apparaît bien visible dans les morceaux du recueil posthume. Une citation le montrera : Qu'importe, s'écrie-t-il, que le temps marche,

Qu'importe que son souffle accourcisse la trame De ces frêles instants que je voue au Seigneur,

Qu'importe, si j'ai su me garder, me défendre Contre des passions qu'on ne peut trop blâmer, Et si, de jour en jour, je sens mon cœur plus tendre, Plus ardent que jamais pour croire et pour aimer *.

Nous n'avons rien dit du mérite littéraire de ce dernier volume. C'est toujours le même talent pur et gracieux ; la variété des rhythmes en rend la lecture très agréable et facile.

Le silence s'était fait peu à peu autour du nom de Turquety, et cependant de temps en temps quelques poètes venaient réclamer ses conseils, en le nommant leur maître et se plaçaient sous son patronage. Dans le nombre, nous distinguons, par ordre de dates, M. Achille Million et M me Penquer :

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tous deux ont trouvé près de lui cet accueil cordial et bienveillant, cette aimable sympathie qu'il ne refusait jamais à ses jeunes confrères. Il était heureux de leur être utile, de les encourager et d'applaudir à leurs succès. M. Million 4 , le peintre à la fois simple et éloquent de la vie agreste, M ae Penquer *, le chantre si bien inspiré du foyer de # famille et de Velléda ne nous démentiront pas.

Turquety vieillissait: sa santé si souvent éprouvée lui faisait sentir plus lourd le poids des années. Par moments, il semblait regretter de n'être pas mort jeune ; dans son article sur Olivier de Magny, après avoir dit qu'il fut un vrai poète, il se laissa aller à ajouter : « . • • Pour comble de bonheur, il mourut jeune ! Poètes, pourquoi vous attarderiez-vous sur une route de plus en plus amère à cette sensitive qu'on appelle votre âme ? Quand l'aube ne sourit plus, quand ses flammes sont éteintes, qui vous rendra jamais ce premier charme, cette première

1. M. Achille Millien, poète nivernais, né en 1838, a pubHé depuis 1860 divers recueils {la Moisson, Chants agrestes, Musettes et Clairons, Voix des ruines f Paysages oVhiver, etc.) dont quelques-uns ont été couronnés par l'Académie française. Ils ont tous été réunis en deux beaux volumes grand-in-8o, avec eaux-fortes (Paris, Lemerre, 1875-1877).

2. M m * Léocadie Penquer habite Brest. Ses œuvres poétiques, les Chants du foyer (1862) et les Révélations poétiques (1865), deux recueils arrivés l'un et l'autre à la troisième édition et un beau poème, Velléda (1869), ont été justement remarquées.

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fleur demi la jeunesse se pare et que les années moissonnent si vite ? »

Si quelquefois il semblait parler avec un soupir de cette lumière divine qui dore Ventrée de la vie, il ne regrettait pas, à vrai dire, sa jeunesse :

Eh ! mon Dieu, oui, mon cher ami ! écrivait-il à son vieil ami M. Goubert, tout passe, notre jeunesse s'enfonce de plus en plus dans une ombre profonde. A peine si quelques éclairs traversent ce long voile et nourf montrent encore quelques phases lointaines dont on se souvient toujours. Je ne sais si vous êtes du même avis que moi ; mais, quelque riant que soit (dans notre cœur) l'aspect de certains tableaux, de certains détails de cet âge, que la poésie de fous les temps s'est plu à parer des plus ravissantes couleurs, je ne voudrais pas le retraverser. Non, en vérité ! je ne voudrais pas remonter le cours du fleuve et me retrouver à ces moments, si doux pourtant à certains égards. . . Qu'en dites-vous ? J'ai de la peine à croire que vous partagiez mes sentiments sur ce chapitre; et cependant que de ronces mêlées à ces fleurs pour nous les faire moins regretter 1 Gomme tout s'achète en ce monde ! . . .

Son cœur se détachait de plus en plus des ambitions de la terre : il vivait d'affections domestiques et de vieux livres, disant parfois : « J'ai la philosophie de la chèvre : je broute où le sort m'a attaché et je ne désire ni un autre enclos ni une autre herbe. »

Là mort ne lui faisait pas peur : il l'attendait comme une amie qui devait le réunir à ses parents, à ses chers bim-aimés. Oh 1 comme leur souvenir

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vivait en lui ! Aucune affection ne l'avait affaibli. Avec quel bonheur il parlait d'eux ! par exemple en 1857 à son ami M. Tarot :

Pauvres chers parents, vous les avez connus, Tarot : dites s'il y a jamais eu des âmes plus élevées, des cœurs plus tendres. — Oh ! je pleure en écrivant ceci. — ... Pas un jour, pas une heure où je ne les voie dans mon âme I Mes nuits sont pleines d'eux. Cette nuit encore, j'ai rêvé que j'étais avec mon bon père et ma bonne mère. Je me figure qu'ils sont là, que je les embrasse de toute mon âme, et, quand je me réveille, je sens encore sur ma joue l'empreinte de leurs baisers. J'y crois ! Oui, je crois qu'ils viennent en réalité auprès de leur enfant. Dieu permet ces communications consolantes : ils nous voient, ils nous entendent, ceux que nous avons aimés et perdus et ils prient pour nous.

