LA VIE DE HOII KM K
auraient passé dix fois près de vous sans se douter que cette opulente enveloppe cachait mademoiselle Mimi. D'un autre côté, en portant ce voile relevé, c'était lui qui risquait de ne |i.i-> être vu, et alors, à quoi bon l'avoir? Vous avez spirituellement tranché la difficulté, en baissant et en relevant tour à lourde dis pas en dix pas, ce merveilleux ti>>u, tramé sans doute dans ces contrées d'arachnides qu'on appelle les Flandres, et qui, à lui tout seul, a coûté plu> cher que loute votre ancienne garderobe... Ah! Mimil... Pardon... Ah! madame la vicomtesse! j'avais bien raison, vous le voyez, quand je vous disais: l'aliénée, ne désespérez pas; l'avenir e^i gros de cachemires, d'écrlns brillants, de petits soupers, etc. Vous ne vouliez pas me croire, incrédule ! Eh bien, mes prédictions se sont pourtant réalisées, et je vaux bien, je l'espère, votre Oracle îles Dames, un petit sorcier in-dix-huit <|iie vous a\ iez acheté cinq sous à un bouquiniste dû puni Neuf, et que vous fatiguiez par d'éternelles interrogations. Encore une l'ois, n'avais-je pas raison dans mes prophéties, et me croirjez-vous maintenant si je vous disais que vous n'en resterez pas là? si je vous disais qu'en prêtant l'oreille, j'entends déjà sourdre, dans les profondeurs de votre avenir, le piétinement et les hennissements des chevaux attelés à un coupé bleu, conduit par un cocher poudré qui abaisse le marchepied devant vous en disant : « Où va madame?» Me croiriez-vous encore si je vous <lisais aussi que plus tard... ah! le plus tard possible, mon Dieu! atteignant le but d'une ambition que vous avez longtemps caressée, vous tiendrez une table d'hôte à Belleville ou aux Batignolles, et vous serez courtisée par de vieux militaires et des Céladons à la réforme, qui viendront faire chez vous des lansquenets et des baccarats clandestins? Mais avant d'arriver à cette époque où le soleil de votre jeunesse aura déjà décliné, croyez-moi, chère entant, vous userez encore bien des aunes de soie et de velours ; bien des patrimoines sans donte se fondront aux creusets de vos fantaisies ; vous fanerez bien des Heurs sur votre Iront, bien des illeurs sous vos pieds ; bien des lois vous changerez de blason. Un verra tour à tour briller sur votre tête le toril des baronnes, la couronne des comtesses et le diadème emperlé des marquises ; vous prendrez pour devise : Inconstance, et vous saurez, selon le caprice ou la nécessité, satisfaire, chacun à son tour ou même à la fois, tous ces nombreux adorateurs qui s'en viendront taire la queue dans l'antichambre de votre cœur comme on fait la queue à la portte d'un théâtre jù l'on joue une pièce en vogue. Allez donc, allez devant vous, 'esprit allégé de souvenirs, remplacés par des ambitions; allez, a route est belle, et nous la souhaitons longtemps douce à vos ; mais nous souhaitons surtout que toutes ces somptuosices belles toilettes ne deviennent pas trop tôt le linceul où isevelira votre gaieté. »
insi parlait le peintre Marcel à la jeune mademe " venait de rencontrer tiens ou quatre jours
çond divorce avec le poêle Rodolphe. Bien qu'il se fût efforcé de mettre une sourdine aux railleries qui parsemaient son horoscope, mademoiselle Mimi ne fut point dupe des belles paroles de Marcel, et comprit parfaitement que, peu respectueux pour son titre nouveau, il s'était moqué d'elle à outrance.
— "Vous êtes méchant avec moi, Marcel, dit mademoiselle .Mimi, c'est mal : j'ai toujours été très-bonne fille avec vous
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quand j'étais la maîtresse de Rodolphe; mais si je l'ai quitté après tout, c'est sa faute. C'est lui qui m'a renvoyée presqui sans délai ; et encore, comment m'a-t-il traitée pendant les derniers jours que j'ai passés avec lui? J'ai été bien malheureuse, allez! Vous ne savez pas, vous, quel homme c'était que Rodolphe : un caractère pétri de colère et de jalousie, qui me tuait par petits morceaux. 11 m'aimait, je le sais bien, mais son amour était dangereux comme une arme à feu ; et quelle existence que celle que j'ai menée pendant quinze mois! Ah! voyez-vous, Marcel, je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis, mais j'ai bien souffert avec Rodolphe, vous le savez d'ailleurs aussi. Ce n'est point la misère qui me l'a fait quitter, non, je vous l'assure, j'y étais habituée d'abord ; et puis, je vous le répète, c'est lui qui m'a renvoyée. Il a marché a deux pieds sur mon amour-propre; il m'a dit que je n'avais pas de cœur si je restais avec lui ; il m'a dit qu'il ne m'aimait plus, qu'il fallait que je lisse un autre amant; il a même été jusqu'à me désigner un jeune homme qui me faisait la cour, et il a, par ses défis, servi de trait d'union entre moi et ce jeune homme. J'ai été avec lui autant par dépit que par nécessité, car je ne l'aimais pas; vous savez bien cela, vous, je n'aime pas les si jeunes gens, ils sont ennuyeux et sentimentals comme des harmonicas. Enfin, ce qui est fait est fait, et je ne le regrette pas, et je ferais encore de môme si c'était à refaire. Maintenant qu'il ne m'a plus avec lui et qu'il me sait heureuse avec un autre, Rodolphe est furieux et très-malheureux ; je sais quelqu'un qui l'a rencontré ces joursci ; il avait les yeux rouges. Cela ne m'étonne pas, j'étais bien sûre qu'il en arriverait ainsi et qu'il courrait après moi; mais vous pouvez lui dire qu'il perdra son temps, et que cette fois-ci c'est tout à fait sérieux et pour de bon. Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu, Marcel, et est-ce vrai qu'il est bien changé? demanda Mimi avec un autre accent.
