Âlfreil Asseline
Je t'embrasse, cher grand ami, de mon cœur aimant et malade. »
Nous avons raconté dans l'historique des Travailleurs de la mer (édition de l'Imprimerie nationale) la lutte épique entre Millaud publiant le roman en feuilleton ^ans le Soleil et Yillemessant le donnant en prime à ses abonnés de V Événement. M"'^ Victor Hugo saisit le prétexte de cette bataille pour dire à son mari toute son admiration :
« Nous sommes en plein steeple-chase. Millaud offre aux acheteurs du Soleil les Travailleurs en feuilleton. Yillemessant réplique en donnant le livre en prime aux abonnés de VEvènement. Millaud a un atout en réserve et offre en prime aux lecteurs du Soleil, les Misérables illustrés. Je me demande jusqu'oui ira cette course au clocher. De quel rayonnement, cher grand ami, tu es entouré. De ton rocher tu sèmes la gloire et la richesse à toute distance. Paris si lumineux s'attache à toi pour grandir en éclat et affirmer sa grandeur intellectuelle. De toutes parts on m'écrit pour me féliciter de Ion succès. Auguste me dit que le succès des Travailleurs ne s'arrête pas dans les journaux. Levallois, qui avait été fort hostile au Shakspeare et aux Chansons des rues et des bois, a fait dans V Opinion nationale de dimanche un article très admiratif. Alphonsine m'écrit une lettre charmante sur ton livre, elle est émerveillée et me dit que l'Académie devrait inventer un mot pour qualifier ton génie. Elle a raison, ton génie est plus
DliUNIÈRES ANNÉES 40j
qu'humain, mais l'Académie n'est pas de force à le caractériser pas plus que les lanj^ues connues. Nous sommes trop limités sur celte terre pour qualifier ce qui dépasse les bornes des facultés humaines. J'attends une vie supérieure pour contempler ton génie et le lire couramment. En réalité, j'en suis troublée, je le dis chaque jour à nos fils, et l'âge t'accroît encore. Ouvre-moi donc une fenêtre de la prodigieuse pensée. Ne ris pas de mon expansion et de mon insuffisance à mexprimer, mais c'est déjà beaucoup de sentir, n'est-ce pas? « Je me remets lentement, j'ai été fort secouée dans cette dernière crise, il m'en reste des tumultes intérieurs. J'ai des spasmes, des bourdonnements et surtout des battements de cœur fort pénibles, mais ce cœur est content, car je te sens heureux et ta joie est la mienne. Nous l'attendons bientôt. Presse-toi de venir chercher nos gâteries. Nous donnons notre dîner de crémaillère samedi. Victor a invité deux ou trois journalistes, Madon, Berend, Van Beumel, sans compter Bérardi et Frédérix. On boira à ta santé et, absent, tu seras présent. »
jyjme Victor Hugo, qui paraissait satisfaite d'avoir loué une maisonnette à Bruxelles, se demande maintenant pourquoi elle l'a louée. Elle le sait bien, c'est que le séjour à Guernesey lui était difficile, c'est que la réunion de tous les siens lui semblera possible, et lorsque, dans une lettre à Alfred Asseline, elle laisse entendre qu elle n'a pas « l'énergie de l'action », elle fait allusion, non pas aux actes de sa vie qui démontrent au contraire sa fermeté dans les desseins, mais à cette
indulgence, dont Victor Hugo parlait dans ses lettres, au moment où elle ne voulait pas contrarier la liberté de son mari :
Bruxelles, lundi 11 juin.
« Je ne suis pas encore aveugle, mon cher Alfred, et j'espère pouvoir le lire longtemps, avant d'avoir besoin d'un caniche. Longtemps est une prétention, car, à mon âge, l'avenir est court. Ton passage ici nous a laissé des regrets et un doux souvenir. J'ai retrouvé avec toi, dans nos causeries sur tous, un peu de ce passé lumineux. En particulier, au relourde Boisfort où noire bavardage faisait concurrence aux taquineries enfantines de Ciiarles et d'Alice. Ils sont toujours les mêmes, joyeux, insouciants, car la gaieté d'oiseau de ma lillelte estcommunicative. Elle me gagne dans mes tristesses mêmes,
« Au moment où je t'écris, tu dois être ù Guernesey avec les tiens et mes chers Duverdier. Que ne suis-je des vôtres, hélas ! Je me demande souvent quel besoin j'ai d'être à Bruxelles. Mes grands enfants ont fait leur nid. Je n'y ajoute rien, pas même un brin de mousse. Sous ma bucolique, je suis sérieuse. En réalité, je me voudrais à Guei'nesey, ma vraie place. Je disparaîtrai sans avoir satisfait aucun de mes désirs. Je me laisse conduire stupidement par mes deux despotes. Mes révoltes n'aboutissent à rien parce que je n'ai pas l'énergie de l'action. Je ne sais encore quand mon
DERNIKRES ANNÉES 407
mari viendra. Tu lui auras sans doute raconté notre maisonnette. Les ouvriers sont toujours dans le pavillon qui lui est destiné. Rien n'est donc changé dans notre intérieur depuis ton départ. Il y a de nouveau pourtant l'ouverture des concerts de plein air. Il est bien porte d'y aller. Alice s'y précipite et maniée des glaces, puis fait en voiture une promenade de nuit avec son mari. Le plaisir a pour variante un souper que le couple va chercher chez un gargotier quelconque. Mes vieilles années sont à ce moment couchées depuis longtemps.
