LA VIE DE HOIIKMR
— Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet, ce ne sonl, pas des cheveux, ce sont des chemises que je porte à la blanchisseuse qui demeure à côté du changeur, à vingt pas d'ici.
— C'est différent, fit le portier, après avoir examiné le contenu du paquet. Sans indiscrétion, monsieur Schaunard, pourraisje vous demander votre nouvelle adresse ?
— Je demeure rue de Rivoli, répondit froidement l'artiste, qui, ayant mis le pied dans la rue, gagna le large au plus vite.
— Rue de Rivoli, murmura le portier en se fourrant les doigts dans son nez; c'est bien drôle qu'on lui ait loué rue de Rivoli, et qu'on ne soit pas même vi nu prendre des renseignements ici, c'est bien drôle, ça. Enfin, il n'emportera pas toujours ses meubles sans payer. Pourvu (pie l'autre locataire n'arrive pas emménager juste au moment où M. Schaunard déménagera ! Ça me ferait un aria dans mes escaliers. Allons, bon, fit-il tout à coup en passant la tête au travers du vasistas, le voilà justement, mon nouveau locataire.
Suivi d'un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix, un jeune homme coiffé d'un chapeau blanc Louis XIII venait en effet d'entrer sous le vestibule.
— Monsieur, demanda-t-il au portier, qui était allé au-devant de lui, mon appartement est-il libre?
— Pas encore, Monsieur, mais il va l'être. La personne qui l'occupe est allée chercher la voiture qui doit la déménager. Au reste, en attendant, Monsieur pourrait faire déposer ses meubles dans la cour.
— Je crains qu'il ne pleuve, répondit le jeune homme en mâchant tranquillement un bouquet de violettes qu'il tenait entre les dents ; mon mobilier pourrait s'abîmer. Commissionnairerf ajouta-t-il, en s'adressant à l'homme qui était resté derrière lui, porteur d'un crochet chargé d'objets dont le portier ne s'expliquait pas bien la nature, déposez cela sous le vestibule, et retournez à mon ancien logement prendre ce qu'il y reste encore de meubles précieux et d'objets d'art.
Le commissionnaire rangea au long d'un mur plusieurs châssis d'une hauteur de six à sept pieds et dont les feuilles, reployées en ce moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se développer à volonté.
— Tenez ! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant à demi l'un des volets et en désignant un accroc qui se trouvait dans la toile, voilà un malheur, vous m'avez étoile ma grande glace de Venise; tâchez de faire attention dans votre second voyage, prenez garde surtout à ma bibliothèque.
— Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa glace de Venise ? marmotta le portier en tournant d'un air inquiet autour des châssis posés contre le mur, je ne vois pas de glace ; mais c'est une
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plaisanterie sans dniitc, je ne vois qu'un paravent; enfin, nous allons voir ce qu'on va apporter au second voyage.
— Est-ce que votic locataire ne va pas bientôt me laisser la place libre? Il est midi et demi et je voudrais emménager, dit le jeune homme.
— Je ne pense pas qu'il tarde maintenant, répondit le portier; au reste, il n'y a pas encore de mal, puisque vos meubles oe sont pas arrivés, ajout a-t-il en appuyant sur ces mots.
Le jeune homme allait répondre, lorsqu'un dragon en fonction de planton entra dans la cour. '
— M. Bernard? demanda-t-il en tirant une lettre d'un grand portefeuille de cuir qui lui battait les flancs.
— C'est ici, répondit le portier.
— Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m'en le reçu, et il tendit au concierge un bulletin de dépêches que celui-ci alla signer dans sa loge.
— Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme, qui se promenait dans la cour avec impatience; mais voici une lettre du ministère pour M. Bernard, mon propriétaire, et je vais la lui monter.
Au moment où son portier entrait chez lui, M. Bernard était en train de se faire la barbe.
— Que me voulez-vous, Durand9
— Monsieur, répondit celui-ci en soulevant sa casquette, c'est un planton qui vient d'apporter cela pour vous, ça vient du ministère.
Et il tendit à M. Bernard la lettre dont l'enveloppe était timbrée au sceau du département de la guerre.
— 0 mon Dieu! lit M. Bernard, tellement ému qu'il faillit se faire une entaille avec son rasoir, du ministère de la guerre 1 Je suis sûr que c'est ma nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur, que je sollicite depuis si longtemps : enfin, on rend justice à ma bonne tenue. Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voilà cent sous pour boire à ma santé. Tiens! je n'ai pas ma bourse sur moi, je vais vous les donner tout à l'heure, attendez.
Le portier fut tellement ému par cet accès de générosité foudroyante, auquel son propriétaire ne l'avait pas habitué, qu'il remit sa casquette sur sa tète.
Mais M. Bernard, qui en d'autres moments aurait sévèrement blâmé cette infraction aux lois de la hiérarchie sociale, ne parut pas s'en apercevoir. Il mit ses lunettes, rompit l'enveloppe avec l'émotion d'un vizir qui reçoit un tiim.m du sultan, et commença la lecture de la dépèche. Aux premières lignes, une grimace épouvantable creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses petits yeux lanoèrent des étincelles qui faillirent mettre le feu aux mèches de sa perruque en broussailles.
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Enfin tous ses traits étaient tellement bouleversés qu'on eût dit que sa ligure venait d'éprouver un tremblement de terre.
Voici quel était le contenu de la missive écrite sur papier en tête du ministère de la guerre, apportée à franc étrier par un dragon, et de laquelle M. Durand avait donné un reçu au gouvernement :
« Monsieur et propriétaire,
»La politesse, qui, si l'on en croit la mythologie, est l'aïeule
des belles manières, m'oblige à vous faire savoir que je me trouve dans la cruelle nécessité de ne pouvoir point satisfaire à l'usage qu'on a de payer son terme, quand on doit surtout. Jusqu'à ce matin, j'avais caressé l'espérance de pouvoir célébrer ce beau jour, en acquittant les ttois quittances de mon loyer. Chimère, illusion, idéal ! Tandis que je sommeillais sur l'oreiller de la sécurité, le guignon, anankè en grec, le guignon dispersait mes espérances. Les rentrées sur lesquelles je comptais, Dieu que le commerce va mal !!! ne se sont pas opérées; et sur les sommes considérables que je devais toucher, je n'ai encore reçu que trois francs, qu'on m'a prêtés, je ne vous les offre pas. Des jours meilleurs viendront pour notre belle France et pour moi, n'en doutez pas, Monsieur. Dès qu'ils auront lui, je prendrai des ailes pour aller vous en avertir et retirer de votre immeuble les choses que j'y ai laissées, et que je mets sous votre protection et celle de la loi qui, avant un an, vous en interdit le négoce, au cas où vous voudriez le tenter afin de rentrer dans les sommes pour lesquelles vous êtes crédité sur le registre de ma probité. Je vous recommande spécialement mon piano, et le grand cadre dans lequel se trouve soixante boucles de cheveux dont les couleurs différentes parcourent toute la gamme des nuances capillaires, et qui ont été enlevées sur le front des Grâces par le scalpel de l'Amour.
