‹ La Vie de corsaireChapitre 42 sur 45 · Y II · texte numérisé non relu

Y II

Monologue de Néiiomucène, d'après les meilleurs modèles.

Voyons, me dis-je, établissons ce qu'il convient de faire au moyen d'un monologue exécuté à la manière des grands auteurs. Rien n'avance plus les choses que se parler à soi-même dans un langage approprié à cette opération de l'esprit. De quoi s'agit-il, Népomucène? D'arracher Lucien à un danger imminent. Si mes souvenirs mythologiques me servent bien, le mallieureux ressemble à ces navigateurs qu'attirait la voix des sirènes et que ces dames faisaient périr d'inanition quand elles ne les submergeaient pas. Pour peu qu'il écoute encore la ritomnielle qu'il a dans le cœur, c'est un garçon perdu. Comment le tirer de là? Comment le soustraire à cette musique? Autrefois, un tampon de cire suffisait ; aujourd'hui le procédé a vieiUi, il n'est plus dans nos mœurs.

Cherchons donc autre chose, repris-je en poursuivant mon examen, cherchons autre chose. Il y a des traités sur les maladies de l'âme ; si je les consultais ! Bah ! les livres! les livres! j'en sais plus queux. Ils disent tout, excepté ce qu'il faut. Mon hvre, c'est Lucien : voilà où il serait à propos de lire. Essayons. De quelle manière vit ce jeune homme? En dedans, replié sm* lui-même, se suffisant trop, ne se répandant point assez, dévoré par un feu intérieur qui gronde en attendant qu'il éclate. Eli bien ! c'est là mi régime malsain; la

solitude convient peu aux âmes blessées. Au fond, c'est ma faute; j'aurais dû y songer plus tôt, l'entreprendre, le dégrossir, le di'esser, le façonner et le produire ; je le détachais ainsi de cette idée dominante dont il est obsédé. Oui, Népomucène, les torts sont de votre côté, et si vous ne les rachetez pas par une expiation éclatante, vous risquez fort de déchoir dans l'estime de vos contemporains. A l'œuvre donc, et que votre génie vous soit en aide.

Bon ! J'y suis! Y suis-je? Oui, j'y suis. 0 inspiration, je te rends grâces! Voici. La source du mal est une admiration qui procède par efflorescence ; il suffit d'y opposer, comme remède, une admiration répercutée. C'est le système des semblables dans toute sa beauté et toute sa grandeur. Je m'explique. Ce jeune homme a des flots d'enthousiasme au service des célébrités, d'une sm'tout ; il se dessèche à ce métier : rendons-le célèbre à son tour, afin que cet enthousiasme retourne à sa source, et calme ses ardeurs. C'est infaillible. On n'a jamais vu les auteurs s'admirer sincèrement les uns les autres; ils gardent ce sentiment pour eux-mêmes, et se donnent naturellement la préférence. Leur jette qui voudra la première pierre, je ne me sens pas la force de les en blâmer. D'ailleurs ils sont plus généreux envers les morts, et cela pour deux motifs également judicieux : le premier, c'est qu'ils n'ont pas à redouter le voisinage de leur plume; le second, c'est que l'admiration s'épanche alors sur une tombe, et que ceux qui y reposent ne sont plus en situation d'en profiter.

Donc, plus d'hésitation, plus de doute ; ce qu'il faut

à Lucien, rinstrument de sa guérison, le nœud de sa cure, c'est uu succès personnel. A ce compte, il est en bonnes mains. 11 faudrait jouer de malheur si, après avoir distribué la gloire à tort et à travers, je ne parvenais pas ft en fixer quelques rayons sur la tête d'un ami. Dieu me garde d'un semblable échec ! Il ressemblerait beaucoup à une abdication. Mais que dis-je? Un écliec à moi? jMoi et un échec? Voilà deux mots incompatibles. Non, Lucien, je ne vous y exposerai pas. C'est bien le moins que la main qui a fait tant d'illustres vous réserve une place dans le Panthéon de sa composition. Vous y arriverez, soyez-en certain, et cela avec des fanfares plus bruyantes que celles dont retentira un jour la vallée de Josaphat. Je veux que rien n'y manque et que les cuivres soient au grand complet. Vous aurez six bancs de chevaliers soudoyés pour l'acclamation et vingt couronnes de la Régie tombant du cintre. Vous aurez six rappels décernés coup sur coup et quatre évanouissements dans la salle, confiés à des personnes très-bien vêtues. Voilà ce que je vous réserve, Lucien; dès le premier effort, vous verrez ce que pèse mon bras.

Est-ce là tout? et n'y a-t-il rien à faire? Réflécliissons. Ah t un point me revient. Mon jeune homme est trop isolé, ai -je dit. Eh bien! ménageons-lui quelques belles connaissances, entourons-le de personnes sûres, vigilantes, qui le forment aux belles manières et lui enseignent à se préserver des écueils dont la route est semée. Mais j'y pense. J'ai sous la main le chevalier Rigobert; mettons -le à ses trousses. Voilà un homme à souiiait pom' initier les gens à l'art de se conduire et

de se tenir ferme sur leurs étriers. Puis, si ce satellite ne suffit pas, nous en trouverons d'autres et des plus plus célestes que l'on puisse voir; par exemple, la chanoinesse Eulalie de Saint-Epinac, qui n'a pas sa pareille pour guérir les peines du cœur.

Yoilà mon programme : Lucien est sauvé.

Comment Népomucène est mal payé de ses bienfaits.

Je suivis de point en point le plan que je venais de me tracer et dans l'ordre prévu d'avance. Premier point, un succès pour Lucien. Mais de même qu'à tout civet il faut un lièvre, il faut un ouvrage pour tout succès. Quoique j'eusse bien perfectionné la manière d'en obtenir, je n'étais pas afft'anchi de cette condition : ma puissance n'allait pas jusque-là. Je pressai donc Lucien pour qu'il se mît en état de paraître devant le public sous une forme ou une autre : le reste me regardait. Le théâtre ou le livre, peu importait; j'avais en mains des moyens variés qui me laissaient une grande marge pour le genre. Je n'excluais rien; la tragédie s'excluait d'elle-même.

Lucien était un garçon laborieux ; il m'apporta des rames de papier chargé d'écriture. Je les feuilletai; c'était de limitation et pas de premier choix : à son âge ce sentiment domine dans les travaux de l'esprit : le tour original, quand il doit venir, ne se déclare qu'après ce premier tribut payé à l'originaUté d'autrui. Je

ne fus donc point étonné de trouver, dans cette masse d'essais, de simples variations sur des thèmes connus. Il y avait un roman, il y avait un drame, conçus et exécutés d'après de vastes proportions ; mon jeune homme n'y ménageait ni le vélin, ni l'encre ; il y avait en outre des ouvrages d'un cadi-e moins étendu et des ébauches où il s'était délassé la main et dont il faisait peu de cas. Ce fut pourtant à ceci que je m'arrêtai; il y régnait un certain souffle d'inspiration, du mouvement, de la chaleur et surtout une em.preinte personnelle.

Dans ce lot humble et presque dédaigné je fis un choix, et ce choix tomba sur une esquisse informe encore, un projet de comédie à trois personnages dont les situations seules étaient indiquées; peu de chose, mais une donnée neuve sur laquelle je comptais. Avec quelques jours de travail, on pouvait tirer de là un petit acte décent, convenable, spirituel et de nature à affronter impunément les feux de la rampe. Lorsque j'en fis la proposition à Lucien, son amour-propre d'auteur en fut profondément blessé. De ses œuvres complètes, je détachais, quoi? Celle qui lui paraissait le moins digne de cet honneur, une bluctte. une pensée jetée au hasard, et j'écartais, je condamnais du même coup des romans et des drames dans lesquels il avait déployé toute sa puissance et répandu la sève d'une laborieuse paternité. 11 me fallut verser bien du baume sur cette blessure.

— Lucien, lui dis-je, c'est dans votre intérêt. Croyez-en un homme qui connaît le théâtre comme Thespis, qui passe pour l'avoir inventé. Avec vos

douze tableaux, nous ferions un plongeon : avec votre acte unique, modeste, sans fracas, nous allons forcer la vogue et voler à la postérité. C'est un comiaisseur qui vous parle ; fiez-vous à lui.

Il cétla; il se résigna, et c'était la preuve d'un bon naturel ; il n'avait pas un de ces orgueils intraitables, qui se refusent à de sages conseils. Dès le jour même, il se mit à la besogne, et, deux semaines après, j'avais à ma disposition un manuscrit entouré d'une faveur rose, qui n'attendait plus qu'un directeur accessible et des comédiens bien disposés. C'était mon affaire.

Elle ne marcha qu'au moyen d'efforts vigoureux. Dès la première ouverture, j'essuyai des objections qui, pour tout autre que moi, eussent signitié un refus. Un nom nouveau, qui s'en soucie? On peut s'y résigner, le subir, mais non sans résistance. Aussi me vis-je contraint d'aller de scène en scène et de descendi'e de degré en degré ici : on me demandait des coupures, là on m'imposait une collaboration. Vingt fois je fus sur le point d'abandonner des négociations pénibles et de répondre par une guerre ouverte à des procédés auxquels je n'étais point accoutumé. La crainte d'affliger, dedérourager Lucien, m'empêcha d'adopter ce parti : j'aimai mieux prendre conseil de son intérêt que de ma dignité. Entin, gi'âce à de nouvelles instances, je panins à forcer des portes qui ne s'étaient point ouvertes du premier abord. Notre comédie fut reçue à l'un des théâtres des boulevards; mais à une condition toutefois, c'est qu'elle s'enrichirait de couplets, exécutés par l'un des auteurs ordinaires du lieu. H fallait en Unir ; j'en passai par ce qu'on voulut.

Le pas le plus difficile était franchi ; nous allions être représentés ; le reste allait de soi ; c'était seulement du plus au moins. Il s'agissait d'organiser un sucés et j'y suis passé maître; il s'agissait de s'emparer de cette pierre brute et d'en faire un diamant, de conduire le public bon gré mal gré vers un petit acte sans prétention, œuvre d'un auteur inconnu.

Aux yeux du vulgaire, un succès est une œuvre soudaine, et s'il y suppose des préparations, c'est dans la limite des faits ostensibles : bouquets et applaudissements à gages, billets distribués avec discernement. Eli bien ! c'est là le moindre côté des choses, ce que j'abandonne aux novices dans l'art d'enflammer les spectateurs. Mon rôle, à moi, est plus relevé,«plus délicat ; il se compose de nuances et de soins tout autres. Une occasion se présentait ; on allait me voir à l'œuvre. L'objet ne répondait pas à l'effort; n'importe, j'avais mon excuse; c'était pour Lucien.

Ma première démarche fut pour la comédienne qui devait jouer notre principal rôle. Tout dépendait d'elle : qu'elle y mît de la mauvaise grâce, de la négligence ou de l'humeur, c'en était fait ; nous tombions dans le fleuve de l'oubli où s'en vont tant de choses, depuis le vaudeville le plus humble jusqu'au plus formidable opéra. Coûte que coûte, il fallait l'entraîner dans notre parti, la pousser aux excès : excès de toilette et excès de zèle; l'aveugler sur le mérite de l'ouvrage et le lui faire inaugurer par une robe d'un nouveau goût. Une robe pour un acte? C'était une prodigalité inouïe, et, en désespoir de cause, je me vis contraint de transiger sur le nombre des volants. Mais le

point capital était emporté. Dès qu'une comédienne s'est mise en dépense à l'occasion d'une pièce, elle y est enchaînée: c'est une complicité, une solidarité, une adoption. Une robe? Quoi de plus souverain ! Ne faut-il pas rentrer dans ses frais, et la montrer trente fois de suite?

Sûr des acteurs, il me restait à désarmer çt à séduire la critique. Rien de plus aisé ; le feuilleton est bon prince, sa férule frappe souvent à côté. Et d"abord, j'eus la précaution d'agir sur lui par des bruits de foyer qui venaient on ne sait d'où et dont personne n'essayait de se défendre.

De vingt côtés on parlait d'un ouvrage nouveau destiné » opérer une révolution dans l'art. L'auteur était un jeune homme , disait-on, inconnu encore, qui arrivait des contrées du midi avec un portefeuille encombré de productions originales. Il consentait à en détacher une page, une seule, la plus timide et la plus discrète, une simple fleur choisie dans un volumineux bouquet. A l'appui, on citait le titre de la pièce et l'heureux théâtre qui en aurait les primeurs; mais le nom du provincial de génie demeurait enveloppé des' limbes de l'incognito et voué au plus impénétrable mystère. L'esprit humain est accessible aux fables ; celle-ci eut un grand succès et trouva des échos obligeants .

Je ne m'en tins pas là; aux séductions publiques je voulus ajouter les séductions personnelles. J'allai voir les principaux dispensateurs de l'éloge et du blâme, ceux qui, à leur gré, portent les ouvrages au firmament ou les précipitent dans les catacombes. Pour les aborder,

je n'avais qu'un moyen, qu'une note; mais elle leur causait à tous un égal enchantement :

— L'auteur est de votre école, disais-jeau premier.

— L'auteur s'est inspiré de vos procédés, disais-je au second.

Ou bien, par une variante dont j'aurais pu me dispenser et que je livrais en surcroît, j'ajoutais :

— L'auteur tient surtout à vous, comme à l'organe le plus écouté de l'opinion : celle des autres ne lui importe guère.

Notez que je disais cela à tous, sans aucune espèce d'exceptjon ; il ne faut faire en ce monde ni des mécontents, ni des jaloux.

C'est sur un terrain ainsi préparé que l'épreuve devait avoir lieu : des comédiens montés au plus haut diapason, un public favorablement prévenu, des critiques séduits ou enchaînés. J'avais réservé, pour le jour même de la représentation, trois ou quatre anecdotes pleines de détails touchants et où le jeune auteur brillait d'un vernis romanesque. Lancées avecart, elles eurent un grand effet; on les répéta à l'envi dans les loges et dans les balcons. D'ailleurs, rien ne manquait aux préparatifs; toutes les précautions étaient prises, les plus raffinées comme les plus vulgaires, les rôles distribués, les instructions données de bouche en bouche. C'est là-dessus que la toile se leva.

Le résultat fut tel que je l'avais prévu : le sort ne trahit jamais des dispositions bien prises. Lucien obtint un beau, un grand succès; par une pudeur d'enfant, il n'y assistait pas, et ce fut moi qui lui en portai la nouvelle. Il la reçut avec des ah's dégagés; mais un trem-

blement nerveux démentait ces dehors stoïques. Ce fut bien pis encore lorsque, trois jours après, les feuilletons de théâtre commencèrent leur concert accoutumé. Du plus grand jusqu'au plus petit, il y eut unanimité et, pour ainsi dire, assaut de louanges. Les plus discrets faisaient de Lucien une étoile qui se levait dans le firmament de l'art; d'autres, poussant l'image plus loin, allaient jusqu'à y voir un soleil nouveau. Il en est qui, à propos de sa comédie, trouvèrent le moyen de parler de Kant et de Hegel, tandis que les érudits et les diserts se contentaient de rappeler le sage 31énandre et les succès qu'il obtint sur le théâtre grec. ^lais là, où tous étaient d'accord et marchaient avec un remarquable ensemble, c'est dans le récit des anecdotes sorties de mon imagination et que j'avais su répandre avec mon tact habituel. En fait d'amorces, le feuilleton de théâtre n'est pas regardant; il se prend à toutes. Cette fois, pas un n'y avait manqué. Mes petits contes bleus étaient reproduits àl'envi, et chacun d'eux y avait épuisé les couleurs de sa palette.

Je m'attendais à trouver Lucien dans le ravissement ; . jamais on n'avait fait plus bel accueil à un début ni répandu plus de fleurs à ce sujet. J'étais radieux d'avoir pu mettre un si éclatant triomphe aux pieds d'un protégé, et je comptais sur une explosion de reconnaissance. Quelle fut ma surprise lorsque je le vis entrer chez moi la tête basse, l'œil éteint, le front rembruni, comme s'il eût porté le deuil d'une illusion.

— Lucien, lui dis-je, d'où vient cet air morne, et que vous est-il arrivé ?

— Ce qui m'est arrivé, répondit-il d'un ton sépul-

oral : vous le savez bien. Me voici la fable de Paris. Oh! les journaux ! les journaux !

— Eh bien ! quoi ? Ne vous traitent-ils pas assez chaudement ? Peste ! vous seriez difficile t Toutes les musiques du feuilleton, et Dieu sait si la grosse caisse a donné !

— C'est cela, la grosse caisse ! Vous l'avez dit, mon cousin; la grosse caisse, comme en foire, et c'est moi qui suis sur les tréteaux.

— Enfant, vous êtes bien du Lot ! On vous soigne trop alors ! On fait trop de irais pour vous ! On brûle trop de poudre ! On tire trop de pétards ! Et c'est là ce qui vous afflige, cœur primitif?

— A bon droit, mon cousin. H y a un point où la louange ressemble à de l'ironie; ces gens-là y sont arrivés : ils me bernent.

— Oh f que vous êtes du Lot 1 Mais que vous faudrait-il, à ce compte ? De la gloire à huis-clos, sans colophane etavecdes sourdines t Yoilàun singulier goût.

— Singulier ou non, c'est le mien, répliqua le jeune homme un peu piqué.

— Vraiment ! repris-je en me piquant à mon tour. Ah ! c'est ainsi que vous le prenez ? ¥Ai bien ! Lucien, écoutez-moi. Dans quel dessein êtes-vous venu à Paris? Est-ce pour y réussir, oui ou non ?

— Pour réussir, mon cousin; mais pas à tout prix.

— Ce n'est pas répondre. Quand on veut réussir, on y met le prix qu'il faut. Sachez alors une chose, Monsieur; c'est qu'il n'y a pas vingt moyens de réussir ici; il n'y en a que deux, oui, deux, aux yeux des hommes du métier et des hommes de l'art. Le premier consiste

à être assassiné d'éloges, le second à être abreuvé d'outrages. Porté aux nues ou abîmé, c'est à choisir ; hors de là on n'arrive pas, on se traîne. Or, où en êtes-vous? En pleine apothéose, à l'état de demi-dieu, Vous voilà bien àplaindre. Pourtant, ne vous gênez pas, moucher; aimez-vous mieux qu'on suive la marche opposée ? Le miel ne vous va pas , on vous abreuvera d'absinthe. J'attends vos ordres, parlez.

— Vous raillez, mon cousin.

— Pson, Lucien, je ne raille pas ; mais je m'effraie de vos vertus. Ne soyez pas tantdu Lot, et tout ira bien.

J'eus beau le prendre sur tous les tons, recourir au sentiment, user de la raison et du sarcasme, je ne parvins pas à ramener mon jeune homme et à le délivrer de ses lubies. Il sortit en proie à une mauvaise humeur mal déguisée. Quand je me trouvai seul, j'éclatai :

— Impayable, m'écriai-je, impayable f Et amusant t Et nouveau ! Et inouï ! Mettez-vous donc en frais, voilà comme on vous indemnise. Elle est curieuse, la monnaie. Et moi qui espérais le guérir I Guérir un homme qui ne prend pas la louange au sérieux ! Que dis-je, un homme I il n'y a rien d'humain dans ce garçonlà ; il est fait au rebours de la nature ; c'est un Scythe, un Troglodyte, un sac à scrupules, un nid à préjugés. Décidément, il faut que je lui détache le chevalier Rigobert.

Où l'on fait connaissance avec un personnage nouveau. — L'art de soigner sa propre renommée.

Avez-vous connu le chevalier Rigobert ? __ Que vous l'ayez connu ou non, il n'est pas sans intérêt d'ajouter quelques traits à sa figure. Parlons-en donc et sachons ce qu'il est. Je suis son ami, peut-être l'êtes-vous. Nous avons qualité pour en dire tout le mal du monde.

Pourquoi se nommait-il Rigobert? Je l'ignore; cette infirmité date sans doute de son berceau ; mais ce que je sais pertinemment, c'est le motif spécieux dont il se prévalut pour s'intituler chevalier. Ne fouillez pas les nobiliaires ; la recherche serait sans objet. Les Rigobert ne remontent point aux croisades ; ils ne sont point chevaliers au même titre que Bayard. A vrai dire, il n'y a eu, dans le cours des âges, qu'un chevalier Rigobert, et voici l'origine de sa dignité :

n fut un temps où, pour donner à la fête du chef de l'État, tout l'éclat dont elle est susceptible , le gouvernement faisait la commande de quelques vaudevilles de circonstance avec des refrains comme ceux-ci :

Célébrons notre souverain ;

Son nom est gravé sur l'airain! > ^

Ou bien: ^y >^, ^?U

Chantons, chantons noire bon roi; <V1// << y^^^

Il a nos cœurs et notre foi. •* // ''vj^ Y*

Ou enfin :

Vive, vive noire monarque!

Qu'il soit respecté de la Parque.

Et vingt autres de la même force et du même goût. Les ordomiateurs de ces réjouissances n'étaient ni fort experts, ni très-rigoureux ; ils prenaient livraison des objets sans y trop regarder, et se bornaient à coraprendi'e les couplets dans les frais généraux de l'anniversaire au même titre que les feux d'artifice et les lampions officiels. Tant pour le suif, tant pour la poésie : c'était un compte en peu d'articles et des plus faciles à régler.

Rigobert entra dans les lettres par cette porte favorisée. Il débarquait alors du coche avec plus de santé que de crédit, plus d'espérances que de capitaux, jeune mais pétri de ruse, grêle mais insinuant. S'il était dépourvu, il avait tout ce qui aide à se pourvoir, les articulations souples, l'odorat exerce, l'œil du lynx , les jambes du cerf, le tact délicat, l'oreille fine ; autant d'organes parfaits mis au service d'un esprit ingénieux. Aussi Pdgobert ne les laissa-t-il pas longtemps sans emploi : d'un premier flair, il alla vers le vaudeville de circonstance, et le força à l'aide de son jarret. Admis à composer en quatrième un de ces produits de l'esprit humain, il s'en fit un titre à la reconnaissance du gouvernement, et ne lui accorda point de trêve qu'on ne l'eût décoré de la croix de la Légion d'honneur. Pour obtenir cet insigne, il n'invoquait qu'un motif, un seul : mais ce motif était péremptou-e. Ses trois collabora-

LA COMTESSE DK MAULÉON. bl

leurs Tavaient, Que vous semble du syllogisme ? Etaitil possible d'y résister ? Le gouvernement ne l'essaya pas ; il conquit son repos en s'exécutant et expédia une étoile des braves à la destination de Rigobert. Celui-ci prêta le serment, reçut l'accolade avec les formes inhérentes à l'institution, et, depuis lors, par une inversion légitime et naturelle, il devint le chevalier Rigobert , premier de ce nom et privé du droit de le ti'ansmettre.

Dès le début, notre chevalier fit ainsi pressentir ce qu'il serait, ne dédaignant rien, sachant tirer beaucoup de peu, et exprimant jusqu'au moindre suc des objets. Tout ce qui peut s'obtenir à force de tact, il l'obtint : tout^ce que procure la persévérance , d l'eut. Quelle vie remplie que la sienne, et comme tout y était calculé pour l'effet ! Jamais en deçà ni au delà des choses, il connaissait la mesm-e exacte de ce qui profite et de ce qui convient, ne négUgeait pas une démarche utile et savait la faire à propos, se montrait touché d'un service et ne s'affectait pas d'un refus, possédait enfin l'art difficile d'être pressant jusqu'à la limite de limportunité. Que d'intelligence dépensée de la sorte ! que de ménagements ! que d'attentions ! Il y eut des moments où Piigobert poussa la politesse jusqu'au génie, et, s'il a conquis la gloire , on peut dire que c'est à coups de chapeau.

Le grand souci du chevalier était cju'on ne le négligeât : par suite il y tenait la main et d'une façon trèsserrée. Ses titres ne se défendaient pas seuls contre l'oubli ; ils étaient ou d'une essence subtile qui s'évaporait à l'air ou d'une matière trop fragile pour supporter de brusques mouvements. Aussi ne s'en remet-

tait-il à personne du soin de les rappeler au souvenir , de leur donner du relief, de les faire valoir, de leur ménager un retour de fortune. Là, où il ne pouvait agir par lui-même, il confiait cette tâche à des amis sûrs, ou domptait les indifférents par des préparations savantes,

A aucun prix, il n'eût rien livré au hasard. Au fond de ses poches , comme approvisionnement habituel , reposaient de petites notes où son nom se glissait sous un prétexte quelconque, et à l'aide du tour le plus ingénu, et sa félicité était grande lorsqu'il avait pu en faire arriver quelqu'une aux honneurs de la publicité.

La publicité ! voilà l'idole de Rigobert , l'aliment, la flamme de sa vie ; il ne vécut que du bruit qu'il menait et employa toute sa puissance à en mener le plus possible. Il avait fait une étude approfondie de la manière dont les noms se créent et se détruisent, et des procédés à l'aide desquels on les élève et on les maintient. Mille traits de lui courent le monde, et dans le nombre de prodigieux. Là où il avait ses coudées franches et des habitudes de familiarité , plus d'une fois on le vit accourir, et à peine entré :

— Eh quoi ! rien, rien, rien sur moi, rien sur mes livres ? s'écriait-il. Depuis trois semaines , rien ! Pas une ligne d'impression, pas même l'aumône d'un petit mot. Vivons-nous au Mogol ?

D'autres fois, il prenait à part l'homme influent de la rédaction , et d'un ton mélancolique et attendri :

— Que vous ai-je fait , mon ami ? lui disait-il.

— A moi ? rien, chevalier, rien que je sache.

— Mais si , mais si, je vous ai fait quelque chose , poursuivait-il. Voyons, dites-moi ce que c'est. Je me

mets à vos pieds. Je vous offre d'avance toutes réparations que vous exigerez. Parlez.

— Des réparations, chevalier, à quoi bon, puisqu'il n'y a point de grief ?

— Encore? Vous êtes donc implacable. Mais si vous n'avez pas de gi^ief , pourquoi ra'attaquez-vous avec tant d'acharnement ?

— Moi ! vous attaquer ? voici deux ans que je n'ai pas dit un mot de vous ?

— C'est cela, et tous les jours vous parlez de X..,, qui est mon concurrent. Puis, vous dites que vous ne m'en voulez pas, hypocrite !

En d'autres circonstauces, ce n'était plus aux rédacteurs principaux que s'adressait le chevalier Rigobert, mais aux écrivains d'aventure :

— Mes petits, leur disait-il, quand vous aurez sous la plume une nomenclature de noms importants, ii'omettez pas de m'y fourrer. Qu'est-ce que ça vous coûte ? Quelques gouttes d'encre. Moi, ça me flatte , j'aime la gi*ande compagnie. D'ailleurs, c'est ma place, mes petits ; quelque part qu'on me mette, je n'y gâte rien. Allez de confiance.

Voilà par quels moyens Rigobert tenait la renommée en haleine et l'obligeait à s'occuper de lui. Encore n'était-ce là qu'une portion de ses ressources, et savait-il se ménager ailleurs des points d'appui. Se formait-il , par exemple , dans ([uelque officine des lettres , un groupe d'amis, enrôlés sous la bannière de l'admiration mutuelle ? il accourait des premiers, offrait son bras et prodiguait l'encens , afin qu'on lui en rendît quelque dose. Apercevait-il un de ces hommes qui dominent

par la position et disposent à leur gré de la louange ou du blâme ? A l'instant, il se glissait parmi les familiers, briguait l'honneur d'assister au petit lever, et ne manquait pas de faire nombre au cortdge. Sur aucun point, en aucun détail, on ne l'eût trouvé en défaut : lui, s'oublier ? il y courait trop de risques.

C'est ainsi que Rigobert parvint à se faire une de ces réputations, élevées sous cloche, qui vivent d'artifice et ne s'épanouissent jamais. H n'y épargna ni le terreau, ni l'engrais, ni les paillassons, ni les châssis; jamais culture ne fut plus perfectionnée. Il fallait préserver cette malheureuse plante des atteintes de l'atmosphère, d'un air trop vif ou d'un soleil trop ardent, lui mesurer l'eau, la délivrer des insectes jaloux, en suivre et en régler la température. Tout autre y eût renoncé; le résultat n'était pas à la hauteur de l'effort, et le produit ne couvrait pas la dépense ; mais le chevalier ne faisait pas de tels calculs ou peut-être se rattrapait-il sur autre chose.

]\Iaintenant, vous connaissez Rigobert. Je viens de vous le décrire sans voile et dans l'état où se trouvait notre premier père avant qu'il eût goûté au fruit interdit. Au fond, Lucien n'avait qu'à gagner à son contact. Le chevaUer savait mieux que personne ce qu'est la coupe de la notoriété et à quel prix on y plonge les lèvres ; c'était d'un bon exemple pour mon enfant du Lot qui la repoussait avec dédain et en trouvait le breuvage amer. D'ailleurs, Rigobert était répandu, il avait ses entrées partout, fréquentait le monde et les théâtres, et pouvait servir avantageusement de chaperon. Quoi que j'en eusse, il m'était impossible d'être toujours avec Lucien : j'avais des affaires, j'avais des devoirs : mes

journées étaient souvent prises. Force était donc de me faire suppléer près de mon élève; et quel meilleur suppléant pouvais-je choisir?