« Quelle chose curieuse que le cœur humain ! Victor pensait avec volupté au moment où il aurait fini sa traduction. La conclusion de ce long travail équivalait pour lui à la joie d'une échappée de prison. La dernière ligne écrite, la mélancolie l'envahit, il en veut au temps d'être si beau. Il ouvre un bouquin et prend aussitôt des notes pour écrire un livre d'histoire.
« Il me reste peu de papier blanc pour te parler de ta couvée. Parle-m'en aussi longuement que je \; t'ai parlé de la mienne.
« Adèle Vu.tuu Hugo. »
Enfin, le 2:2 juin, Victor Hugo, si impatiemment attendu, arrive à Bruxelles. Avec quelle joie il est accueilli par M""" Victor Hugo et par ses fils qui habitaient alors 4, place des Barricades, un logis que de nombreux Français devaient bientôt connaître! Le voyage étant court, nos Parisiens se déplaçaient avec
empressement pour rendre visite à l'exilé. C'était bien ce que M"'^ Victor Hugo prévoyait lorsqu'elle voulait attirer son mari à Bruxelles; elle avait en outre réussi à le retenir et à le convaincre qu'il travaillerait aussi librement qu'à Guernesey et qu'il renouerait plus aisément ses relations avec ses éditeurs. Elle avait eu une bonne inspiration, car cette vie nouvelle plaisait à Victor Hugo. Le il juillet il commençait son roman V Homme qui rit; la vue de M°"= Victor Hugo étant sérieusement atteinte, il obtint de sa femme qu'elle se rendît, le 27 juillet, à Lille, pour consulter le docteur Testelin, un oculiste célèbre et un personnage populaire, étant un des chefs les plus considérables du parti républicain dans la région. Elle était accompagnée par le docteur Emile AUix,
Le nom d'Emile Allix se retrouve fréquemment dans les lettres de M™'' Victor Hugo et dans un grand nombre de carnets de Victor Hugo. H était tout jeune lorsqu'il connut la famille dont il devint ensuite le médecin. Après la mort de Victor Hugo, il s'était retiré à Saumur o\x il vécut pendant plusieurs années. \\ est mort tout récemment. Nous avions conservé avec lui d'étroites relations; il venait fréquemment à Paris, et nous nous entretenions de nos vieux souvenirs. H fut un jour très surpris lorsque je lui appris que Victor Hugo citait fréquemment son nom dans ses carnets. Sa modestie ignorait la place qu'il avait tenue dans la maison^ et cependant Victor Hugo le faisait appeler dès qu'il était souffrant, il avait une entière confiance en lui. Emile Allix n'était pas seulement le médecin, il était l'ami toujours dévoué, toujours empressé; il avait su conquérir l'aflfection solide et fidèle de M™^ Victor Hugo pour laquelle il avait une filiale tendresse mêlée de vénération et d'admiration ; quelques mois avant sa mort, sachant que je devais publier un livre sur M"'' Victor Hugo, il m'écrivait :
« Je conçois à merveille qu'en raconlant la vie de M"'" Victor Hugo, vous vous attachiez de plus en plus à cette noble figure ; moi qui lai bien connue pendant ses douze dernières années, j'ai gardé pour elle une profonde dévotion : en pensant à elle, je ne cesse de rendre hommage à l'élévation et à la largeur, à la droiture autant qu'à la fermeté de ses sentiments, à sa courageuse ardeur, à son dévouement toujours prêt pour les siens, à sa constante et exquise bonté. Votre livre, j'en suis certain, la fera aimer et respecter. »
II avait à peine vingt ans quand il la connut ; elle l'appelait « mon petit Emile », le petit Emile était devenu le médecin auquel on s'adressait toujours. Nous entendions parler de lui sans cesse, et cet homme excellent qui occupait une si grande place dans les affections et la confiance de la maison, avait comme une sorte de coquetterie et de discrétion à ne pas paraître. Son dévouement était anonyme. Il était toujours là quand on avait besoin de lui, mais il disparaissait aussitôt et s'effaçait. Son amitié était sûre, profonde, désintéressée et silencieuse.