» Vous pouvez donc, Monsieur et propriétaire, disposer des lambris sous lesquels j'ai habité. Je vous en octroie ma permission ici-bas revêtue de mon seing.
« Alexandre Sciiaunaed. »
Lorsqu'il eut achevé cette épître que l'artiste avait écrite dans le bureau d'un de ses amis, employé au ministère de la guerre, M. Bernard la froissa avec indignation ; et comme son regard tomba sur le père Durand, qui attendait la gratification promise, il lui demanda brutalement ce qu'il faisait lu.
— J'attends, Monsieur !
— Quoi?
— Mais la générosité que Monsieur... à cause de la nouvelle ! balbutia le portier.
— Sortez. Gomment, drôle! vous restez devant moi couverte 1
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— Mais, Monsieur...
— Allons, pas de réplique, sortez, ou plutôt, non, attendezmoi. Nous allons monter dans la chambre de ce gredin d'artiste, qui déménage sans me payer.
— Comment! lit le portier, M. Schaunard...
— Oui, continua le propriétaire, dont la fureur allait comme chez Nicollet. Et s'il a emporté le moindre objet, je vous chasse, entendez-vous?je vous châââsse.
— Mais c'est impossible, ça-, murmura le pauvre portier. M. Schaunard n'est pas déménagé; il est allé chercher de la monnaie pour payer Monsieur et commander la voiture qui doit emporter ses meubles.
— Emporter ses meubles! exclama M. Bernard; courons, je suis sûr qu'il est en train ; il vous a tendu un piège pour vous éloigner de votre loge et faire son coup, imbécile que vous êtes !
— Ah! mon Dieu! imbécile que je suis! s'écria le père Durand tout tremblant devant la colère olympienne de son supérieur qui l'entraînait dans l'escalier.
Comme ils arrivaient dans la cour, le portier fut apostrophé par le jeune homme au chapeau blanc.
— Ah ça ! concierge, s'écria-t-il, est-ce que je ne vais pas bientôt être mis en possession de mon domicile? est-ce aujourd'hui le 8 avril? n'est-ce pas ici que j'ai loué, et ne vous ai-je pas donné le denier à Dieu, oui ou non?
— Pardon, Monsieur, pardon, dit le propriétaire, je suis à vous. Durand, ajouta-t-iî en se tournant vers son portier, je vais répondre moi-même à Monsieur. Courez là-haut, ce gredin de Schaunard est sans doute rentré pour faire ses paquets; vous l'enfermerez si vous le surprenez, et vous redescendrez pour aller chercher la garde.
Le père Durand disparut dans l'escalier.
— Pardon, Monsieur, dit en s'inclinant le propriétaire au jeune homme avec qui il était resté seul, à qui ai-je l'avantage de parler?
— Monsieur, je suis votre nouveau locataire; j'ai loué une chambre dans cette maison au sixième, et je commence à m'impatienter que ce logement ne soit pas vacant.
— Vous me voyez désolé, Monsieur, répliqua M. Bernard, une difficulté s'élève entre moi et un de mes locataires, celui que vous devez remplacer.
— Monsieur, Monsieur ! s'écria d'une fenêtre située au dernier étage de la maison, le père Durand; M. Schaunard n'y est pas... mais sa chambre y est... Imbécile que je suis, je peux dire qu'il n'a rien emporté, pas un cheveu, Monsieur.
— C'est bien, descendez, répondit M. Bel-nard. Mon Dieu, reprit-il en s'adressant au jeune homme, un peu de patience, je vous prie. Mon portier va descendre à la cave les objets qui garnissent la chambre de mon locataire insolvable, et dans une
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demi-heure vous pourrez en prendre possession; d'ailleurs vos meubles ne sont pas encore arrivés.
— Pardon, Monsieur, répondit tranquillement le jeune homme.
M. Bernard regarda autour de lui et n'aperçut que les grands paravents qui avaient déjà inquiété son portier.
— Comment! pardon... comment... mmmura-t -il, mais je ne vois rien.
— "Voilà, répondit le jeune homme en déployant les feuilles du châssis et en offrant à la vue du propriétaire ébahi an magnifique intérieur de palais avec colonnes de jaspe, basreliefs et tableaux de grands maîtres.
— Mais vos meubles? demanda M. Bernard.
— Les voici, répondit le jeune homme en indiquant le mobilier somptueux qui se trouvait peint dans le palais qu'il venait d'acheter à l'hôtel Bullion, où il faisait partie d'une vente de décorations d'un théâtre de société...
— Monsieur, reprit le propriétaire, j'aime à croire que vous avez des meubles plus sérieux que ceux-ci...
— Comment, du Boule tout pur !
— Vous comprenez qu'il me faut des garanties pour mes loyers.
— Fichtre! un palais ne vous suffit pas pour répondre du loyer d'une mansarde?
— Non, Monsieur, je veux des meubles, des vrais meubles en acajou !
— ■ Hélas ! Monsieur, ni l'or ni l'acajou ne nous rendent heureux, a dit un ancien. Et puis, moi, je ne peux pas le soufirir, c'est un bois trop bète, tout le monde en a.
— Mais enfin, Monsieur, vous avez bien un mobilier, quel qu'il soit?
— Non, ça prend trop de place dans les appartements, dès qu'on a des chaises on ne sait plus ou s'asseoir.
— Mais cependant vous avez un lit. Sur quoi reposez-vous?
— Je me repose sur la Providence, Monsieur.
— Pardon, encore une question, dit M. Bernard, votre profession, s'il vous plaît?
En ce moment même le commissionnaire du jeune homme, arrivant de son second voyage, entra dans la cour. Parmi les objets dont étaient chargés ses crochets, on remarquait un chevalet.
— Ah! Monsieur, s'écria le père Durand avec terreur; et il montrait le chevalet au propriétaire. C'est un peintre !
— Un artiste, j'en étais sûr ! exclama à son tour M. Bernard, et les cheveux de sa perruque se dressèrent d'effroi ; nn peintre!!! Mais vous n'avez donc pas pris d'informations sur Monsieur? reprit-il en s'adressant au portier. Vous ne saviez donc pas ce qu'il faisait?