Un événement imprévu. — Récit de Rigobert pour faire suite à celui de Théramèrie.

J'avais été l'un des instruments de la tortune du chevalier Rigobert, et il n'était pas dans une situation où ringratitude lui fût permise. Dès que je lui eus expliqué le service que j'attendais de lui, il s'exécuta avec beaucoup de bonne gi'ûce et un empressement plein de goût. Je lui dis ce qu'était Lucien, d'où il venait, quel mtérêt je prenais à sa réussite ; je ne lui cachai rien des travers du jeune homme et des préjugés dont il était imbu. Lorsque j'en vins à la scène où il m'avait si mal payé de mes soins, Kigobert se refusa à y croire; il n'admettait pas qu'un être organisé pût être insensible à l'éloge, à moins d'un commencement de dépravation. Cette circonstance l'inquiéta même au point de lui inspirer des doutes sur l'état d'un cerveau où se manifestaient de pareils écarts ; il me fallut le rassurer.

— Que voulez-vous? lui dis-je. C'est un ours de nos montagnes !

— A la bonne heure, repli qua-t-il. Si ce n'est que cela, je m'en charge; j'en ai muselé de plus terribles que lui.

Dès ce jour, Lucien fut livré au chevalier; je les

abouchai dans un dîner où coulèrent des vins choisis, et la connaissance fut bientôt faite. Rigobert n'avait exercé dans sa vie qu'une industrie sérieuse, celle de séduire et de s'insinuer : c'était pour lui une seconde nature. Il plut à Lucien, et Lucien lui plut; au bout de quelques jours ils étaient inséparables. Il me sembla même que le chevalier y mettait beaucoup du sien; au début ce n'était qu'une politesse exquise, ensuite ce fut un goût très-vif. Sous un prétexte ou l'autre, il attirait Mérinval chez lui, et l'y gardait pendant de longues heures. Que faisaient-ils ensemble? Je le sus par la suite, et reconnus mon Rigobert. Sur la lecture de quelques essais, il avait découvert dans notre jeune homme une certaine veine de talent, et trouvait commode et avantageux de la faire dériver à son profit. Au début il y mit de la discrétion, et ne lui confia que des retouches; plus tard il l'employa pour des travaux étendus, des chapitres de romans, des scènes de comédie. A cela double profit; il s'y reposait la main et s'y rajeunissait le style. Je fermai les yeux sur cette petite exploitation, consommée à huis-clos. D'ailleurs, aurais-je été fondé à m'en plaindre? J'avais imposé une corvée au chevalier : il se payait de ses mains.

Les choses durèrent ainsi pendant quelques semaines sans qu'il survînt aucun accident nouveau. Depuis que j'avais livré Lucien à Rigobert, je le voyais moins souvent ; celui-ci le tenait en chartre privée et semblait ne plus vouloir le céder à persomie. De son côté, Lucien prenait goût à la vie nouvelle où le chevalier l'initiait. Ils allaient ensemble au théâtre, dans les foyers, dans les réunions d'artistes, et, au contact de ce monde.

LA comtesse.de mauléon. 57

à ce spectacle bruyant et original, le jeune homme pouvait à peine suffire aux sensations qui venaient lassaillir. Qui n'eût cru, à le voir au milieu d'un tel tourbillon ,^ que sa pensée était désormais distraite des rêves de son adolescence? Hélas ! je fus bientôt détrompé. Un soir, à une heure déjà avancée, je vis pénétrer chez moi un homme à l'état d'ouragan, cheveux hérissés, vêtements en désordre, cravate en désarroi. C'était le chevalier Rigobert: jamais je ne l'avais envisagé sous un pareil aspect, et il n'y gagnait pas. A peine entré, il se précipita dans un grand fauteuil où il eut à peine la force de fournir à ses poumons l'ah' et le cahne dont ils avaient besoin, et à essuyer son front et ses joues inondés de sueur.

— Je vous avais bien dit qu'il était fou ! s'écria-t-il lorsqu'il put exhaler quelques paroles,

— Fou I qui donc est fou? répondis-je. Serait-ce vous, par hasard? Vous en avez singulièrement la mine, chevalier ! Forcer ainsi les portes des gens, à ces heures !

— Parbleu, il le fallait bien, reprit Rigobert avec une vivacité qui ne lui était point ordinaire, puisqu'il est fou !

— Encore ! Mais qui donc? m'écriai-je.

— Et qui voulez-vous que ce soit? répliqua-t-il sur le même ton. Votre Lucien. J'en ai toujours eu le soupçon; ce soir, j'en ai eu la preuve.

J'en avais assez entendu; le nom qu'il venait de prononcer m'imprima une telle secousse, qu'à l'instant même je me trouvai debout et la mam sur le bouton de la porte.

— Lucien, dites-vous? Est-ce bien Lucien? Il lui est donc arrivé quelque chose? Et vous ne vous expliquez pas sur-le-champ? et vous vous asseyez? et vous restez là immobile? Mais venez donc, Monsieur, venez donc : allons vers lui !

Malgré la véhémence de mon geste et de mes paroles, le chevalier ne s'ébranlait pas; il semblait scellé sur son fauteuil.

— Ouf! répliqua-t-il. Aller vers lui, c'est facile à dire; donnez-moi d'autres jambes, alors. D'ailleurs, où aller ?

— Où il est. Voyons, chevalier, debout; toute minute compte dans ce cas.

n fit un effort pour se lever et n'y put parvenir. L'impati^ce me gagnait; j'allais user de violence,

— Pùgobert, m'écriai-je, vous m'exaspérez.

— Est-ce ma faute, Népomucène? répliqua-t-il. Vous venez de me dire : Allons où il est; eh! bien! moi, je vous demande à mon tour : Où est-il?

— Vous ne le savez donc pas, chevalier?

— Eh ! si je le savais, serais-je ici?

Sa figure avait, à l'appui de ces mots, une telle expression de détresse et de chagrin, que j'en fus à la fois touché et adouci.

— Mais parlez donc alors, parlez, Rigobert, lui disje d'un ton affectueux.

— J'y ferai mon possible, Népomucène; mais excusez-moi si le souffle ne me sert pas comme je le voudrais. Je suis anéanti; j'ai la voix dans les talons.

— A votre aise, lui dis-je, et abrégez, chevalier.

— Voici le fait, reprit-il. Nous étions à la Comédie-

Française; on y donnait Molière et un drame nouveau. De bons acteurs, de bonnes pièces, un spectacle à souhait pour Lucien; Vous pouvez vous en remettre à moi sur ce point; je n'en choisis pas d'autres.

— De grâce, point de détails.

— C'est juste, au plus pressé; vous avez raison. Nous étions donc à la Comédie-Française, moi, fort attentif et mon jeune compagiion aussi, tant que dura le drame. Il ne quittait pas la scène des yeux et semblait prendre un goût infini à l'action qui se déroulait devant lui.

— Mon Dieu I que d'inutilités ! m'écriai -je. Mais marchez donc, Rigobert !

— Je marche, poursuivit-il. Ainsi, tant que dura le drame, rien : le jeune homme me parut sain d'esprit autant que de corps. Point de mauvais signes; rien qui trahît le moindre désordre. C'est seulement au milieu de la comédie que le mal se déclara.

— Quel mal, chevalier? Vous parlez par énigmes.

— Ah! quel mal? le sais-je, moi? Le fait est que, dès que cela le prit, il n'y eut plus moyen de tenir à côté de lui. Il s'agitait sur son banc comme une anguille; au lieu de porter son attention vers la scène, il terjait l'œil fixé sur les loges, me labourait les flancs de coups de coude et me poursuivait de piétinements obstinés. Je l'interrogeai; il ne me répondit pas. Je lui pressai doucement la main ; il ne bougea pas plus que s'il eût été frappé d'insensibilité. Faut-il maintenant tout vous dire, Népomucène?

— Sans doute, Rigobert, et rapidement. Dieu 1 que vous me faites souffrir 1

— C'est que c'est bien cruel pour ceux qui, comme nous, aiment ce jeune homme!

— Mais linissez-en donc, mallieureux !

— Eh bien! voici. Après avoir continué ce manège pendant quelques minutes, votre Lucien eut la déplorable idée de se tourner vers son voisin de gauche, avec lequel il échangea quelques gestes et quelques mots. Je ne puis dire ce que c'était, mais ils eurent l'eflet du salpêtre. Tout à coup je le vis s'élancer de banc en banc, sur les têtes, sur les épaules des spectateurs, au milieu des imprécations et des sé^ices de ceux dont il foulait les membres. Ce fut une esclandre universelle. — C'est un fou, disait-on d'un côté. — C'est un malfaiteur, disait-on de l'autre. — La pohce! la police! s'écriait-on de toutes parts. Cet appel ne fut pas vain; quelques secondes après, je vis paraître aux issues les représentants de cette institution, et, autant que je pus l'apercevoir, il s'engagea sur ce point une lutte des plus vives. J'essayai d'intervenir ; mais , quand j'arrivai, tout avait disparu, force armée et criminel. C'est ainsi , Népomucène , que votre jeune homme s'est échappé de mes mains.

— Et c'est là tout? Et vous ne savez pas où on l'a emmené ?

— Ah ! mon Dieu ! à Charenton peut-être ; on le disait dans les groupes, et, à vrai dire, c'est le seul logement qui lui convienne désormais.

J'avais pris mon chapeau et me préparais à sortir, lorsqu'un nouveau personnage força les portes de la chambre.

C'était Lucien en personne; son œil était radieux,

sa lèvre frémissante , sa physionomie trahissait les ivresses de son cœur.

— Je l'ai vue, mon cousin, je l'ai vue! s'écria-t-il.

Tout s'expliquait; mon pétulant jeune homme ve-p nait de tomber dans le piège mythologique que je redoutais pour lui : il s'était heurté aux écueils de la sirène.

Un commencemeat d'incendie. — Où Népomucène se coiffe du casque de pompier.

Lorsque Rigobert vit entrer un homme dont il croyait le cerveau endommagé, son premier mouvement fut dicté par une visible prudence. Il quitta le fauteuil où il reposait ses membres endoloris, gagna l'un des coins de l'appartement, et s'y tint sur la défensive. Dans sa pensée, Lucien n'avait plus qu'une fonction à remplir ici-bas, c'était de soumettre à un traitement, et d'exposer à des douches quotidiennes un timbre notoirement fêlé.

Ce que j'avais tant redouté venait de s'accomplir ; mes précautions avaient été vaines. Il y a des destinées écrites dans les cieux ; rien n'en change le cours ; celle de Lucien était du nombre. Coup sur coup, il avait reçu deux de ces commotions qui jettent une âme hors des voies, et en ébranlent les ressorts. Dans le Quercy, c'était un livre; à Paris, c'était l'auteur. Dans l'un et l'autre cas, on pouvait recomiaître la main de la fata-

lité. Nous étions emportés vers l'irrésistible. Mais comment? mais par quels moyens? J'en ignorais encore le détail. Que s'était-il passé au théâtre? Rigobertn'y avait rien compris; Lucien seul en possédait le secret. Depuis qu'il était entré, je l'observais. 11 ne s'était point assis, il allait et venait dans la chambre par un élan machinal, et comme pour mettre l'activité de son corps en rapport avec l'activité de sa pensée. Par intervalles, il lui échappait quelques mots confus, quelques propos entrecoupés, et c'est tout au plus s'il s'apercevait de notre présence. Rigobert en tirait de nouvelles preuves à l'appui de ses opinions, et s'efforçait de multiplier les obstacles entre lui et ce, possédé.

Cependant, j'avais un intérêt très-réel à savoir ce qui s'était passé ; et comme Lucien n'y arrivait pas de luimême, je le mis sur la voie :

— Ah ! vous l'avez vue, lui dis-je ; eh bien?

Cet appel surfit; j'avais touché la corde sensible. Lucien s'arrêta, et, se tournant vers moi :

— Une merveille, mon cousin, une merveille ! s'écria-t-il à plusieurs reprises. Bien au-dessus de mon rêve, au-dessus de ce qu'on peut imaginer. La majesté, la grandeur, la grâce, la simplicité même!

— Et vous l'avez reconnue au premier abord? ajoutai-je pour le conduire où je voulais lamener.

— Je l'aurais reconnue entre mille, répondit-il avec une exaltation qui allait croissant ; entre cent mille, entre un million. Est-ce qu'il y a deux créatures comme elle dans l'univers? Oh I oui, je l'ai reconnue. N'a-t-elle pas l'aigrette de flamme sur le front ?

— Et l'on voudrait que cet iiomme ne fût pas fou I

se dit Rigobert en redoublant de précautions, et augmentant, le plus qu'il le pouvait, la garantie des distances.

— jMon cousin, reprit Lucien, tous allez me demander comment je l'ai reconnue ? jMon Dieu, sans effort, tout naturellement. Figurez-vous qu'à peine arrivé au théâtre, j"ai éprouvé un tressaillement au cœur : elle n'y était pourtant pas encore ; mais je sentais qu'elle n'était pas loin. Vingt fois déjà, depuis que je suis ici, jai eu des avertissements pareils. Vous appellerez cela comme vous voudrez, des visions, des folies; je ne m'en défendrai pas. Ce qui est certain, c'est qu'à l'instant même je fixai les yeux sur une loge, et je me dis : c'est là qu'elle viendra. Et elle n'y a pas manqué ; une heure après, elle entrait dans la loge que je m'étais désignée.

Rigobert ne se croyait plus en sûreté ; il cherchait, par une manœuvre savante, à se rapprocher de la porte : je déjouai cette combinaison en y adossant mon fauteuil.

— Vraiment? dis-je à Lucien.

— Vous pouvez m'en croire ; pour les cœurs touchés, il y a un sentiment de plus : ils devinent. Sans cela, aurais-je tourné la tète de son côté quand elle entra dans la salle ? Quel moment ! 11 suffirait pour remplir ma vie. Javais bien en moi cette image, siège de toutes les perfections, ce regard où éclate la puissance, ces airs, ce port de déesse, ce diadème de cheveux blonds dont aucune autre tête ne supporterait le poids ; mais il manquait à cette apparition de mes rêves les grâces du geste et le prestige du mouvement. Enlin, je l'avais

devant moi, complète, animée, vivante ; je n'en pouvais détacher mes yeux, et il m'eût semblé doux de mourir au fort de cette extase. Le croiriez-vous ? D ne me vint pas d'abord dans la pensée de m'informer de son nom; vrai, je n'y songeai point : mon cœur l'avait nommée, cela me suffisait, j'étais persuadé qu'il ne me trompait pas.

— Et si vous étiez le jouet d'une méprise? lui dis-je en adoptant cet espoir.

— Impossible : rien de plus sûr que mes pressentiments. D'ailleurs, j'ai pu me convaincre qu'ils étaient fondés. Quand elle se leva pour sortir, il se fxt en moi un brusque réveil; je me sentis inondé d'angoisse. H me sembla qu'elle m'échappait, et qu'après la lumière la plus vive, j'allais retomber dans la plus profonde nuit. Le désespoir me gagna: au prix de ma vie. j'aurais voulu ressaisir les heures envolées. Cependant ce départ occasionnait quelque bruit, et les yeux des spectateurs s'étaient portés vers la loge. On en causait dans mon voisinage: j'écoutai : — La comtesse de 3Iauléon, dit une voix. C'était le nom que j'attendais; il agit sur moi comme un aiguillon. Par un impétueux élan, et sans savoir où je posais le pied, je me précipitai hors de la salle; je voulais la voir de près, lui parler, la sui- ■\Te, m'attacher à ses pas. ]Ma marche était brusque et soulevait des réclamations : je les bravai; on essaya de m'arréter, je me dégageai de vive force. Une fois libre, je courus vers les issues du théâtre en jetant de tous côtés des regards éperdus. Hélas! j'arrivai trop tard : elle était loin; sa voiture disparaissait dans les profondeurs de la rue. Je me sentis défaillir; un voile descen-

dait sur mes yeux, et mon cœur battait comme s'il eût voulu briser son enveloppe.

En prononçant ces mots, la voix de Lucien avait faibli, il paraissait à bout de ses forces; la chaleur du récit et les émotions qu'il réveillait l'avaient vaincu. D s'assit et inclina son front dans ses mains.

— S'il n'est pas fou, il est bien malade, se dit le chevalier Rigobert.

Je donnai quelques soins à cet écervelé ; la crise était légère, elle céda promptement; mais le vrai mal se trouvait ailleurs, mal enraciné et d'une cure bien plus difficile.

— Lucien, lui dis-je, vous le voyez, votre santé s'altère déjà, votre esprit aussi ; vous perdez l'une et l'autre à ce manège. Vous êtes sur la route d'une grande passion ; croyez-en une voix amie, arrêtez-vous à temps. Les grandes passions n'alimentent pas la vie, elles la consument.

J'aurais pu parler longtemps et multiplier les images, Lucien n'écoutait pas ; il préférait nourrir sa pensée d'objets plus appropriés à ses goûts. Je revins à la charge :

— Mon ami, repris-je, où peut vous conduire un pareil penchant? Rebuté, c'est un échec et une douleur pour vous ; accueilli, c'est cent fois pire encore. Lisez l'histoire ; il y a profit à se meubler l'esprit de ses leçons.

— Soit, répondit-il machinalement.

— Eh bien ! l'histoire vous dira où conduisent les amours avec des femmes illustres. Prenez Sapho, par exemple; c'est une lyre qui peut s'avouer. Comment a-

t-elle tourné? L'univers le sait et vous aussi. Maintenant parlez, mon jeune ami. Vous plaira-t-il de rencontrer une chance semblable, de pousser une créature sensible au désespoir, et cela à un tel degré, qu'elle en vînt à se précipiter dans les flots d'une hauteur de deUx cents mètres et son instrument à la main ? Auriez-vous du goût pour de telles aventures ? Permettez-moi d'en douter et de mieux augurer de vos sentiments.

— Je vous en remercie, mon cousin, répondit-il en souriant.

Je le déridais, je maîtrisais son attention; il en va toujours ainsi quand on se place sur le terrain de l'antiquite.

— A un autre exemple, Lucien, et dans un genre opposé. Laure et Pétrarque I Yoilà des noms à recettes; voilà des amours à succès et qui ont tenu longtemps l'affiche. Eh bien ! je ne vous souhaite pas de ces honneurs : il y a beaucoup à en rabattre. D'abord, je me méfie des compositeurs de sonnets ; on se déjette à cet exercice. Ensuite, voyons ; il y a des signes qui ne trompent point. Pétrarque fut, dit-on, un mortel parfaitement heureux, soit ; mais alors pourquoi frottaitil si obstinément les cordes de sa guit^.re? On a beau dh'e, ce n'est point l'attitude d'un être favorisé ? De la guitare à perpétuité I Comme si les femmes se contentaient de cela 1 Ainsi, Lucien, même dans cet exemple de choix, vous ne trouvez pas un grand encouragement à poursuivre I

— En effet, dit-il, comme enchaîné de plus en plus par mes raisonnements.

Je continuai! :

— Troisième exemple, dis-je. Héloïse ne a'ous

effarouchez pas, Lucien, je ne pousserai pas les choses trop loin. J"ai dit : Héloïse; le mot suffit, il a son éloquence. Je glisse donc. Mais ce qui s'est vu peut se voir ; c'est à vous de juger si vous voulez en courir le risque. Non? Eh bien! alors, j'en reviens à mon refi'ain : point d'amours avec des femmes illustres ; ils portent mallieur. Que s'y attache-t-il dans le cours des siècles ? Des misères de toutes sortes, exils, proscriptions, plongeons dans la mer, excès de guitare et le reste.

Je m'arrêtai sur ces mots, croyant ma cause gagnée. Mes allusions, empruntées aux âges historiques, avaient ramené la sérénité sur le front de Lucien; il riait et me semblait désarmé. Rigobert le crut comme moi ; il sortit du camp où il s'était retranché et se relâcha de ses moyens de défense. Hélas ! ce retour dura peu, cette sécurité ne fut qu'un éclair. Lucien retomba de nouveau dans sa rêverie : il n'en sortit que pour me prendre les mains, et, exerçant sur elles une pression convulsive :

— 3Ion cousin, mon excellent cousin, accordez-moi une grâce, une seule ! me dit-il.

— Vingt plutôt, mon garçon, lui répondis-je avec douceur; parlez.

— Votre promesse que vous ne me la refuserez pas, cette grâce ! dit-il en insistant, et l'œil en feu.

— A quoi bon ! répUquai-je, inquiet de son état. Vous ai-je jamais rien refusé ? Dites, de quoi s'agit-il ?

— De me présenter chez la comtesse de Mauléon I Décidément, le mal était incurable : tout l'attestait,

l'accent, le geste, le regard. Rigobert en fut épouvanté ; il gagna la porte en me glissant rapidement quelques mots :

— Je me sauve, dit-il. Fouillez-le, pour vous assurer qu'il n'a pas de couteau ; c'est un homme qu'on ne peut plus laisser libre.

Rigobert avait-il raison ? ou n'était-ce là qu'une ardeur passagère du cerveau ? Le temps pouvait seul en décider. Pour calmer Lucien, je lui promis tout ce qu'il voulut, en me réservant d'ajourner le plus possible l'effet de cette promesse. Dautres ressources me restaient encore, et si tout m'échappait, si la fortune nie trahissait irrévocablement, je pouvais, par une résolution suprême, confier mon jeune homme à la chanoinesse Eulalie de Saint-Epinac : elle aimait les cas désespérés.

Une petite espièglerie du chevalier Rigobert. — Moyen d'arriver à la gloire par la courte échelle.

Avant de raconter ce qui s'ensuivit, j'ai quelques mots à dire d'un incident qui a tous les caractères d'une étude morale, et peut jeter quelque lumière sur les habitudes de l'art contemporain.

Quelque temps après cette scène, si fatale à mes illusions, un bruit étrange se répandit d^ins les cercles et dans les cafés que fréquentent les gens de lettres. On y parlait à l'envi et à grands renforts d'éloges d'une production charmante que le chevalier Rigobert venait de

publier dans un journal fort répandu. Rien de plus frais, disait-on, de plus jeune, de plus parfumé, de plus savoureux. C'était court, mais plein, d'un style naïf et franc, ayant de la couleur sans tomber dans l'enluminure, et du relief sans offusquer l'œil par de trop brusques saillies. En un mot, im petit chef-d'œuvre comme on n'en fait plus, et qui devait se frayer un chemin de lui-même, sans fanfares ni tambourin.

Chez Rigobert le cas était nouveau; aussi n'en eutil que plus de retentissement. Aucun de ses ouvrages n'avait marché jusqu'alors sans être conduit à grandes guides et sans qu'il y eût épuisé le souffle de son influence et de ses importunités. La-dessus mille h^-pothèses, mille propos. D'où venait cette nouvelle veine à un auteur déjà mûr? Comme les peintres d'autrefois, avait-il rencontré une seconde manière? Ou bien, dans le silence de son cabinet, loin de l'œil de l'autorité, avait-il accomph un de ces attentats mystérieux que les entrailles de la terre dérobent si souvent aux vengeances de la justice humaine, avait-il dans le but de se rajeunir, égorgé un jeune et innocent auteur, et bu son sang généreux à satiété, à grandes rasades, dans le crâne même de la victime? Yoilàles versions qui s'échangeaient. Les amis de Rigobert penchaient pour la première, un rajeunissement spontané, une sève imprévue et nouvelle; ses adversaires inclinaient vers la seconde, et répandaient partout le bruit qu'il avait saigné à blanc la veine d'un provincial. Seulement l'accusation restait sans preuve, et quand on demandait un nom à l'appui, personne n'en pouvait fournir.

Je ne sais comment il se fit que cette affaire échap-

pât d'abord à ma connaissance. Mais dès que j'en sus les détails, il me vint un soupçon vague sur la cause et l'origine du succès deRigobert. Un jour, dans une rencontre sur les boulevards, je le rais sur ce chapitre, et il me parut plus disposé à éluder qu'à engager l'entretien : ce fut pour moi un motif d'insister.

— Vous devriez me procurer cette œuvre dont on parle tant, lui dis-je. Vous savez ce que devieiment les publications des journaux : on ne sait comment les rattraper quand on ne les saisit pas au vol. Voyons, mettez-y un peu de bonne grâce.

— Je le voudrais bien, reprit-il, mais où trouver cela?

— Un effort, Rigobert, un petit effort pour moi. J'y tiens ; il faut que je mette ce modèle sous les yeux de Lucien.

— Gardez-vous-en bien! s'écria-t-il dans un élan involontaire.

Il venait de se trahir ; c'était plus qu'il ne m'en fallait. J'aurais pu me donner le plaisir d'une exécution dans toutes les formes, signaler au public ce pillage intellectuel, exécuté à huis-clos et avec des circonstances qui ne l'atténuaient pas. L'intérêt de Lucien me retint; il était inutile de lui mettre sur les bras, au début de sa carrière, un ennemi acharné qui lui infligerait plus tard de sourdes et implacables revanches. Savais-je d'ailleurs si mon jeune homme m'approuverait, si ce scandale, soulevé autour de son nom, ne lui serait pas désobhgeant, et s'il ne se résignerait pas plutôt à une spoliation silencieuse ? Ces motifs me déterminèrent à éviter tout éclat et à me contenter d'une réparation très-

ample, très-formelle, mais discrète. Voici comment je m'y pris :

Il fallait d'abord s'assurer d'mie manière positive que Lucien fût l'auteur de cette œuvre couronnée de succès. Je lui en parlai, il ne l'avait pas lue; je lui en mis un fragment sous les yeux, il le reconnut. C'était bien son ouvrage; seulement il en faisait bon marché, et n'y attachait pas le même prix que le public. Il avait écrit cela chez Rigobert, à la hâte, au courant de là plume, et, dans sa candeur, il n'était pas éloigné de croire que ce ne fût plutôt la propriété du chevalier que la sienne, en raison des circonstances de l'enfantement. Je l'invitai à s'abstenir de toute opinion là-dessus et à ne pas imaginer un droit particulier contre lui-môme ; puis, j'ajoutai que je me chargeais de la conduite de l'affaire, et qu'il n'avait plus à s'en mêler.

Huit jours après, je réunis chez moi un aréopage composé de quelques personnes appartenant aux lettres, et qui joignaient au poids du nom toutes les garanties-désirables de loyauté et d'impartiahté. Devant ce tribunal officieux, j'attirai, par une combinaison savante, le malheureux Rigobert qui se débattit comme un animal pris au piège. J'exposai le grief dont j'avais à me plaindre, et il nia d'abord. J'apportai des preuves; il les contesta. Puis, quand la vérité devint manifeste, et qu'il ne put se soustraire plus longtemps à un aveu, il appela à son aide et pour sa justification, un des arguments les plus naïfs qu'ait jamais fournis la dialectique littéraire :

— Quel tort lui fais-je? s'écria-t-il. Il n'a pas de Bom. «

11 n'a pas de nom ! Tel fut le plaidoyer de Rigobert. Cependant, comme on le menaçait dun éclat public et même d'une dénonciation judiciaire, il baissa le ton et se résigna à offrir quelques réparations matérielles. 11 fut convenu que le travail de Lucien prendrait le caractère d'une collaboration, et que Rigobert lui restituerait la moitié du prix qu'il en avait tiré. Comme dernière justice, l'ouvrage dut porter désormais les deux noms : celui du novice et celui du vétéran.

Le procès fut donc étouffé , et il n'en resta que ces mots dignes d'être recueillis :

— Quel tort lui faisais-je? Il n'a pas de nom.

Ce petit incident une fois vidé, j'en revins à ma grande aflaire et repris la conduite de mes opérations.

Où il est question de la chanoinesse Eulalie. — Hauteur, profil et coupe.

Entre Lucien et moi venait de commencer une de ces campagnes où la ruse supplée à la force, et où la tactique consiste à éviter les engagements. Ce rôle était celui qu'avaient joué, en des temps éloignés de nous, deux grands maîtres dans l'art de la guerre, Xénophon, à la tête de ses Dix Mille, Fabius femiant l'accès de Rome aux Carthaginois victorieux. H consistait à lasser l'eimemi, à le détourner de son but et à l'envelopper de stratagèmes. Ainsi devaient se passer les choses désormais. A tout prix, Lucien marcherait vers son idole,

tandis que je garnirais les abords du temple de chevaux de frise et d'impénétrables gabions. Après quoi le dieu des batailles prononcerait entre nous.

Au nombre des armes de combat que je réservais pour une occasion décisive, il convient de ranger la chanoinesse Eulalie de Saint-Epinac, et c'est le cas ou jamais d'en tracer une esquisse d'après le modèle vivant. Une si fringante personne ne saurait être perdue pour l'univers. D n'y a que des hommes ici : fermez les portes, je commence,

Eulalie naquit au château de Saint-Epinac sur Epinac, de parents qui avaient entretjenu des relations avec les Muses. Sa mère, en la portant, eut un rêve : elle vit le dieu de la Ipe descendre des hauteurs du Pinde et venir en grand cortège répandre des violettes sur le berceau de son enfant, higénieuse allégorie, et rien n'y manqua. Euterpe exécuta des variations sur la harpe et Clio prononça un discours. Quand elle A-int au monde, d'autres pronostics éclatèrent. Sur son corps, à une place indéterminée, brillait un signe impossible à méconnaître : c'était la fleur de l'églantier, mais si nette, si distincte, si fièrement campée sur l'enfant, que la nourrice ne put retenir un cri de suiprise. Tout le monde accourut ; il y eut exliibition publique du phénomène, et ce fut un enthousiasme universel. Depuis lors, il a fallu s'en tenir à des hommages plus discrets.