Toute la science du docteur Testelin ne réussit pas à soulager les pauvres yeux de la malade. M""^ Victor Hugo était résignée ; si elle avait désormais les plus grandes difTicuItés pour lire, elle pouvait néanmoins se conduire et voyager; lorsque Victor Hugo quitta Bruxelles le 10 octobre pour se rendre à Guernesey, elle vint l'y retrouver le 18 janvier 1867.
11 y avait précisément deux ans jour pour jour qu'elle avait quitté Guernesey le 18 janvier 186o.
Victor Hugo mentionne le fait dans ses carnets. Mais le séjour de 18(34-1865 avait été de très courte durée ; et
en réalité il y avait bien trois ans qu'elle n'habitait plus Guernesey. File y resta jusqu'au commencement de mars et partit pour Paris.
il était question alors (en 1867) d'une reprise d'IIernani. Par une bizarre fantaisie, le gouvernement impérial, qui avait décrété l'amnistie en 1859, n'avait pas levé l'interdit sur les drames de Victor Hugo, toujours exilés de la scène. Mais en 1867, à l'époque de l'E.xposition universelle, alors qu'une durée assez inespérée semblait lui garantir la solidité, il comprit que l'œuvre du plus grand poète du siècle ne pouvait être mise à l'index au moment où il offrait l'hospitalité aux étrangers. Il était donc disposé à laisser jouer Ilernani, mais pas encore les autres drames. Victor Hugo, en dépit de l'amnistie, ne voulait pas rentrer en France tant que l'empire serait debout. M"**" Victor Hugo, à la pensée qn Hernani devait reparaître sur la scène, voulut être là. Ce nom éveillait en elle tout un monde de souvenirs. A peine arrivée, elle vit ses deux fils et Gustave Frédérix, le critique de V Indépendance belge, et elle écrivait à son mari le 24 mars 1867 qu'elle avait tenu conseil avec eux pour émettre un avis sur la distribution, elle pouvait formuler une opinion d'autant plus autorisée qu'elle venait fréquemment à Paris et qu'elle connaissait la valeur des artistes.
« Mes fils qui sont depuis si longtemps éloignés de Paris sont naliirellement peu compétents pour juger le plus ou moins du talent des acteurs. Frédérix se prononçait pour Dressant et Lafontaine. QuantàM"" Favart, elle est pour tous indiscutable. Ce qui domine dans son talent est le principal trait du caractère de Doua Sol : la fierté et la fermeté.
DF.RNIIÎRES ANNKRS 411
ce qui n'cxclul pas la grâce chez elle. Keslc comme principal personnage Riiy Gomez, rôle que Frédérix voudrait voir tenu par GefTroy. Malheureusement Getfroy a eu un succès médiocre dans Galilée. Reste à savoir s'il voudra s'engager de nouveau pour jouer don Ruy. »
On sait que Delaunay, Bressant, Maubant et M"'' l^'avart furent désignés finalement. M""'' Victor Hugo était rentrée à Bruxelles, mais elle voulait retourner à Paris pour assister à la répétition générale et à la première de la reprise à'Hernani. Victor Hugo ne l'y encourageait pas, et voici ses raisons : il ignorait les dispositions du peuple parisien à son égard. \\ prévoyait quelque bataille et peut-être même des sifflets. Outre que la santé de M""' Victor Hugo était chancelante et pouvait se ressentir d'aussi grosses émotions, il craignait que sa femme ne pût se contenir en cas de tumulte, et il préférait la savoir à Bruxelles : de plus, les médecins recommandaient tant pour ses yeux que pour son état général, d'éviter avec soin toute cause d'agitation physique et morale. Mais elle ne voulut rien entendre et, à la fin de mai, elle écrit avec une belle crânerie à son mari revenu à Guernesey :
« Ah ! çà, tu ne te soucies pas de mon escapade à Paris. J'ai trop peu à vivre pour ne pas profiter de la reprise (ÏHenmni^ pour moi un ressouvenir de mes belles et jeunes années. Et je manquerais cette fête ! non, Monsieur. D'abord Hernani ne sera pas silllé. D'ailleurs je sais faire front au tumulte. Je compte partir, sauf ton agrément et sans ton agrément, deux jours avant la représentation pour
assister à la répétilion générale et à la distribution des billets, car je suis chef de bande. Je reviendrai promptement, mon absence sera limitée à huit jours. Je ne veux de Paris (\nHernam. Auguste me lient au courant des répétitions dont il est content. Il se plaint de la maladresse de certains amis qui attaquent les acteurs, comme si on pouvait les juger avant que la pièce soit jouée.