— Dame, répondit le pauvre homme, il m'avait donné cinque francs de dernier à Dieu; est-ce que je pouvais me douter...
— Quand vous aurez fini... demanda à son tour le jeune homme.
— Monsieur, reprit M. Bernard en chaussant ses lunettes d'aplomb sur son nez, puisque vous n'avez pas de meubles, vous ne pouvez pas emménager. La loi autorise à refuser un locataire qui n'apporte pas de garantie.
— Et ma parole, donc ! fit l'artiste avec dignité.
— Ça ne vaut pas des meubles... vous pouvez chercher un logement ailleurs. Durand va vous rendre votre denier à Dieu.
— Hein? fit le portier avec stupeur, je l'ai mis à la caisse d'épargne.
— Mais, Monsieur, reprit le jeune homme, je ne puis pas trouver un autre logement à la minute. Donnez-moi au moins l'hospitalité pour un jour.
— Allez loger à l'hôtel, répondit M. Bernard. A propos, ajouta-t-il vivement en faisant une réflexion subite, si vous le voulez, je vous louerai en garni la chambre que vous deviez occuper, et où se trouvent les meubles de mon locataire insolvable. Seulement, vous savez que dans ce genre de location le loyer se paye d'avance.
— Il s'agirait de savoir ce que vous allez me demander pour ce bouge? dit l'artiste forcé d'en passer par là.
— Mais le logement est très-convenable, le loyer sera de vingt-cinq francs par mois, en faveur des circonstances. On paye d'avance.
— Vous l'avez déjà dit ; cette phrase-là ne mérite pas les honneurs du bis, fit le jeune homme en fouillant dans sa poche. Avez-vous la monnaie de cinq cents francs ?
— Hein? demanda le propriétaire stupéfait, vous dites?...
— Eh bien, la moitié de mille, quoi! Est-ce que vous n'en avez jamais vu? ajouta l'artiste en faisant passer le billet devant les yeux du propriétaire et du portier, qui, à cette vue, parurent perdre l'équilibre.
Je vais vous faire rendre, reprit M. Bernard respectueusement : ce ne sera que vingt francs à prendre, puisque Durand ' vous rendra le denier à Dieu.
— Je le lui laisse, dit l'artiste, à la condition qu'il viendra tous les matins me dire le jour et la date du mois, le quartier de la lune, le temps qu'il fera et la forme du gouvernement sous lequel nous vivrons.
— Ah! Monsieur, s'écria le père Durand en décrivant une courbe de quatre-vingt-dix degrés.
— C'est bon', brave homme, vous me servirez d'almanach. En attendant, vous allez aider mon commissionnaire à m'emniénager.
— Monsieur, dit le propriétaire, je vous evaisnvoyer votre quittance.
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Le soir même, le nouveau locataire de M. Bernard, le peintre Marcel, était installé dans le logement du fugitif Schaunard transformé en palais.
Pendant ce temps-là, ledit Schaunard battait dans Paris ce qu'on appelle le rappel de la monnaie.
Schaunard avait élevé l'emprunt à la hauteur d'un art. Prévoyant le cas où il aurait à opprimer des étrangers, il avait appris la manière d'emprunter cinq francs dans toutes les langues du globe. Il avait étudié à fond le répertoire des ruses que le métal emploie pour échapper à ceux qui le pourchassent ; et, mieux qu'un pilote ne connaît les heures de marée, il savait les époques où les eaux étaient basses ou hautes, c'est-à-dire les jours où ses amis et connaissances avaient l'habitude de recevoir de l'argent. Aussi, il y avait une telle maison où en le voyant entrer le matin on ne disait pas : Voilà M. Schaunard ; mais bien : Voilà le premier ou le quinze du mois. Pour faciliter et égaliser en même temps cette espèce de dîme qu'il allait prélever, lorsque la nécessité l'y forçait, sur les gens qui avaient le moyen de la lui payer, Schaunard avait dressé par ordre de quartiers et d'arrondissements un tableau alphabétique où se trouvaient les noms de tous ses amis et connaissances. En regard de chaque nom étaient inscrits le maximum de la somme qu'il pouvait leur emprunter relativement à leur état de fortune, les époques où ils étaient en fonds, et l'heure des repas avec le menu ordinaire de la maison. Outre ce tableau, Schaunard avait encore une petite tenue de livres parfaitement en ordre et sur laquelle il tenait état des sommes qui lui étaient prêtées jusqu'aux plus minimes fractions, car il ne voulait pas se grever au delà d'un certain chiffre qui était encore au bout de la plume d'un oncle normand dont il devait hériter. Dès qu'il devait vingt francs à un individu, Schaunard arrêtait son compte, et le soldait intégralement d'un seul coup, dût-il, pour s'acquitter, emprunter à ceux auxquels il devait moins. De cette manière il entretenait toujours sur la place un certain crédit qu'il appelait sa dette flottante ; et comme on savait qu'il avait l'habitude de rendre dès que ses ressources personnelles le lui permettaient, on l'obligeait volontiers quand on le pouvait.
Or, depuis onze heures du matin qu'il était parti de chez lui pour tâcher de grouper les soixante-quinze francs nécessaires, il n'avait encore réuni qu'un petit écu, dû à la collaboration des lettres M. V. et R. de sa fameuse liste : tout le reste de l'alphabet, ayant comme lui un terme à payer, l'avait renvoyé des fins de sa demande.
A six heures, un appétit violent sonna la cloche du dîner dans son estomac ; il était alors à la barrière du Maine, où demeurait la lettre U. Schaunard monta chez la lettre Û, où il avait son rond de serviette, quand il y avait des serviettes.
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Permettez-moi do no pas vous offrir la této.
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— Où allez-vous, Monsieur? lui dit le portier eu l'arrêtant au passage.
— Chez M. U..., répondit l'artiste.
— Il n'y est pas.
— Et madame?
— Elle n'y est pas non plus : ils m'ont chargé de dire à un de leurs amis qui devait venir chez eux ce soir qu'ils étaient allés dîner en ville : au fait, dit le portier, si c'est vous qu'ils attendaient, voici l'adresse qu'ils ont laissée, et il tendit :\ Schaunard un bout de papier sur lequel son ami U... avait écrit :
« Nous sommes allés dîner chez Schaunard, rue... n°..., viens nous retrouver. »
— Très-bien, dit celui-ci en s'en allant, quand le hasard s'en mêle, il fait de singuliers vaudevilles.