Dix ans après, quelques mois avant sa mort, trouvant dans une lettre de M. Blanchemain ces lignes touchantes :

Chères âmes qui avez souri à mon berceau, est-il donc vrai que je ne vous retrouverai plus qu'au delà de la tombe ?

Il sentit ses yeux /emplir de larmes et répondit:

Vos souvenirs m'ont vivement ému, mon bien cher ami , j'y ai retrouvé votre excellent cœur, et à ce cri que vous jetez sur le passé a répondu le cri de mes propres regrets. Et moi aussi, je vis dans ces années, hélas ! lointaines. L'ombre du présent ne fait que mieux ressortir cette divine lumière. qui dore l'entrée de la vie. Je pense sans cesse aux deux aimables êtres que j'ai perdus et dont les âmes ne vivaient

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que de mon âme. Je les vois, je les entends, je suis aussi certain qu'ils me suivent de leur regard et de leur protection que je suis certain du jour qui m'éclaire. Une mère admirable comme la meilleure des mères, et un père plus admirable encore, s'il est possible, car il avait le cœur aussi tendre que la femme la plus tendre : voilà ce que j'avais et ce que je n'ai plus. Mais je les retrouverai : si les incrédulités et les misères de l'époque ne peuvent m'atteindre, c'est à eux en grande partie que j'en suis redevable. Je n'ai pas besoin d'autre preuve delà vérité de l'Evangile, bien qu'il y en ait par milliers. La foi qui a produit de pareils êtres ne peut être que la vraie foi et je me maudirais d'avoir une pensée différente de la leur '.

Il ne devait pas tarder à aller rejoindre ses bienaimés.

Depuis quelque temps, sans qu'il y eût rien de bien caractérisé, il se sentait faible, malade. Bientôt les ravages de l'anémie se manifestèrent par de tels symptômes qu'il lui fut impossible de s'abuser sur la gravité de son état. Au mois de juillet 1867, l'abbé Martin qu'il n'avait jamais vu, celui-là même à qui il devait l'idée des Fleurs à Marie, se présenta chez lui. Accueilli comme un ami qu'on revoit, le prêtre lui indiqua quelques sujets de vers à traiter: Turquety secoua tristement la tête et dit : « Le temps de chanter est passé: ma vie de poète, comme

1. Lettre du 5 mars 1867. Nous trouvons les mêmes sentiments dans une lettre charmante du 26 novembre 1860 adressée à M. Antbime Menard, de Nantes, qui avait connu M. et M- Turquety.

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probablement d'homme, touche à sa fin 4 . » Il s'appliquait à la lettre ce vers de Byron : My task is done : my song has ceased I

Et cependant, comme tous les malades, if parlait encore de l'avenir. Suivant avec une inquiète sollicitude les événements qui se pressaient en Europe, et qui, dans sa pensée, se liaient intimement au sort de la France, Une doutait pas qu'une collision sanglante n'éclatât entre elle et l'Allemagne. Ses illusions de 1852 avaient disparu, et l'étoile napoléonienne lui semblait bien obscurcie. Il voyait déjà les Allemands aux portes de Paris et disait à sa femme : « Ils viendront : mais, vois-tu, nous nous défendrons, et moi, quoique je sois vieux, je prendrai un fusil et j'irai aux remparts pour donner l'exemple aux jeunes. »

Ah ! s'il avait pu prévoir dans toute leur honte les humiliations et les douleurs que nous avons subies et la guerre civile, plus cruelle encore que la guerre étrangère ; s'il avait pu croire qu'il se trouverait des Français pour incendier Paris et que cette magnifique bibliothèque du Louvre, si riche en livres rares et en manuscrits précieux, serait détruite par les flammes, avec les principaux monuments de la capitale, il aurait vu venir, non plus avec calme et résignation, mais avec

t. M. l'abbé Martin, à qui nous devons ce détail, est aujourd'hui curé de Foissiat (Ain).