Marquée de ce sceau, Eulahe grandit, et, dès son jeune âge, elle manifesta des goûts très-prononcés pour les taches d'encre. Une écritoire exerçait sur elle une irrésistible attraction ; elle n'était heureuse que lorsqu'elle pouvait y plonger les doigts et s'en barbouiller

la figure. On la surprit un Jour portant à ses lèvres une bouteille de la petite- vertu. De semblables habitudes avaient un côté fâcheux ; si elles prouvaient en faveur de l'intelligence, elles ne laissaient pas que d'être nuisibles pour le corps. Aussi, vers l'âge de quatre ans, Eulalie éprouva-t-elle une crise terrible; pendant huit jours elle fut entre la vie et la mort. Les médecins y avaient épuisé les ressources de leur art; les bonnes femmes leurs neuvaines. Yainement prodiguait-on les offrandes à l'image de saint Epinac sur Epinac, chargé de veiUer, depuis un temps immémorial, sur les destinées de cette maison. Rien n'y faisait, le mal ne cédait pas, et l'agonie approchait, lorsque sa mère eut une inspiration : elle voua son enfant au bleu. C'en fut assez pour opérer un miracle : une heure après, Eulalie était hors de danger, et trois jours plus tard elle folâtrait dans les jardins.

Le premier moment tut à la joie, Ip second à la réflexion : madame de Saint-Epinac venait de prononcer un vœu terrible. H faut croire qu'elle n'en avait pas compris la portée ; ainsi s'explique cet acte imprudent. Vouée au bleu, Eulalie n'appartenait plus aux siens, elle ne s'appartenait même plus ; c'était une proie pour le démon de la rune ; c'était une victime de la syndérèse, de la lilote, de la catachrèse, de la métonymie, de l'antonomase et de tous les tropes connus; c'était une prêtresse de l'acrostiche, du rondeau, de l'ode, de l'épode, du sonnet, de la ballade, de l'épithalame et de toutes les fantaisies du même goût. Pauvre enfant î tant de misères à un âge si tendre ! Je n'ai pas connu madame de Saint-Epinac, et personne ici, que je sache, ne

l'a connue; mais je me fais une idée assez avantageuse de son cœur pour croire que, plus d'une fois dans sa vie, elle a gémi sur ce vœu arraché à son désespoir et qu'elle a emporté ce regret dans les profondeurs de sa tombe.

Pour tout dire, Eulalie n'y mit pas beaucoup de façons : elle se résigna à l'emploi et même sembla y prendre goût. Elle allait à la poésie comme les cannetons vont à l'eau ; elle récitait des tirades avec une facilité qui tenait du prodige. La vocation se manifestait. A peine échappée au biberon, on la voyait errer le long des charmilles, demander aux fleurettes leur secret, et rouler des yeux comme une Pythonisse. Les premiers mots qu'elle écrivit formèrent un vers; elle n'achevait pas une phrase qu'il ne s'y trouvait deux rimes ; l'hémistiche lui était naturel et la prosodie familière au plus haut degré. Chaque journée qui s'écoulait ajoutait une force nouvelle à ce penchant : à quinze ans elle se trouvait déjà déplacée dans nos sphères; il lui tardait de se ourrir d'ambroisie ou de se plonger dans les plaines de l'éther.

Ce fut alors qu'elle prit son vol et composa ces premiers clairs-de-lune qui devaient la conduire à une certaine célébrité. Elle y céda aux élans et y versa les effluves de son âme. Jamais la poésie n'avait mis plus de couleur dans les objets ni plus de vigueur dans les tons ; jamais elle n'avait parlé un langage plus rapproché delà nature. La mousse des bois, le tapis des prés, la ronce des ruines, tout s'y animait et empruntait un corps ; le ciel y conservait ses splendeurs et le paysage ses harmonies. C'était d'un très-grand effet; mais la sa-

veur la plus rare, le prix le plus réel de ces composi-' tions ne se trouvaient pas là. Us consistaient en une foule de petits intitulés, dinvocations et de dédicaces qui trahissaient une imagination précoce et un désir vague d'aborder le plus tôt possible aux rivages inconnus. De la part d'une jeune fille le trait était risqué, mais original.

Ainsi l'une de ses pièces favorites avait pour titre : Ce que c'est que l'amour; un autre s'engageait un peu plus encore dans les chemins suspects ; elle portait en frontispice : la Vie à deux ; enfin une troisième ressemblait à l'aveu décisif d'une muse qui jette son bonnet par-dessus les moulins. On lisait en tête : A l'objet de mes rêves. Dieu me garde de voir là dedans plus de mal qu'il n'y en a en réaUté ! Ce n'était qu'une aspiration innocente exprimée avec une parfaite candeur, une disposition particulière empruntant une forme irréfléchie ; enfin, le trouble secret d'une âme qui anticipe sur les événements.

Avec le temps et à l'aide de courses dans les bois et sur les monts, cette collection de clairs-de-lune se grossit, s'enrichit, s'étendit à des sujets variés ; au bout de quelques mois, ils formaient un bagage volumineux. Ne sachant quelle issue leur donner, l'auteur les offrit en prémices aux habitants du château : le soir, à la veillée, elle s'asseyait sur une chaise haute, en manière de trépied, et versait de longs fragments de poésie sur sa mère et sur les servantes qui tournaient le rouet. La compagnie trouvait ces communications sublimes, faute d'en comprendre le premier mot, et s'accordait à dire que de pareils clairs-de-lune n'attendaient plus qu'un auditoire et un théâtre dignes d'eux. Eulalie s'en défen-

dait, quoique mollement; elle alléguait son âge et son sexe, el demandait que l'on ménageât sa pudeur : mais, au fond, elle prêtait à ces violences et y provoquait même par des chants nouveaux.

Enfin, quand l'écrin fut complet, elle céda : tout y était en ordre; bien copié, bien dédié; chaque pièce avait son étiquette et son vocable: l'ensemble pouvait former un volume présentable sous une couverture chamois. Le grand voyage fut décidé et exécuté; elle partit pour Paris avec son manuscrit sous le bras.

Où l'on reconnaîtra l'utilité des églantines et des violettes appliquées à la vie de ménai'e.

Sachez bien que je n'entreprends pas de vous raconter en détail le pèlerinage d'une Muse à la recherche d'un succès; le sujet exige trop de gaze. D'ailleurs l'histoire en est connue et je n'aime pas les longueurs. Qui n'a suivi de l'œil une de ces destinées et toutes par conséquent? Qui ignore comment réussit une 3Iuse et pourquoi elle échoue? Qui n'a le mot delappui qu'on lui donne et du prix qu'on y met? Qui ne s'est attendri sur ces existences pleines d'ombres et d'éclairs, où la nuit se fait après un court éclat, et qui trop souvent n'aboutissent qu'au désenchantement, à la détresse et à la mort?

Eulalie de Saint-Épinac n'eut point à passer par ces douloureux sentiers; elle figure parmi les exceptions

heureuses. Jeune et fêtée, elle cueillit la gloire sans effort et n'en eut que la fleur. Ce n'était point une beauté, bien s'en faut; mais elle s'emparait du regard par quelques détails caractérisés : de grands yeux noirs surmontés de sourcils vigoureux, un buste imposant, un nez fièrement accentué et un duvet impérieux audessus des lèvres. Joignez-y un ton résolu et des airs de commandement dignes d'un homme d'épée, et vous aurez une idée suffisante de la jeune fille, quand elle arriva à Paris, ses clairs-de-lune en main. Depuis lors, il y a eu un peu de déchet dans tout cela, quelques accrocs, quelques coups de griffe du temps; mais j'obéis à mes habitudes de galanterie et maintiens ses attraits à leur date.

11 semblait qu'avec une certaine gloire et un nom décent, la jeune Muse aurait le choix des partis, et qu'on se disputerait l'honneur de la conduire à l'autel; elle y comptait, et s'était promis de jeter son dévolu sur le lot le plus convenable. Cependant cette attente ne se réalisa pas ; une petite cour s'était formée autour d'elle, mais personne ne sortait des rangs et n'aspirait à sa main. Rien de spontané, rien de formel; des hommages, et point de propositions. Il en vint bien quelques-uns du côté des officieux qui exercent l'industrie d'assortir les couples; mais ces marcliés ne duraient guère plus qu'une neige exposée au soleil : ils étaient aussi vite rompus que noués. Parmi les prétendus sérieux, les uns reculaient devant le jeune et bruyant essaim qui entourait la muse; les autres voulant juger sur pièces, lisaient ses œuvres complètes et s'effrayaient de la quantité de soupirs qu'elle avait échangés déjà avec

la lune, les étoiles et d'autres objets encore plus suspects. D leur semblait pénible et dangereux de se charger d'une fenune qui avait fait des déclarations à tant d'êtres animés et se demandaient si, après un si grand effort et une si énorme dépense, elle trouverait encore quelque chose d'agréable à dire à un mari. Dans le doute, ils préféraient s'abstenir.

Ypilà comment mademoiselle Eulalie de Samt-Épinac monta en graine, pour me servii' d'un langage familier. Vingt ans sonnèrent; elle se piqua : c'était bien précoce. Vingt-un, vingt-deux ans, le dépit s'accrut; à vingt-cinq ans sa mauvaise humeur n'eut plus de bornes. A tout propos elle éclatait en imprécations, et disait des hommes le mal qu'on peut dire quand on les a trop bien connus. Enfin à trente ans elle prit un parti décisif, et c'est là l'origine de ses titres et qualités, qui sont fort sérieux sous leur apparence bouffonne.

Si j'avais le moindre penchant à l'érudition, je quit^ terais à l'instant même le local où nous sommes, et me dirigerais vers la Bibliothèque royale où je ferais une première commande de trente volumes, sauf à y revenir si elle ne suffisait pas. Je demanderais aux garçons de salle de me fournir, sur leurs têtes, tout, absolument tout ce qui se rapporte à l'histoire et à la décadence des ordres religieux. Avec du temps et des soins j'extrairais de ces bouquins la substance d'un travail consciencieux, et, dans deux ans à dater de ce jour, je reprendrais le cours de mon histoire. Alors, mais seulement alors, je pourrais vous dire pourquoi il existe des chanoinesses au xix*" siècle, ce qu'elles y font et quelles Utanies elles y chantent. Jusque-là contentez-

VOUS de savoir que le fait est réel, et que les salons de Paris en offrent plus d'un exemple. On y voit des chanoinesses, on y annonce des chanoinesses, jeunes, aimables et charmantes; voilà qui répond à tout.

Je me souviens du jour, où pour la première fois, mademoiselle de Saint-Epinac parut décorée de ses insignes. A la vue de ce cordon bleu qui lui bardait la poitrine, il s'éleva un mouvement général de surprise du sein de la réunion.

— Qu'est-ce que cela? disait-on. — Je l'ignore; et vous? — Je ne sais. — Elle est chanoinesse, ajoutait quelqu'un plus loin. — Mais encore, quoi? — Chanoinesse! — Savez-vous ce que c'est? — Non. Et dix, vingt, trente, quarante non ! qui se répétaient comme autant d'échos.

Le fait est qu'arrivée à cette époque de la vie où le désenchantement pousse aux partis désespérés, mademoiselle Eulalie trouva de bon goût de désarmer les railleurs par un acte décisif: elle fit le vœu de célibat et devint chanoinesse. De quel ordre? nul ne l'a su. Saint Augustin ou saint Empire? Peu importe. Elle couvrait ainsi le passé d'un vernis de renoncement volontaire et semblait dire qu'elle avait fui le mariage plutôt que le mariage ne l'avait fuie. Restait la date de ce canonicat, date terrible; mais au bout de six mois, qui s'en souvenait.

Ce n'était pas tout que d'être chanoinesse; l'mstitution ne fournit à ses dignitaires ni le vivre ni le couvert. Or, Eulalie avait à y regarder de près. Le château de Saint-Epinac sur Epihac, venait de passer par autorité de justice, entre les mains de nouveaux acqué-

reurs, et il ne restait plus à la chanoinesse qu'une modique pension, dernier débris de l'héritage paternel. Ce n'était gutre quuae bouchée sous la dent; pour le surplus, il fallait s'adresser aux muses. Les muses, ô tristes divinités ! Comment se fier désormais à elles? De quelle indigne façon elles traitent leurs favoris ! On ne sait vraiment qu'accuser le plus, ou de leur cruauté ou de leur impuissance. La chanoinesse les connaissait d'assez longue main pour ne pas leur abandonner absolument le soin de garnir sa table et son buffet. Il y aurait eu trop de mécompte dans ses approvisionnements. Si elle en usait encore, c'était à la condition de les gouverner et de les assujettir à ses calculs. Elle ne leur sacrifiait que sous bénéfice d'inventaire. Que d'autres se livrassent à des clairs-de-lune imprimés à leurs frais et sous couverture îilas : l'âge l'avait guérie de ces illusions ; assez souvent elle s'y était brûlé les doigts. Désormais, elle ne voulait plus se produire qu'à coup sûr. à bonnes enseignes et contre des réalités. Voici où la conduisit cette poursuite.

Dans une ville chère aux troubadours, existe une institution qui s'éleva jadis sur les débris de leurs luths et leurs maiidores. On dit que Clémence Isaurela fonda dans l'intérêt de ceux qui s'étaient enroués au service des dames, et qui ne trouvaient point ailleurs l'emploi de leurs facultés. Or, cet aimable usage s'est perpétué jusqu'à nous, et chaque année au mois de mai, il s'échappe encore du vieux palais des Capitouls des violettes et des églantines qui frappent çà et là sans dire gare, vont chercher des coupables au fond d'asiles ignorés, et entreliemient, dans les cœurs des adolescents, le

culte des plus détestables vers. Voilà de quel côté la chanoinesse dirigea ses vues ; c'était un retour vers les aspirations de son enfance et une sorte de rajeunissement. Elle se souvint du rêve de sa mère et des violettes que le dieu du Pinde avait répandues sur son berceau ; eUe songea également au signe mystérieux dont la nature l'avait décorée, et se demanda s'il n'y avait pas là en même temps pour elle et un conseil et un devoir. De ce retour sur son passé, de cet examen de conscience, elle conclut qu'elle était vouée à l'églantine et à la violette par empreinte et destination.

— Çà, dit-eUe, allons au fait. Point de sentiment surtout, point de digression morale, point de grands mots, le siècle ne va pas de ce côté : il est d'un positif qui épouvante. De quoi s'agit-il? d'un billet de banque ou deux, suivant les coupures. Eh bien! ces chiffres ne sont pas pour être mis au rebut ; on en trouve remploi dans toutes les situations de la vie. Puis, que me demande-t-on eu retour? quelques clairs-de-lune? Je suis en fonds pour cela. Jamais je ne me refuse à ces délassements de l'esprit quand il y a un peu de solide au bout. Ainsi voilà qui est convenu : va pour l'églantine et la violette. J'ai lemploi de ces fleurs des champs ; il faut qu'elles m'aident à relever mes fourneaux.

Elle essaya et s'y prit de faç^on à ne point échouer. Elle avait là-bas, sur les lieux mêmes, quelques amis bien sûrs, bien dévoués, bien ardents: elle leur conliala conduite del'affaire; c'étaitla remettre enbonnes mains. Us s'y employèrent de façon à justifier ce choix : la violette lui fut décernée avec les honneurs et les applaudissements

usités en pareilles circonstances. L'ombre d'Isaure en tressaillit sous les voûtes de son monument, comme si elle eût compris que son institution allait dégénérer en pension alimentaire. En effet, la chanoinesse y avait pris goût, un goût décidé; elle y trouvait des suppléments de ration qui n'étaient pas de nature à exciter ses dédains. D'un essai fugitif elle en vint donc le plus naturellement du monde à une habitude invétérée : chaque année elle renouvelait son effort avec une exactitude désespérante et une redoutable obstination ; il n'y avait plus de palmes que pour elle. Et, chose triste à dire! la satiété n'arrivait pas : au contraire, cet appétit s'excitait par la satisfaction même; il tournait à la férocité. Églantine, violette, fleur d'or, fleur d'argent, rien ne parvenait à l'apaiser, et, pour peu qu'il s'accrût, l'insatiable Muse menaçait de dévorer vivants sur leurs sièges les délégataires de Clémence Isaure et les successeurs des Capitouls.

Voilà sur quel auxiliaire j 'avais résolu de m'appuyer dans la campagne ouverte contre la comtesse de Mauleon; ma confiance n'était pas légèrement placée. Eulalie possédait au plus haut point cette résolution virile qui se retrempe, dans les obstacles et y puise de nouveaux motifs de persévérer. Ses palmes académiques en étaient la preuve. D'autres titres encore commandaient ce choix. Sa maison était l'asile le plus renommé des adultes qui se destinaient aux lettres, et elle avait déjà formé en ce genre de très-belles éducations. Peu de pensionnaires, mais tous de premières maisons. Je n'avais donc point à hésiter ; c'est de la chanoinesse que je devais attendre le concours le plus sûr et le plus

actif; elle connaissait cette guerre en capitaine consommé. Je me rendis donc chez elle pour l'entretenir de mes projets et régler de concert la marche qu'il convenait de suivre.

Le sanctuaire de la muse. — Préliminaires d'hostilités.

Nous vivions, la chanoinesse et moi, en camarades, comme le font deux athlètes qui ont éprouvé leurs forces et se sont voué un mutuel respect. Elle n'ignorait pas que mon empire était bien affermi sur ses bases, et je savais qu'une fois montée, elle haïssait vigoureusement. De là, motif des deux parts de se tenir sur le pied de paix et de ne pas violer nos limites. J'y joignais de loin en loin quelques attentions ou un mot flatteur, ce qui me mettait fort avant dans les bonnes grâces d'une Muse accessible aux procédés. Ainsi nos rapports étaient excellents et nos relations familières.

Le temps n'est plus oii la poésie Eibritait ses enfants dans des palais ; c'est un commerce bien déchu, depuis que l'humanité se précipite vers la vie réelle. Le logement de la chanoinesse se ressentait de ce délaissement général. Il se composait de deux pièces à l'entresol, accompagnées d'une petite cuisine ; le mobilier n'y brillait que par la date et la simplicité. La grande décoration consistait en quatre portraits suspendus au

mur et qui représentaient la divinité du lieu sous des costumes variés et par des procédés différents, huile, pastel et crayon. Ici, elle avait une harpe sous les doigts ; là, sa main reposait sur du papier blanc ; plus loin, elle plongeait sa plume dans l'écritoire ; ailleurs enfin, comme le page de Marlborough, elle ne portait rien et se passait d'attributs. Cà et là, comme pour dissimuler les vides de l'ameublement, une robe s'égarait sur les chaises et une pantoufle sur le parquet : c'était un tribut payé à la rêverie et un signe de cette négligence qui sied à l'inspiration. Cela n'empêchait pas la chanoinesse d'être fort enorgueillie de ce qu'elle nommait son salon et d'en parler à tout propos : l'imagination embellit singulièrement les choses.

Lorsque je me présentai chez elle, la clef était à la porte de l'appartement, circonstance d'où résultaient deux faits : d'abord que cet intérieur ne cachait plus de mystère, ensuite que le service n'y était pas trèscompliqué. Je ne me crus pas néanmoins fondé à user de cette confiance, et à pénétrer dans son domicile aussi familièrement. Par une pression exercée sur la sonnette, je signalai ma présence et attendis. Cette discrétion eut peu de succès, et un : entrez donc I lancé à toute voix de l'intérieur de l'appartement, vint me signifier que si la clef avait été laissée en dehors, c'était pour qu'en s'en servît. J'obéis, et m'introduisis dans la première pièce, personne; dans la seconde, personne ; le logement paraissait abandonné. J'allais me retirer, lorsqu'un : Ici! parti des mêmes poumons, me mit sur la voie, et, marchant à tâtons, j'arrivai dans un laboratoire éclairé par un jour de souffrance, et où

se dessinait, au sein de flots de fumée, une silhouette douée des plus vigoureuses proportions.

C'était la c]ianoine3se en habit de combat et dans le feu de ses compositions culinaires. Jamais spectacle n'eut sur moi plus d'effet : je vivrais mille ans, comme les patriarches hébreux, qu'il ne me sortirait pas de la mémoire. Armée d'une cuiller à pot, la divine Eulalie s'en escrirnait avec cette dextérité cpii naît de l'habitude, la plongeait dans le récipient exposé à ses fourneaux, la retirait et l'égouttait à l'aide de petits coups frappés sur les bords ; parfois même dans le feu de l'entretien, elle s'en servait comme d'un bâton de mesure, et en gesticulait d'une manière alarmante pour mes vêtements. Telle était la scène, le costume y était assorti. Point de robe ; la température du local n'admettait rien de superflu ; mais un simple jupon, surmonté d'une camisole des plus indiscrètes que l'on puisse imaginer ; puis, sur la tète un mouchoir à la créole, d'où s'échappaient, avec quelque désordre, des mèches de cheveux rebelles à l'emprisonnement. Ajoutez-y un embonpoint affranchi d'entraves, et des manches relevées bien au-dessus des coudes, et vous aurez une idée assez complète du tableau que j'avais sous les yeux.

A peine eus-je montré mon visage dans le cadre étroit de la porte, que la chanoinesse me reconnut: son œil était plus accoutumé que le mien à ces demi- ténèbres, et son odorat plus résigné aux odeurs qui s'en exhalaient. Pour moi, l'épreuve fut rude ; je reculais déjà quand elle me retint

— Ah! c'est vous, mon cher, me dit-elle, entrez...;

mais entrez donc, ajouta -t-elle en me voyant hésiter ; nous n'en sommes point aux façons, n'est-ce pas ? C'est sans gêne ici.

La retraite m'était fermée, je franchis le seuil, et petit à petit les objets devinrent plus distincts.

— Yous le voyez, reprit la chanoinesse, pas moyen de quitter mes fourneaux. Vous auriez pu gratter vingt ans à la porte que je ne me serais pas dérangée pour cela, je suis dans le feu de la chose. Que je tourne l'œil seulement et mon ragoût tournera aussi. ^Mais, asseyez -vous donc, mon cher.

Cette offre était plus généreuse que susceptible d'exécution, et, en la faisant, la chanoinesse cédait à une inspiration de son cœur plutôt qu'à une appréciation exacte de son mobilier. Pour s'asseoir, il eût fallu un siège et j'en cherchais vainement des yeux. Quel parti prendre ? En faire la remarque, c'eût été détruire une illusion et lui infliger une humiliation gratuite ; je m'ingéniai, j'imaginai un biais et finis par trouver un point d'appui sur l'angle d'une table de cuisine. C'était un acte chevaleresque et d'autant plus méritoire, que la chanoinesse ne m'en sut aucun gré. Sa pensée était ailleurs ; elle appartenait tout entière à ses opérations; son œil y était attaché, le ton de ses joues s'élevait jusqu'à l'écarlate, les pans de sa jupe étanchaient avec peine la sueur qui coulait de son front, et elle n'accordait pas de trêve à son infatigable main, à cette main, hélas ! consacrée aux muses et si évidemment détournée du service de l'institution. Enfin, elle parut se souvenir que j'étais là.

— Vous permettez, mon cher, dit-elle; encore quel-

ques tours et la liaison est au point. Que voulez -vous? il faut dîner; c'est le cri et la loi des êtres : aucun ne s'y dérobe, pas plus le lion que le colibri, j'en suis là et vous aussi, n'est-ce pas ?

— Dame ! clianoinesse, j'y fais de mon mieux !

— Comme moi, mon cher, comme moi. Hier encore, j'avais une fille de service; il a fallu la congédier sans trompette ni tambour I On n'en peut plus garder une au jour d'aujourd'hui. C'est exigeant, c'est raisonneur, c'est pétri* de vices. Celle-là, par exemple, une margot, une vachère qui arrivait de son trou, d'au milieu de ses poules, avec du fumier à ses sabots et de la paille du grenier dans ses cheveux ; une fille qui ne savait rien de rien, n'ayant de service qu'auprès des muletiers, une machine enfin, un bloc à tournebroche -, eh bien I le croiriez-vous, mon cher ? je vous le donne en cent, en mille, en autant que vous voudrez; devinez.

— J'y renonce, clianoinesse.

— Ça se plaignait de la nourriture, reprit-elle avec un accent et un geste assortis à l'exclamation.

— Vraiment ?

— C'est comme je vous le dis, mon cher I Ça se plaignait de la nourriture. Voilà du fabuleux: l'eussiezvous imaginé ? J'étais hors de moi : pour un rien je l'aurais bourrée de luzerne et de foin. ?y'on, voyez-vous, on est trop indulgent pour cette engeance-là ; elle- se gâte à faire frémir. Ça devient ruineux pour les maisons ; ça dévore comme des hyènes. Et puis, s'il faut tout vous dire, je leur ai découvert un défaut secret, bien plus grave encore, quelque chose datlreux, qu'on

ne leur soupçonnait pas, un vice nouveau, mon cher, tout nouveau et dont elles s'infectent de plus en plus.

— Chanoinesse, vous m'e&ayez.

— Il y a certes de quoi ; car, si le mal gagne, adieu le service ; chacun ratissera ses carottes et écossera ses pois. Figurez-vous, mon cher, ajouta Eulalie en s'appesantissant sur chaque mot, que ça veut être payé exactement.

— Là, voyez-vous! m'écriai-je.

— Payé exactement, reprit -elle en brandissant sa cuiller à pot; c'est littéral. Voilà leur prétention. Quand je vous le disais, mon cher ; les mœurs s'altèrent, les mœurs s'altèrent.

Je fis un mouvement, et ce n'était pas sans motif. L'instrument qu'elle élevait dans les airs formait gouttière au-dessus de ma tête, et m'exposait, en vertu des lois de la gi-avitation, à en recevoii' les écoulements. 11 était naturel de soustraire aux effets de cette douche et ma personne et mes habits. Cependant la chanoinesse se méprit sur le sens de cette démonstration : elle y vit un signe d'impatience.

— Du calme, mon cher, dit- elle ; voilà que c'est enlevé ; un roux seulement et je suis à vous : l'affaire de ràigt secondes tout au plus. Puis, ça pourra mijoter seul et sans inconvénient. Vous m'excusez, n'est-ce pas?

— Comment ? répondis-je. Mais c'est moi, chanoinesse, qui vous dois des excuses pour mon importunité,

— Partant, quittes, mon cher, reprit-elle en pressant ses opérations. Faut-il tout vous dire ? J'en suis à serrer mon jeu. Les temps sont durs et je mange ma dernière violette. Voilà le lin mot.

En un clin-d'œil elle eut achevé ses dispositions, étouffé son feu sous des cendres, afin de maintenir une chaleur douce autour de son dîner, rétabli un peu d'ordre dans ce réduit, et régénéré ses mains par des ablutions abondantes :

— Mamtenant, me dit-elle, passons de l'autre côte. Vous êtes à bout de vos peines. Une robe et un coup de peigne ; puis je vous appartiens sans limite ni restriction.

— A la bomie heure, chanoinesse I j'ai à causer sérieusement avec vous.

— Sérieusement, mon cher ? alors nous allons rire, dit-elle en m'accompagnant jusqu'au salon et s'échappant dans la pièce contiguë.

Plan défensif et offensif. — Comment les femmes s'habillent entre elles.

Ma faction fut plus longue qu'elle ne l'avait annoncé, et pendant vingt minutes, je n'eus, pour me distraire des ennuis de l'attente, que le spectacle de ses quatre portraits. Enfin, elle parut dans tous ses atours et en habit de combat; la chevelure bien nattée, les cils passés au pinceau, les joues touchées de vermillon et le buste épanoui sous une guimpe entr 'ouverte. 11 n'y avait pas à s'y tromper; c'était une revanche du négligé dans lequel je l'avais surprise; elle craignait d'avoù' déchu à mes yeux et voulait se relever par un

LA COMTESSE DE MAULÉON. 9l

coup d'éclat. Mon abord dut lui témoigner que son but était rempli.

— Vous voilà sous les armes? lui dis-je.

— Et au rempart, répliqua-t-elle en riant. Essayez de l'assaut.

— Eh ! eh ! chanoinesse, il ne faut jamais défier les fous. Yrai, vous êtes rayonnante aujourd'hui, vous incendieriez un glaçon. Mais laissons ces idées folâtres, il ne s'agit pas d'un vieux loup comme moi, mais dun jeune homme auquel je m'intéresse et que je voudrais vous présenter.

— Un instant alors, un instant, s'écria-t-elle, je demande avant tout un renseignement précis. Ma maison est au complet, mon cher, et j'ai le droit d'être difficile. Voyons, parlez sincèrement, de quelle couleur est -il, ce jeune homme?

— De quelle couleur? dis-je, comment l'entendezvous? à coup sûr, je ne vous offrirais point un nègre.

— Je m'en flatte, répliqua-t-elle, mais ce n'est pas tout : parlons des nuances. Est-ce un brun? est-ce un blond? voilà ma question mieux posée.