Schaunard se ressouvint alors qu'il se trouvait à deux pas d'un petit bouchon où deux ou trois fois il s'était nourri pour pas bien cher , et se dirigea vers cet établissement , situé chaussée du Maine, et connu dans la basse Bohême sous le nom de la Mère Cadet. C'est un cabaret mangeant dont la clientèle ordinaire se compose des rouliers de la route d'Orléans, des cantatrices du Montparnasse et des jeunes premiers de Bobino. Dans la belle saison les rapins de nombreux ateliers qui avoisinent le Luxembourg , les hommes de lettres inédits, les folliculaires des gazettes mystérieuses, viennent en chœur dîner chez la Mère Cadet, célèbre par ses gibelottes, sa choucroute authentique, et un petit vin blanc qui sent la pierre à fusil.
Schaunard alla se placer sous les bosquets : on appelle ainsi chez la Mère Cadet le feuillage clair-semé de deux ou trois arbres rachitiques dont on a fait plafonner la verdure maladive.
— Ma foi, tant pis, dit Schaunard en lui-même, je vais me donner une bosse et faire un Baltliasar intime.
Et, sans faire ni une ni deux, il commanda une soupe, une demi-choucroute et deux demi-gibelottes : il avait remarqué qu'en fractionnant la portion on gagnait au moins un quart sur l'entier.
La commande de cette carte attira sur lui les regards d'une jeune personne, vêtue de blanc, coiffée de fleurs d'oranger et chaussée de souliers de bal , un voile en imitation d'imitation flottait sur des épaules qui auraient bien dû garder l'incognito. C'était une cantatrice du théâtre Montparnasse, dont les coulisses donnent pour ainsi dire dans la cuisine de la Mère Cadet. Elle était venue prendre son repas pendant un entr'acte de la- Lucie, et achevait en ce moment, par une demi- tasse, un dîner composé exclusivement d'un artichaut à l'huile et au vinaigre'.
— Deux gibelottes, mâtin! dit-elle tout bas â la fille qui servait le garçon, voilà un jeune homme qui se nourrit bien. Combien dois-je, Adèle?
— Quatre d'artichaut, quatre do demi-tasse et un sou de pain. Ça t'ait neuf sous.
— Voila, dit la cantatrice, et elle sortit en fredonnant :
• Cet amour que Dieu me donne !...
— Tiens, elle donne le la, dit alors un personnage mystérieux assis à la même table que Schaunard , et à demi caché derrière un rempart de bouquins.
— Elle le donne? dit Schaunard; je crois plutôt qu'elle le garde, moi. Aussi on n'a pas idée de ça, ajouta-t-il en indiquant du doigt l'assiette où Lucia de Lammermoor avail consommé son artichaut, faire mariner son fausset dans du vinaigre!
— C'est un acide violent, en effet, ajouta le personnage qui avait déjà parlé; La ville d'Orléans en produit-qui jouit ajuste titre d'une grande réputation.
Schaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait ainsi des hameçons à la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui semblaient toujours chercher quelque chose, donnait à. sa physionomie le caractère de placidité béate qu'on remarque chez les séminaristes. Son visage avait le ton du vieil ivoire, sauf les joues, qui étaient tamponnées d'une couche de couleur brique pilée. Sa bouche paraissait avoir été dessinée par un élève de premiers principes, à qui on aurait poussé le coude. Les lèvres, retroussées un peu à la façon de la race nègre, laissaient voir des dents de chien de chasse, et son menton asseyait ses deux plis sur une cravate blanche, dont l'une des pointes menaçait les astres, tandis que l'autre s'en allait piquer en terre. D'un feutre chauve, aux bords prodigieusement larges, ses cheveux s'échappaient en cascades blondes. Il était vêtu d'un paletot noisette à pèlerine, dont l'étoffe, réduite à la trame, avait les rugosités d'une râpe. Des poches béantes de, ce paletot s'échappaient des liasses de papiers et de brochures. Sans se préoccuper de l'examen dont il était l'objet, il savourait une choucroute garnie en laissant échapper tout haut des signes fréquents de satisfaction. Tout en mangeant, il lisait un bouquin ouvert devant lui, et sur lequel il faisait de temps en temps des annotations avec un crayon qu'il portait à l'oreille.
— Eh bien! s'écria tout à coup Schaunard en frappant sur son verre avec son couteau, et ma gibelotte?
— Monsieur, répondit la fille, qui arriva avec une assiette à la main, il n'y en a plus; voici la dernière, et c'est Monsieur qui l'a demandée, ajouta-t-elle en déposant le plat en face de l'homme aux bouquins.
— Sacrebleu! s'écria Schaunard.
Et il y avait tant de désappointement mélancolique dans ce
sacrebleu ! que l'homme aux bouquins en fut touché intérieurement. 11 détourna le rempart de livres qui s'élevait entre lui
et Schaunard; et, mettant l'assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa voix :
— Monsieur, oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi?
— Monsieur, répondit Schaunard, je ne veux pas vous priver.
. — Vous me priverez donc du plaisir de vous être agréable !
— S'il en est ainsi, Monsieur... Et Schaunard avança son assiette.
— Permettez-moi de ne pas vous offrir la tête, dit l'étranger.
— Ah ! Monsieur, s'écria Schaunard, je ne souffrirai pas...
Mais en ramenant son assiette vers lui il s'aperçut que l'étranger lui avait justement servi la portion qu'il disait vouloir garder pour lui.
— Eh bien! qu'est-ce qu'il me chante, alors, avec sa politesse? grogna Schaunard en lui-même.
— Si la tête est la plus noble partie de l'homme, dit l'étranger, c'est la partie la plus désagréable du lapin. Aussi avonsnous beaucoup de personnes qui ne peuvent pas la souffrir. Moi, c'est différent, je l'adore.
— Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez privé pour moi.
— Comment?... pardon, fit l'homme aux bouquins, c'est moi qui ai gardé la tête. J'ai même eu l'honneur de vous faire observer que...
— Permettez, dit Schaunard en lui mettant son assiette sous le nez. Qu'est-ce que c'est que ce morceau-la?
— Juste ciel ! Que vois-je ! ô dieux 1 Encore une tête I C'est un lapin bicéphale ! s'écria l'étranger.
— Bicé... dit Schaunard.
— ... phale. Ça vient du grec. Au fait, M. de Buffon, qui mettait des manchettes, cite des exemples de cette singularité. Eli bien, ma foi! je ne suis pas fâché d'avoir mangé du phénomène.