a Remarque que la critique ne touche ni à j^iie pj^yai-t, ni à Maubant, lequel sera probablement le plus faible. Ce que je crains pour Herncmi, c'est plutôt une manifestation politique que le sifflet et, à mon avis, Hernani doit être une solennité. Ce bruit que fait Hernani, y compris la contestation, me plaît : Quel auteur peut se vanter d'avoir ému ainsi à l'avance la critique pour une reprise ! J'écris à Auguste de pousser les décorateurs pour ne pas arriver trop tard dans la saison.
« Mes yeux se soutiennent, dussé-je les reperdre, j'irai à Hernani^ dussé-je aussi mettre ma vieille personne en gage. Malheureusement, on ne m'en donnerait pas grand'chose. »
On comprend cet enlhousiasme, qui n'était pas exempt de quelque mélancolie. Toute cette époque vibrante de 1830 ressuscitait pour elle, lui rappelait sa jeunesse, son bonheur, le rôle qu'elle jouait lorsqu'elle conduisait elle-même les jeunes gens à la bataille (chef débande, comme elle dit), lorsqu'elle exerçait, comme unique souveraine, son influence toute-puissante sur
son mari. Mais si elle s'abandonnait à toutes les joies d'un retour sur le passé, si elle en ressentait les émotions à la fois douces et orageuses, aussi vivement qu'à leur naissance, elle était amenée nécessairement à repasser le chemin parcouru : les deuils échelonnés, les plaies du cœur; elle avait le pressentiment de sa fin prochaine, qu'elle ne cessait d'envisager avec une admirable tranquillité, car elle se savait condamnée par sa maladie de cœur, à bref délai. Aussi elle voulait les vivre, ces derniers mois, comme elle avait vécu ses premières années de mariage, au milieu de la bataille. Cette reprise d'/^errtrtnnuidonnaitl'illusiondesjeunesannées envolées; ce n'était plus que le décor de ses anciens rêves, mais elle éprouvait, à le retrouver, un charme et un réconfort qui lui donnaient une énergie nouvelle. Tous ceux qui la virent alors, purent se rappeler qu'elle était transformée, transfigurée. Il y avait en elle comme le rayonnement des beaux jours dautrefois. Elle était donc partie pour Paris et s'inquiétait, avec une maternelle sollicitude, des derniers préparatifs de la grande solennité :
Jeudi 5 [Juin 1807].
;>. — Rue Neuvp-de-1'Université.
« Je suis à Paris, cher grand ami, depuis avant-hier soir. Par une chance inespérée, j'ai retrouvé le petit logement où j'ai l'habitude de descendre. J'ai retrouvé aussi mes amis au débarqué. Auguste, pris de rhumatismes, est fort changé. Son genou et sa main droite sont enflés. Il ne marche pas, il se traîne. Il n'en va pas moins tous les jours au Théâtre- Français. Nous
avons longuement parlé d'Hernani qui doit être joué vers le lo. Ce retard est di'i en partie aux habitudes de lenteur du théâtre un peu désoriente d'avoir à monter une pièce à décorations. De plus les fournisseurs, accablés de besogne par l'exposition, ne livrent que difficilement les accessoires. M"'' Favart va chez sa couturière pour les costumes, elle trouve les ouvrières en pleurs, se refusant par fatigue à faire une robe commandée par la grande-duchesse de Russie. On apporte sur la scène une cuirasse à Dressant. Il ne la trouve pas à son gré. Le marchand lui dit qu'il n'a pas le temps d'en faire une autre. L'univers encombre Paris, on ne peut avoir une voiture. Les chevaux et les ouvriers meurent à la peine. Du reste, la minute serait exécrable pour notre reprise. On n'est occupé ici que de la présence de l'empereur de Russie et du roi de Prusse. Ils retourneront chez eux dans quelques jours. Lorsqu'ils auront déblayé Paris, on se tournera vers Hernani^ plus puissant souverain.
