‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 229 sur 275 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

Tracasseries.

Après avoir jeté avec succès la Méduse, Je travaillai à terminer en cire mon Persée. J'espérais et je me flattais qu'il viendrait aussi bien en bronze que la Méduse. Quand le modèle en cire fut achevé, il parut si beau, que le duc se laissa persuader ou s'imagina lui-même qu'il ne pourrait aussi bien réussir en bronze. Dans une de ses visites, qui étaient plus fréquentes que d'ordinaire, il me dit : « Benvenuto, cette figure ne peut être jetée en bronze, les règles de l'art s'y opposent. « Ces paroles me blessèrent si vivement, que je répliquai : « Signor, Votre Excellence a très peu de confiance en moi, et je crois vraiment que cela vient ou de ce qu'elle prête trop l'oreille à ceux qui parlent mal de moi, ou de ce qu'elle ne s'y connaît pas. » A peine le duc m'eut-il laissé achever ces mots qu'il s'écria : « Je prétends m'y connaître et m'y connais très bien. — Oui, lui répondis-je aussitôt, oui, comme un prince, mais non comme un artiste; car si vous vous y connaissiez, ainsi que vous le prétendez, vous auriez confiance en moi. N'ai-je pas exécuté en bronze le beau buste colossal de Votre Excellence que l'on a envoyé à l'île d'Elbe? N'ai-je pas restauré le Ganymède, cette belle statue de marbre qui m'a coûté plus de peine que si je l'eusse sculptée entièrement? Enfin,

Si), VIE DE BENVENUTO GELLINI.

lorsque j'ai jeté en bronze la Méduse qui est devant vos veux, n'ai-je pas surmonté d'immenses difficultés et opéré ce que personne n'avait encore jamais fait dans cet art diabolique ? Voyez, signor mio, j'ai reconstruit mon fourneau d'après une méthode nouvelle; car, sans parler de divers perfectionnements qu'on y remarque, j'y ai pratiqué deux issues pour le bronze, seul procédé qui pût mener à bien cette figure contournée. Sa réussite, à laquelle tous les maîtres de l'art refusaient de croire, n'est donc due qu'à mon habileté. Tenez pour certain, signor mio, que tous les grands et difficiles travaux que j'ai exécutés en France pour ce merveilleux roi François I" sont tous arrivés à bonne fin, uniquement parce que ce bon prince avait soin de m'encourager en me donnant un riche traitement et en m'accordant tous les ouvriers que je lui demandais ; si bien que parfois j'en avais plus de quarante, tous choisis par moi. Voilà pourquoi j'ai fait tant d'ouvrages en si peu de temps. Ainsi donc, signor mio, a3'ez confiance en moi, accordez-moi ce dont j'ai besoin, et je vous terminerai, j'espère, un ouvrage qui vous plaira. Si, au contraire, Votre Excellence me décourage et ne me fournit point ce qui m'est nécesr saire, elle ne saurait attendre de moi ou de tout autre quelque chose de bien. »

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