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joie, la mort qui lui épargnait de tels spectacles 1 Dès le mois de septembre, sous l'influence de l'oppression et de l'anémie, ses forces déclinèrent rapidement : il s'en allait. Les médecins jugèrent utile de lui supprimer l'usage de la morphine dont il s'était habitué, depuis trente ans, à prendre des doses énormes, chaque jour, pour combattre des insomnies tenaces : ce poison le tuait, mais sa constitution ne pouvait plus s'en passer : ce fut le coup de la mort. Ni la science des hommes de l'art ni les soins si tendres de sa femme ne retardèrent d'un jour le dénouement fatal.

On l'avait transporté dans un appartement près des grilles du Bois de Boulogne pour qu'il y pût prendre un peu d'exercice: il y passa ses dernières semaines, ne se rattachant à la vie que par ses affections et sa passion de bibliophile, — la passion, qui est comme le cœur, chez l'homme, ultimum morxens y regardant encore avec plaisir quelques livres et entre autres un volume de Ronsard acquis depuis peu.

Vers le milieu d'octobre, il eut la joie de revoir H. Blanchemain, qui a bien voulu nous communiquer ses douloureuses impressions :

Bien qu'il ne fût pas précisément maigri, ses traits étaient contractés, son visage pâle, adipeux et presque cadavérique, ses yeux seuls étaient encore vivants : toute la vitalité s'était réfugiée dans le cerveau , mais il se sentait mourir et, malgré mes paroles d'espérance, il secouait tristement la

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tête. Au bout d'un quart d'heure peut-être, il se sentît fatigué. Je lui dis au revoir ! à bientôt ! Mais, en me serrant la main, il me regarda d'un œil qui disait : Vous ne me reverrez plus.

A l'approche de sa fin, il voulut rester seul en face de Dieu et de son éternité : aucun étranger ne fut plus admis auprès de lui que le prêtre qui, sur sa demande, lui administra les derniers sacrements. Le Christ qu'il avait chanté fortifia son âme défaillante et son agonie se termina sans souffrances le 18 novembre 1867, à cinq heures du soir.

La mort de Turquety passa presque inaperçue : peu de journaux en parlèrent. La dépouille mortelle du poète fut transportée à Rennes : il n'en avait jamais exprimé le désir formel ; c'est sa femme qui, sachant l'horreur que lui inspirait le projet annoncé de transférer les cimetières de Paris à plusieurs lieues de la capitale, et ayant lu dans un de ses manuscrits :

Amis, n'exilez pas ma cendre !

Confiez ma dépouille au sol de mes aïeux,

n'hésita pas à déférer à ce vœu posthume.

En d'autres temps, ce retour funèbre aurait été un deuil général pour la cité bretonne : tout Rennes se serait réuni pour rendre aux cendres du poète un solennel hommage. Hélas ! Turquety s'était fait oublier: sa pauvre veuve, dans le trouble de sa poignante douleur, ne put veiller elle-même à de

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tristes détails, et quelques amis avertis à la hâte ou prévenus fortuitement suivirent seuls le modeste convoi.

Deux mois après, le 22 janvier 1868, la salle Sylvestre, si connue des bibliophiles, montrait pour la dernière fois, dans son instructif ensemble, cette belle collection de poètes que Turquety avait réunie avec tant de peines et à tant de frais ; et bientôt le marteau du commissaire-priseur la dispersait au hasard des enchères ; c'était encore quelque chose de la vie du poète qui prenait fin : on serait tenté de rappeler les disjecti membra poetœ.

M. Asselineau, dans le Bulletin du Bibliophile (déc. 1867), M. Blanchemain, dans le Bulletin du Bouquiniste (déc. 1867), M. Eug. Villeïnin, dans le Constitutionnel (4 janvier 1868), M. Loïc Petit, dans la Bévue de Bretagne et de Vendée (avril 1868) ont, ainsi que les journaux de Rennes, salué le poète d'un affectueux adieu. Nous n'insisterons pas sur une note froide, dénigrante et moqueuse que Sainte- Beuve $ glissée au tome XI (3 e édit.) des Causeries du lundi : elle n'est pas digne du critique et moins digne encore de celui qui écrivait le 23 décembre 1845 : « Je suis à vous, mon cher Turquety, à travers tout, n'en doutez pas. » Après l'avoir relue, nous éprouvons le besoin de revenir aux pages émues dictées à M. Blanchemain par une sincère amitié. En voici la fin : « Il ne laisse pas d'enfants, mais

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une gracieuse et charmante femme dont il était l'idole et quelques rares amis pour qui ce poète pur et délicat, ce bibliophile éclairé, cet homme vertueux et bon n'est plus qu'un doux et mélancolique souvenir. »

Qu'ajouter à ces lignes ? Ne pouvant mieux dire, nous n'avons plus qu'à nous séparer de notre ami, en écrivant— comme on les grave sur une tombe, — deux mots qui résument nos espérances : au revoir I

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