— C'est un très-beau brun, dis-je, en appuyant sur le mot avec une certaine confiance.

— Je m'en doutais, répondit-elle. Eh bien! tant pis, mon cher: mais ça ne fait pas pour moi. Ils pullulent, les bruns ! J'en ai huit déjà; que voulez-vous que je fasse d'un neuvième?

— Il y a bruns et bruns, chanoinesse !

— C'est toujours du même sac; ne m'en parlez pas. Avez-vous des blonds? Je les accepte tous; ils m'assortiraient : des Prussiens, des Russes, des hommes

du nord, ce qu'il vous plaira. Et si vous voulez flatter mes goûts, tâchez de m'avoir un Scandinave.

Une fois montée sur ce ton, la chanoinesse eut toutes les peines du monde à en rabattre. U fallait qu'elle se fût bien mal trouvée des procédés d'un brun, pour qu'elle les enveloppât tous dans une condamnation sommaire et générale. Et en revanche, elle persista à se rejeter dans la nuance opposée, et à demander un Scandinave à cor et à cji. J'intervins, et essayai de ménager à Lucien le privilège d'une exception. J'en parlai comme d'un brun à part, hors ligne, et qui, en tout et pour tout, ferait honneur à ses maîtres. Ce moyen eut peu de succès.

— Non, mon cher, non, dit la chanoinesse, il n'y en a ni de meilleurs, ni de pires, parmi eux ; qui en a vu un, en a vu cent. C'est vu, c'est jugé, j'y renonce.

Je me rejetai alors vers d'autres motifs en raison desquels il me semblait naturel et avantageux de se relâcher de cette rigueur. Pour Eulalie, Lucien n'était pas, ne pouvait pas être un intrus ; il existait entre elle et lui un point commun, un h en, une affinité : tous deux sacrifiaient aux muses. Une fois d'accord leurs lyres pouvaient se confondre, fournir leurs vibrations de concert et se prêter un mutuel appui. J'allais donner à cette idée les développements dont elle est susceptible, lorsque la chanoinesse m'arrêta :

— C'est cela, dit-elle, un godelureau de plus sur mes brisées ! Comme si je n'en avais point assez f Mais d'où sortez-vous, mon cher, et aurais-je affaire à un ennemi? Un poëte ! mais c'est comme si vous m'invitiez à réchaufler une couleuvre dans mon sein ! Pour

qu'il me dérobe mon procédé, n'est-ce pas? Pour qu'il me souffle mes églantines et me réduise au pain sec !

Je jouais de malheur ; de mes deux moyens de défense, l'un avait été cavalièrement écarté, l'autre passait pour un acte de trahison. J'en étais pour mes frais, et tout autre se fûjt retiré pour aller panser ses blessures. Moi, ces obstacles m'aiguillonnaient; j'y trouvais du piquant : de la part d'Eulalie, c'était au moins du nouveau; d'ordinaire elle n'y mettait pas tant de façon. Que fis-je, alors? Au lieu de me rattacher à de petites circonstances je marchai droit au but, sans détour, sans finesse, avec feu, avec entraînement. Je racontai à la chanoinesse ce qu'était Lucien, et comment il m'était arrivé de ses montagnes, avec un cœur fier et ardent, un esprit ouvert et vigoureux, une rudesse mêlée d'impétuosité. Je lui dis l'intérêt que je portais à ce jeune homme, et comment cet intérêt s'était accru à mesure que je l'avais mieux apprécié; je ne cachai rien de ses imperfections et des singuliers scrupules dont il était parfois assiégé. L'analyse fut complète et dévoila cette âme jusqu'en ses derniers replis. De là, j'en vins le plus naturellement du monde, au motif qui m'amenait près de la chanoinesse et au service que j'attendais d'un esprit aussi ingénieux et aussi expérimenté que le sien; je lui expliquai comment le cerveau de mon protégé s'était égaré à travers les espaces et quelle passion violente, désordonnée, chimérique, y avait poussé des germes opiniâtres et dangereux. J'y ajoutai le détail des scènes étrano-'^s auxquelles cette passion avait donné lieu, les hallucinations, les élans imprévus, les rêves, les extases; en-

fin j'en nommai l'objet : la comtesse de Mauldon. A mesure que je poursuivais cette confidence, il m'était facile de lire, sur le visage d'Eulalie, les impressions qu'elle en ressentait. 3Ion début ne produisit pas l'effet que j'étais fonde à en attendre, et pourtant j'y avais mis tout mon art. Ce portrait d'un adolescent, neuf et brut encore, paré comme la pêche d'un premier duvet, sensible au contact comme un clavier, candide d'ailleurs et surtout sauvage, n'éveilla ni ^motion, ni curiosité, ni attendrissement. La chanoinesse Técouta à peine, le prit avec des airs dédaigneux et comme une femme qui a huit bruns sous la main. Plus tard, lorsque j'en vins à la passion fougueuse que nourrissait mon héros et aux ravages qu'elle exerçait sur son organisation, l'attention devint plus vive et l'intérêt plus marqué; dans le regard, dans la pose, régnait un sentiment déjà meilleur. Un nom était au bout de tout cela, et Eulalie l'attendait. Quand je l'eus j^noncé, il se fit en elle une révolution soudaine ;J^àti@';y 'accent, la physionomie, tout se transforma. ^ " '

— Eh ! mon cher, s'écria-t-elte, "qf{!8g5,fie disiez-vous cela tout de suite? Nous li'en sérîoAs.^as, depuis une hem'e, à jouer aux propos interrompus. La comtesse de Mauléon, la comtesse de Maiiléon ! Mais ! ne savezvous pas que je lai déteste ! C'était bien la peine d'y mettre tant de façons ! Vous, .Népomucène, est-ce croyable? N'avoir pas deviné qu'entre femmes O]*;^' toujours plaisir à se déchirer, et entre femmes de lettres surtout! Allez, c'est une piètre campagne que vous venez de faire là.

— J'en conviens, chanoinesse, j'en conviens.

— Vous me demandez si je veux être du complot ; mais, mon cher, je l'achèterais, votre complot, s'il était à vendre; vous êtes bien bon de céder pour rien. Votre jeune homme, je le prends ; il est brun, c'est vrai; mais je le ferai teindre. D'ailleurs, la comtesse de Mauléon aime les bruns, et elle serait bien capable de mordre à celui-ci. Qu'elle y vienne ! Je le lui arracherais plutôt des dents. La comtesse de Mauléon !!l

— Bravo, Eulahe! vous êtes superbe ainsi, superbe, en vérité, m'écriai-je, et, en effet, elle avait l'aspect d'une Euménide.

— C'est que je l'exècre, voyez-vous, je l'exècre ! Il n'y a pas de mots dans la langue pour rendre le sentiment que je lui ai voué ! Une femme qui a des succès f une femme qui vend ses livres f Et je pardonnerais cela! '■ -jf

— Vous avez raiso^|Ss-je en attisant le feu; c'est impardonnable . p- 'j' \ ' • -f

— Encore si elle avart du talent, poursuivit- elle ; mais il faut être borgne, -bancal, bossu et grêlé comme l'est cet idiot de public, pour trouver là-dedans l'ombre d'une idée, d'un sentiment, d'une beauté quelconque! Et cela s'imprime! et cela se vend ! et cela trouve des imbéciles pour le lire et des éditeurs pour le lancer! Dérision f

— Ainsi, vous acceptez, chanoinesse?

— Si j'accepte ! mais des quatre mains, si je les avais. Allez, vous serez satisfait de moi. Votre jeune homme ! qui s'en soucie de votre jeune homme ! 11 sera ce qu'il sera, brun ou roux, peu importe maintenant ; j'avais tort d'être aussi susceptible. C'est un instru-

ment, voilà ce que je sais, et j'aurai la comtesse au bout de mon bras. Oh ! quelle revanche ! quelle revanche !

— Ne vous y épargnez pas, lui dis-je.

— Il y a si longtemps que cela couve ! reprit-elle en exhalant un soupir. Si longtemps! Et comme j'en ai souffert ! Chacun de ses succès a été pour moi un coup de poignard ; je ne pouvais entendre son éloge qu'il ne me vînt un peu de liel au cœur et aux lèvres. Et chaque jour c'était ainsi; partout on me poursuivait de ce nom ! La comtesse par ci, la comtesse par là ; telle œuvre est charmante, telle autre sublime. Il n'y en avait que pour elle, mon cher, et de mes clairs -de-lune pas un mot. Et vous ne voulez pas que je me venge?

— Mais au contraire, ma toute belle, au contraire, répliquai- je ; rien de plus légitime que ce sentiment. Je m'y associe, je le partage, j'y aiderai de tout mon pouvoir.

— Soyez en repos, mon cher, dit -elle avec un sourire qu'eussent envié les démons ; les choses iront à votre gré. Envoyez-moi le jeune homme de quelque nuance qu'il soit. D'ici là j'aurai arrangé mon plan, dressé mes batteries, chargé mes pièces et préparé mes munitions. Et ne vous en mêlez pas surtout, vous frapperiez trop mollement. Il n'y a que les femmes pour se tailler des vêtements complets et n'y pas ménager les doublures.

— Adieu donc, chanoinesse, j'abdique entre vos mahis.

— Adieu, mon cher, et je ne vous reconduis pas. En causant, j'ai oublié mes fourneaux : pourvu que

mon dîner ne soit pas brûlé! Mais nimporte; j'ai mon supplément aujourd'hui. Oh! la vengeance! la vengeance ! quel morceau de roi !

Où l'on essaie de faire un traité sur les amours à distance et leurs procédés ingénieux.

Pendant que je poursuivais mes négociations avec la chanoinesse, Lucien ne demeurait pas inactif, et donnait à sa passion tout l'essor compatible avec son inexpérience et sa candeur. Rien de plus curieux qu'un premier amour, surtout quand il s'agite dans les espaces et n'a pas encore touché aux rivages du monde réel.

Mon jeune homme en était là ; il avait un pied dans le pays des rêves. Depuis qu'il avait vu la comtesse, l'état du cerveau avait empiré chez lui, et pourtant il ne s'en dégageait rien qui fût de nature à m'alarmer. Peint d'éclat, point de bruit, mais une adoration discrète et solitaire. On eût dit que notre amoureux ne cherchait et ne voyait rien au delà. C'est qu'il était à cet âge où le cœur se suffit et vit de sa propre substance, où l'imagination touche les objets de son prisme et les grossit en les colorant. C'est qu'il en était aux débuts na'ils de la passion, et qu'heureux ainsi, il n'aspirait pas à des joies plus grandes.

H me faudrait des semaines et des mois pour vous raconter tout ce que Lucien dépensa alors en savantes combinaisons, en manèges ingénieux, en stations pro-

longées et en confidences aux étoiles. J'ai lu des poèmes qui n'offrent ni cette yariété, ni cet intérêt et où les épisodes n'abondent pas au même degi'é. Il n'avait pas accès chez là comtesse, et, pour y suppléer, il en était réduit aux hommages silencieux et aux contemplations à distance. Vous riez! N'y auriez- vous jamais passé? Non? Alors je vous plains; ces corvées ne sont pas sans charme. Lucien les prenait fort au sérieux. Mon Dieu.! avec plus d'expérience il aurait pu s'en affranchir. La porte de madame de Mauléon n'était pas de celles qui se ferment devant les visages nouveaux, et le moindre appui eût suffi pour lui en procurer l'entrée. Mais Mérinval n'y fit point d'effort ; son instinct y répugnait : il n'osait pas se livrer et craignait qu'on ne le pénétrât. Yis-à-vis d'inconnus, il se refusait même à prononcer le nom préféré, de peur que son accent ne le trahît et que sa rougeur n'éveillât le soupçon. Il avait toutes les délicatesses d'un sentiment vrai et la pudeur discrète qiii s'y attache.

De là, mille stratagèmes et mille moyens; de là, bien des campagnes au sein des lieux publics, des promenades, des théâtres, des concerts, pour aboutir à quôif Au frôlement d'une robe ou à la rencontre d'un regard. Et encore était-ce là les plus heureuses. Que de fois Lucien rentra le soir, trempé jusqu'aux os, accablé de fatigue et mourant de faim, sans qu'aucun éclair de bonheur, même le plus fugitif, fut venu le payer de ses souffrances volontaires ! Que de fois il attendit sa divinité du cûté d'un passage tandis qu'elle s'éloignait de l'autre côté ! Que de fois il atteignit des chevaux lancés à fond de train et dépassa un carrosse pour y découvrir

un autre visage que le sien ! Que de fois, dans une foule, trompé par la couleur d'une robe ou la forme d'un chapeau, il s'élança d'un bond impétueux, et se lit meurtrir et maudire pour ne recueillir qu'un douloureux désappointement.

Mais aussi quelle revanche lorsqu'il l'apercevait, et comme il se trouvait amplement dédommagé de toutes ses misères ! Quelle joie de suivre le sillon lumineux qu'elle traçait en marchant, de respirer le même air, de presser le même sol, de s'asseoir dans la même enceinte I Était-ce au spectacle ? 11 s'associait à ses impressions, à ses larmes, à son sourire. Etait-ce dans un jardin public? 11 s'enivrait de tout ce qu'il avait sous les yeux, du jeu des eaux et des reflets de la lumière, du chant des oiseaux et des parfums des fleurs. Puis de quels regards il la poursuivait! Comme il exprimait les feux et les troubles de son âme ! Et pourtant, si les yeux de la comtesse venaient à rencontrer les siens, il se détournait avec une sorte de confusion et comme un enfant que l'on prend en faute ! C'est qu'il se trouvait bien hardi de prétendre si haut, et qu'à aucun prix il n'eût voulu donner à ses assiduités une signification plus précise. A quoi bon? Ses joies intérieures lui sufTisaient et il se gardait de les exposer au souffle de l'ironie ou de l'indifférence.

Que de fois, le soir, je le surpris, rôdant autour du domicile de la comtesse, épiant à travers les lames des persiennes ses plus imperceptibles mouvements, et cherchant à suivre son ombre aux reflets des clartés intérieures I Que de fois je l'aperçus, dans le courant du jour, allant et venant en face de l'hôtel, ou bien ache-

vant, sous les portes voisines, d'interminables factions, et cela pour le seul et rapide plaisir de la voir monter en voiture, et s'éloigner ensuite de toute la vitesse de l'attelage ! Et que de précautions pour que ce manège ne fût pas remarqué ! Quel art dans sa contenance ! Quel soin pour que sa présence eût un air naturel ! Comme il composait ses allures et son maintien 1 Comme il se cachait des voisins et des portiers surtout 1 Quels regards défiants il jetait sur tout le monde t Un criminel n'y eût pas mis tant de ruses, ni un comédien tant d'apprêts. PiCncontrait-il quelqu'un? il s'eifaçait à l'instant en homme qui n'a pas la conscience tranquille. On eût dit vraiment que tout passant avait des comptes à lui demander, et pouvait lire sur son front l'énigme enchanteresse de son cœur. Dans chacun d'eux, il voyait un espion ou un ennemi.

C'est ainsi que Lucien s'essayait à l'amour; il en était encore aux ferveurs et aux naïvetés d'un culte solitaire. Il s'y consumait et s'y lassait sans profit. Certes, si la comtesse l'avait vu se morfondre de cette façon, elle eût fait la moitié du chemin et ne se serait pas refusée à abréger le temps de son épreuve. Malheureusement ces soupirs étaient trop discrets pour arriver jusqu'à elle, et il n'entrait pas dans ses habitudes de pénétrer d'aussi loin dans les intentions de ses soupirants. De ce côté, les peines de notre amoureux furent donc perdues. Seul, j'aurais pu y avoir égard, me porter au secours de cette âme blessée, lui ouvrir les voies et supprimeras délais. Vingt fois je fus sur le point de prendre ce parti et de me prêter à ce que je ne pouvais vaincre. Mais, à l'exécution, toujours ma main recula comme si elle eût ét(5

arrêtée par d'invincibles empêchements. C'est le pressentiment qui agissait; c'est l'instinct mystérieux du salut qui me conseillait de ne pas pencher de ce côté. En vain l'essayais-je ! la force me manquait pour affronter un avenir ténébreux. Ainsi averti, je n'hésitai plus et résolus de pousser la résistance jusqu'au bout.

Comment la chanoinesse s'y prend pour faire des élèves. — Une fête sans cornet à piston.

Je n'avais pas eu de peine à trouver un prétexte et une occasion de présenter Lucien à Eulalie de Saint- Epinac. Le salon de la Muse, comme elle le nommait, avait un attrait particulier pour les apprentis de la gloire et de l'art. On y faisait des lectures. Deux fois par mois la chanoinesse se mettait en frais, préparait quelques sirops, garnissait ses candélabres de bougies économiques, époussetait son mobilier et disposait avec solennité une table revêtue d'une serge verte et accompagnée d'un siège affecté à cet emploi. C'est là que se plaçait le héros de la soirée, en face des quatre portraits de la maîtresse du logis et devant un auditoire animé des plus favorables sentiments. Nulle part on ne rencontrait une patience et un enthousiasme plus soutenus ; et cela s'explique. Chacun avait son épreuve à subir, et toutes les poches étaient pleines de manuscrits ; on accordait donc aux autres ce qu'on en devait réclamer à son tour, et l'on se prodiguait à charge de revanche.

Le fonds ordinaire de ces soirées, la consommation qui s'y débitait avec le plus de libéralité, c'était la poésie. Il était rare que la veine n'en fût pas abondante à l'excès, et beaucoup plus que celle des sirops. Eulalie avait mesuré les forces de son auditoire; il pouvait supporter cinq cents vers à une température ordinaire, mille dans les gi'ands froids; aussi réservait-on pour la saison la plus rude les liéroïdes et les poëmes en douze chants ; l'été ne comportait que des morceaux légers et de courtes invocations à la nature. On chantait alors le printemps, les roses, les jardins et les amours des bêtes, toujours devant la serge verte et en face des quatre portraits. L'esprit humain ne peut que gagner à des exercices pareils.

Ce fut par un exploit de ce gem'e que Lucien débuta chez la chanoinesse de Saint-Epinac. Le mallieureux avait goûté au fruit interdit ; malgi'é mes défenses et au risque de se brouiller mortellement avec moi, il avait versé dans des rimes une partie des fermentations de son cœur. C'était à titre de soulagement, voilà sa seule excuse ; c'était pour la première et dernière fois : mon pardon ne descendait sur lui qu'à ce prix. D'ailleurs, cet écart trouvait, dans son utilité même, un nouveau motif de grâce et d'oubli. Aucun moyen n'était plus naturel pour lui ménager une entrée décente chez la chanoinesse. Sur-le-champ, je m'emparai de cette idée. Je parlai à Lucien du salon d'Eulalie comme du seul endroit où l'hémistiche fût encore en honneur et où l'on pût rendre justice à ceux qu'il avait eu la faiblesse de commettre. Je lui exposai les avantages de ces communications à huis-clos où chacun est à son tour exécuteur ou

victime et dans lesquelles on se forme successivement les oreilles ou la voix. J'ajoutai que la compagnie était des meilleures et qu'on n'y était reçu qu'en souliers vernis et en gants clairs. En un mot, j'éveillai en lui le goût et le désir de se mêler à ce monde et de s'y essayer.

Une fois assm'é de son consentement, il ne me restait plus qu'à m'entendre avec la chanoinesse. La chose marcha de soi : un jour fut pris, des invitations furent adressées. Eulalie voulut y apporter de la grandeur; elle se prodigua en sirops, et y ébrécha de plus en plus sa violette. L'éclairage reçut des développements, et le mobilier des chaises de renfort : la portière accepta la responsabilité du service et fournit des verres en guise de cautionnement. Jamais soirée ne s'était annoncée avec plus d'éclat; des personnages avaient promis de s'y rendre. En les entassant un peu, dix-huit invités pouvaient tenu' dans l'appartement, et au besoin on laisserait la porte ouverte pour ceux qui arriveraient en surcroît. Le palier était sonore, et le héros de la tète n'aurait pas' un grand effort à faire pour porter sa voix jusque-là. D'ailleurs, trop d'affluence ne saurait nuire; c'est le signe des grands succès : heureuses les entreprises qui renvoient du monde !

Le jom* fixé arriva et nous payâmes d'exactitude, mon protégé et moi. C'était le devoir de gens qui défrayaient à eux seuls tout le programme. Lucien avait une tenue de rigueur : l'habit noir, la cravate de satin blanc, les gants frais, la chemise au dernier goût; ainsi costumé, il était irrésistible. La chanoinesse ne fut pas des dernières à s'en apercevoir, et sa physionomie s'en ressentit. Elle était fière d'avoir à prodmi'e un sujet de

si bonne mine et si parfaitement couvert ; elle mettait à l'examiner mie insistance très -significative. Sans doute, elle regrettait alors ses sorties contre les bruns et n'était plus d'humeur à disputer sur les nuances. Pour un rien elle m'eût offert des excuses et des réparations : c'en était une déjà que ce visage épanoui et cet accueil plein d'empressement.

L'auditoire se formait lentement, et, au bout d'une hem'e d'attente, il n'y avait guères plus de neuf persomies dans le salon. Eulalie trouvait à cela des excuses d'un ordre très- élevé. Tel duc recevait ce soir là; telle marquise donnait un bal travesti ; il y avait sur tel. point un concert au profit des indigents et une représentation extraordinaire à tel théâtre. Rien de surprenant dès lors que ces grands personnages ne fussent point exacts et même lissent défaut. En leur absence, il fallait se contenter de ce qu'on avait sous la main. C'est ce qu'on lit en désespoir de cause.

A vrai dire, la qualité n'était guère supérieure au nombre, et n'y suppléait pas. C'étaient deux ou trois vieux poètes sans éditeurs à côté de jouvençaux qui en cherchaient. Les premiers avaient laissé déjà, dans les buissons de la vîe, le plus pur de leur sang et les plus chères de leurs illusions ; ils portaient dans leurs yeux éteints et leurs habits élimés par l'usage, les traces d'une longue et douloureuse lutte contre le besoin: les seconds, pleins despoir encore, allaient sengager dans les mêmes chemins, au risque d'y rencontrer les mêmes misères et d'aboutir au même déiiûment. Le tout représentait une masse effrayante d'opuscules inédits.

Quand il fut visible que la compagnie était arrivée à

une limite qu'elle ne dépasserait pas, la chanoinesse rompit les conversations particulières et demanda le silence aux douze personnes qui garnissaient son salon. C'était le signal qu'attendait Lucien; il se leva, tira de sa poche un manuscrit copié avec soin, et gagna le siège qui lui était destiné. Rien ne manquait à cette place d'honneur, si enviée par les habitants du lieu; il avait le verre d'eau sucrée sous sa main, pour point d'api^ui le tapis de serge verte et les quatre portraits en face de lui. Où trouver l'inspiration si ce n'est sous de tels auspices et dans un pareil cas? L'auditoire ne bougeait plus et se préparait, parle silence, aux acclamations accoutumées. Les vieux troubadours se battaient les flancs pour y réveiller un peu d'enthousiasme : les jeunes apprentis de la lyre n'attendaient qu'un signal pour élever leurs extases au plus haut degré; et cependant, au fond du cœur, chacun d'eux, vieux ou jeunes, se promettait de trouver ce qu'on allait lire de beaucoup inférieur aux œuvres échappées à ses loisirs,

Lucien commença , et dès labord enchaîna l'attention ; à la ronde on retenait son haleine. Tous savez quel effet produisent les vers sur mon tempérament : j'estime qu'on sert mieux les goûts d'un animal pris de rage en lui offrant un baquet d'eau, qu'on ne sert les miens en me proposant de remplir une tasse aux sources de l'Hippocrène. En un pareil sujet, je manque absolument de modération, et ne respecte même pas les plus strictes convenances. Jugez dès lors de la posture que je dus prendre dans le cours de cette séance et au milieu de ces favoris d'Apollon ! Il fallait tout l'intérêt que je portais à Lucien pom' me retenu' si longtemps au sehi

de cette classe dangereuse ; il fallait surtout que les vers débités fussent de lui et parlassent de ses amours.

Faut-U avouer toute ma honte, dévoiler toute ma lâcheté? Eh bien ! j'y pris goût. Etait-ce une amnistie générale pour le genre, ou bien une exception en faveur de l'auteur ! Je ne l'ai jamais su ni voulu le savoir. J'eus une heure d'égarement, voilà tout ce que je puis dire. Oui, j'y pris goût; j'eus cette indignité. J'y pris goût, mollement d'abord, en défendant le terrain pied à pied, puis avec plus d'abandon, plus d'entraînement. L'abjuration fut entière. C'est que Lucien chantait sa assion et y mettait l'accent vrai, celui qui s'adresse au cœur, quelles que soient les formes du langage. Dans une suite de fragments, il avait peint l'état d'une âme qui va vers des dieux inconnus et s'éprend d'une forme née au sein de ses rêves. Un peu de Pygmalion, un peu de Vénus Aphrodite, de la grâce et de la langueur, tous les murmures du ciel et des eaux, toutes les couleurs du prisme solaire, tous les parfums de la terre et de l'air , voilà ce qu'étaient ces chants, voilà à quoi je succombai, voilà la cause et l'objet de ma déplorable défaillance. Moi, sensible à des vers! Dieu du bon sens, Dieu de la prose, pardonnez -moi.

Si cette poésie produisit cet effet sur un profane, jugez quelles durent être les émotions des initiés. Ce ne fut qu'un cri et qu'une^extase pendant le cours de la lecture. A chaque instant Lucien était interrompu par les témoignages d'une admiration spontanée. Ces témoignages étaient trop vifs pour n'être pas sincères, et il régnait d'ailleurs, dans ces rapides fragments, une telle élévation de sentiment et d'idées, tant de verve et tant

d'éclat, tant d'harmonie et tant de vigueur, qu'on se sentait emporté, entraîné, en dépit de tout et par un élan involontaire. Mais c'était la chanoinesse qu'il fallait voir. Ses yeux pétillaient d'éclairs, ses lèvres respiraient un visible orgueil. Et il y avait de quoi être fière en effet! C'était une date pour son salon; il allait devenir le berceau d'un nom illustre ! Aussi, que de mouvement elle se donnait ! que de trépignements ! que de gestes ! que d'exclamations !

— Ah! divin! divin! s 'écriait -elle,

— Divin! divin ! répétait l'assistance.

— Quel grand poëte nous est né ! ajoutait -elle, en se précipitant vers Lucien, comme si elle eût voulu le couronner de ses mains.

— Oui, un grand poëte, répétaient les jouvençaux nés d'hier aux lettres et qui plongeaient tout au plus le bout de leurs doigts dans les aiguières des Muses.

— Un grand poëte, disaient aussi les vieux troubadours, d'une voix moins convaincue et en hommes qui connaissent les épines du métier.

La séance fut levée sur ces mots. Peu s'en fallut qu'on ne construisît un brancard d'honneur pour ramener chez lui l'heureux lauréat. La chanoinesse ne se fût refusée à aucun excès. Elle avait puisé, dans les protondeurs de ses armoires, deux ou trois mouchoirs parfumés, et elle s'en servait pour essuyer de ses mains, sans intermédiaire, le front du triomphateur. En même temps, elle l'accablait de verres d'eau et lui prodiguait les essences. C'était l'hospitaUté antique dans toute sa simplicité. On eût dit que Lucien lui appartenait à tous les titres du monde. EUe n'épargna rien pour témoigner

au jeune homme que son enthousiasme pour lui était sans limite et qu'elle était disposée à le pousser même à des extrémités. C'était un autre danger pour Lucien, quoique moins grave; j'en touchai pourtant un mot.

Quand la compagnie eut quitté le salon, je me trouvai seul un moment avec la chanoinesse.

— Eh bien ! lui dis -je.

— Ne m'en parlez pas, mon cher, s'écria-t-elle, ravissant, délicieux, sublime, toutes les épithètes que vous pourrez imaginer. Un ange égaré dans nos sphères ! un archange ! un séraphin ! un envoyé des régions célestes !

Un peu effi'ayé de ces métaphores, je lui pris la main et lui dis en riant :

— Ah çà ! chanoinesse, vous me le ménagerez, au moins î

— Mauvais plaisant ! me répondit-elle sur le même ton. Soyez donc tranquille, on ne vous le mangera pas tout cru, votre garçon. Et puis il est de taille à se défendre. Dormez en paix.

Où l'on reconnaît que Lucien n'est pas facile à manier. — Trait de continence digne de Scipion l'Africain.

J'avais trouvé dans la chanoinesse un suppléant bien plus actif, bien plus vigilant que ne Tavait été le chevalier Rigobert. Comme elle surveillait Lucien ! comme elle s'informait de ses faits et gestes t II n'y a point de police au monde qui vaille une femme pour cela. Les femmes

savent tout ce qu'elles veulent savoir , pénètrent tout ce qu'elles veulent pénétrer. En vain espérait-on garder un repli du cœur à l'abri de leurs recherches ; elles trouvent le moyen de s'y insinuer et d'en mettre les mystères à nu. Lucien était donc en bonnes mains, et je pouvais laisser flotter mes lisières.