« Auguste est content deThiei'ry qui, aux répétitions, remplace, au besoin, un acteur absent. Les demandes de location affluent au théâtre. Auguste reçoit force demandes de jeunes gens inconnus et pleins d'ardeur. C'est surtout sur ces inconnus qu'il faut compter. Laurenl-Pichat, je te l'ai dit, et Etienne Arago demandent à Auguste de leur obtenir des loges payantes. Depuis les explications d'Auguste, je cesse d'être hostile h.VOdvon. Ruy
DERNIÈRES ANNÉES 41'i
Blas y sera, îi mon ends, très bien monté. Chilly est un honnête homme el tu seras chez toi. »
[12 juin 1867].
« Nous sommes toujours irbs occu^fésd' H enia?ii. Les figurants ont répété ces deux derniers jours. On attend à toute minute les décorations pour en finir. Hernanl est annoncé sur l'affiche pour lundi, mais je crois que la représentation n'aura lieu qu'à la fin de la semaine prochaine. Nous croyons à un succès, mais ce qui est acquis c'est l'immense empressement du public. Verteuil a depuis longtemps renoncé à inscrire les demandes de location. Auguste reçoit quantité de lettres d'étudiants aussi vaillantes que touchantes : au cas de combat^ ils veuloit être parmi les combattants et, si c'est nécessaire, faire queue dès sept heures du matin. Tous regrettent de n'avoir pu prendre part aux luttes du premier Hernani et ils veulent leur revanche cette fois. J'ai demandé à Auguste de t'envoyer ces lettres, qui te toucheraient aux larmes, il m'a répondu qu'il en avait besoin pour la distribution des billets.
« Il reçoit tant de lettres et do monde, à l'occasion d'Hernani, que sa portière lui a demandé s'il était ministre. Il est toujours accablé de rhumatismes. En revenant hier de la répétition, il m'a dit : Je suis perclus. Il s'est assis sur mon canapé oi!i il s'est endormi.
« Voici son mot d'ordre et celui de Meurice pour la première représentation : Grand succès littéraire sinon protestation politique. Rien à demi pour Hugo. Le triomphe ou la guerre. Le jeune Bélier est ici. Il m'a dit : si on siffle Hernani, il faut brûler Paris. J'ai vu également le général Le Flô. Nous nous sommes embrassés en pleurant comme des veaux. Glaligny m'a envoyé hier une loge pour un boui-boui qu'on appelle l'Alcazar. Sa spécialité est d'improviser des vers dont le premier venu lui donne les rimes. Il a commencé sa séance par un prologue en vers, en ton honneur, suivi d'applaudissements. Paris, dans sa fange, est le seul lieu rayonnant. Les journaux ont annoncé mon arrivée ici. Quel nom sonore je porte ! Quand viens-tu à Bruxelles ? »
Vendredi l^ijuin [1867].
« J'ai besoin, cher grand ami, de jaser avec toi et encore à'Hernani. Nous avançons. On a apporté hier au théâtre une partie des décorations. La pièce est toujours annoncée pour lundi, non pas sur l'affiche comme je le croyais, mais au répertoire; il y aura inévitablement trois ou quatre jours de retard. La grande affaire est, pour Auguste, de caser son monde au théâtre. Les journaux aboyeurs disent qu'il a toute la salle. De là des demandes sans fin. Il s'évertue inutilement à rétablir la vérité : à savoir que le ministère, les jour-
naux et les sociétaires ont les neuf dixièmes de la salle, si bien qu'il lui faut toute sa fermeté pour obtenir la loge de baignoire qu'il me destine. Elle est retenue par Plonpon^ et M""' Brohan. Or Verteuil a proposé de la placer aux loges de galerie. Thierry répond que M"^ Plessis, qui n'a qu'une baignoire, se froisserait de voir sa camarade aux loges de galerie. Tirez-vous de là. Thierry a demandé au ministère de mettre le parterre en stalles. Auguste aurait ainsi une plus grande quantité de places recherchées et la cohue, presque inévitable, serait moindre. Il s'occupe de tous les détails. Delaunay ayant un costume manqué, il en a exigé un autre.
« Robelin dînait ces jours-ci chez Gautier. On a parlé naturellement d'Hemani et discuté les acteurs. « Qu'importent les acteurs, s'est écrié Gautier, pour une pareille pièce, ils n'ont besoin que de beugler les vers. »
(( Le temps est rafraîchi. Les souverains usés ont filé et on est tout à Herncmi. Les générations qui n'ont point vu la pièce, celles qui l'ont vue, veulent la voir et la revoir. Le théâtre en est ahuri et Auguste en oublie ses rhumatismes.
« Hernani va donc reparaître en grands caractères et en plein soleil sur les murs de Paris ! Si mes yeux n"ctai(mt un peu revenus, ils en ressusciteraient. Quoi, le grand jour pour cette œuvre si longtemps dans la nuit !J"ai retrouvé, pauvre vieille