LA VIE DE KO III''. ME
peur voir d'où sortait cette fusée de folle joie, et il s'aperçut qu'il avait été aperçu par la locataire occupant l'étage inférieur : mademoiselle Sidonie, jeune première au théâtre du Luxembourg.
Mademoiselle Sidonie s'avança sur sa terrasse en roulant entre ses doigts, avec une habileté castillane, un petit papier gonflé d'un tabac blond qu'elle tirai! d'un sac en velours brodé.
— Oh! la belle tabatière, murmura Rodolphe avec une admiration contemplative.
— Quel est cet Ali-Baba? pensait de son côté mademoiselle Sidonie.
Et elle rumina tout bas un prétexte pour engager la conversation avec Rodolphe, qui, de son coté, cherchait à en faire autant.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria mademoiselle Sidonie, comme si elle se parlait à elle-même; Dieu! que c'est ennuyeux! je n'ai pas d'allumettes.
— Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous en offrir? dit Rodolphe, en laissant tomber sur le balcon deux ou trois allumettes chimiques roulées dans du papier.
— Mille remerciements, répondit Sidonie en allumant sa cigarette.
— Mon Dieu, Mademoiselle... continua Rodolphe, en échange du léger service que won bon ange m'a permis de vous rendre, oserais-je vous demander?...
— Comment! il demande déjà! pensa Sidonie en regardant Rodolphe avec plus d'attention. Ah ! dit-elle, ces Turcs ! on les dit volages, mais bien agréables. Parlez, Monsieur, fitelle ensuite en relevant la tête vers Rodolphe : Que désirezvous ?
— Mon Dieu, Mademoiselle, je vous demanderai la charité d'un peu de tabac ; il y a deux jours que je n'ai fumé. Une pipe seulement...
— Avec plaisir, Monsieur, Mais comment faire ? Veuillez prendre la peine de descendre un étage.
— Hélas 1 cela ne m'est point possible... Je suis enfermé. Mais il me reste la liberté d'employer un moyen très-simple, dit Rodolphe.
Et il attacha sa pipe à une ficelle, et la laissa glisser jusqu'à la terrasse, où mademoiselle Sidonie la bourra elle-même avec adondance. Rodolphe procéda ensuite, avec lenteur et circonspection à l'ascencion de sa pipe, qui lui arriva sans encombre.
— Ah ! Mademoiselle, dit-il à Sidonie, combien cette pipe m'eût semblé meilleure si j'avais pu l'allumer au feu de vos
Cette agréable plaisanterie en était au moins à la centième édition, mais mademoiselle Sidonie ne la trouva pas moins superbe.
— Vous me flattez ! crut-elle devoir répondre.
— Ali! Mademoiselle, je vous assure que vous me paraissez belle comme les trois Grâces.
— Décidément, Ali-Baba est bien galant, pensa Sidonie... Est-ce que vous êtes vraiment Turc? demanda-t-elle à Rodolphe.
— Point par vocation, répondit-il, mais par nécessité ; je suis auteur dramatique, Madame.
— Et moi artiste, reprit Sidonie.
Puis elle ajouta :
— Monsieur mon voisin, voulez-vous me faire l'honneur de venir dîner et passer la soirée chez moi?
— Ah ! Mademoiselle, dit Rodolphe, bien que cette proposition m'ouvre le ciel, il m'est impossible de l'accepter. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je suis enfermé par mon oncle, le sieur Monetli, poêlier-fumiste, dont je suis actuellement le secrétaire.
— Vous n'en dînerez pas moins avec moi, répliqua Sidonie; écoutez bien ceci : je vais entrer dans ma chambre et frapper à mon plafond. A l'endroit où je frapperai, vous regarderez et vous trouverez les traces A' vm. judas qui existait et a été condamné depuis : trouvez le moyen d'enlever la pièce de bois qui bouche le trou, et, quoique chacun chez nous, nous serons presque ensemble...
Rodolphe se mit à l'œuvre sur le champ. Après cinq minutes de travail, une communication était établie entre les deux chambres.
Ah ! fit Rodolphe, le trou est petit, mais il y aura toujours assez de place pour que je puisse vous passer mon cœur.
— Maintenant, dit Sidonie, nous allons dîner... Mettez le couvert chez vous, je vais vous passer les plats.
Rodolphe laissa glisser dans la chambre son turban attaché à une ficelle et le remonta chargé de comestibles, puis le poète et l'artiste se mirent à dîner ensemble, chacun de son côté. Des dents, Rodolphe dévorait le pâté, et des yeux, mademoiselle Sidonie.