Ce qu'Eulalie en faisait était plutôt dans son intérêt que dans le mien ; là-dessus, point d'illusion ni de méprise. Elle procédait à la façon des bons Umiers , elle chassait pour son compte et avec une merveilleuse ardeur. Depuis que Lucien avait répandu sur son salon un lustre inaccoutumé, elle s'était abandonnée à l'idée que ce jeune homme lui appartenait et qu'elle avait sur lui des droits que rien ne pouvaitpre scrire. Qui les eût contestés, ces droits ? IS'avaient-ils pas l'origine la plus naturelle, la plus précise, la mieux fondée ? iX'étaientils pas gravés dans toutes les chartes de la chevalerie ? N'étaient-ils pas la conséquence d'une hospitalité offerte à propos? Au moyen âge, jamais il n'en fut autrement. Entre le trouvère et la dame qui l'accueillait dans ses palais, se formait à l'instant un lien indissoluble , un accord mystérieux : la châtelaine fournissait l'asile , le troubadour les chansons, et ils s'enseignaient mutuellement les pratiques du gai savoir.

Ainsi, EulaUe considérait mon jenne ami comme sa propriété particuUère, et, à ce titre, elle portait sur sa conduite un œil soupçonneux et jaloux. En même temps elle cherchait à l'attirer, à l'envelopper, à s'emparer de lui au moyen des plus savantes combinaisons. Que de génie elle y mit ! que de ressources d'imagination elle y déploya 1 C'était à chaque instant de petits billets

ambrés qui venaient surprendre Lucien partout où il se trouvait, et dans toutes les situations de la vie. On lui proposait ime place au spectacle ou.au concert, une course aux musées ou aux expositions ; les prétextes ne manquaient pas. Le tenait-elle sous sa main, elle le gardait le plus longtemps possible ; et quand il lui échappait, sa tête et ses jambes ne se remettaient au repos qu'après l'avoir rejoint et ressaisi. Elle usait de tout, même d'une invitation à dîner, etc'était le comble, dans l'état où se trouvaient ses violettes. Point de trêve, point de relâche; elle en comprenait les périls. Que ce jeune homme cessât d'être emporté dans son tourbillon, et il pouvait s'en aller vers d'autres sphères où déjà une pente l'entraînait. Il fallait donc le tenir en haleine, l'occuper, le maîtriser, et, au besoin, l'obséder.

n ne semblait pas néanmoins que ce beau plan eût obtenu tout le succès que la chanoinesse s'en était promis. Peut-être était-ce en raison de l'excès : il ne faut abuser de rien, même du génie. Eulalie en avait trop déployé. J'ai lieu de croire que Lucien n'envisageait pas du même œil qu'elle les traditions du moyen âge , et qu'il se refusait à remplir les fonctions de troubadour, avec l'étendue et le caractère qu'elle leur assignait. Surtout il ne se croyait pas enchamé par la serge verte et les quatre portraits. De là, des différences d'appréciations qui occasionnaient des querelles dans ce ménage peu assorti. Quand je dis ménage, c'est que je me mets du côté de la chanoinesse ; Lucien n'eût pas accepté le mot, et on va bien le voir.

Un jour, Eulalie arriva chez moi le visage en ouragan et les coups de poing tout faits. Sa toilette avait des

airs effarés assortis à la physionomie ; le chapeau s'en allait à la recherche du chignon, la guimpe était passée à l'envers, et les brodequins traînaient leurs lacets après eux comme des lignes de pêche. A peine entrée , elle posa une main sur sa hanche, et n'attendit pas l'échange des civilités d'usage entre gens bien appris.

— iMon cher, me dit-elle, je viens vous voir, car enfin ceci vous regarde autant quemoi . C 'est que voyezvous, les choses en sont sur un pied intolérable. H y a une hmite, entendez-vous, il y a une limite,

— De quoi s'agit-il donc, ma belle ? répondis-je avec une politesse de chevalier. Parlez, chanoinesse, et surtout ne demeurez pas assise sur ce pliant. Prenez un fauteuil, de grâce, prenez un fauteuil !

— Non, mon cher, trêve aux façons ; je ne suis pas venue pour essayer des poses. 11 y a ceci en deux mots, sans points ni virgules : que vous m'avez confié un jeune homme, et qu'il vous compromet.

— Qui donc , chanoinesse ? Serait-ce Lucien , par hasard ?

— Oui, votre Lucien, mon cher, votre Lucien dont vous avez plein la bouche. Il vous compromet épouvantablement. Ne riez pas ; c'est très-sérieux. Quand je l'ai accepté de votre main, je me suis dit : Ce doit être un sujet dressé ; Népomucène ne me l'eût point amené sans cela. Il sait trop vivre, il connaît trop les usages; oui, c'est un sujet dressé, je puis tabler là-dessus. Que si, par hasard, il avait eu un peu d'écorce de sa province, eh bien ! Népomucène n'eût pas manqué de le raboter ; il s'y entend, il a du style et sait comment on dégrossit les hommes pour les produire en

société. Voilà quelle confiance jai eue en vous, et j'ajoute que cette confiance a été indignement trompée. Vous m'avez tendu un piège à loups, ayouez-le !

— Moi, chanoinesse 1 Dieu m'est témoin qu'il n'en est rien.

— N'empêche que j'y suis prise et que j'y laisserai ce que j'y laisserai. Ah ! mais oui, il n'y a pas à ricaner. Bien, bien ! plaisantez encore ! Un garçon qui me vient de vous ! C'est-à-dire que vous m'en répondez sur votre tète, mon cher.

— J'accepte la responsabilité, chanoinesse. Voyons, parlez, épanchez-vous : que vous a-t-il fait ?

— Des horreurs, mon ami, dit-elle en s'attendrissant, de véritables horreurs ! Figurez-vous que je me suis prodiguée pour lui ! Des attentions, des prévenances , rien ne me coûtait, rien ne me pesait ; je devais bien cela à un jeune homme que vous protégiez. Qu'est-ce que je lui demandais en retour ? peu de chose , grands dieux, quelques égards, de bons procédés et de la reconnaissance, s'il est susceptible d'en avoir. Eh bien I mon cher, rien, rien, rien ! mais rien de rien. Un bloc de glace ! un fpssile ! une incrustation ! voilà le sujet que vous m'avez confié.

— Peut-être, chanoinesse , n'y avez-vous pas mis assez du vôtre ? dis-je avec une apparente candeur.

— 3Ion cher, épargnez-moi ; depuis deux semaines je ne cesse d'en rougir; je m'épuise en accès de pudeur et tout mon sang a passé sur mes joues. Pour un rien, je cacherais ma honte dans vos bras.

— Pauvre femme ! m'écriai-je en me plaçant de manière à éluder l'effet de cette menace. Pauvre femme ! 1 1

Eh bien ! il y a des exemples de cela. Peutr-être seraitil à propos d'en répandre quelques-uns sur vos blessures. Chanoinesse, croyez-en un homme qui a trouvé des soulagements infinis dans l'étude de l'antiquité. Voulez-vous que je vous énumère, comme un adoucissement à vos maux, les noms des grandes délaissées ? Vous avez Ariane, vous avez Didon —

— Laissez-moi donc en paix avec vos vétustés, Népomucène, je n'ai pas de goût pour les momies. C'est de votre jeune homme qu'il faut parler.

— De mon jeune homme ? soit. Alors , ma belle , permettez-moi de vous dire qu'il a son modèle tout trouvé : c'est Scipion l'Africain au siège deCarthagène.

— Encore ! Vous baissez, mon cher, vous vous pétrifiez ; la mousse vous gagne. Voyons, ne travaillons pas dans le vieux. Soyons de notre temps : il s'agit de Lucien, voici un dernier trait. Je n'osais pas y arriver, tant la confusion m'inonde, à y songer seulement. Promettez-moi, iSépomucène, que vous n'en abuserez pas et que je verse cet aveu dans une oreille sûre. Vous me le promettez.

— En douteriez- vous ? Vous avez afifaire à un honnête homme, chanoinesse.

— Allons, c'est bien ; excusez le mot ; c'est le dernier cri de la pudeur aux abois. J'en reviens à mon aveu. Figurez-vous qu'un de ces jours passés, un matin, et, faut^il le dire, d'assez bonne heure, je me réveille avec la pensée que Lucien me manque depuis quelques jours et avec un désir effréné de le revoir. Je vous ai promis d'épancher dans votre sein toutes les urnes de mon cœur ; vous voyez que je ne m'en fais pas

faute. Le ciel m'est témoin pom'tantquc je luttai et que je ne cédai qu'après un vif combat. jMon cher, on ne se jette pas à la tête des gens sans y mettre un peu d'hésitation. Enlin je cède, je m'abandonne, je me livre au destin. J'endosse au hasard, à la hâte, une robe de néghgé , mets Un châle sur mes épaules et m'achemine, par un brouillard affreux, vous devinez où et vers quel but. Passez-moi vos écrans, tous vos écrans, Néporaucène, je me sens incapable de supporter un regard humain.

— Tenez , chanoinesse, dis-je en m'exécutant , et prenez courage. Faut-il se porter à votre secours ? Voyons, j'y ferai de mon mieux. Qui ? Eh bien ! vous alliez demander IhospitaHté pour un cœur blessé? Vous vous rendiez chez Lucien, est-ce cela ?

— Vous l'avez dit , mon cher, et ce mot me rend toute ma force. C'était le seul qui me coûtât, et il est lâché. Oui, j'allai frapper à la porte de Lucien ; voilà la mesure de l'intérêt que je portais à ce jeune homme. Vous me l'aviez tant recommandé ! j'allai frapper à sa porte, entre six et sept heures du matin ; je ne dissimule aucune circonstance aggravante, j'éprouve au contraire un plaisir funeste à les multiplier. Je heurtai doucement ; on minterrogea, je me nommai. Le croiriez-vous, Népomucène? J'en fus pour dix minutes d'attente! Avant que d'ouvrir, votre naturel du Quercy voulut être boutonné jusqu'au menton. Enfin, il s'y décida, et parut armé de toutes pièces. Je crois , Dieu me pardonne ! qu'il avait mis ses gants.

— Allons, chanoinesse, vous exagérez, dis-je, en retenant mal un sourire.

— C'est comme je vous l'assure, mon cher ; on n'invente pas ces choses là. Si jamais vous êtes embarrassé de votre garçon, montrez-le comme une bête curieuse; je vous réponds qu'il fera de l'argent. J'entre donc chez lui pendant qu'il me salue jusqu'à terre. Vrai, je commençais à tourner à l'aigre et à éprouver du regret. C'est surtout à vous que j'étais tentée de m'en prendre. Non, Népomucène, vous ne vous laverez pas de cette tache. Un jeane homme que vous avez eu entre les mains, qui vous est arrivé neuf comme un fifre, c'est cela que vous en avez fait ! Mais cachez-vous donc, malheureux, vous êtes perdu de réputation !

— Achevez, chanoinesse, que je connaisse toute l'étendue de mes torts.

— Achever, raion cher ? mais c'est tout achevé. Il n'y en a eu ni plus ni moins. Ah bien ! avec vos oursons du Midi , c'est à la hn comme au début ; après comme avant. Voilà des hommes imbibés de respect et à cheval sur les convenances ! Non, voyez-vous, c'est que la colère s'en mêle quand ce souvenir me revient. Je ne rougis plus alors, et volontiers je rugirais. Moi qui y allait avec votre étiquette et sous votre garantie ? Votre jeune homme et vous, vous et votre jeune homme , je vous mets tous deux dans le même sac, Népomucène; vous êtes deux impertinents.

— Ah ! chanoinesse! dis-je avec une civilité exquise, c'est me flatter.

— Le mot est parti, je ne le retire pas; une autre fois, moucher, vous y regarderez de plus près avant de me confier un client. Et voilà mon expédition! Ost à plonger sa tête dans le sable, comme lautruche des dé-

116 LA COMTESSE i)E MAULÉON.

serts. S'il y avait encore des couvents, je m'y enfouirais. Youez-vous donc à léducation de la jeunesse! c'est ainsi qu'elle vous paie de vos soins.

— Ecoutez, chanoinesse, dis-je avec une gravité que j'avais beiucoup de peine à me composer, il ne faut pas se laisser démonter au premier échec. Vous êtes une femme à ressources, usez-en. Mon jeune homme a des torts, j'en conviens, je les déplore; mais d'autres en ont eu comme lui; et pour n'en citer qu'un, rappelez- vous Joseph , le célèbre Joseph vendu par ses frères; il eut bien des torts aussi, la Bible en fait foi.

— Pédant! s'écria-t-elle.

Et elle s'en alla sur ce mot, en proie à une irritation qu'elle ne pouvait plus contenir.

Une découverte inattendue. — Où l'on s'aperçoit qu'il existe un serpent sous l'herbe.

La colère de la chanoinesse ne persista pas longtemps. Rien ne dure moins que les orages du cœur; presque toujours ils ont plus de bruit que d'effet, et l'arc-enciel s'y déploie au milieu des éclairs et du tonnerre. Même après sa mésaventure, elle ne désespéra pas de Lucien et s'attacha à lui en raison des froideurs qu'elle avait à vaincre. Puis, qu'y avait-il au fond de tout ceci? De l'éloignementpour elle? La chanoinesse n'y croyait pas. Elle s'interrogeait et se disait que des traits comme les siens, une taille, un port, une richesse de formes, des dents, des yeux, comme ceux que lui montrait son mi-

roir, n'étaient dénature à exciter les dédains de personne, même des plus renchéris. Que restait-il donc? une timidité poussée à l'extrême, peut-être aussi des mœurs rigides ou des préjugés d'éducation. Eh bien ! de tels motifs rapprochaient plus qu'ils n'éloignaient; ils étaient de nature à effacer bien des torts et à réparer bien des maladresses.

Les choses étaient donc rajustées et marchaient désormais sur un bon pied. On eût dit que Lucien se prêtait de bonne grâce à guérir la blessure qu'il avait faite. Il était beaucoup plus assidu chez la chanoinesse et n'attendait pas, pour s'y rendre, les sommations qu'elle était naguère obligée de lui adresser. Eulalie jouissait de ce retour, et s'en attribuait les honneurs. Le rebelle était enfin dompté, le Sicambre inclinait son front; elle levoyait presque tous les jours, et il venait de lui-même. Pour aider à ce bon mouvement, la chanoinesse s'épuisa en petites séductions, et y vida le fond de ses tiroirs. Jamais son salon n'avait été plus orné, ni mieux garni; elle y prodigua les bougies et les fleurs, elle en renouvela les tentures. Si elle avait eu dix violettes et autant d'églantines à dépenser, elle eût donné à toutes cette destination, sans y regarder, sans hésiter, et avec cette prodigalité que le cœur inspire. Ce fut là un beau moment, mais aussi court que beau ; il se termina par un choc terrible.

Je la vis arriver un jour (et c'était pour la seconde fois) avec les furies sur le front, le teint mat, les lèvres blêmes, les membres agités par un tremblement convulsif. Elle tenait un papier à la main, et le brandit vers moi du plus loin qu'elle m'aperçut.

il8 LA COMTESSE DE MAULÉOîf.

— J'en ai la preuve, s'écria-t-elle, j'en ai la preuve; je les tiens.

— Quelle preuve? lui dis-je doucement; etqui tenezvous ?

— La preuve de leur trahison, répondit-elle avec impétuosité, et je connais les traîtres; ils ne m'échapperont pas.

Son agitation était au comble; des mots, des gestes désordonnés lui échappaient, sans qu"il me fût possible d'en comprendre lorigine ni le motif. Enfin, l'excès même de cette crise amena un répit; la chanoinesse tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur un fauteuil, et quelques larmes jaillirent de ses yeux :

— 11 me trompait ! dit-eUe avec amertume. Et moi qui avais tant espéré ! Adieu les illusions !

— Chanoinesse, lui dis-je, il s'est passé quelque évéoemont étrange! Y puis-je quelque chose, et avez-vous besoin de moi ? Dites, je suis prêt.

— Il y a, dit-elle en changeant subitement de ton, qhe nous sommes deux pauvres dupes, vous et moi; il y a que votre jouvenceau nous berne, ce qui n'est flatteur ni pour l'un ni pour l'autre. Yoilà ce qu'il y a.

— Vraiment ?

— Oui, mon très-cher, ni plus ni moins. Moi avec mon expérience, vous avec votre barbe grise, nous avpns été joués, et nous le sommes encore. La preuve en ^est ici, ajouta-t-elle en montrant de nouveau le papier qu'elle froissait entre ses doigts.

— Et comment cela ? chanoinesse.

— Ah ! oui, comment? c'est le cas de le demander! Un abîme, un guet-apens ! un traquenard ! vpus ^Upz

voir. Connaissez-vous Trinachon ? Trinachonle philo- 'sophe, le cerveau détraqué, qui veut faire marcher le inonde la tête en bas, les pieds en l'air I Vous le connaissez; eh bien I c'est lui qui est l'auteur de tout ceci, ûh ! le cuistre 1 Que voulez-vous ? quand on a un salon, on est exposé à voir toute sorte de monde.

— Il va donc chez vous ? chanoinesse.

— Oui, mon cher, etil est des intimes dechez la comtesse de Mauléon. La comtesse aime les systèmes, et elle a peu de répugnance pour les gens qui n'ont pas les ongles en état. Au contraire. Voilà donc que ce Trinachon a un pied chez elle et un autre chez moi ; et quels pieds I Or, depuis quelque temps, je remarquais que Lucien et lui se mettaient au mieux; ils se voyaient tous les jours dans mon salon, et y causaient ensemble des heures entières, exactement comme s'ils avaient eu la pièce en location. Passe pour Lucien; mais ces philosophes emportent à leurs souliers toutes les boues de Paris ; il fallait voir mon parquet après ces séances ; les Trotteurs en gémissaient.

— Et ensuite, dis-je pour aider au mouvement du récit.

— Ensuite, mon cher, c'est la fin du monde. Au début, je n'eus pas de soupçons. Bon, pensai-je, voilà Lucien empêtré; Trinachon lui développe son système; ça va être dur. Mais quand je vis que le jeune homme y prenait goût, qu'il y revenait, je me dis : il y a quelque chose là-dessous. Et il y avait quelque chose; oh I oui quelque chose. 11 y avait la plus abominable déception qu'une femme puisse jamais essuyer! il y avait... devinez quoi?

— Je m'y perds, chanoinesse...

— n y avait la comtesse de Mauléon, s'écria-t-elle en retrouvant toutes ses colères et les exhalant dans les éclats de sa voix.

— La comtesse de Mauléon ! Est-ce croyable? Mais comment? par quel moyen?

— Elle-même, mon cher, et par le moyen le plus simple du monde. Ils en causaient et ne causaient que de cela : mon canapé servait à ce joli commerce. Je fournissais le meuble, et la comtesse avait le» profit. Voilà le cierge que je tenais. Qui l'eût cru de Lucien? Un novice. Et ce Trinachon ? Venir raccoler chez moi ! Chez moi, et pour qui ? Dieu de Dieu ! qu'il n'y paraisse plus ! j'en viendrais à des moyens criminels; je le pilerais dans un mortier; j'en ferais de la charpie. Tenez, mon cher, ajouta-t-elle dun ton moins véhément, vous allez en juger vous-même. Tenez.

Elle me tendit le papier, et retomba sur son fauteuil, comme épuisée de l'effort qu'elle venait de faire. Je pris cette pièce accusatrice : c'était un imprimé ; voici ce que j'y lus :

« La comtesse de 3lauléon prie M. Lucien Mérinval ï de lui faire l'honneur de venir passer la soirée chez » elle, lundi prochain; on dansera. »

Ce fut à mon tour de tressaillir : le coup était grave, direct, inattendu.

— Vous avez raison, m'écriai -je, la fatalité s'en mêle. Nous avons beau lutter, rien n'y sert : il court au gouffre, le malheureux, sa pente l'emporte. Chanoinesse, il faut empêcher cela; mais comment s'y prendre? comment s'y prendre?

Un philosophe rustique. — De la statique envisagée dans ses rapports avec la marche de l'humanité.

C'était, en effet, Trinach,on qui avait mis Lucien sur la voie d*où je m'efforçais de le détourner, mais point dans les circonstances, ni par les moyens dont se préoccupait la chanoinesse. Le philosophe ne faisait d'embauchage qu'au profit de ses idées et dans l'intérêt d'une découverte qui devait inonder la terre de pains de gruau et de ruisseaux de lait. 11 vivait dans un ciel trop élevé au-dessus du nôtre, pour se livrer au commerce équivoque dont Eulalie l'accusait. Personne au contraire n'était plus détaché que lui des servitudes de l'existence, comme on pouvait le voir à ses hauts-dechausses peu hermétiques et à ses bas sur les talons. Encore un pas dans cette voie, et il eût marché vêtu de son seul système, costume léger et inacceptable en l'état de nos mœurs.

Son système, voilà où Trinachon s'absorbait jusqu'à l'abrutissement. Il était de cette race de somnambules intellectuels qui dorment les yeux ouverts, et dans leur rêve ne distinguent rien de ce qui se passe autour d'eux. L'espèce abonde de nos jours. Ceux-ci supprimeront d'un trait de plume les passions qui leur déplaisent, ceux-là les emploieront à des industries de leur goût : par exemple, la paresse à la pêche à la hgne ; l'envie à la fabrication des petits couteaux ; d'autres iront plus

loin encore, et s'attaqueront à ce préjugé absurde, qui veut que l'on ait quelque chose à soi, le pré dont on hérite, l'argent que l'on gagne, la maison que l'on bâtit, le frac qu'on endosse, la montre qu'on enfouit, de peur des filous, dans les profondeurs d'un gilet. Tous auront un monde à eux, peuplé de petits êtres de leur composition, un monde accompli, sans vice ni tare, où le miel suintera de tous les arbres et où le vin coulera à plein robinet.

Trinachon en était là : il avait sa marotte, son monde à l'envers. Comme le disait la chanoinesse, le fond du système consistait à poser en principe que jusqu'à ce jour l'humanité s'est méprise sur la destination de ses organes, et qu'au lieu de poursuivre sa marche à l'aide des pieds, elle y pourrait consacrer la tête avec des grands avantages et très-peu d'inconvénients. A l'appui, l'inventeur réclamait une expérience exécutée sur une grande échelle et par des crânes sans prévention. C'était bien cela en peu de mots et dans un tour succinct. Seulement cette explication était celle qui se débitait au vulgaire et aux esprits rebelles à de plus hautes démonstrations. Pour les intelligences raffinées, il existait une théorie empruntée à la science pure et où cette transposition des organes était justifiée par les lois exactes de la gravitation et l'exemple concluant des Antipodes.

Telle était la pensée dominante de Trinachon, celle qui le plaçait au-dessus de nos faiblesses et de nos habitudes de propreté. En raison d'une conception si vaste, il se croyait autorisé à se nettoyer le moins possible, à pousser très-loin le service de ses collets d'ha-

bits, et à ne se séparer de son linge qu'à son corps défendant, et à la dernière extrémité. C'était bien d'un philosophe, dans la plus rigide acception du mot. En agissant de la sorte, Trinachon n'excédait pas les limites de son droit, et il restait dans la vérité de sa situation. Il rappelait ces grands stoïciens qui ne regardaient jamais à leurs mains, afin de se mieux préserver des souillures de l'âme; il résumait deux sages renommés des temps anciens : Çratès, qui eut tant de bonnes fortunes, et f>ias, qui portait toute sa garde-robe sur lui.

On conçoit que, sous une pareille armure, Trinachon fût inaccessible à de petites intrigues et à de petites trahisons. C'était donc à la légère que la chanoinesse élevait contre lui ce chef d'accusation. Le seul tort de cet homme était de chercher partout des victimes. 11 ne rôdait dans le monde qu'avec cet espoir, et quand il en rencontrait une, il s'attachait h ses flancs et ne l'abandonnait qu'après y avoir enfoncé son aiguillon. Point de trêve dans cette poursuite, point de repos. Avec ce tact qui caractérise les philosophes, il s'adressait de préférence à la jeunesse, comme plus maniable et plus accessible aux nouvelles impressions. C'est de ce côté surtout qu'il se plaisait à répandre des flots de statique appliquée aux allures de l'être, et S'efforçait de démontrer à quelle dépravation l'homme a obéi en cherchant son équilibre ailleurs que sur la tète.

D'ailleurs^ en sa qualité de penseur, Trinachon était reçu partout et avec de certains égards; il passait pour profond, et c'est un mot qui impose : on aime mieux l'accepter que de le vérifier, et, une fois acquis, rien n'en altère la vertu, On est alors et l'on reste profond

pour tout le monde en province comme à Paris, par un beau jour comme par un jour pluvieux, malgré les épidémies, malgré les révolutions, à travers le temps et l'espace, sur le continent et au delà des mers. C'est un titre indélébile; aucun caustique ne l'eflacerait. Trinachon en jouissait donc avec cette confiance qui naît d'une longue et tranquille possession; il en était même venu à ce point d'ajouter foi à sa profondeur et de s'y complaire. Pourquoi eût-il résisté au sentiment général et repoussé la position qu'on lui faisait? Trop d'avantages y étaient attachés, et en première ligne celui de pouvoir être inintelligible avec impunité.

Ce fut sous ces auspices que le philosophe eut accès dans les salons de la comtesse de Mauléon, et y fit surle-champ une très-belle figure. Pour tout autre, la tenue eût été un obstacle; chez lui, c'était un mérite et une saveur de plus. Ces airs rustiques seyaient à un homme profond ; ils composaient une partie de son originalité; ils étaient son cachet, son étiquette. On l'eût moins compris avec d'autres cheveux et d'autres doigts, des habits plus neufs et des souliers exposés plus souvent au contact de la brosse. H n'eût plus été Trinachon, il n'eût plus renoué la chaîne des temps, ni résumé à lui seul deux sages de l'antiquité. D'ailleurs la comtesse l'accueillait ainsi, le comblait d'attentions et lui donnait volontiers les places d'honneur. Aucun personnage politique , aucune célébrité littéraire n'avaient le pas sur lui ; il était accrédité chez elle et fort avant dans ses bonnes grâces ; cette préférence suffisait pour couvrir toutes les lacunes du vêtement.

Dans cette situation, il était facile de comprendre

que Lucien eût trouvé auprès du philosophe les moyens de s'introduire chez la comtesse de Mauléon. Seulement le détail des circonstances m'échappait, et ce détail était essentiel à connaître pour disputer avec fruit le peu de terrain qui n'était point encore livré. La chanoinesse parlait de nombreuses conférences entre Lucien et Trinachon. Mais que s'y était-il dit? Jusqu'où les choses avaient-elles été poussées? Lucien était-il allé jusqu'à un aveu, ou bien ne s'était-il pas départi de sa réserve? Comment cette invitation avait-elle été demandée et obtenue? Qui en avait eu la pensée? Qui en avait lancé le premier mot? Voilà ce que j'ignorais et ce qu'il m'importait de savoir. Il me semblait que j'y trouverais de nouveaux éléments de défense et des conseils sur la conduite à tenir; je m'y attachais comme un naufragé s'attache à un dernier débris.

J'interrogeai donc Lucien et d'abord il résista : jamais je ne lui avais vu des allures si discrètes : à mon égard le trait était nouveau. J'insistai, j'y mis de la chaleur et du sentiment, j'invoquai les droits de l'amitié, l'intérêt sincère que je lui portais et dont je croyais lui avoir donné des preuves. Il céda alors, plutôt fléchi qu'entraîné, et comme s'il obéissait à un devoir; ce fut de sa bouche que je recueillis le détail de ses entrevues avec Trinachon, et dont je ne détacherai que ce qui est nécessaire pour l'éclaircissement de mon récit.

Une scène qui rappelle les philosophes du portique. — Où deux idées fixes se trouvent en présence.

Ce fut dans une soirée poétique que Lucien rencontra pour la première fois l'inventeur de l'un de nos mondes à l'envers. La lecture qu'il avait faite chez la chanoinesse n'était pas demeurée sans bruit extérieur, et ce petit succès y avait amené de nouveaux visages. Dans le nombre était celui de Trinachon. Le philosophe était à l'affût de ces sortes d'événements ; il allait où va la foule, le nez au vent, l'œil aux aguets, épiant toujours et partout une place pour son système, H avait entendu parler d'un jeune poète d'avenir, et il évaluait d'avance tous les avantages qu'il y aurait à s'assurer du concours d'une lyre, d'une lyre qui serait bien à lui, et qui célébrerait l'humanité dans la posture qu'il rêvait pour, elle, les pieds en l'air, la tête en bas. C'était de la poésie à rebours, des effets nouveaux, et à ce titre l'offre avait de quoi séduire.

Voilà sous l'empire de quel sentiment Trinachon aborda Lucien ; il espérait le gagner à ses plans, peutêtre même l'entraîner à un essai. Son début ne fut pas néanmoins heureux. Le jeune homme était neuf encore à la vie des salons ; il ignorait le respect qui s'attache à la personne d'un penseur et son premier mouvement fut de regarder d'assez haut cet inconnu, qui le prenait sur un pied de familiarité au moins prématurée. Il ne sem-

blait pas à Lucien que ce ton fût justifié ni par l'éclat des costumes, ni par la grandeur de l'air; il se demandait quel était ce rustique mortel qui l'abordait comme s'ils fussent nés dans le même hameau et eussent conduit des troupeaux ensemble. Son accueil fut donc digne et froid ; mais ïrinachon ne parut pas s'en émouvoir ; il n'apercevait rien des choses de ce monde et ne voyait clair que dans le sien. Sur-le-champ il 'entra dans son sujet et y vogua à pleines voiles ; il expliqua comment il comptait renouveler la face de la terre en déplaçant l'appareil de la locomotion au risque de déplacer les durillons du même coup et de leur donner asile sur nos crânes. A mesure que le philosophe s'engageait dans ses démonstrations, Lucien l'examinait plus attentivement et avec une curiosité mêlée de crainte. L'état de l'esprit lui paraissait correspondre avec l'état des vêtements, et il en était arrivé à des suppositions très-peu respectueuses, lorsque Trinachon se mit à parler de son école, de ses disciples et au premier rang cita la comtesse de 3Iauléon.

