DEUXIÈME PARTIE
A minuit, M. Marcel, peintre d’histoire, se fera bander les yeux, et improvisera au crayon blanc l’entrevue de Napoléon et de Voltaire dans les champs Elysées. M. Rodolphe improvisera également un parallèle entre l’auteur de Zaïre et l’auteur de la Bataille d'Austerlitz.
A minuit et demi, M. Gustave Colline, modestement déshabillé, imitera les jeux athlétiques de la 4e olympiade.
A 1 heure du matin, troisième lecture du mémoire sur l’abolition de la peine de la tragédie, et quête au profit des auteurs tragiques qui se trouveront un jour sans emploi.
A 2 heures, ouverture des jeux et organisation des quadrilles, qui se prolongeront jusqu’au matin,
A 6 heures, lever du soleil, et chœur final.
Pendant toute la durée de la fête, des ventilateurs joueront.
N. B. Toute personne qui voudrait lire ou réciter des vers sera immédiatement mise hors des salons et livrée entre les mains de la police ; on est également prié de ne pas emporter les bouts de bougie.
Deux jours après, des exemplaires de cette lettre étaient en circulation dans les troisièmes dessous de la littérature et des arts, et y déterminaient une profonde rumeur.
Cependant, parmi les invités, il s’en trouvait quelques-uns qui mettaient en doute les splendeurs annoncées par les deux amis.
— Je me méfie beaucoup, disait un de ces sceptiques : j’ai été quelquefois aux mercredis de Rodolphe, rue de la Tourd’ Auvergne, on ne pouvait s’asseoir que moralement, et on buvait de l’eau peu filtrée dans des poteries éclectiques.
— Cette fois, dit un autre, ce sera très-sérienx. Marcel m’a montré le plan de la fête, et ça promet un effet magique.
— Est-ce que vous aurez des femmes ?
— Oui, Phémie Teinturière a demandé à être reine de la fête, et Schaunard doit amener des dames du monde.
Voici, en quelques mots, l’origine de cette fête qui causait une si grande stupéfaction dans le monde bohémien qui vit au delà des ponts. Depuis environ un an, Marcel et Rodolphe avaient annoncé ce somptueux gala, qui devait toujours avoir lieu samedi prochain; mais des circonstances pénibles avaient forcé leur promesse à faire le tour de cinquante-deux semaines, si bien qu’ils en étaient arrivés à ne pouvoir faire un pas sans se heurter à quelque ironie de leurs amis, parmi lesquels il s’en trouvait même d’assez indiscrets pour formuler d’énergiques réclamations. La chose commençant à prendre le caractère d’une scie, les deux amis résolurent d’y mettre fin en se liquidant des engagements qu’ils avaient pris. C’est ainsi qu’ils avaient envoyé l’invitation plus haut.
— Maintenant, avait dit Rodolphe, il n’y a plus à reculer, nous avons brûlé nos vaisseaux, il nous reste devant nous huit jours pour trouver les cent francs qui nous sont indispensables pour faire les choses.
— Puisqu’il les faut, nous les aurons, avait répondu Marcel. Et avec l’insolente confiance qu’ils avaient dans le hasard, les deux amis s’endormirent convaincus que leurs cent francs étaient déjà en route; la route de l’impossible.