Grâce à cet incident, la conversation était définitivement engagée. Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un litre de supplément. L'homme aux bouquins en fit venir un autre. Schaunard offrit de la salade, l'homme aux bouquins offrit du dessert. A huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En causant, la franchise, arrosée par les libations du petit bleu, les avait poussés l'un l'autre à se faine leur biographie, et ils se connaissaient déjà comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. L'homme aux bouquins, après avoir, écouté les confidences de Schaunard, lui avait appris qu'il s'appelait Gustave Colline ; il exerçait la profession de philosophe, et vivait en donnant des leçons de mathématique, de scolastique, de botanique, et de plusieurs sciences en ique.
Le peu (l'argent qu'il gagnait à courir ainsi le cachet, Col-
line le dépensait en achats de bouquins. Son paletot noisette étail connu de tous les étalagistes du quai, depuis le pont de la Concorde jusqu'au pont Saint-Michel. Ce qu'il faisait de tous ces livres, si nombreux que la vie d'un homme n'aurai! pas suffi pour les lire, personne ne le savait, et il le savait moins que personne. Mais ce tic avait pris chez lui les proportions d'une passion ; et lorsqu'il rentrait chez lui le soir <an- y rapporter un in niveau bouquin, il refaisait pour son usage le mot de Titus, et disait : « J'ai perdu ma journée. » Ses manières câlines et son langage, qui offraient une mosaïque de tous les styles, les calembours terribles dont il émaillait sa conversalion, avaient séduit Schaunard, qui demanda sur-le-champ à Colline la permission d'ajouter son nom à ceux qui composaient la fameuse liste dont nous avons parlé.
Ils sortirent de chez la Mère Cadet a neuf heures du soir, passablement gris tous les deux, et ayant la démarche de gens qui viennent de dialoguer avec les bouteilles.
Colline offrit le café à Schaunard, et celui-ci accepta à la condition qu'il se chargerait des alcools. Ils montèrent dans un café situé rue Saint-Germain-l'Auxerrois, et portant l'enseigne de Momus, dieu des Jeux et des Ris (1).
Au moment où ils entraient dans l'estaminet, une discussion très-vive venait de s'engager entre deux habitués de l'endroit. L'un d'eux était un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d'un énorme buisson de barbe multicolore. Comme une antithèse à cette abondance de poil mentonnier, une calvitie précoce avait dégarni son front, qui ressemblait à un genou, et dont un groupe de cheveux, si rares qu on aurait pu les compter, essayait vainement de cacher la nudité. Il était vôtu d'un habit noir tonsuré aux coudes, et laissant voir, quand il levait le bras trop haut, des ventilateurs pratiqués à l'embouchure des manches. Son pantalon avait pu être noir, mais ses bottes, qui n'avaient jamais été neuves, paraissaient avoir déjà fait plusieurs fois le tour du monde aux pieds du Juif errant.
Schaunard avait remarqué que son nouvel ami Colline et le jeune homme à grande barbe s'étaient salués.
— Vous connaissez ce monsieur? demanda-t-il au philosophe.
— Pas absolument, répondit celui-ci ; seulement je le rencontre quelquefois à la Bibliothèque. Je crois que c'est un homme de lettres.
— Il en a l'habit, du moins, répliqua Schaunard.
Le personnage avec lequel discutait ce jeune homme était un individu d'une quarantaine d'années, voue au coup de foudre apoplectique, comme l'indiquait une grosse tête enfoncée immédiatement entre les deux épaules, sans la transition du cou. L'idiotisme se lisait en lettres majuscules sur son front dé-
(i) Voir les Confessions de Sylvius, par Champfleury.
primé, couvert d'une petite calotte noire. Il s'appelait M. Mouton, et était employé a la mairie du IV8 arrondissement, où il tenait le registre des décès.
' — Monsieur Rodolphe! s'écriait-il avec un organe d'eunuque, en secouant le jeune homme qu'il avait empoigné par un bouton de son habit, voulez-vous que je vous dise mon opinion? Eh bien, tous les journaux, ça ne sert à rien. Tenez, une supposition : je suis un père de famille, moi, n'est-ce pas?... bon... Je viens faire ma partie de dominos au café. Suivez bien mon raisonnement.
— Allez, allez, dit Rodolphe.
— Eh bien, continua le père Mouton, en scandant chacune de ses phrases par un coup de poing qui faisait frémir les chopes et les verres placés sur la table, eh bien, je tombe sur les journaux, bon... Qu'est-ce que je vois ? L'un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, et pata ti et pata ta. Qu'est-ce que ça me fait à moi ? Je suis un bon père de famille qui vient pour faire...
— Sa partie de dominos, dit Rodolphe.
— Tous les soirs, continua M. Mouton. Eh bien, une supposition : vous comprenez...
— Très-bien ! dit Rodolphe.
— Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. Ça me met en colère, et je me mange les sangs, parce que, voyez-vous, monsieur Rodolphe, tous les journaux, c'est des menteries. Oui, des menteries ! hurla-t-il dans son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands, des folliculaires. •
— Cependant, monsieur Mouton...
— Oui, des brigands, continua l'employé. C'est eux qui sont cause des malheurs de tout le monde ; ils ont fait la révolution et les assignats ; à preuve Murât.
— Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat.
— Mais non, mais non, reprit M. Mouton ; Mural, puisque j'ai vu son enterrement quand j'étais petit..,
— Je vous assure...
— Même qu'on a fait une pièce au Cirque, la.
— Eh bien, précisément, dit Rodolphe ; c'est Murât.
— Mais qu'est-ce que je vous dis depuis une heure? s'écria l'obstiné Mouton. Murât, qui travaillait dans une cave, quoi ! Eh bien, une supposition. Est-ce que les Rourbons n'ont pas bien fait de le guillotiner, puisqu'il avait trahi?
— Qui? guillotiné! trahi! quoi? s'écria Rodolphe en empoignant à son tour M. Mouton par le bouton de sa redingote.
— Eh bien, Marat.
— Mais non, mais non, monsieur Mouton, Murât. Entendonsnous, sacrebleu I
— Certainement. Marat, une canaille. Il a trahi l'empereur en 1815. C'est pourquoi je dis (pue tous les journaux sonl les mômes, continua M. Mouton eu rentrant dans la thèse de ce
LA VIE DE HolIKME
qu'il appelait une explication. Savez-vous ce que je voudrais, moi, monsieur Rodolphe? Eh bien, une. supposition... Je voudrais un bon journal... Ah ! pas grand... bon ! et, qui ne ferait pas de phrases... la !
— Vous êtes exigeant, interrompit Rodolphe, Un journal sans phrases !
— Eh bien, oui ; suivez mon idée.
— Je tâche.
