‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 16 sur 66 · AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX DE VERSAILLES

Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas causé une impression plus profonde que la vue de cette affiche.

— Aujourd'hui dimanche ! je l'avais oublié, s'écria-t-il, je ne pourrai pas trouver d'argent. Aujourd'hui dimanche!!! Mais tout ce qu'il y d'écus a Paris est en route pour Versailles.

Cependant, poussé par un de ces espoirs fabuleux auquel l'homme s'accroche toujours, Rodolphe courut à son journal, comptant qu'un bienheureux hasard y aurait amené le caissier.

M. Ronifaiv était venu, en effet, un instant, mais il était reparti immédiatement.

— Pour aller à Versailles, dit a Rodolphe le garçon de bureau.

— Allons, dit Rodolphe, c'est fini... Mais, voyons, pensa-til, mon rendez-vous n'est que pour ce soir. Il est midi, j'ai donc cinq heures pour trouver 5 francs, 20 sous l'heure, comme les chevaux du bois de fioulogne. En route !

Comme il se trouvait dans le quartier où demeurait un journaliste qu'il appelait le critique influent, Rodolphe songea à faire près de lui une tentative.

— Je suis sûr de le trouver, celui-là, dit-il en montant l'escalier; c'est son jour de feuilleton, il n'y a pas de danger qu'il sorte. Je lui emprunterai 5 francs.

— Tiens! c'est vous, dit l'homme de lettres en voyant Rodolphe, vous arrivez bien ; j'ai un petit service à vous demander.

— Comme ça se trouve ! pensa le rédacteur de YEcharpe d'Iris.

— Etiez-vous à l'Odéon, hier?

— Je suis toujours à l'Odéon.

— Vous avez vu la pièce nouvelle, alors?

— Qui l'aurait vue? Le public de l'Odéon, c'est moi.

— C'est vrai, dit le critique : vous êtes une des cariatides de ce théâtre. Le bruit court même que c'est vous qui en fournissez la subvention. Eh bien! voilà ce que j'ai à vous demander : le compte rendu de la nouvelle pièce.

— C'est facile ; j'ai une mémoire de créancier.

— De qui est-ce, cette pièce? demanda le critique à Rodolphe pendant que celui-ci écrivait.

— C'est d'un monsieur.

, — Ça ne doit pas être fort.

— Moins fort qu'un Turc, assurément.

— Alors, ça n'est pas robuste. Les Turcs, voyez-vous, ont une réputation usurpée de force, ils ne pourraient pas être Savoyards.

— Qu'est-ce qui les en empêcherait?

— Parce que tous les Savoyards sont Auvergnats, et que les Auvergnats sont commissionnaires. Et puis, il n'y a plus de Turcs, sinon aux bals masqués des barrières et aux Champs- Elysées, où ils vendent des dattes. Le Turc est un préjugé. J'ai un de mes amis qui connaît l'Orient, il m'a assuré que tous les nationaux étaient venus au monde dans la rue Coquenard.

— C'est joli, ce que vous dites-là, dit Rodolphe.

— Vous trouvez? fit le critique. Je vais mettre cela dans mon feuilleton.

— Voilà mon analyse ; c'est carrément fait, reprit Rodolphe.

— Oui, mais c'est court.

— En mettant des tirets, et en développant votre opinion critique, ça prendra de la place.

— Je n'ai guère le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne prend pas assez de place.

— Vous mettrez un adjectif tous les trois mots.

— Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler à votre analyse une petite ou plutôt une longue appréciation de la pièce, hein? demanda le critique.

— Dame, dit Rodolphe, j'ai bien mes idées sur la tragédie, mais je vous préviens que je les ai imprimées trois fois dans le Castor et YEcharpe d'Iris.

— C'est égal, combien ça fait-il de lignes, vos idées ?

— Quarante lignes.

— Fichtre ! vous avez de grandes idées ! vous ! Eh bien prêtezmoi donc vos quarante lignes.

— Bon ! pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de copie, il ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous prévenir, dit-il au critique, que mes idées ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu râpées, au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurlées dans tous les cafés de Paris, il n'y pas un garçon qui ne les sache par cœur.

— Oh! quéque ça méfait !... Vous ne me connaissez doue pas! Est-ce qu'il y a quelque chose de neuf au monde ? excepté la vertu.

— Voilà, dit Rodolphe quand il eut achevé.

— Foudre et tempêté ! il manque encore deux colonnes.., Au e quoi combler cet abîme? s'écria le critique. Tandis que vous y êtes, fournissez-moi donc quelques paradoxes !

— Je n'en ai pas sur moi, dit Rodolphe, mais je puis vous en

Page 1