— Bien changé, en effet, répondit Marcel. Assez changé.
— Il se désole, cela est certain ; mais que voulez-vous que j'y fasse ? Tant pis pour lui? il l'a voulu ; il fallait que cela eût une lin, à la fin. Consolez-le, vous.
— Oh! oh ! dit tranquillement Marcel, le plus gros de la besogne est fait. Ne vous inquiétez pas, Mimi.
— Vous ne dites pas la vérité, mon cher, reprit Mimi avec une petite moue ironique : Rodolphe ne se consolera pas si vile que cela ; si vous saviez dans quel étal je l'ai vu, la veille de mon départi C'était le vendredi; je n'avais pas voulu rester la nuit
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chez mon nouvel amant, parce que je buîs superstitieuse et que le vendredi esl un mauvais jour.
— Vous aviez tort, Mimi : en amour, le vendredi bbI un bon jour, les Anciens disaient : Diea Vtnerit,
.1 Bais j*;is le latin, «lit mademoiselle Mimi en continuant. Je m'en revenais dune de chez Paul; j'ai trouvé !(•■dolphe qui m'attendait en faisanl sentinelle dans la rue. Il Était tard, plus de minuit, et j'avais faim, car j'avais mal dîné. Je priai Rodolphe d'aller chercher quelque chose pour souper. Il revint une demi-heure après; il avail beaucoup couru pour rapporter pas grandchose de bon : du pain, du vin, des sardjnes, du fromage et un gâteau aux pommes, .li- m'étais donc couchée pendant son absence; il dressa le couver! près du lil ; je
n'avais pas l'air de le regarder, mai- je le voyais bien : il était pale comme la mort, il avait le frisson, el tournait dans la chambre comme un homme qui ne sail pas ce qu'il veut faire. Dans un coin, il aperçut plusieurs paquets de bardes qui étaient
à terre. Celle vue parut lui l'aire du mal el il mit la paravent devant ces paquets pour ne plus les voir. Quand tout fut préparé, nous commençâmes à manger; il essaya de me fairf boire; mais je n'avais plus ni faim ni soif, et j'avais le cœur tout serra. Il faisait froid, car nous n'avions pas de quoi faire du feu; on entendait le vent qui souillait dans la cheminée. C'était bien triste. Rodolphe me regardait, il avait les yeux fixes ; il mit sa main dans la mienne, et je sentis sa main trembler, elle était à la fois brûlante et glacée.
— C'est le souper des funérailles de nos amours, me dit-il tout bas. Je ne répondis rien, mais je n'eus pas le courage de retirer ma main de la sienne.
— J'ai sommeil, lui dis-je à la fin ; il est tard, dormons. Rodolphe me regarda: j'avais mis une de ses cravates sur ma
tète pour me garantir du froid ; il ôta cette cravate sans parler.
— Pourquoi ôtes-tu cela? lui demandai-je. j'ai froid.
— Oh! Mimi, me dit-il alors, je l'en prie, cela ne te coûteras guère, remets, pour cette nuit, ton petit bonnet rayé.
C'était un bonnet de nuit en indienne rayée, blanc et brun. Rodolphe aimait beaucoup à me voir ce bonnet, cela lui rappelait quelques belles nuits, car c'était ainsi que nous comptions nos beaux jours. En pensant que c'était la dernière fois que j'allais dormir auprès de lui, je n'osai pas refuser de satisfaire son caprice; je me relevai, et j'allai prendre mon bonnet rayé qui était au fond d'un de mes paquets : par mégarde, j'oubliai de replacer le paravent; Rodolphe s'en aperçut, et. cacha les paquets, comme il avait déjà fait.
— Bonsoir, me dit-il. — Bonsoir, lui répondis-je.
Je croyais qu'il allait m'embrasser, et je ne l'aurais pas empêché, mais il prit seulement ma main, qu'il porta à ses lèvres. Vous savez, Marcel, combien il était fort pour m'embrasser les mains, j'entendis claquer ses dents, et je sentis son corps froid