‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 40 sur 66 · LES FANTAISIES DE MUSETTE · texte numérisé non relu

LES FANTAISIES DE MUSETTE

On se rappelle peut-être comment le peintre Marcel vendit au juif Médicis son fameux tableau du Passage de la mer Rouge, qui devait aller servir d'enseigne à la boutique d'un marchand de comestibles. Le lendemain de cette vente qui avait été suivie d'un fastueux souper offert par le juif aux bohèmes, comme appoint au marché, Marcel, Schaunard, Colline et Rodolphe se réveillèrent fort tard le matin. Encore étourdis les uns et les autres par les fumées de l'ivresse de la veille, ils ne se ressouvinrent plus d'abord de ce qui s'était passé; et comme Y Ange/us de midi sonnait à une église prochaine, ils s'entre-regardèrent tous trois avec un sourire mélancolique.

— Voici la cloche aux sons pieux qui appelle l'humanité au réfectoire, dit Marcel.

— En effet, reprit Rodolphe, c'est l'heure solennelle où les honnêtes gens passent dans la salle à manger.

— Il faudrait pourtant voir à devenir d'honnêtes gens, murmura Colline, pour qui c'était tous les jours la Saint-Appétit.

— Ah ! les boîtes au lait de ma nourrice, ah! les quatre repas de mon enfance, qu'êtes-vous devenus? ajouta Sehaunard ; qu'êtes-vous devenus? répéta-t-il sur un motif plein d'une mélancolie rêveuse et douce.

— Dire qu'il y a à cette heure, à Paris, plus de cent mille côtelettes sur le gril ! lit Marcel.

— Et autant de biftecks I ajouta Rodolphe. Comme une ironique antithèse, pendant que les quatre amis

se posaient les uns aux autres le terrible problème quotidien du déjeuner, les garçons d'un restaurant qui était dans la maison, criaient à tue-tête les commandes des consommateurs.

— Ils ne se tairont pas, ces brigands-là ! disait Marcel ; chaque mot me fait l'eifet d'un coup de pioche qui me creuserait l'estomac.

— Le vent est au nord, dit gravement Colline, en indiquant une girouette en évolution sur un toit voisin, nous ne déjeunerons pas aujourd'hui, les éléments s'y opposent.

— Pourquoi ça ? demanda Marcel.

— C'est une remarque atmosphérique que j'ai faite, continua le philosophe : le vent au nord signifie presque toujours abstinence, de même que le vent au midi indique ordinairement plaisir et bonne chère. C'est ce que la philosophie appelle les avertissements d'en haut.

A jeun, Gustave Colline avait la plaisanterie féroce.

En ce moment Sehaunard, qui venait de plonger l'un de ses bras dans l'abîme qui lui servait de poche, l'en retira en poussant un cri d'angoisse.

— Au secours ! Il y a quelqu'un dans mon paletot, hurla Sehaunard en essayant de dégager sa main serrée dans les pinces d'un homard vivant.

Au cri qu'il venait de pousser répondit tout à coup un autre cri. C'était Marcel qui , en enfouissent machinalement sa main dans sa poche, venait d'y découvrir une Amérique à laquelle il ne songeait plus : c'est-à-dire les cent cinquante francs que le juif Médicis lui avait donnés la veille en payement du Passage de la mer Rouge.

La mémoire revint alors en même temps aux bohèmes.

— Saluez, messieurs ! dit Marcel en étalant sur la table un tas d'écus, parmi lesquels frétillaient cinq ou six louis neufs.

— On les droirait vivants, fit Colline.

— La jolie voix! dit Sehaunard en faisant chanter les pièces d'or.

— Comme c'est joli, ces médailles ! ajouta Rodolphe ; on dirait des morceaux de soleil. Si j'étais roi, je ne voudrais pas d'autre monnaie, et je la ferais frapper à l'effigie de ma niatresse.

— Quand on pense qu'il y a un pays où c'est des cailloux, dit Sehaunard. Autrefois, les Américains en donnaient quatre pour deux sous. J'ai un de mes anciens parents qui a visité

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