— Hélas ! Mademoiselle, dit Rodolphe, quand ils eurent achevé leur repas, grâce à vous, mon estomac est satisfait. Ne satisferiez-vous pas de même la fringale de mon cœur, qui est à jeun depuis si longtemps?
— Pauvre garçon ! dit Sidonie.
Et, montant sur un meuble, elle apporta jusqu'aux lèvres de
Rodolphe sa main, que celui-ci ganta de baisers.
— Ah ! s'éria le jeune homme, quel malheur que vous ne puissiez faire comme saint Denis, qui avait le droit de porter sa tête dans ses mains.
Après le dîner commença une conversation amoroso-littéraire. Rodolphe parla du Vengeur, et mademoiselle Sidonie en
LA VIF. DE UollKMK
demanda la lecture. Penché au bord du Lron, ltodolphe commença à déclamer son drame à l'actrice qui, pour être plus à portée, s'était assise dans un fauteuil échafaudé sur sa commode. Mademoiselle Sidoine déclara le Vengeur un cbef-d'ceuvre; et comme elle était un peu maîtresse au théâtre, elle promit à Rodolphe &e lui faire recevoir su pièce.
Au moment le plus tendre de l'entretien, l'oncle Monelti (it entendre dans le corridor son pas léger comme celui du Commandeur. Rodolphe n'eut que le temps de fermer le judas.
— Tiens, dit Monetti à son neveu, voici une lettre qui court après toi depuis un mois.
— Voyons, dit Rodolphe. Ah! mon oncle, s'écria-t-il, mon oncle, je suis ii( lie ! Celle lettre m'annonce que j'ai remporté un prix de trois cents francs à une académie de Jeux Qoraux, Vite ma redingote et mes affaires, que j'aille cueillir mes lauriers ! on m'attend au Capitole.
— Et mon chapHre des Ventouses? dit Monetti froidement.
— Eh! mon oncle, il s'agit bien de cela? Hendez-moi mes affaires. Je ne peux pas sortir dan- cel équipage...
— Tu ne sortiras que lorsque mon Manuel sera terminé, dit l'oncle, en enfermant Rodolphe à double tour.
Resté seul, Rodolphe ne balança point longtemps surle parti qu'il avait à prendre... 11 attacha solidement à son balcon une couverture transformée en corde à nœuds; et, malgré le péril de la tentative, il descendit, à l'aide de cette échelle improvisée, sur la terrasse de mademoiselle Sidonie.
— Qui est là ? s'écria celle-ci en entendant Rodolphe frapper à ses carreaux.
— Silence, répondit-il, ouvrez...
— Que voulez-vous? qui ètes-vous?
— Pouvez-vous le demander? Je suis l'auteur du Vengeur, et je viens rechercher mon cœur que j'ai laissé tomber dans votre chambre par le judas.
— Malheureux jeune homme, dit l'actrice, vous auriez pu vous tuer !
— Ecautez, Sidonie... continua Rodolphe en montrant la lettre qu'il venait de recevoir. Vous le voyez, la fortune et la gloire me sourient. Que l'amour fasse comme elles !
Le lendemain matin, à l'aide d'un déguisement masculin que lui avait fourni Sidonie, Rodolphe couvait s'échapper de la maison de son oncle... 11 courut chez le correspondant de l'académie des Jeux floraux recevoir une églantine d'or de la force de cent écus, qui vécurent à peu près ce que vivent les roses.
Un mois après, M. Monetti était convié, de la part de son neveu, d'assister à la première représentation du Vengeur. Grâce au talent de mademoiselle Sidonie, la pièce eut dix-sept représentations et rapporta quarante francs à son auteur.
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AI. Gustave Coline, modestement déshabillé, imitera les jeux athlétiques do la l' Olympiade
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Quelque temps après, c'était dans la belle saison, Rodolphe demeurait avenue de Saint-Cloud, dans le troisième arbre à gauche en sortant du bois de Boulogne, sur la cinquième branche.
L'ECU de charlemagne.
Vers la fin du mois de décembre, les facteurs de l'administration Bidault furent chargés de distribuer environ cent exemplaires d'un billet de faire part, dont voici une copie que nous certifions sincère et véritable :
<c MM. Rodolphe et Marcel vous prient de leur faire l'honneur « de venir passer la soirée chez eux, samedi prochain, veille « de Noël. » On rira !
P. S. Nous n'avons qu'un temps à vivre ! !