— Un journal qui dirait tout simplement la santé du roi et les biens delà terre. Car, enfin, à quoi cela sert-il, toutes vos gazettes, qu'on n'y comprend rien? Une supposition : Moi je suis à la mairie, n'est-ce pas? Je liens mon registre, bon ! Eh bien, c'est comme si on venait me dire : « .Monsieur .Mouton, vous inscrivez les décès, eh bien, laites ci, faites ça. Eh bien, quoi, ça? quoi, ça? quoi, ça? Eh bien, les journaux, c'est la même, chose,, acheva-t-il pour conclure»
— Évidemment, dit un voisin qui avait compris.
Et M. Mouton, ayant reçu les félicitations de quelques habitués qui partageaient son avis, alla reprendre sa partie de dominos.
— Je l'ai remis à sa place, dit-il en indiquant Rodolphe, qui était retourné s'asseoir à la même table où se trouvaient Sehaunard et Colline.
— Quelte buse ! dit celui-ci aux deux jeunes gens en leur désignant l'employé.
— Il a une bonne tête, avec ses paupières en capote de cabriolet et ses yeux en boule de loto, fit Schaunard en tirant un brùle-gueule merveilleusement culotté.
— Parbleu ! Monsieur, dit Rodolphe, vous avez là une bien jolie pipe.
— Oh ! j'en ai une plus belle pour aller dans le monde, reprit négligemment Schaunard. Passez-moi donc du tabac, Colline.
— Tiens ! s'écria le philosophe, je n'en ai plus.
— Permettez - moi de vous en offrir, dit Rodolphe, en tirant de sa poche un paquet de tabac qu'il déposa sur la table.
A cette gracieuseté, Colline crut devoir répondre par l'offre d'une tournée de quelque chose.
Rodolphe accepta. La conversation tomba sur la littérature. Rodolphe, interrogé sur sa profession déjà trahie par son habit, confessa ses rapports avec les Muses, et fit venir une seconde tournée. Comme le garçon allait remporter la bouteille, Schaunard le pria de vouloir bien l'oublier. Il avait entendu résonner dans l'une des poches de Colline le duo argentin de . deux pièces de cinq francs. Rodolphe eut bientôt atteint le niveau d'expansion où se trouvaient les deux amis, et leur fit à son tour ses confidences.
Ils auraient sans doute passé la nuit au café, si on n'était
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Ils n'avaient pa i fail lix pas d ins la rue.,
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venu les prier de se retirer. Ils n'avaient point fait dix pas dans la rue, et ils avaient mis un quart d'heure pour les faire, qu'ils furent surpris par une pluie torrentielle. Colline et Rodolphe demeuraient aux deux extrémités opposées de Paris, l'un dans l'île Saint-Louis et l'autre à Montmartre.
Schaunard, qui avait complètement oublié qu'il était sans domicile, leur offrit l'hospitalité.
— Venez chez moi, dit-il, je loge ici près; nous passerons la nuit à causer littérature et beaux-arts.
— Tu feras de la musique, et Rodolphe nous dira de ses vers, dit Colline.
— Ma foi, oui, ajouta Schaunard, il faut rire, nous n'avons qu'un temps à vivre.
Arrivé devant sa maison, que Schaunard eut quelque difficulté à reconnaître, il s'assit un instant sur une borne en attendant Rodolphe et Colline, qui étaient entrés chez un marchand de vin encore ouvert, pour y prendre les premiers éléments d'un souper. Quand ils furent de retour, Schaunard frappa plusieurs fois à la porte, car il se souvenait vaguement que le portier avait l'habitude de le faire attendre. La porte s'ouvrit enfin, et le père Durand, plongé dans les douceurs du premier sommeil, et ne se rappelant pas que Schaunard n'était plus son locataire, ne se dérangea aucunement quand celui-ci lui eut crié son nom par le vasistas.
Quant ils furent arrivés tous trois en haut de l'escalier, dont l'ascension avait été aussi longue que difficile, Schaunard, qui marchait en avant, jeta un cri d'étonnement en trouvant la clef sur la porte de sa chambre.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rodolphe.
— Je n'y comprends rien, murmura-t-il, je trouve sur ma porte la clef que j'avais emportée ce matin. Ah ! nous allons bien voir. Je l'avais mise dans ma poche. Eh ! parbleu ! la voilà encore ! s'écria-t-il en montrant une clef.'
— C'est de la magie !
— De la fantasmagorie, dit Colline.
— De la fantaisie, ajouta Rodolphe.
— Mais, reprit Schaunard, dont la voix accusait un commencement de terreur, entendez-vous?
— Quoi?
— Quoi?
— Mon piano, qui joue tout seul, ut, la mi ré do, la si sol ré. Gredin de ré, va! il sera toujours faux.
— Mais ce n'est pas chez vous, sans doute, lui dit Rodolphe, qui ajouta bas à l'oreille de Colline sur qui il appuya lourdemciil : Il est gris.
— Je le crois. D'abord, ce n'est pas un piano, c'est une flûte. Mais, vous aussi, vous êtes gris, mon cher, répondit le
poë.te au philosophe, qui s'était assis sur le carré. C'est un violon.
— Un vio... Peuh! Dis donc, Schaunard, bredouilla Colline en tirant son ami par les jambes, elle est bonne, celle-là! voilà Monsieur qui prétend que c'est un vio...
— Sacrebleu ! s'écria Schaunard au comble de l'épouvante, mon piano joue toujours, c'est de la magie !
— Delà fantasma... gorie, hurla Colline en laissant tomber une des bouteilles qu'il tenait à la main.
— De la fantaisie, glapit à son tour Rodolphe.
Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s'ouvrit subitement, et l'on vit paraître sur le seuil un personnage qui tenait à la main un flambeau à trois branches où brûlait de la bougie rose.
— Que désirez-vous, Messieurs, demanda- t-il en saluant courtoisement les trois amis.
— Ah ! ciel, qu'ai-je fait ! je me suis trompé; ce n'est pas ici chez moi, fit Schaunard.
— Monsieur, ajoutèrent ensemble Colline et Rodolphe, en s'adressant au personnage qui était venu ouvrir, veuillez excuser notre ami ; il est gris jusqu'à la troisième capucine.
Tout à coup un éclair de lucidité traversa l'ivresse de Schaunard ; il venait de lire sur sa porte cette ligne écrite avec du blanc d'Espagne :
Je suis venue (rois fois pour chercher mes étrennes. Phémik.
— Mais si, mais si, au fait, je suis chez moi l s'écria-t-if ; voilà bien la carte de visite que Phémie est venue me mettre au jour de l'an : c'est bien ma porte.
— Mon Dieu ! Monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus.
— Croyez, Monsieur, ajouta Colline, que, de mon côté, je collabore activement à la confusion de mon ami.