On sait quelle action ce nom exerçait sur Lucien ; il n'y résista pas mieux cette fois. Son ton, sa physionomie, son geste, changèrent à l'instant : il devint tout autre. Volontiers, il eût demandé pardon à son interlocuteur des suppositions fâcheuses auxquelles il s'était laissé entraîner : cet homme lui était devenu sacré en se plaçant sous cette égide.

— La comtesse de Mauléon I s'écria-t-il, et yous êtes de ses amis, vous, Monsieur?

— De ses amis, jeune homme? répondit Trinachon; mieux que cela; dites son n^aîtrç, l'univers le sait;

j'emploierai même un mot plus juste, emprunté à l'école des Alexandrins : je suis son Plotin.

— Que vous êtes donc heureux, Monsieur, de connaître la comtesse, de la voir, de lui parler tous les jours ! poursuivit le jeune homme, emporté par son idée dominante.

— Sans doute, jeune homme, sans doute ; d'autant plus qu'elle a une merveilleuse aptitude à comprendre mes vues, si profondes qu'elles soient, dit le philosophe qui ne se laissait pas détourner de son courant d'idées.

L'entretien devait garder ce caractère jusqu'au bout: Lucien était à sa passion, Trinachon à son système. Celui-ci croyait avoir un catéchumène sous la main, et il l'ondoyait de son mieux : celui-là se dérobait à l'initiation et cherchait à ramener les choses du côté où il penchait. Les deux idées fixes étaient aux prises et se faisaient équilibre.

— Oui, jeune homme, disait Trinachon en terminant la séance, oui, voilà le système ; il est simple comme bonjour. Restituer au crâne la fonction de la plante des pieds. Et pourtant quand j'en ai parlé pour la première fois, quels cris n'a-t-on pas jetés! Il semblait vraiment que je bouleversais toutes les notions reçues. Eh bien I mon jeune ami, je vois que, peu à peu, on s'accoutume à cette combinaison. Elle existe en théorie et c'est déjà beaucoup ; elle est consacrée scientifiquement ; toutes les grandes vérités ont commencé par là. Il est démontré désormais et dans la forme géométrique, que la chose est possible. Dès lors qu'y manquet-il? Des applications, un peu de pratique, quelques hommes de bonne volonté. Cela viendra, et si vous

en avez le goût, nous essaierons ensemble. Vous m'aiderez à vaincre les préjugés.

Quelque atteinte qu'eût reçue le cerveau de Lucien, il n'en était pas encore à suivre celui du pl^losophe dans les voies où il s'engageait. Et cependant il prenait de l'intérêt à cet entretien et le reprenait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. De son côté, Trinachon, qui s'imaginait avoir conquis une âme et rencontrait au moins une oreille docile, se prêtait à multiplier les séances et y développait son système jusque dans les moindres détails. Pour notre amoureux qu'importait le système? D en jugeait bien la valeur ; mais, çà et là, au milieu de ces courses dans les espaces, il recueillait quelques détails sur la comtesse de Mauléon, sur sa vie intérieure, sur ses habitudes, sur les relations. Trinachon avait beau faire, il n'échappait pas à cette enquête, suivie avec opiniâtreté.

C'est ainsi que les choses avaient marché pendant une semaine ou deux, et jusqu'au jour où la chanoinesse en eut la révélation inopinée, jXotre amoureux avait calculé que, pour servir ses desseins, aucun instrument n'était plus commode ni plus sûr que Trinachon. Celui-ci se prêtait en effet aux plans de Lucien, sans en deviner le motif et sans y apporter d'autre obstacle qu'un retour obstiné vers son idée dominante. Aussi, quand 'leur intimité fut de\enue plus étroite, le jeune homme n'éprouva-t-il aucune hésitation à s'ouvrir, à l'aide du philosophe, l'entrée des salons de la comtesse de Mauléon . La négociation se fit le plus naturellement du monde. Trinachon parla de Lucien comme d'un disciple; ce titre suffisait. Il avait assez de

crédit dans la maison pour qu'on y acceptât sans contrôle des sujets choisis de sa main et marqué de son estampille. De là cette invitation que la chanoinesse avait trouvée sur un fauteuil et qui était le résultat d'une campagne laborieuse, accomplie au sein des mondes à l'envers et des problèmes les plus ardus de la statique.

En recueillant ces détails de la bouche de Lucien, j'étudiais sa physionomie, et j'y voyais luire les éclats d'une joie contenue. A présent qu'une date était fiiée au bonheur longtemps rêvé il comptait les heures, les minutes et jusqu'aux secondes qui l'en séparaient. De mon côté, je faisais le même calcul, mais dans un sentiment opposé. Hélas } le moment approchait; nous étions au samedi; il ne nous restait plus que deux jours, à lui pour couver ses joies, à moi pour ourdir mes derniers complots.

Où l'on prouve, une fois de plus, l'Inconvénient qu'il y a à ne pas regarder devant soi quand on se promène.

J'arrivai ainsi à la veille du jour désigné sur le billet d'invitation. En vain m'étais-je creusé le cerveau , rien no venait; j'y perdais le peu de latinité qui me reste. Tantôt, je songeais à la ruse, tantôt j 'incUnais vers la violence : il y eut un moment où je me pris à regretter les lettres de cachet. La chanoinesse, de son côté , n'y allait pas moins rondement; elle parlait d'enlever Lucien

et de le conduire en lieu sûr ; volontiers elle en eût accepté la garde. ]Mais ces beaux plans avortaient faute de moyens d*exécution ; ils croulaient sous nos doigts comme des édifices fragiles. Elle et moi nous ne savions plus qu'imaginer ; nous étions vaincus et à bout de voies . Le hasard fut plus habile ou plus fort que nous.

La journée avançait , et déjà la nuit commençait à se faire lorsqu'on sonna chez moi avec une certaine vivacité. J'ouvris; c'était le portier de la maison qu'habitait Lucien ; il venait me dire en toute hâte que le jeune homme avait été blessé dans la rue et transporté chez lui dans un état assez alarmant. Qu'on juge de l'effet que produisit sur moi une nouvelle aussi inattendue ! En un clin d'œil je fus prêt, et, au bout de quelques minutes , j'étais rendu dans la chambre de Lucien et au pied de son lit. Un médecin du voisinage s'y trouvait déjà et achevait de tirer du bras du patient une copieuse palette de sang. Quoique affaibUpar l'opération, Lucien me reconnut et me tendit la main qu'il avait de libre ; je la serrai avec une douloureuse émotion. J'ignorais encore si le mal était grave et jusqu'à quel point il y avait lieu de s'en inquiéter. Impossible, en l'état des choses, d'interroger le docteur ; il fallait aussi se contenter d'épier sur sa physionomie le sentiment qu'il se formait de l'état du blessé, à mesure que les symptômes se succédaient devant lui. Pour obtenir une opinion plus précise, j'attendis sa sortie et l'accompagnai jusque sur l'escalier :

— Eh bien ? lui demandai-je avec une anxiété "visible.

— Eh bien I répondit-il en secouant la tète ; il n'y a

rien à dire ce soir. L'hémorragie est arrêtée, c'est quelque chose ; maintenant il faut voir comment le cerveau se comportera. Veillez avec soin, et au moindre accident envoyez-moi chercher.

Il me quitta sur ces mots qui n'avaient rien de rassurant. Je rentrai dans la chambre de Lucien , le cœur navré et l'esprit rempli d'alarmes. Il venait de s'assoupir ; sa tête portait sur le bras dont la veine avait été ouverte et presqu'à la hauteur de la saignée. Il fallut le dégager et donner au corps une pose plus naturelle, mettre un peu d'ordre sur le lit, sans troubler le repos du blessé. Je fis tout cela moi-même, doucement, minutieusement, avec des ménagements infinis et comme aurait pu le faire une mère. C'est que Lucien était mon fils adoptif, et aux angoisses dontj'étais assailli, je sentais que sa perte me serait aussi cruelle que s'il eût été de mon sang. Seul, je le veillai cette nuit-là, je ne voulus m'en remettre de ce soin à personne. Mon regard demeurait attaché àce visage où la douleur était empreinte, et cherchait à y lire rapproche d'accidents fâcheux, afin de les prévenir et de les conjurer. Je passai de longues heures ainsi, sans fermer l'œil ni faire un mouvement.

Mais dans le cours de cette longue veille , que de réflexions vinrent m'assiéger ! Gomment Lucien en étaitil là ? Par quelle circonstance imprévue reposait-il sur ce lit de souffrance ? Quelles étaient les causes de l'événement? Souple, alerte comme on lest à son âge, il avait fallu un bien grand concours de fatalités pour qu'il en pût être victime. Telles étaient les questions que ma curiosité se posait et auxquelles je n'obtins de réponse que plus tard . Voici commentles choses s'(;taientpassées.

Le matin même, Lucien était sorti, afin de poursuivre du côté où l'entraînait son penchant, le cours de ses stations habituelles. C'était un dimanche , c'est-à-dire un jour de libre allure , où chacun appartient au bonheur préféré et au délassement favori. Le soleil brillait dans le ciel ; les rues étaient encombrées de monde. Notre amoureux marchait lentement ; il foulait le pavé d'un pas distrait et en homme qui poursuit avec son cœur un long et intetrnînable entretien. 11 songeait au lendemain, à ce lendeniiain qu'il avait tant cherché, tant désiré, et au moment3'y atteindre, il se sentait pris d'un profond découragement. Qui le sait ? Peut-être y trouverait-il la fin d'un rêve qui lui était cher ? Adieu les illusions et les joies sans trouble d'un amour à distance ! et si, de près, il n'allait recueiUir que des mécomptes! Si ces beaux songes, entrés par la porte d'ivoire , allaient tout à coup s'évanouir! Lucien n'y arrêtait sa pensée qu'avec un certain effroi.

Ce fut sous l'empire de ce sentiment qu'il arriva devant l'hôtel de la comtesse. Il voulait goûter une dernière fois le bonheur d'une discrète contemplation , la voir sans être vu, la suivre du regard dans le brillant équipage qui l'emportait. Cette attente fut d'abord trompée. 11 eut beau interroger la façade, les croisées, l'entrée, la cour intérieure, il ne lui arriva de réponse d'aucun côté ; l'entrée et la cour étaient désertes , les croisées fermées, la façade muette. Partout le vide et le néant, le silence et la solitude. Lucien ne se rebuta point : il avait lo gîte sous la main, tôt ou tard le gibier y paraîtrait ; ce n'était qu'une affaire de patience, et il en avait de vastes approvisiomiements. 11 poursuivit

corap

donc sa promenade ordinaire en long ou en large , en droite ligne ou en zig-zag, s'arrêta devant une affiche qu'il avait lue deux cents fois, profitant avec art des moindres diversions, des exercices d'un joueur d'orgue ou des gambades d'un sapajou, changeant d'allures suivant les rencontres , déguisant enfin de son mieux ce que sa présence invétérée pouvait avoir de suspect.

L'épreuve fut rude ce jour-là ; elle se prolongea durant troié mortelles heures. Lucien les ôfïfît.à la comtesse comme un dernier holocauste déposé^r le seuil du temple et à la veille d'y entrer. Cependant il y eut un moment où il s'avoua vaincu ; soit lassitude, soit pudeur, il allait quitter la place. Seulement, en homme qui renonce malgi'é lui et se rattache à un espoir fugitif, il ne se retirait qu'à reculons et en jetant çà et là un coup d'œil suprême et presque désespéré. Sans doute il eût poussé cet^effort jusqu'au bout et continué cette manœuvre, si au confluent de deux rues il n'eût reçu un choc violent qui le renversa sur le pavé. C'était une voiture qui débouchait à toute vitesse et dont les chevaux n'avaient pas été maîtrisés à temps. Dans sa marche irrégulière , Lucien n'avait pu l'apercevoir et ne l'avait entendue que lorsqu'il n'était plus possible de s'en défendre ; aussi fut-il frappé par le timon comme on est frappé par la foudre, instantanément.

A cet accident imprévu, un cri sortit de la voiture, et une femme en descendit pour aller au secours du blessé. D'un autre côté, les passants accouraient et formaient dc^à autour de lui un cercle plus embarrassant qu'officieux et où la curiosité l'emportait sur là «tîipassion. La maîtresse de l'équipage y mit ordre

sans retard ; sur un mot d'elle , ses gens portèrent Lucien dans sa voiture qui s'éloigna tout aussitôt. Le jeune homme était évanoui et ne recouvra ses sens qu'au mouvement des ressorts et après quelques tours de roue. L'ouïe fut la première à se réveiller, et il put entendre une conversation à ses côtés,

— Si , au moins , nous savions où le reconduire I disait une voix de femme.

— Comtesse , dit une autre voix , je le reconnais , c'est le jeune Mérinval que je devais vous présenter demain.

— Donnez alors son adresse au cocher, nous le ramènerons chez lui, reprit la première voix.

Le hasard avait servi Lucien, môme dans son malheur. C'était l'équipage de la comtesse qui l'avait jeté sur le pavé, et il se trouvait assis près d'elle et en face de Trinachon. Cette perception fugitive fut la seule qu'il put recueillir ; elle suffit pour lui faire perdre de nouveau le sentiment. Il n'était pas en état de résister à une émotion si grande. En vain essaya-t-il d'ouvrir les yeux ; la force manqua à ses paupières ; il voulut parler, sa voix le trahit : ce double effort n'aboutit qu'à le plonger dans un anéantissement plus profond. Jamais il ne sut bien ce qui s'était passé depuis ce moment jusqu'à celui où il se retrouva dans sa chambre , étendu sur un lit en face d'un homme de l'art qui avait une main sur son pouls et agitait une lancette de l'autre. C'était trop de secousses à la fois, il se crut le jouet d'une vision et éprouva une nouvelle syncope.

Où l'on verra que la chanoinesse joue de malheur. — Le grand pas est franchi.

Pendant le cours de la nuit, il ne me sembla pas que la situation de Lucien tendît à empirer : en apparence il était calme, et n'exhalait des plaintes que de loin en loin, et quand il essayait de changer de position. Mais, vers le matin, il survint dans son état une aggravation évidente; la tête s'engagea et l'abattement s'ensuivit. Le médecin n'hésita pas : il eut encore recours à des moyens énergiques. La force du patient, sa jeunesse, sa robuste constitution en conseillaient l'emploi; d'ailleurs, on combattait ainsi les deux principes de destruction qu'il portait dans son sein, les blessures du corps et celles de l'âme. Yis-à-vis des unes et des autres, il fallait agir vigoureusement.

Pour seconder les efforts de l'art, J'eus le soin d'écarter du chevet du malade, tout ce qui pouvait réveiller chez lui des émotions trop vives. Ainsi il ne sut rien des témoignages d'intérêt que lui donna la comtesse de Mauléon pendant tout le temps que son état offrit quelque danger. Plusieurs fois par jour elle envoyait prendre des nouvelles , et non contente d'être tenue au courant , elle dépêcha Trinachon pour voir les choses de plus près et pénétrer jusqu'au lit du malade. J'ajoute que l'entreprise eut peu de succès : elle vint échouer devant les consignes sévères dont j'avais entouré la chambre de

Lucien. Deux personnes seulement, en dehors du docteur, y avaient accès, la chanoinesse et moi : j'avais dû faire une exception en sa faveur et me départir de la rigueur du principe.

11 faut le dire, sans elle je n'aurais pas pu y tenir jusqu'au bout, j'aurais succombé de lassitude. Mais j'avais trouvé dans Eulalie un auxiliaire que rien ne rebutait et qui apportait dans ces soins ce qui, seul, les rend efficaces, un peu de cœur. Lucien eut des nuits terribles 01/ nous ne voulûmes , ni elle ni moi, confier à personne la tâche de veiller sur lui. Nous nous relevions alors et ne prenions de repos qu'un jour sur deux. D'autres fois le blessé essuyait des crises qui n'exigeaient rien moins que nos efforts réunis. Il fallait épier ses mouvements maintenir l'appareil , ne pas le perdre de vue dans son délire. Voilà nos fonctions, et la chanoinesse ne s'y épargnait pas : elle y apportait plus encore, elle y apportait l'oubli de seshaines, au moins pour un temps. Et pourtant le malade mettait sa patience à de rudes épreuves; dans sa lièvre, c'était toujours à la comtesse qu'il songeait. Quand Eulalie se trouvait seule avec moi et assez éloignée de Lucien pour n'en être point entendue, elle exhalait sa plainte à ce sujet.

— Eh bien ! me disait-elle, c'a encore marché cette nuit!

" — Encore! répUquais-je avec tristesse, et comment?

— Toujours du même sac; le j^ne honmie n'en a qu'un. Il ne bat la campagne que pour elle. Dès que je vois son œil s'allumer, ses joues se colorer et ses lèvres se mettre en jeu, — bon, me dis-je, voici la vieille antienne. Et, en effet, ça ne manque pas. Il est de la race

des perroquets, votre jeune homme; il ne sait qu'un nom. Est-ce vous, Népomucène, qui lui avez appris à se répéter ainsi? il en est fastidieux.

— Tous savez bien que non, chanoinesse.

— C'est que, mon cher, je suis autorisée à ouvrir mon âme au soupçon; oui, j'y suis autorisée. 11 n'y a rien de natui-el en tout ceci ; c'est , au contraire , un soufflet donné à la nature. Voyons, raisonnons-en de sang-froid. Voici une femme qui a voulu fracasser ce jeune homme et le mettre en morceaux, qui a laiicé son carrosse en vue de l'exterminer, lui a brisé deux côtes, lui a introduit un timon dans les reins et l'eût broyé avec délices, si la Providence ne s'en fût pas mêlée. C'est bien, je comprends cela, j'aime les situations franches; c'est net au moins, et c'est lier. Maintenant que fera ce jeune homme? Détachcra-t-il un omnibus contre cette femme, opposera-t-il timon à timon, roues à roues, chevaux à chevaux? Du tout ! 11 n'y a plus que la Corse pour ces procédés-là. Notre jeune homme est Français et chevalier ; il répondra aux coups de carrosse par des coups de chapeau ; il adorera cette femme qui a essayé de l'anéantir. Quand il aura un nom à la bouche, ce sera le sien; quand il aura un accès de fièvre chaude, c'est à elle qu'il en fera les hoimeurs. Voilà les choses telles qu'elles se passent ici ! Et vous croyez, mon cher, que j'accepterai cela, vous croyez que je consentii'ai à trouver cela naturel ? A d'autres f

— Ne vous échauffez pas tant, chanoinesse, Lucien pourrait vous entendi'e, disais-je pour la calmer.

— Vous avez raison, me répondait-elle enrevenant saus aucun effort, yous avez raison. 11 a encore besoin

déménagements. Allez, il est bienheureux d'être infirme. S'il n'était pasintlrme, Dieu ! comme je lelâcherais!

Ces sorties se renouvelaient après toutes les nuits orageuses, et nous en eûmes plus d'une à essuyer. La cure fut longue et la convalescence ne dura pas moins. Enfin la jemiesse reprit le dessus : elle acheva ce que nos soins avaient commencé. Quand les choses en furent là, il se fit chez Lucien un changement de nature à m'affliger et qui révoltait le cœur ulcéré de la chanoinesse. En vain essayait-il de se vaincre; l'instînct était le plus fort, il se trahissait irrésistiblement. Faut-il le dire? IS'otre présence commençait à lui peser : il nous trouvait trop assidus auprès de lui. Avec les forces du corps avaient reparu toutes les féeries de son cœur, et pour y mieux rêver, pour s'y livrer avec plus d'abandon, il avait besoin d'un peu de solitude. Voilà le sentiment qui l'animait et dont il se défendait mollement. La chanoinesse n'y pouvait songer sans éprouver une irritation douloureuse,

— Voyez-vous, Tingrat? me dit-elle un jour avec un accent qui répondait àl'état de son âme. Le voyez-vous, Népomucène? Lisez-vous dans sa pensée, dites, y lisezvous comme moi ?

— Je n'y Us que trop, chanoinesse !

— Comme il se détache! comme il s'envole vers d'autres bords ! En vérité, mon ami, c'est encore un point sur lequel je vous chercherai querelle. Qu'on ait assez des gens , c'est une situation commune dans la vie, cela s'y voit tous les jours: mais quand on a un peu d'éducation, on y met au moins quelques formes, on s'y prend avec civilité. Ne trouvez-vous pas ?

— Mais sans doute, lui dis-je, je le trouve tout comme vous.

— Alors nous sommes deux, mon cher : ce n'est ni vous ni moi qui aurions l'air de dire aux gens : Vous m'avez tiré d'affaire, c'est bien, n'en parlons plus. Payezvous en vous frottant les mains, c'est une monnaie légère et la seule que je puisse vous offrir. Que désiriezvous? De me voir sur pied; m'y voici, vos vœux sont comblés et vous me devez du retour. J'ajoute que je ne l'exige pas ; partant quittes et comptes en blanc. Je n'ai plus besoin de vous; bonsoir. N'est-ce pas, Népomucène, que nous ne dirions pas cela, ni vous ni moi?

— Certes, non, clianoinesse.

— Et c'est pourtant là ce que signifient les manières de Lucien ! 0 l'ingrat ! l'ingrat !

Ce fut le dernier effort d'une résistance qui manquait désormais de point d'appui. Une semaine après cet entretien, la liberté fut rendue à notre prisonnier, et il en usa contre nous. Dans la journée même, il se présenta chez la comtesse de Mauléon et en reçut le meilleur accueil. Je m'y attendais et en éprouvai plus de peine que de surprise. C'était une date nouvelle dans la vie de Lucien ; mon rôle finissait, le sien allait commencer. Il ne nous restait plus, à lui qu'à pousser sa victoire jusqu'au bout, à moi qu'à rentrer sous ma tente et à y panser mes blessures. J'avais perdu ma bataille de Cannes et il venait de franchir son Rubicon.

Où l'on entre enfin dans le palais d'Armide. — Premier état de lieux.

Avant de commencer cette partie de mon récit, il est bon que je vous fasse un aveu et que je vous donne une explication. Je vais marcher sur un terrain difficile et où les clartés n'abonderont pas. Plus d'une fois il faudra se guider à tâtons et au moyen d'une certaine connaissance des êtres, sonder les gués et s "ouvrir des chemins inconnus, s'aider du moindre fait pour aller à la recherche des autres, user enfin de ce précieux flambeau que la philosophie nomme l'induction, et à l'aide duquel cette science pénètre dans les abîmes du cœur humain.

Je m'expUque.

Tant que Lucien resta près de moi et sous mon aile, aucun de ses actes, aucune de ses pensées ne pouvaient m'échapper. J'étais son maître, son confident, son arni; je voyais le fond de son âme, comme on voit à travers une transparente couche d'eau le fond de ces lacs que les Alpes ou les Pyrénées cachent dans leurs soHtudes. C'était entre nous une sorte de vie commune qui se passait les portes ouvertes et au grand soleil ; rien n'y était contraint ni mystérieux. Qu'un sentiment nouveau agitât Lucien, ou qu'un chagrin imprévu s'emparât de lui, j'en découvrais la trace sur son visage, et, à la première instance, il s'ouvrait à moi, heureux d'avoir à qui se confier. C'est ainsi que je le suivis pas à pas,

et que vous avez pu le suivre comme moi jusqu'au moment où il passa dans le camp de la comtesse et où cette nouvelle étoile réduisit la mienne à une période de déclin.

Dès ce jour, tout changea : U y eut un secret entre nous, et son âme me fut fermée. J'ignore si dans les "circonstances de ce récit, vous avez trouvé les éléments nécessaires pour apprécier, comme H doit l'être, le caractère de Mérinval. C'était un mélange d'ardeur et de sang -froid, de confiance et de réserve, de rudesse et de dignité personnelle, qu'il est rare de rencontrer dans la même personne et au même degré. Puis, et c'est son titre essentiel, il y avait au fond de tout cela une grande solidité de principes et une honnêteté à toute épreuve. Vous l'avez vu repoussant les triomphes que je lui avais préparés, et rebelle aux avances de la compatissante chanoinesse ; voici maintenant qu'il le prend avec moi sur un pied de discrétion impénétrable et de blocus illimité. Plus de confidences, plus d'abandon ; les sphinx d'Egypte ne sont ni plus énigmatiques, ni plus silencieux. Désormais je n'ai plus affaire ni à un élève, ni à un ami, mais à un chevalier boutonné jusqu'au menton, qui craint de trahir les secrets de sa dame et leur donne son cœur pour sanctuaire et pour tombeau.

Comprenez-vous maintenant pourquoi cette histoire est plus difficile à poursuivre et combien de détails ont dû m'échapper ? Je n'obtenais plus rien de Lucien qui vînt de soi-même et naturellement : il fallait le harceler, l'obséder, lui arracher les mots avec des tenailles. Sur plusieurs points, je trouve donc des vides, et, pour les combler, ce n'est pas de trop que de combiner les

forces de ma pénétration avec l'énergie de mes souvenirs. Ce qu'on ne m'avouait pas alors, je le. devinais, et lorsque plus tard Lucien, revenu à moi, me fit l'histoire de ses souffrances , je pus voir que ma tendresse m'avait bien servi et qu'elle m'avait laissé ignorer peu de choses essentielles à son sujet. Ainsi vous êtes prévenus, l'exorde est en règle ; Aristote ne l'eût point désavoué. Dans ce que je vais dire, tenez-moi compte de ce qui est et ne m'imputez pas ce qui y manque. Tout le monde est d'accord? Gest bien; je reprends le coilrs des événements.

Il est à croire que plusieurs d'entre vous ont connu le petit hôtel de la comtesse de Mauléon à l'époque où il s'empara de la vogue. Rien de plu-s gracieux, de plus finement et de plus élégamment tourné. Je n'ai point cherché à approfondir ses origines ; il y a des gens d'esprit et de goût qui sont payés pour cela, et il ne serait pas convenable d'entreprendre sur leurs attributions ; mais je suis convaincu que ce pavillon, avec sa jolie rotonde et ses deux ailes en retour, est sorti tout orné de la caisse d'un fermier - général, pour passer dans les mains d'une déesse d'Opéra qui se laissait fléchir à ce prix. Rien de plus évident, rien de mieux démontré. Ces rinceaux rappellent la régie des poudres ; ces Amours joufflus, la gabelle du sel. Un traitant seul a pu se permettre ces débauches du ciseau et du pinceau, ces mascarons semés à profusion , ces panneaux chargés d'attributs, etces prodigalités'mythologiques. Encore faut-il croire que de ce décor tout n'est pas arrivé jusqu'à nous, et que cette bonbonnière avait un musée secret dont s'est effarouchée la pudeur de ses derniers hôtes.

Quoiqu'il en soit, cette habitation, à l'époque où la comtesse de 3Iauléon l'occupait, était de celles qui séduisent l'œil et pour lesquelles on aurait volontiers un caprice. Elevée sur un perron et placée au milieu d'un jardin, elle était entourée de pelouses où le regard se reposait avec un certain délassement et au bout desquelles serpentaient des allées en berceau. Çà et là des ormes majestueux dominaient le feuillage des arbustes et le défendaient contre les ardeurs de l'été. Dans son ensemble, cette végétation remontait au moins à la date où le pavillon fut construit, et, si elle avait pu parler. Dieu sait les belles histoires qu'elle eût racontées sur les nymphes bocagèresqui folâtraient alors à son ombre. Que de voltiges en plein air ! que de poses académiques f Et, qui le sait? peut-être en des temps plus rapprochés de nous, ces spectacles s'y étaient-ils renouvelés. Les bosquets étaient si touffus et la verdure si discrète I

Mais c'est surtout à l'intérieur du pavillon qu'éclataient les témoignages de son origine. Depuis le bois du parquet jusqu'aux moulures du plafond, depuis le plus humble tabouret jusqu'au grand lustre chargé de cris- . taux, tout reportait la pensée vers ce siècle épicurien , où l'amour était le mot d'ordre et le plaisir la gi'ande affaire. Chaque panneau avait sa peinture : tantôt une bergerie, tantôt une allégorie, le plus souvent une Vénus, toujours la même, représentée sous des aspects différents et aussi peu vêtue que les Cupidons réjouis dont elle était escortée. C'était sans doute la divinité primitive, celle en l'honneur de qui le temple avait été élevé. En se prodiguant ainsi, elle avait voulu s'affran-

chir de comparaisons dangereuses, éloigner des yeux tous les charmes étrangers et multiplier les exemplaires des siens. C'était un calcul prudent et digne d"un esprit formé à l'école des gens de finance.