Le jeune homme ne pouvait s'empôcher de rire.
— Si vous voulez entrer chez moi un instant, répondit-il, sans doute que votre ami, dès qu'il aura vu les lieux, reconnaîtra son erreur.
— Volontiers.
Et le poëte et le philosophe, prenant Schaunard chacun par un bras, l'introduisirent dans la chambre, ou plutôt dans le palais de Marcel, qu'on aura sans doute reconnu.
Schaunard promena vaguement sa vue autour de lui, en murmurant :
— C'est étonnant comme mon séjour est embelli.
— Eh bien ! es-tu convaincu, maintenant ? lui demanda Colline.
Mais Schaunard ayant aperçu le piano, s'en était approché et faisait des gammes.
— Hein, vous autres, écoutez-moi ça, dit-il en faisant réson-
ner les accords... A la bonne heure ! L'animal a reconnu son maître : si la sol, fa miré. Ah ! gredin de ré! tu seras toujours le môme, va ! Je disais bien que c'était mon instrument.
— Il insiste, dit Colline à Rodolphe.
— Il insiste, répéta Rodolphe à Marcel.
— Et ça donc, ajouta Schaunard en montrant le jupon semé d'étoiles qui était jeté sur une chaise, ce n'est pas mon ornement, peut-être!... Ah!
Et il regardait Marcel sous le nez.
— Et ça, continua-t-il, en détachant du mur le congé par huissier dont il a été parlé plus haut.
Et il se mit à lire :
«En conséquence, M. Schaunard sera tenu de vider les lieux et de les rendre en bon état de réparations locatives, le huit avril avant midi. Et je lui ai signifié le présent acte, dont le coût est de cinq francs. » Ah ! ah ! ce n'est donc pas moi qui suis M. Schaunard, à qui on donne congé par huissier, les honneurs du timbre, dont le coût est de cinq francs? Et ça encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans les pieds de Marcel, ce ne sont donc pas mes babouches, présent d'une main chère? A votre tour, Monsieur, dit-il à Marcel, expliquez votre présence dans mes lares.
— Messieurs, répondit Marcel en s'adressant particulièrement à Colline et a Rodolphe, Monsieur, e| il désignait Schaunard, Monsieur est chez lui, je le confesse.
— Ah ! exclama Schaunard, c'est heureux.
— Mais, continua Marcel, moi aussi je suis chez moi.
— Cependant, Monsieur, interrompit Rodolphe, si notre ami reconnaît...
— Oui, continua Colline, si notre ami...
— Et si de votre côté vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment se fait-il...
— Oui, reprit Colline, écho, comment il se fait!...
— Veuillez vous asseoir, Messieurs, répliqua Marcel, je vais vous expliquer le mystère.
— Si nous arrosions l'explication ? hasarda Colline.
— En cassant une croûte, ajouta Rodolphe.
Les quatre jeunes gens se mirent à table et donnèrent l'assaut a un morceau de veau froid que leur avait cédé le marchand de vin.
Marcel expliqua alors ce qui s'était passé le matin entre lui et le propriétaire, quand il était venu pour emménager.
— Alors, dit Rodolphe, Monsieur a parfaitement raison, nous sommes chez lui.
— Vous êtes chez vous, dit poliment Marcel.
Mais il fallut un travail énorme pour faire comprendre à Schaunard ce qui s'était passé. Un incident comique vint encore compliquer la situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans un buffet, y découvrit la monnaie du billet de cinq
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cents francs que Marcel avait Changé le matin à M. Bernard.
— Ah! j'en étais bien sûrl s'écria-t-il, que le hasard ne m'abandonnerait pas. Je rue rappelle maintenant... que j'étais sorti ce matin pour courir après fui, A cause «lu terme, c'est
vrai, il sera venu pendant mon absence. Nous nous sommes croisés, voilà tout. Comme j'ai bien fait de laisser la clef sur mon tiroir !
— Douce folie ! murmura Rodolphe en voyant Schaunard qui dressait les espèces en piles égales.
— Songe, mensonge, telle est la vie, ajouta le philosophe. Marcel riait.
Une heure après ils étaient endormis tous les quatre.
Le lendemain, à midi, ils se réveillèrent el parurent d'abord très-étonnés de se trouver ensemble : Schaunard, Colline ri fto dolphe n'avaient pas l'air de se reconnaître el s'appelaient Monsieur. Il fallut, que Marcel leur rappelai qu'ils étaient venuensemble la veille.
En ce moment le père Durand entra dans la chambre.
— Monsieur, dit-il à Marcel, c'est aujourd'hui le neuf avril mil huit cent quarante... il y a de la boue dans les rues, et S. M. Louis-Philippe est toujours roi de France et de Navarre. Tiens! s'écria le père Durand en apercevant son ancien locataire, Monsieur Schaunard, par où donc ètes-vous venu?
• — Parle télégraphe, répondit Schaunard.
— Mais dites donc, reprit le portier, vous êtes encore un farceur, vous !...
— Durand, dit Marcel, je n'aime pas que la livrée se mêle à ma conversation ; vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter à déjeuner pour quatre personnes. Voici la carte, ajouta-t-il en donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqué son menu. Sortez.
— Messieurs, reprit Marcel, aux trois jeunes gens, vous m'avez offert à souper hier soir, permettez-moi de vous offrir à déjeuner ce matin, non pas chez moi, mais chez nous, ajouta-t-il en tendant la main à Schaunard.
A la fin dn déjeuner, Rodolphe demanda la parole.
— Messieurs, dit-il, permettez-moi de vous quitter...
— Oh ! non, dit sentimentalement Schaunard, ne nous quittons jamais.
— C'est vrai, on est très-bien ici, ajouta Colline.
— De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c'est demain que paraît YÉckdrpe d'Iris, un journal de modes dont je suis le rédacteur en chef, et il faut que j'aille corriger mes épreuves, je reviens dans une heure.
— Diable ! dit Colline, ça me fait penser que j'ai une leçon h donner à un prince indien qui est venu à Paris pour apprendre l'arabe.
— Vous irez demain, dit Marcel.
— Oh ! non, répondit le philosophe, le prince doit me payer
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aujourd'hui. Et puis je vous avouerai que cette belle journée serait gâtée pour moi si je n'allais pas faire un petit tour à la halle aux bouquins.
— Mais tu reviendras? demanda Schaunard. . — Avec la rapidité d'une llèehe lancée d'une main sûre, répondit le philosophe, qui aimait les images excentriques.
Et il sortit avec Rodolphe.
— Au fait, dit Schaunard, resté seul avec Marcel, au lieu de me dorloter sur l'oreiller du far niente, si j'allais chercher quelque or pour apaiser la cupidité de M. Bernard?
— Mais, dit Marcel avec inquiétude, vous comptez donc toujours déménager?-
— Dame Lreprit Schaunard, il le faut bien, puisque j'ai congé par huissier, coût cinq francs.
— Mais, continua Marcel, si vous déménagez, est-ce que vous emporterez vos meubles ?
— J'en ai la prétention; je ne laisserai pas un cheveu, comme dit M. Bernard.
— Diable! ça va me gêner, lit Marcel, moi qui ai loué votre chambre en garni.
— Tiens, c'est vrai, au fait, reprit Schaunard. Ah bah ! ajouta-t-il avec mélancolie, rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs aujourd'hui, ni demain, ni après.
— Mais attendez donc, s'écria Marcel, j'ai une idée.
— Exhibez, dit Schaunard.
— Voici la situation : légalement, ce logement est à moi, puisque j'ai payé un mois d'avance.
— Le logement, oui ; mais les meubles, si je paye, je les enlève légalement; et, si cela était possible, je les enlèverais môme extralégalement, dit Schaunard.
— De façon, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de logement, et que moi j'ai un logement et pas de meubles.
— Voilà, fit Schaunard.
— Moi, ce logement me plaît, reprit Marcel.
— Et moi, donc, ajouta Schaunard, il ne m'a jamais plus plu.
— Vous dites?
— Plus plu pour davantage. Oh ! je connais ma langue.
— Eh bien, nous pouvons arranger ces affaires-là, reprit Marcel ; restez avec moi, je fournirai le logement, vous fournirez les meubles.
— Et les termes ? dit Schaunard.
— Puisque j'ai de l'argent aujourd'hui, je les payerai; la prochaine fois ce sera votre tour. Réfléchissez.
— Je ne réfléchis jamais, surtout pour accepter une proposition qui m'est agréable; j'accepte^'emblée : au fait, la peinture et la musique sont sœurs.
— Belles-sœurs, dit Marcel.
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En ce moment rentrèrent Colline et Rodolphe, qui s'étaient rencontrés.
Marcel et Schaunard leur firent part de leur association.
— Messieurs, s'écria Rodolphe en faisant sonner son gousset, j'offre a dîner à la compagnie.
— C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de proposer, fit Colline en tirant de sa poche une pièce d'or qu'il se fourra dans l'œil. Mon prince m'a donné ça pour acheter une grammaire indoustan-arabe, que je viens de payer six sous comptant.
— Et moi, dit Rodolphe, je me suis fait avancer trente francs par le caissier de FÉcharpe d'Iris, sous le prétexte que j'en avais besoin pour me faire vacciner. .
— C'est donc le jour des recettes? dit Schaunard; il n'y a que moi qui n'ai pas étrenné, c'est humiliant.
— En attendant, reprit Rodolphe, je maintiens mon otrre'du dîner.
— Et moi aussi, dit Colline.
— Eh bien, dit Rodolphe, nous allons tirer à pile ou face quel sera celui qui payera la carte.
— Non, s'écria Schaunard, j'ai mieux que ça, mais infiniment mieux à vous offrir pour vous tirer d'embarras.
— Voyons !
— Rodolphe payera le dîner, et Colline offrira un souper.
— Voilà ce que j'appellerai de la jurisprudence Salomon, s'écria le philosophe.
— C'est pis que les noces de Gamache, ajouta Marcel. Le dîner eut lieu dans un restaurant provençal de la rue
Dauphinc, célèbre par ses garçons littéraires et son ayoli. Comme il fallait faire de la place pour le souper, on but et on mangea modérément. La connaissance ébauchée la veille entre Colline et Schaunard, et plus tard avec Marcel, devint plus intime; chacun des quatre jeunes gens arbora le drapeau de son opinion dans l'art; tous quatre reconnurent qu'ils avaient courage égal et même espérance. En causant et en discutant, ils s'aperçurent que leurs sympathies étaient communes, qu'ils avaient tous dans l'esprit la même habileté d'escrime comique, qui égayé sans blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point laissé de place vide dans leur cœur, facile à mettre en émoi par la vue ou le récit d'une belle chose. Tous quatre, partis du même point pour aller au même but, ils pensèrent qu'il y avait dans leur réunion autre chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien être aussi la Providence, tutrice naturelle des abonnés, qui leur mettait ainsi la main dans la main, et leur soufflait tout bas à l'oreille l'évangélique parabole, qui devrait être l'unique charte de l'humanité : « Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres. » A la fin du repas, qui se termina dans une espèce de gravité, Rodolphe se leva pour porter un toast à l'avenir, et Colline lui
Propi ièlA de M. CalnaBD Lévy.
répondit par un petit discours qui n'était tiré d'aucun bouquin, n'appartenait par aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de la naïveté qui fait si bien comprendre ce qu'il dit si mal.
— Est-il bêle ce philosophe ! murmura Schaunard, qui avait le nez dans son verre, voilà qu'il me force à mettre de l'eau dans mon vin.
Après le dîner on alla prendre le café à Momus, où on avait déjà passé la soirée la veille. Ce fut à compter de ce jour-là que l'établissement devint inhabitable pour les autres habitués.
Après le café et les liqueurs, le clan bohème, définitivement fondé, retourna au logement de Marcel, qui prit le nom d'Elysée Schaunard. Pendant que Colline allait commander le souper qu'il avait promis, les autres se procuraient des pétards, des fusées et d'autres pièces pyrotechniques ; et, avant de se mettre à table, on tira par les fenêtres un superbe feu d'artifice qui mit toute la maison sens dessus dessous, et pendant lequel les quatre amis chantaient à tue-tête :
Célébrons, célébrons, célébrons ce beau jour!
Le lendemain matin, ils se retrouvèrent ensemble de nouveau, mais sans en paraître étonnés, cette fois. Avant de retourner chacun à leur affaire, ils allèrent de compagnie déjeuner frugalement au café Momus, où ils se donnèrent rendezvous pour le soir, et où on les vit pendant longtemps revenir assidûment tous les jours.
Tels sont les principaux personnages qu'on verra reparaître dans les petites histoires dont se compose ce volume, qui n'est pas un roman, et n'a d'autre prétention que celle indiquée par son titre; car les Scènes de la Vie de bohème ne sont en effet que des études de mœurs dont les héros appartiennent il une classe mal jugée jusqu'ici, et dont le plus grand défaut est le désordre ; et encore peuvent-ils donner pour excuse que ce désordre même est une nécessité que leur fait la vie.