Rien ne jurait d'ailleurs dans cet intérieur, rien ne faisait disparate. Les lignes de la décoration étaient bien celles du temps, les dorures aussi, les meubles, les tentures, les boiseries, les bronzes, les étoffes, tout en un mot. Les porcelaines étaient du vrai Sèvres, et de cette pâte tendre dont il reste si peu de bons morceaux; la tapisserie était en vrais Gobelins et du point le plus estimé; les meubles de vrai Boule, en écaille blonde et à incrustations d'une pureté extrême; les rocailles étaient du plus grand style, et les sujets des pendules des Clodion ou des François. Partout le cachet authentique et non ces maladroites imitations où le bourgeois se laisse prendre, et qui dépravent le goût. C'était un mobilier complet, transmis sur place, sans objet parasite, sans pièce de rapport, en entière harmonie avec lui-même. Rien n'en avait été distrait, rien n'y avait été ajouté; il avait résisté au temps par sa richesse et à l'aide d'un vigilant entretien. Il était ce que peut être un assortiment où l'or n'a pas été épargné, digne de celui qui l'offrait et de celle à qui il était offert, d'un homme de finance et d'une reine du ballet.

C'est surtout dans les jours de fête que ces merveilles du temps passé s'animaient, prenaient un corps et parlaient au souvenir. On eût dit que les peintures se détachaient des murs pour venir se mêler aux danses. Tout le rez-de-chaussée de l'hôtel étincelait alors de feux qui se brisaient dans les cristaux des lustres et

les biseaux des miroirs. Il faut ajouter que la disposition des lieux prêtait beaucoup à l'effet et aidait singulièrement à l'illusion. Au centre et dans le cœur même de la rotonde, était le salon principal, de torme octogone et garni de divans dans tout son pourtour. Le plafond s'y élevait en dôme, ce qui donnait à la pièce à la fois de la grâce et de la grandeur. De ce point, à droite et à gauche se détachait une suite de pièces qui aboutissaient d'un côté à une serre garnie de plantes rares, de l'autre à une volière et à une orangerie. Cà et là et dans les courbures de la construction avaient été ménagés de petits boudoirs, de vrais nids d'amour, plus sûrs que les bosquets, et qui avaient servi de confidents à de bien autres mystères.

Je m'arrête là ; aussi bien vous devez avoir maintenant une idée suffisante de la résidence de la comtesse. Je ne m'y suis point épargné; j'ai satisfait aux plus strictes conditions de l'art, vous connaissez le jardin, les salons, le mobilier, les attenances et dépendances ; vous savez à quoi ces objets se rattachent et quels rapprochements ils éveillent dans l'esprit, La décence me défend d'insister, et le goût aussi ; c'est assez décrire. A moins d'y ajouter un inventaire par articles, je ne puis rien faire de plus. Chacun son genre ; le mien n'est pas de compter les clous des fauteuils. Je passe donc outre.

Voilà le temple ; voyons quelle en était la divinité.

Où l'on passe du contenant au contenu. — Un arbre généalogique réduit à sa plus simple expression.

Ici "encore j'aurais un beau champ devant moi, si j'avais la moindre inclination pour les recherches généalogiques. Que de blasons j 'aurais à vous montrer ! que de science j 'étalerais à vos yeux ! vous en seriez littéralement éblouis. Non pas que j'en sache le premier mot, Dieu m'en garde; c'est un commerce trop peu amusant. Mais il y a des réservoirs ouverts et j'y puiserais à pleines mains ; le procédé est connu et les plus délicats en usent. Je vous parlerais donc de l'écu et des émaux, des couleurs et des fourrures ; vous sauriez ce qu'est le sinople et quel rôle important il iouait dans la vie des chevaliers ; comment l'hermine et le vair influèrent sur leurs destinées, pourquoi les uns avaient le champ de gueule, d'autres le champ de sable, d'autres enfin le champ d'azur ; ce qu'était la guivre, ce qu'était le destrochère, quel sens se cachait dans les timbres et dans les lambrequins, enfin tous les secrets, toutes les finesses, toutes les perfidies, toutes les beautés de cet art qui absorbait, occupait, remplissait naguères des cerveaux sains en apparence et parfaitement conditionnés. Si bien qu'en sortant de là, vous vous écrieriez à l'envi et dans un sentiment irrésistible : Dieu ! que voilà donc un homme profond et au courant des choses ! Le tout parce que je vous aurais abruti d'érudition. Et j'ajoute que je n'aurais fait qu'user de mon droit.

Eh bien ! non, je vous ménagerai; je ne vous entraînerai pas sur le terrain héraldique pour y exciter vos transports; je ne vous parlerai ni des cimiers, ni des rois d'abeilles, quoique ce fût de mon sujet. La comtesse de Mauléon en avait dans ses armes, avec les tenants et les supports assortis, dans le haut et le chef, au centre et à la pointe, taillés, coupés, écartelés dans les formes les plus rigoureuses de l'institution. Je vous dirai simplement et en termes familiers qu'elle tenait par son nom de famille et par son nom d'alliance aux plus grandes maisons dont la France s'honorât, à celles qui avaient le plus longtemps et le plus glorieusement marqué dans son histoire. Des deux côtés, c'étaient des hommes d'épée qui se sentaient à l'aise sur un champ de bataille plutôt qu'à la cour, se mettaient en selle au premier signal, et regagnaient leurs châteaux lorsque la campagne était finie. Là, ils battaient les buissons et quelquefois les manants, buvaient leur vin, si vert qu'il pût être, mariaient les filles des environs et s'alliaient régulièrement entre eux, en regardant de très-près à la couleur de leurs armes et à l'ancienneté de leur écu.

Voilà à quelles fortes races appartenait la comtesse de Mauléon. et rien chez elle ne démentait le sang dont elle était issue. Elle naquit et grandit dans le château paternel, et, quand elle le quitta, ce fut pour retrouver dans un château voisin les mêmes habitudes et la même existence. Jeune fille ou mariée, ce fut tout un pour Angèle ; la trame de sa vie n'en fut pas modifiée : les lieux étaient à peine différents et les personnes n'avaient fait que changer de sexe et de nom. En place d'une mère c'était un mari; mais, mari ou mère, elle restait

ce qu'elle avait toujours été, fière, résolue, insoumise, ne relevant que de sa propre volonté, ne reculant devant aucun obstacle quand l'obstination s'en mêlait. Ainsi elle était née, ainsi elle devait vivre, ainsi elle mourra, et cela s'explique.

Jugez donc; voici des familles qui, de temps immémorial, s'allient entre elles et qui se distinguent par leurs instincts guerroyants. C'est leur titre, leur honneur; elles en sont fières, et à bon droit. Dans les premiers temps, les chefs de ces maisons tiennent la campagne avec Guillaume Longue-Epée, ou s'en vont, sur la foi de Pierre l'Hermite, disputer aux infidèles la possession des lieux saints ; plus tard ils combattent l'Anglais pied à pied, et arrachent de ses mains, lambeau par lambeau, toutes les parties du territoire ; ils sont de tous les combats et de toutes les luttes, dans la Ligue et dans la Fronde, du côté des mécontents ou du côté du roi ; ils se retrouvent avec Turenne sur le Rhin, avec Condé sur l'Escaut, avec Vendôme sur l'Ebre : partout où il y a des coups à donner ou à recevoir, on les y voit; ils laissent de leur sang sur tous les champs de bataille où l'honneur et l'intérêt de la France se trouvent engagés. Dans cette longue suite d'épreuves, pas un cœur qui déchoie, pas un bras qui faiblisse ; les races de lions se succèdent et se croisent avec d'autres races de hons. C'est bien! saluons ces héros. Mais les femmes, quel sera leur rôle ! Elles ne peuvent pas endosser la cotte de mailles, ni s'affubler du haubert; elles ne peuvent pas courir les plaines, la visière basse et la lance au poing. Et pourtant elles sont du même sang, elles ont les mêmes instincts, les mêmes élans, les mêmes

ardeurs. Elles s'en défendent, elles luttent, rien demieux; mais faut-il s'étonner que. de cette race de belliqueux, il sorte, à un jour donné, une fille belliqueuse, prompte aux défis, amoureuse du bruit et résolue aux aventures ?

C'est ce qui arriva à la comtesse de Mauléon; elle fut cette femme de guerre, et cela dès ses plus jeunes ans : sous des dehors d'ange, elle cachait les ruses d'un démon et une volonté de fer sous des apparences de douceur. Ce qui éclatait surtout chez elle, c'était un besoin d'activité que rien ne pouvait satisfaire ; elle eût voulu tout embrasser à première vue. Lui donnait-on un livre? elle allait sur le champ aux derniers feuillets; un jouet? elle n'avait de repos qu'elle ne l'eût brisé. Longtemps, elle n'eut pas de joie plus grande que celle de détruire. L'âge, il est vrai, mit un peu de règle dans tout cela, un peu d'splomb dans les mouvements, un peu de calme dans les allures; mais les ins^ tincts de destruction, au lieu de céder, se transformaient seulement, et l'activité, pour être contenue, n'en gi'ondait pas moins au fond du cœur, comme grondent les la^^ ves du volcan avant de briser leur cratère. J'emprunte cette image aux plus belles époques de l'antiquité.

Sur un esprit ainsi disposé, vous pouvez juger de l'effet que produisit le mariage; elle en fut ennuyée dès le premier jour; ce mot dit tout et j 'en emploierais un plus énergique si je n'usais déménagement. Le mariage l'ennuya donc ; tirez-en les conséquences que vous voudrez et n'y assignez point de hmites. Le comte de Mauléon n'est pas homme à s'en inquiéter. Et à ce propos, mi temps d'arrêt ! Que quelqu'un sorte des rangs et

me réponde ! Je ne raconte plus, j'interroge à mon tour. Qu'est-ce que le comte de Mauléon? Qui de vous l'a vu, lui a parlé, en a obtenu des notes à l'aide desquelles on puisse écrire sa vie ! Je sais qu'il existe ; il habite avec la comtesse, dans le même hôtel, sous le même toit, et elle le produit dans les jours solennels. Voilà ce que je sais. Quant à sa profession, le mystère le plus profond l'enveloppe; on en dit des choses étonnantes et variables à l'infini. Les uns en font un général au titre étranger, qui a servi avec la plus grande distinction en Portugal et dans le Caucase ; ils apportent des faits à l'appui, citent les batailles où il s'est distingué et parlent des drapeaux qu'il a enlevés à l'ennemi. D'autres assurent qu'il appartient à la diplomatie et qu'en y mettant un peu de soin on trouverait son nom au bas de quelque traité de commerce signé avec la principauté de Monaco ou la république de Saint-Marin. Telles sont les versions; général ou diplomate, c'est à choisir, A l'oreille on y ajoute des détails déménage d'un mythologique achevé. C'est comme un pendant aux étoiles de Castor et de Pollux qui ne se montrent jamais ensemble sur le même horizon. Mais chut ! assez de fable comme cela; j'en reviens à ma question. Quelqu'un en sait-il davantage ? Quelqu'un a-t-il suivi le comte de Mauléon dans sa vie publique et privée, et peut-il fournir quelque renseignement sur ce personnage mystérieux I Non. Eh bien I alors je continue.

Ce qui semble hors de toute contestation, c'est que la comtesse prit m ail 'institution du mariage dès le début et avant d'en avoir bien essayé. Déjà elle avait beaucoup de peine à mettre un frein aux impatiences de son âme et

Ib2 LA COMTESSE DE MAULÉON.

aux emportements de son imagination. H lui tardait de quitter sa prison et de dévorer l'espace, au risque de s'y briser au premier choc. Ce n'était pas une révolte vulgaire, ni un élan de mauvais goût ; la comtesse était marquée d'un sceau où les grandes vocations se reconnaissent; elle eut l'auréole dès le premier jour. Rarement la nature réunit sous la même enveloppe tant de dons à la fois, un charme plus soutenu, un tact plus exquis, un génie plus vrai, un art plus sûr de lui-même. Rien de tout cela ne s'était révélé encore, et pourtant on en découvrait des symptômes évidents. Elle ne voyait les choses comme personne et trouvait pour les décrire des couleurs dignes des plus grands pinceaux. Tout paysage se gravait dans son souvenir et y laissait la trace de ses lumières et de ses ombres, de ses teintes et de ses parfums. Plus tard, ces impressions devaient se retrouver aussi vives et aussi fraîches qu'au moment où elles avaient été recueillies, sans qu'il y manquât rien, pas même la plus petite fleurette.

Ainsi se passa la première période de la vie de la comtesse. Elle n'avait encore ni le sentiment de sa destinée, ni la conscience de son talent; elle s'ignorait, elle doutait d'elle-même. Delà, une agitation sans trêve et des pensées tumultueuses qui se succédaient en se détruisant. Mais cette lutte même servait son génie et l'empêchait de s'épuiser avant le temps. Elle acquérait la force qui s'attache aux facultés longtemps contenues, et se formait ces approvisionnements dont les plus grands esprits ont besoin. Enfin la vocation l'emporta, et la comtesse n'hésita plus ; elle obéit à son sang belliqueux ; elle marcha droit vers la gloire et l'atteignit d'un premier effort.

Les grands jours delà comtesse. — Revue de ses gardes d'honneur.

Je ne vous répéterai pas ce que vous savez comme moi, ce que sait tout homme qui ne vit pas dans les régions lunaires , l'histoire des succès de la comtesse de Mauléon. Ce fut, dès le premier jour, un engouement universel: elle s'empara de loreille du public, et sut la conserver, bon gré mal gré. Elle était de ces enfants gâtés à qui l'On passe bien des choses en faveur de leurs grâces , et qui, d'abus en abus, finissent par tout se permettre avec impunité. Elle eut donc des clients, et par milliers : la jeunesse , qui va toujours vers la nouveauté ; les femmes , chez qui 'sa plainte éveillait des échos, tous les esprits orageux, toutes les âmes en révohe ; enfin, elle eut la critique, qui porte volontiers les gens aux nues, afin d'avoir le plaisir de les laisser retomber de plus haut.

Aussi, h peine eut-elle fixé son séjom* à Paris, que ses salons devinrent un point de réunion très-recherché et très-couru. On y vit la fleur de la gi'ande compagnie et l'élite de toutes les carrières : écrivains illustres et artistes de premier ordre, noms de robe et d'épée , célébrités de la presse et du théâtre, de la politique et de la diplomatie. C'était un terrain neutre où il était de bon goût de se rencontrer , et qui offrait les plus singuliers contrastes d'opinions et de posilions, venues

des points les plus extrêmes. Quoique peu habituées à se trouver en présence , elles s'y mettaient à l'aise sans rien perdre de leur dignité. Il faut dire que la comtesse dominait tout cela par Tascendant de sa grâce et le prestige de son talent ; elle régnait seule , et auprès d'elle les rangs se confondaient. Personne ne venait là pour lui-même; tous y venaient pour elle, et le plus envié était celui qu'elle distinguait le plus. On eût dit une cour où chacun apportait ses hommages avec l'espoir d'y recueillir un mot aimable ou un témoignage de faveur ; point d'autre titre , si ce n'est d'agréer et de plaire.

Vous savez comment le prenait la comtesse ; Dieu merci , on en a fait assez de bruit. L'imagination était chez eUe beaucoup plus vive que le cœur ; le soin de son art passait avant tout , et , même dans ses émotions, elle voyait des sujets d'étude. A vrai dire, c'était là son feu sacré, et pour l'entretenir, elle usait de tous les moyens et variait lemploi du combustible. Mon Dieu ! qui len blâmerait? A coup sûr, ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui se sont réchauffés à ce foyer de passions , où l'ardeur le disputait à l'éclat. Qu'elle se rapprochât des grands peintres, des grands statuaires , des musiciens illustres, des poètes rêveurs, des écrivains pimpants ou raffinés, pour emprunter à ceux-ci la couleur, à ceux-là le ton Ubre et hardi, aux autres l'harmonie, la forme, l'ajustement, les draperies du style, quoi de plus naturel et de plus conforme aux légitimes instincts de Tesprit ? mais ce besoin d'essayer et cette soif de connaître ont des Umites, et elle les dépassa : des fruits permis elle passa

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au fruit prohibé et ne se fit pas faute d'y morcli-e. Rien de plus commun que cet égarement ; la comtesse y succomba ; elle chercha le signe de sa force ailleurs que Dieu ne l'avait mis. Son véritable empire était dans les sphères orageuses ou sereines de l'imagination, partout où la fantaisie crée ou détruit à son gi'é, jette ses lumières ou répand ses ombres. Tout ce que cette faculté renferme de ressources, elle le possédait ; elle en avait pénétré les secrets, elle en connaissait la puissance. Elle avait le don de la ligne et de la couleur ; elle savait revêtir la nature de la robe qui lui convient, l'étudier d'un œil épris et la peindre en écrivain qui en sent le charme. Elle n'ignorait rien non plus des mystères du cœur et en avait sondé les replis ; point de travers, point de faiblesse qui lui échappât ; point d'heureuse découverte qu'elle ne fît dans la sphère des sentiments les plus vrais et les plus naturels. On eût dit un Uvre familier, toujours ouvert sous ses yeux et qu'elle parcourait sans hésitation ni eifort.

Pourquoi ne pas s'en tenir là, dans ce cadre heureux, entre l'étude de la nature et l'étude du cœur : avec tout ce qu'il fallait pour faire aimer l'mie et comprendre l'autre ? pourquoi abandonner ses sentiers souriants , pleins de verdure et de fleurs, et peuplés d'images heureuses, ou bien, si l'on veut, ces rocs sourcilleux battus par la foudre et en butte au déchaînement de la passion ? Rien n'y obligeait la comtesse, si ce n'est ce fol orgueil qui détourne l'esprit des conquêtes qui sont à sa portée pour le pousser vers celles qu'il ne saurait atteindre. Pourtant elle céda ; elle quitta le naturel pour aller vers la quintessence, et troqua sa tunique de fée

contre une robe de docteur. C'est sur les Trinachon qu'il faut rejeter la responsabilité de ces écarts ; ils l'obsédaient et pullulaient autour d'elle. Dès qu'elle en eut admis un, il lui en arriva vingt, tous avec des systèmes différents. Chacun d'eux essayait de l'entraîner de son côté, et elle ne savait pas résister à leurs instances. Avec ceux-ci elle fatigua le ciel de blasphèmes insensés et entassa tirades sur tirades alin d'élever plus haut ses défis ; avec ceux-là elle se jeta dans la métempsyclîose, joua aux revenants et multiplia les contes à dormir debout. Mais l'expiation n'était pas loin; à chacune de ses révoltes répondait un échec formel, et il ne dépendit pas des Trinachon qu'elle ne descendît de chute en chute jusqu'au fond de ces oubliettes d'où les renommées ne se relèvent plus.

Ainsi la comtesse avait successivement réfléchi les influences dont elle était entourée. Des poètes elle avait passé aux romanciers, des romanciers aux artistes, des artistes aux philosophes, des philosophes aux créateurs des mondes à lenvers. EUe en était là, lorsque Lucien fit irruption dans son tourbillon et se jeta à la traverse de tous ces systèmes.

Où l'on assiste à une fête des favoris de l'art — Quelques incidents

de la soirée.

Depuis que 3Iérinval avait ses entrées chez la comtesse, il se tenait sur la défensive avec moi, et mettait

autant de soin à m'éviter qu'il en apportait naguères à me rejoindre. Quand par hasard nous nous retrouvions ensemble, un embarras visible éclatait sur son maintien ; il ne savait de quoi m 'entretenir , mesurait et pesait ses paroles et, sur le moindre prétexte, rompait la conférence et se délivrait de moi comme on se délivre d'un importun. Plus de confiance, ni d'abandon; ces douces habitudes avaient fui sans retour. Je n'étais désormais pour lui, ni un guide, ni un compagnon; j'étais un étranger et peu s'en faut un emiemi.

Ce changement me causa du chagrin et de l'humeur. Il me semblait que mon attachement méritait plus de retour et que j "en avais donné des preuves assez fortes pour qu'on n'en fît pas aussi bon marché. Le dépit s'en mêlant, peut-être aurais-je rendu procédé pour procédé, et répondu aux froideurs de Lucien par un délaissement absolu , si mon affection ne l'eût emporté sur mes susceptibilités. Des susceptibilités ! à quoi bon d'ailleurs et envers qui? Envers cet enfant, qu'emportait un premier amour et qui, saisi de vertige, n'avait plus la libre disposition ni de sa tête ni de son cœur. Puis, à tout prendre, rompre, c'était me punir, et me punir seul ; le châtiment eût glissé sur le coupable et atteint un innocent. Je me résolus donc à rester pour Lucien ce que j'avais été et à ne pas mesurer mes sentiments sur les siens : la raison et la tendresse me le conseillaient. À défaut d'une tutelle ouverte, je pouvais exercer sur lui une surveillance inaperçue, le suivre comme ces dieux invisibles qui accompagnent les héros d'Homère, et au besoin descendre de mon nuage pour me porter à son secours.

Ib8 LA COMTESSE DE MAULÉON.

Voilà le plan de conduite que je me traçai et que j'exécutai à la lettre.

Quoique bien accueilli chez la comtesse de ]\Iauléon, je n'avais près d'elle ni les litres d'un officieux, ni les privilèges d'un assidu. Je n'étais pas des petits jours et n'avais pas mes petites entrées. Mais, quand les réceptions prenaient un caractère plus général, j'étais sûr de nêtre point oublié et de recevoir une invitation dans toutes les formes. De la comtesse à moi , les choses se [traitaient de puissance à puissance ; je pouvais la servir, je pouvais lui nuire, double motif pour me ménager. Elle avait son empire, et j'avais le mien ; elle courait après la vogue, et je tenais la vogue en mon pouvoir ; jjen disposais à mon gré, comme le vieil Eole disposait des vents comprimés dans son antre. Excusez l'image; c'est un genre où j 'excelle ; il est naturel que j'en abuse un peu.

Pour donner suite à mes projets et préluder à la surveillance dont je voulais entourer Lucien, je profitai de la première invitation que la comtesse m'adressa. C'était pour ime grande soirée priée, et dont les artistes, habitués de l'hùtel, se chargeaient de faire presque tous les frais ; il devait y avoir concert, danses , illumination générale, et souper entre trois et quatre heures du matin. Cette dernière partie du progi'amme ne se confiait qu'aux initiés. L'occasion était donc à souhait. 11 était impossible qu'au milieu de cette affluence et de ce bruit, dans l'enivrement et l'éclat de cette fête, il ne survînt pas quelque circonstance de nature à m'éclairer sur les choses que je désirais connaître et que l'on s'efforçait de me cacher. Que me

fallait-il ? Un détail, un indice , un de ces riens par lesquels le cœur se trahit, et qui en disent plus qu'une longue confession.

Je partis avec cette pensée et un plan tout arrêté. Au lieu d'aiTiver des premiers, je laissai la foule se grossir; c'était afin de voir sans être vu, et de me ménager les avantages d'une première observation. Ce calcul n'eut pas d'abord le résultat que je m'en étais promis. J'eus beau chercher Lucien des yeux , je ne l'aperçus pas. Quant à la comtesse, il eût été difficile de ne pas s'y arrêter tout d'abord, tant elle était radieuse ce soir là, et remplissait le salon de sa présence. Elle s'emparait du regard, quoiqu'on en eût, et forçait les admirations les plus rebelles. Certes, personne n'était moins disposé que moi à s'inchner devant cette souveraineté : j'avais trop de griefs pour cela, et les griefs les plus légitimes. Eh bien ! je fus vaincu , sa grâce me désarma ; il fallut se rendre. Parmi tant de femmes, elle était la seule qui portât sur ses traits l'empreinte d'une véritable grandeur : il y en avait en foule de charmantes, de johes, de régulières dans leur beauté ; de vraiment gi'ande , il n'y avait qu'elle. Dans la mise même, cette supériorité se retrouvait ; au milieu de ces toilettes ou riches ou élégantes qui sentaient la mode ou le métier, la sienne frappait par une simplicité qui n'appartenait qu'à elle et rehaussait ses perfections.

Lorsque je pénétrai dans le salon , le concert venait de commencer et les virtuoses se succédaient au piano. On sait quelle intolérance règne en un pareil moment, surtout lorsqu'il s'agit de talents du premier ordre.

Tout mouvement est prohibé, toute cipculation interdite ; un bruit involontaire, un mot dit à l'oreille, provoquent de tous les points des regards indignés ou furieux ; l'exercice des fonctions naturelles est aboli ; à peine tolère- 1- on, et encore dans une certaine mesure, l'usage de la respiration. Vous ne sauriez vous imaginer à quel point ces servitudes me sont odieuses. Je ne hais pas la musique, même lorsqu'elle se porte aux excès qui lui sont familiers ; mais j 'admire ceux qui s'en enivrent de bonne foi et avec les témoignages d'une satisfaction évidente, et cela trois heures durant, debout entre deux airs , l'un étouffé qui vient de la salle, l'autre glacial qui vient du dehors, foulés, pressés , heurtés , en butte à des coudes meurtriers et à dès ondulations qui remplissent la tête de vertiges. Si c'est là un plaisir, il faut convenir qu'il n'est pas gratuit et qu'on y met le prix.

Je n'y tins pas , et manœuvrai de manière à me soustraire à tant de bonheur. Qu'aurais-jo fait là? Le virtuose qui tenait le piano était de ceux qui se servent de leur chevelure comme d'un métronome , et y reproduisent les moindres mouvements de leur clavier. Il n'avait plus rien à m'apprendre : je connaissais son répertoire et son procédé. Puis, en restant immobile, je manquais mon but : quelques efforts que j'eusse pu faire, en m'inclinant de çà et delà à travers les échappées qui s'ouvraient , je n'avais vu ni Lucien , ni aucune forme humaine qui lui ressemblât. Pour compléter mes recherches , il fallait me ménager d'autres perspectives, et me présenter à d'autres issues ; c'est ce que je fis en gagnant les jardins, et donnant

un peu d'air respirable à mes poumons embrasés.

Jamais oasis ne parut plus douce à un voyageur qui vient de fouler les sables du désert ; le temps était beau, le ciel pur et parsemé d'étoiles ; une brise tiède courait sur les bosquets et imprimait au feuillage un imperceptible frémissement ; les clartés des salons s'y jouaient et en variaient les teintes, enfin le piano même gagnait à ce lointain, dépouillé qu'il était des grandes manœuvres du bras et des accompagnements cadencés de la chevelure. C'est ainsi, et seulement ainsi, qu'on jouissait de la fête : ailleurs , elle promettait au front trop de sueur et trop de rhumatismes aux articulations. J'attendis donc sur l'une des pelouses que les virtuoses eussent épuisé leur feu et qu'il se fît un mouvement dans la position des invités. Cette attente fut longue ; on sait ce qu'un programme de concert renferme d'obstiné et d'abusif ; celui - ci dépassait les bornes. Je voyais les étoiles accomplir leur révolution et la sphère céleste changer de décors, sans que l'harmonie me laissât aucune trêve. Ce bruit se prolongea jusqu'à une heure notoirement indue , et , de guerre lasse , j'allais quitter les lieux, lorsque la pensée me vint de jeter un dernier coup d'œil sur la salle où se tenait la comtesse et d'y pénétrer par l'une des issues qui débouchaient sur le jardin. C'était mon dernier recours et comme un trait lancé avant de fuir ; il fut heureux et alla droit au but : j'aperçus Lucien.

Il était à deux pas de moi, dans une embrasure de croisée et à demi caché par un rideau de damas dont les plis l'enveloppaient. C'était un poste discret et bien digne de ses habitudes chevaleresques. Je suivis la di-

rection de son regard ; il était attaché sur la souveraine du logis, et révélait, à ne pouvoir s'y méprendre, les émotions dont le jeune homme était assiégé : tantôt la joie y brillait dans une lueur fugitive ; le plus souvent , la douleur s'y peignait en éclairs détachés d'un fond ténébreux. Au jeu de la physionomie , je devinais les mouvements du cœur. Tant d'hommages publics rendus à la comtesse troublaient et écrasaient Lucien ; il se sentait bien petit auprès d'elle ; il se demandait si, au milieu de tels enivrements, il y aurait dans l'existence de cette femme une place pour lui, la plus petite, la plus humble, la plus modeste. 11 cherchait une réponse dans ses yeux, et n'y trouvait rien qui fût à la hauteur de ses espérances et de ses désirs. Ce fut un long supplice où ne manquèrent ni l'absinthe ni le fiel, et je n'en perdis aucun détail. Une première découverte en ressortait ; c'est que les affaires de Lucien n'avaient pas beaucoup marché; il en était à la pire des jalousies, celle qui s'exerce dans le vide et manque de motif.

Le concert venait de finir, et de toutes parts s'élevait un signal de délivrance. Les pieds sortaient de leurs entraves, les mouchoirs de leurs poches, les membres de leur engourdissement. La circulation était redevenue libre, et j'en profitai pour me rapprocher de Lucien. Je craignais qu'il ne cherchât à m'éviter. Quelle fut ma surprise, lorsque, lui-même, il vint au-devant de moi.

— Mon cousin, me dit-il, que je suis donc heureux de vous rencontrer ! donnez-moi votre bras, que nous lassions un tour de salon ensemble.

Je compris ; c'était un maintien pour lui. Seul , il

eût manqué d'aisance; sous mon bras, il en retrouvait. Il avait d'ailleurs un autre but qui, peu à peu, me devint plus manifeste. Dans le cours de la soirée, il avait vu bien des courtisans s'approcher de la comtesse et , avec l'instinct des cœurs aimants, il avait deviné ceux qui étaient les plus avancés dans ses faveurs , et, par conséquent , les plus dangereux pour lui. Aucune de leurs physionomies n'était sortie de sa mémoire ; seulement il ignorait leurs noms et n'avait pas osé s'en enquérir auprès de gens qui lui étaient inconnus. De là, sa joie de m'avoir retrouvé au milieu de cette foule et cet accueil auquel, depuis un mois ou deux, je n'étais plus accoutumé. Cependant, il ne s'ouvrit pas sur-le-champ, et quand il le fit, ce fut avec des détours et un embar-^ ras dont je ne pouvais m'empêcher de rire sous cape.

— 3Ion cousin, me dit-il , que de monde et que de beau monde ! On ne voit ces choses là qu'ici. Et encore faut-il être au courant pour en bien jouir. Vous connaissez tous ces masques, vous ; que vous êtes donc heureux I

— Un bien petit bonheur, Lucien ! JXe l'enviez pas!

— Bah f reprit-il , c'est toujours fort agréable que de pouvoir mettre le nom sur la figure des gens ; ici surtout , où il y en a tant de distingués. Tenez, mon cousin, ajouta-t-il en me désignant un personnage qui se montrait fort assidu auprès de la comtesse , quel est donc celui-ci ?

Il y^ avait dans son accent quelque chose d'aigre et de piqué qui ne m'échappa point ; c'était le cri d'une rivahté naissante. Loin de céder sur-le-champ à son appel, je me fis un jeu de prendre le change.

— Lequel? lui dis-je.

— Celui qui est à quatre pas devant nous , reprit-il avec un peu d'impatience. Comment ne le voyez-vous pas ? Un grand blond, assez fade , dont la main s'appuie sur le fauteuil de madame de Mauléon.

H n'y avait plus à reculer ; ma tâche était toute tracée ; il s'agissait d'ouvrir une enquête sur les chevaliers d'honneur de la comtesse, et d'en tracer des esquisses pour l'usage d'un nouveau soupirant. Avec tout autre que Lucien, j'y eusse fait quelque difficulté; rien ne sert d'entamer de tels chapitres ; mais , cette fois, j'en pris l'occasion d'une revanche et d'une leçon.

— Ah ! j'y suis , dis-je à Lucien. Le grand blond , n'est-ce pas ? Vous me demandez ce qu'il est. Un homme unique en son genre, comme vous allez voir.

Où l'on passe en revue quelques originaux. — Un dénombrement.

J'allais parler lorsque Lucien m'arrêta, et, m'entraînant dans la partie la plus libre du salon :

— Tirons-nous de ce courant , me dit-il; il y a trop d'oreilles ici. Venez, mon cousin.

Quand il se crut mieux défendu contre les indiscrets, je repris mes explications.

— Ce blond , lui demandai-je , c'est de ce blond qu'il s'agit ? N'allez pas commettre de méprise.

— De ce blond , oui , mon cousin , l'habit bleu à boutons de métal.

— Eh bien I Lucien, inclinez-vous ; c'est le baron de la Fanfare, l'un des princes du roman et qui ne se dérange pas à moins de \ingt-huit éditions. Vous iriez lui en proposer vingt- sept, qu'il déclarerait l'offre inadmissible ; il ne se montre pas pour si peu. Tel que vous le voyez, mon cher, il a eu des veines incomparables. On cite un livre de lui , un chef-d'œuvre, il est vrai , qui alla à soixante-quatre éditions en trois jours ; il en paraissait une par heure, qu'il fît clair de lune ou non. C'était merveilleux. On n'avait pas le temps de se retourner , qu'on avait cinq éditions aux trousses ; en se réveillant on s'en trouvait dix sur les bras. Les petits pâtés ne s'enlèvent pas plus vite et ne se mangent pas plus chauds. Soixante-quatre éditions coup sur coup ; avez-vous l'idée de ça?

— Il y avait de quoi satisfaire les plus ambitieux.

— C'est ce qui vous trompe, Lucien ; l'âme du baron ne s'en contenta point ; elle était trop vaste pour cela. Il était l'homme le plus édité de France; il n'en était pas le plus traduit. Voilà de quel cûté il se porta. Il voulut que son existence fût parsemée de traductions, comme elle l'avait été d'éditions, ni plus ni moins; il se plut à l'idée d'être traduit aux quatre points cardinaux, de l'orient au couchant, du midi au septentrion. Autant d'idiomes humains, autant de traductions ; il n'en exceptait pas même les langues mortes. Telle fut sa prétention, et j'ajoute qu'elle n'a point été vaine; il n'est rien ici - bas dont on ne vienne à bout par une forte volonté. Dans le début , à peine rallia-t-il une langue ou deux ; aujourd'hui il ne marche pas à moins de trente-deux langues, et trois dans le nombre ne

sentent que pour lui. Rien ne manque désormais ni à ses qualités ni à ses titres : il a les deux couronnes que son front rêvait ; il est l'homme le plus traduit du globe comme il en était le plus édité.

— Tant de gloires à la fois , est-ce croyable ?

— Oui, Lucien, le témoignage en est là ; des traductions et des éditions par milliers ; voilà le lot du baron , et à sa mort son hécatombe. A sa place je m'en passerais bien; la terre ne lui sera pas légère là-dessous.

— C'est donc sérieux ce que vous dites-là, mon cousin?

— Très-sérieux, Lucien. Les traductions, les éditions, tout est sérieux. Seulement, on ajoute à l'oreille, que la baronne achète les éditions et paie les traductions; mais ce sont de sots propos qu'il convient de, renvoyer à ceux qui les tiennent. Le baron a eu des traducteurs magyars; où trouver cela, et comment y mettre le prix?

Pendant que j'achevais mon expHcation, la scène changea, et le fauteuil de la maîtresse du logis s'entoura de nouveaux visages. Un petit homme à lunettes s'y faisait remarquer par sa vivacité; il s'était emparé des mains de la comtesse, et les prenait entre les siennes le plus tendrement et le plus familièrement du monde. Lucien n'y tint pas.

— Mon cousin, s'écria-t-il, et celui-ci, cet habit noir, ce pion de collège! qui est-il? Voilà une singulière tenue, surtout en public î

— Point d'irrévérence, Lucien; vous touchez encore à un maître. C'est le marquis de Sabbat, prince de la composition à toute volée. Avant lui, la musique

n'usait du cuivre qu'avec une certaine timidité et se fût bien gardée d'élever ses prétentions jusqu'au bronze. Il est le premier qui ait envisagé carrément cet art dans ses rapports avec la fusion des métaux. Voilà sa découverte, et il s'est montré généreux : aucun brevet ne le défend contre le plagiat. Rien de plus curieux, d'ailleurs, que l'histoire de cette invention, si ce n'est l'invention elle-même. A l'origine, il ne s'agissait que d'un détail, le timbre d'une cloche introduit dans l'accompagnement. Sonnerait-elle en la, sonnerait-elle en /V.'' se contenterait-on d'un bourdon , ou bien en aurait-on deux, l'un en si bémol, l'autre en fa dièze? Tel était le cercle restreint dans lequel s'agitait la question des métaux appliqués à la composition musicale. Une tempête dans un verre d'eau, rien de plus. Mais, à l'essai, l'idée a gi'aridi; elle a pris des proportions énormes: ce n'est plus un détail d'orchestre, c'est la musique même. Cloches, clochetons, bourdons, faux-bourdons, tout airain a eu sa note, tout carillon ses règles; le tocsin même a obéi aux lois du contrepoint. Dans l'orchestre, sur la scène, au sein des coulisses, c'est le métal qui a régné. Le cuivre et le bronze ne suffisaient plus aux besoins nouveaux ; on les a combinés d'acier et de platine, d'antimoine et de zinc; la vogue appartenait désormais aux matières sonores. Ainsi le marquis a été servi au delà de ses vœux; il ne poursuivait qu'une réforme, il a obtenu une révolution.

Les empressés se succédaient auprès de la comtesse, et je n'étais pas au bout de cette galerie de portraits. Lucien y prenait goût et s'y éclairait sur les rivalités qu'il avait à craindre. C'était toujours la même jalou-

sie; elle ne désarmait pas devant les grands noms. Je venais pourtant d'en prononcer un qui avait mené bien du tapage dans les journaux, celui d'un artiste qui savait concilier avec les opinions les plus farouches l'art de soigner sa réputation.

— Le comte Melchior. me dit-il, lui, ici?

— Oui, Lucien, répliquai-je, vous l'avez sous les yeux; oui, c'est le comte Melchior, le phénix de la statuaire, celui qui a dégrossi le plus de héros maigres et élevé le plus de blocs de grès ou de marbre sur nos places et nos carrefours. Un fameux ciseau, allez, rude et indépendant, toujours prêt à s'exercer pour la patrie. Qui ne l'admire et ne le connaît? La France est jonchée de ses monuments. Il ne se construit pas un piédestal qu'il n'en soit; un fronton qu'il n'en ait sa part. Toujours là, et jamais au dépourvu; il a des blocs pour toutes les gloires. Tenez, Lucien, voici un renseignement précis et qui peut vous être d'une grande utilité. Toutes les fois que, dans une localité quelconque, en province comme à Paris, vous trouverez un grand homme exposé à l'air, boudant sur son piédestal, avec des airs rognes et un aplomb douteux, morose, mal en jambes, tiré en charge, mécontent des autres et de lui-même, vous pouvez dire hardiment : C'est du Melchior. Le mot frappera à coup sûr. Que si en outre la draperie est lourde et la chevelure en désarroi, si le collet de l'habit s'en va de travers et le pantalon à l'aventure, si l'ensemble manque de grâce, d'harmonie et de distinction, vous pouvez répéter plus haut encore et avec plus d'assurance que jamais : C'est du Melchior. Tous ses blocs portent ce cachet. Il dédaigne

le détail, il aime l'inculte, il tient à honneur de voir plus laid que nature. C'est son titre et sa supériorité. Et pourquoi la chercherait-il ailleurs? C'est par là qu'il a plu, qu'il a réussi, c'est par là que plaisent et réussissent les artistes hérissés.

Il était dit que la comtesse soutiendrait ce soir là un siège dans toutes les formes et de la part d'un nombre infini d'assaillants, xi peine le sculpteur Melchior se futil éloigné, que le peintre Maxime \int s'asseoir auprès d'elle. C'était changer d'art seulement, quitter le ciseau pour le pinceau. Cependant il se fit dans les manières d'Angèle une modification sensible, même pour l'observateur le moins clairvoyant; elle avait été rieuse et folâtre jusque-là : avec Maxime elle fut toute autre. Il faut dire que l'air du peintre imposait : personne ne portait la tête avec plus de grandeur et ne rehaussait son maintien d'une dignité plus naturelle. Aussi l'accueil de la comtesse paraissait-il s'en ressentir, L'en- Iretien était à peine engagé, qu'il s'animait déjà et que les fauteuils se touchaient de très-près, Lucien ne perdait rien de cette scène; il en suivait les détails avec une évidente anxiété : un pressentiment lui disait que de toutes les rivalités dont il s'était préoccupé, celle-ci était la plus sérieuse, la plus redoutable pour son repos. De là, des accès d'impatience qu'il ne pouvait contenir et une suite de questions qu'il m'adressait coup sur coup et sans me donner le temps de répondre : — Qui est-il? — Que fait-il? — A quel titre est-il ici? Enfin, ma parole put se faire jour, et je lui nommai le nouveau soupirant :

— Encore un prince de l'art, Lucien, ajoutai-je, et

celui-ci, comme vous le voyez, a l'air d'être bien en cour. Encore un gi'and nom; vous êtes destiné à n'en point entendre d'autres ce soir. C'est la fleur de chaque genre qui passe sous vos yeux ; ce sont les chefs de service. Vous savez comment celui-ci a marché à l'immortalité; le procédé est simple, une brosse y suffit^ Quelques couleurs sur une toile, et il y a chef-d'œuvre; seulement, ce chef-d'œuvre veut être regardé à distance; autrement, bonsoir, l'effet s'évanouit. De près, c'est sale, pâteux, raboteux; de loin, c'est sublime. Voilà où Maxime a marqué; il a créé la peinture qui gagne à l'éloignement. Vous êtes, je suppose, en face d'une de ses toiles, à un mètre ou deux. — Bon, vous écriez-vous; c'est un champ de betteraves et encore assez mal réussi ; les collets pourraient être mieux et il faut y mettre du sien pour reconnaître le feuillage. L'artiste se méprend sur sa vocation; il n'a pas la main qui convient aux végétaux. Allons ! c'est jugé. Eh bien! non; ce ne l'est pas; on en rappelle. Augmentez vos' distances et vous verrez. En effet, à six mètres, c'est un champ de bataille; à huit mètres, une mêlée sublime; à onze mètres on distingue jusqu'aux cimiers des casques et à l'écume des chevaux. Les tons rugueux sont devenus brillants, et les tons sales nets comme un miroir. En revanche, le champ de betteraves a disparu. Voilà les miracles de la perspective et le triomphe des peintres de l'éloignement.

C'est ainsi que, dans l'intérêt et pour l'instruction de Lucien, je passais en revue les personnages qui venaient mettre leurs hommages aux pieds de la comtesse de Mauléon et paraissaient être le plus avant dans

son intimité. Le dénombrement n'était pas achevé, et j'aurais pu le pousser beaucoup plus loin, lorsqu'elle se leva et se mêla à un groupe fort animé qui s'était formé à quelques pas de nous et dans le milieu même du salon. On y gesticulait beaucoup et on y parlait à haute voix, comme le font des gens qui ont plus de suffisance que d'usage. Loin d'en paraître offensée, la comtesse semblait y prendre goût et se prêter à cette belle humeur; elle souriait aux gros rires et applaudissait aux grosses saillies; en un mot, elle les traitait en enfants gâtés. Cette tolérance intrigua Mérinval: il ne comprenait rien à un accueil si aimable en retour de tels procédés.

— Quels sont ces étourneaux? me dit-il avec un peu de dédain et assez haut pour en être entendu.

— Silence, Lucien! m'écriai-je, ou bien contenez votre voix. Peste! comme vous y allez et comme vous parlez des dieux ! Le beau parti que vous nous mettriez sur les bras, si on vous laissait faire ! On voit bien que vous êtes nouveau dans ce pays-ci. Mais, malheureux, taisez-vous donc, ajoutai-je en lui coupant la parole, il est évident que vous courez au danger sans en avoir le sentiment. Voyons, ça vaut la peine d'y songer. Voulez-vous qu'on vous écharpe, qu'on vous hache en morceaux, qu'on vous mette en bocal et qu'il ne reste plus rien d'intact de votre personne? eh bien! continuez, vous y allez tout droit. Ces hommes-là vous dévoreront vivant et sans regarder aux épluchures ; il y en a toujours dans le nombre qui n'ont pas dîné.

— Vous plaisantez, mon cousin.

— - Dieu m'en garde, Lucien: jamais je ne plaisante

avec des êtres qui sont à court d'aliments ; c'est un jeu terrible. Allons, bien t voilà que vous vous mettez à les regarder. Mais vous ne savez donc pas comme ils sont chatouilleux et comme ils s'effarouchent d'un rien? Voyons, soignez votre tenue et ne les agacez pas ; autrement vous allez entendre un beau bruit : quand l'un part, tous donnent, depuis le plus gros jusqu'au plus petit.

— Mais, mon cousin, vous y mettez bien des façons I Qu'est-ce donc que ce monde-là?

— Chut t Lucien, chut ! vous parlez encore trop haut, et ne ménagez pas assez vos expressions. 3Ioimême j'en ai trop dit, et n'ai pas gardé tout le respect que l'on doit aux puissances. Si vous saviez combien de personnages, et des plus huppés, se prosternent devant eux I Dame ! ces Messieurs ont la plume, l'écritoire et le papier, et avec cela ils peuvent mettre un homme plus bas que terre. C'est à y regarder. Et puis ils vivent si mal, ils sont si ennuyés du métier qu'ils font! Pour un qui est suffisamment nourri, il y en a cinquante qui demeurent sur leur faim. Les plus réjouis, les mieux en chair, ont encore quelques petits passe-temps; par exemple, ils prennent le roman le plus illustre, l'arrangent à leur guise et le tuent du coup ; voilà du moins un exercice. Mais les autres f les autres f Eh bien ! Lucien, quand je vous le disais I Les voici qui regardent de notre côte : voyez- vous quels yeux terribles? Je savais bien que nous finirions par les avoir sur les bras ! Voyons, mes maîtres, calmez-vous ; personne n'a voulu s'écarter de la vénération qui vous est due ; vous êtes tous des écrivains incomparables et des critiques super-

latifs ; vous êtes de grands esprits et des cœurs incorruptibles. Calmez-vous, vous dis-je, et consentez à vous adoucir ; on n'en veut point à vos vivres.

Où l'on découvre un personnage qui s'était mêlé à la fête.

Nous en étions là de cet entretien, lorsqu'il se fit dans le salon un mouvement qui rompit les groupes et dispersa les invités. La comtesse fut la première à donner l'exemple, et l'aspect de la fête changea à l'instant. C'était le bai qui allait commencer; l'orcliestr ■ préludait aux danses. Déjà les couples formaient leurs alignements, et il ne restait plus que la ressource du jeu ou les distractions du buffet à ceux qui ne se sentaient pas d'humeur à se mêler aux quadrilles. Quant à moi, j'étais arrivé à la limite de mes efforts; je sentais le sommeil me gagner, et je n'aspirais plus qu'au repos. Dans quel but, d'ailleurs, aurais-je poussé plus loin le supplice intligé à mes jambes qui, depuis cinq heures, supportaient le poids de mon corps? Pourquoi mes poumons se seraient-ils résignés plus longtemps à "^cette atmosphère incandescente, où les fleurs et les essences mêlaient leurs parfums à des arômes plus suspects? Quel dessein, quel intérêt pouvaient me retenir encore? J'avais épuisé le champ de mes observations, et il ne me semblait pas qu'au point où en étaient les choses, rien d'essentiel me restât à recueillir.

Je fis donc mes préparatifs de. départ, en proposant à Lucien de lui donner une place dans ma voiture. D y mit un peu d'hésitation, puis, dans un brusque retour, il accepta. C'était le mouvement d'un homme qui n'a pas fait ses frais, et qui, poussé à bout, ne prend plus conseil que de sa fierté. A vrai dire, cette susceptibilité était fondée ; j'avais pu m'en assurer par mes yeux. Dans le cours de la soirée, la comtesse avait à peine jeté sur lui un ou deux regards peu significatifs; elle n'avait pas semblé faire le moindre état de sa présence. Le départ prJcipité de Lucien n était donc qu'une réponse à ce dédain et une revanche de ce délaissement; il se trouvait dans un cas de légitime défense.

— Je vous suis, mon cousin, je vous suis, me ditil. Que je retrouve seulement mon chapeau.

n faut qu'aux allures et aux gestes du jemie homme, madame de 3Iauléon eût compris qu'il allait quitter la place, et la quitter en mauvaises dispositions, car, dès ce moment, son œil s'attacha à lui et ne l'abandonna plus. Lucien était prêt, il venait de me rejoindre, et nous essayions de nous frayer une route à travers les danseurs et les curieux dont ils étaient entourés, quand la comtesse passa rapidement près de nous, d'un pas ferme, avec des airs de commandement, et sans regarder même Lucien, sans paraître s'adresser à lui, elle ne lui dit qu'un mot à voix si contenue, qu'une oreille au guet pouvait seule le recueillir :

— Restez!

Ce ne fut qu'un éclair et un son; pourtant ils ne m'échappèrent pas. Mais ce qu'il y eut de plus curieux après cet incident, ce fut l'attitude de Lucien. Je l'en-

traînais doucement vers la porte, et il ne cédait que malgré lui. Son désir maintenant était de se dégager, et il ne se trouvait pas, en se creusant l'esprit, de prétexte décent ni plausible. Enfin il se décida et j'assistai à une sc«ne des plus comiques et que je prolongeai avec un malicieux plaisir. A. chaque faux-fuyant qu'invoquait Lucien, je trouvais une réplique; aucun ne me semblait bon, et j 'élevais des objections contre tous : en même temps je continuais à l'emmener vers les issues de l'hôtel comme un homme qui n'en veut pas démordre. Le malheureux n'y était plus ; il suait sang et eau; il se démenait sous mon bras ; il battait abominablement la campagne. Enfin, j'eus pitié de lui; je tins pour excellent le dernier motif qu'il me donna, et l'abandonnai à sa destinée. 11 m'échappa alors dans un bond de joie, et je gagnai seul la rue, en riant de bon cœur de la petite satisfaction que je venais de me procurer.

Une dernière surprise m'attendait sur le perron et au moment de quitter la partie. Pendant qu'un homme de service allait à la recherche de mon équipage, je sentis un bras s'appuyer sur le mien. Je me retoumai; c'était une femme enveloppée d'un châle et encapuchonnée.

— Eh bien ! iXépomucène, m€ dit-elle, qu'en pensezvous?

C'était la chanoinesse.

— Vous ici, lui dis-je, conmient ne vous a-t-on pas aperçue? *

— J'étais dans une des salles d'à côté, me réponditelle, etj'ai suivi leur manège. Mais venez, venez, ajoutât-elle, en montant sans façon dans ma voiture, ils ne sont pas au bout de cette pastorale; non, mon cher,

non. Je trouverai bien le moyen de mettre des bâtons dans les roues de leurs amours. Venez donc, Népomucène; vous êtes mon complice, vous saurez tout.

De quelle manière il faut s'y prendre pour former les jeunes gens. — Les découvertes de la chanoinesse.

Décidément il régnait entre la comtesse et Lucien une connivence qui m'avait échappé pendant le cours de la soirée et qu'un incident fortuit venait de révéler au moment du départ. Le mot que j'avais entendu, l'accent qu'elle y avait mis, l'embarras et le trouble du jeune homme, tout, jusqu'aux tristes défaites derrière lesquelles il s'était retranché, concourait à me prouver qu'elle avait des vues sur lui et des vues assez sérieuses pour qu'elle prît la peine de les cacher. D'ordinaire, elle n'y mettait ni tant de scrupules, ni tant de soin, et cette précaution, nouvelle de sa part, donnait à cette aventure une gravité de plus.

Telles étaient les réflexions dont j'étais assailli pendant que je prenais place dans mon coupé près de la chanoinesse. Celle-ci ne se contenta pas comme moi d'un travail intérieur; elle aimait trop à s'exhaler, à se répandre ; à peine roulions-nous sur le pavé, qu'elle commença.

— Mon cher, me dit-elle, je vois que vous ne savez rien, absolument rien de ce qui se passe. Les hommes, c'est toujours ainsi : les taupes ont l'œil plus clair. Si

je n'étais pas là. Dieu sait comme on vous en donnerait à garder 1

— Auriez-vous appris quelque chose ce soir? dis-je à Eulalie.

— Ce soir et avant ce soir, mon cher, procédons par ordre: une fois en chasse, je ne perds jamais les brisées; il y a longtemps que je suis sur les leurs. Vous parliez de ce soir ; eh bien ! ce soir, vous vous imaginez peut-être que j'étais invitée? Merci 1 Nous n'en sommes plus là, votre comtesse et moi; la paille est rompue; elle m'éconduit invariablement et avec un plaisir toujours nouveau. Si elle tient un registre, j'y suis notée à l'encre rouge, pour sûr. Que faire alors ? A tout prix, j'en voulais être. Une autre eût hésité des heures et des jours ; moi, pas un instant. J'ai tiré de mes armoires ma robe gros bleu qui me découvre avantageusement, mes torsades lamées d'or, dont l'effet est irrésistible, mon collier et mes pendeloques en perles de la plus belle imitation, mon mouchoir brodé, mon éventail en laque, mes souliers de satin, enfin ce que j'ai de mieux en fait de caparaçons, et, une fois sur ce pied, une fois prête et sous les armes, je me suis rendue, devinez où ?

— A l'hôtel Mauléon, je suppose.

— Du tout, mon cher, pour qui me prenez-vous? Bon pour des effrontées de marcher seules et de forcer les portes des gens. On sait vivre, entendez-vous; on a du monde. Je me suis rendue chez Trinachon, le grand Trinachon, un homme bien placé dans l'esprit des 3îauléon et qui a du crédit chez la comtesse. 11 achevait de s'habiller ; n'importe, je ne m'offusque pas pour

si peu et pénètre jusqu'à lui. Probablement il se promenait dans la plus ténébreuse de ses lunes ; car c'est à peine s'il daigna m'apercevoir. Je n'en fais ni une ni deux, et laide en ses derniers apprêts; je rajuste le nœud de sa cravate et administre à son coUeL un coup de brosse, dontil avait sensiblement besoin, puis, quand je l'ai mis en état, je le charge dans mon fiacre et l'emmèiDfi avec moi. Pas un mot d'explication, d'ailleurs, pas une parole échangée. A quoi cela eût-il servi? Trinachon était en plein dans ses lunes. Seulement quand nous fûmes arrivés, je m'emparai de lui et fis une entrée triomphante, pendue à son bras.

— Et la comtesse ?

— Ah! oui, la comtesse, c'est le cas d'en parler. Il fallait voir son air, c'était trop drôle. Un vrai tableau de genre ou une scène d'histoire, comme vous voudrez. Elle vint au-devant de nous, raide comme un pieu et la physionomie en glaçon, promena son regard de l'un à l'autre, et parut attendre l'explication du phénomène qu'elle avait sous les yeux. Peine perdue; échec complet ! Trinachon resta dans ses lunes et ne souffla mot ; moi, je me contentai de la saluer jusqu'à terre. Elle revint à la charge et mit dans son regard plus de hauteur; je recommençai mes saints avec une humilité plus grande. C'était à se vautrer; enfin elle prit son parti; faute de pouvoir nous tirer, Trinachon de ses lunes, moi de mes courbettes, elle m'indiqua de la main un petit salon et un siège de rebut dans un coin obscur. L'impertinente! Vous avez assisté à sa soirée, mon cher; était-ce le cas de le prendre si haut et de tant faire la renchérie? Voyons, dites 1

— J'y ai à peine jeté un coup d'œil, chanoinesse.

— Et moi, j'ai tout vu et tout goûté. Les rafraîchissements, de la rinçure ; le punch, de l'eau chaude ; comme s"il n'y avait ni rhum, ni sirop chez les marchands ! Régie générale, mon garçon, là où le punch manque de corps, on peut dire que la maison est mauvaise. Tablez là-dessus; c'est le détail qui trompe le moins. Et l'éclairage, l'avez-vous remarqué? Ces lumignons qui se couraient les uns après les autres, et semblaient jouer à qui brûlerait le moins ! Partout de la lésinerie. Je ne parle pas de la livrée; elle était d'emprunt; on le voyait bien aux gants de coton. Et c'est avec de tels oripeaux qu'on tranche de la grande dame et qu'on prend des airs insultants ! Ah ! mon cher, ça crie vengeance ! Encore si le punch eût été bon I

La chanoinesse, emportée par ses rancunes, sortait évidemment de son sujet; elle s'abandonnait à un souvenir irritant, et poursuivait contre l'ordonnance de la fête une revanche de l'afn'ont qui lui avait été infligé.

— C'est égal, ajouta-t-elle, j'aurais accepté bien d'autres humiliations; elle m'a reléguée dans un coin, je serais descendue jusqu'à l'office, s'il l'eût fallu; j'avais mon plan, mon dessein ; je voulais les suivre de près et savoircomments'y prennent les comtesses pour former les jeunes gens . Sans cela, m'eût-on rencontrée au bras d'un Trinachon? Jamais! Ce qui m'y a décidée, c'est le désir de voir clair dans tout ceci. Eh bien! Népomucène, j'y ai vu clair, très-clair. Vous n'étiez pas encore arrivé quand la première rencontre a eu lieu. Rien au monde de plus transparent, mon cher, et cela

au point que j'en souffraispour eux. Le jeune homme! passe, il arrive de ses monts : il a encore aux lèvres du lait de ses brebis ; mais la comtesse ! une commère comme celle-là ! une femme ferrée sur les aventures I Enfin c'est ainsi. Figurez-vous qu'au lieu de s'aborder naturellement comme on le doit quand on a la conscience en repos, ils y ont mis des finesses à crever les yeux. Suivez la scène : au début, c'a été un chuchottement à l'oreille, court, mais vif; si vif que les joues de notre amoureux en ont pris la couleur de la pourpre antique. Vous comprenez. Puis, comme si ce n'était point assez^ ils sont demeurés, tout le reste de la soirée, étrangers l'un à l'autre, passant à se toucher et n'échangeant ni une parole ni un regard, s'évitant avec un soin particulier, et ne paraissant pas plus se connaître que si l'un fût arrivé de Chine et l'autre du Monomotapa. Voilà leur manœuvre, mon cher, et elle a duré deux heures, montre en main. Que vous en semble? etn'est-il pas vrai que ce sont là des témoignages accablants?

— En effet, répondis-je, devenu plus attentif.

— Eh bien ! ÎN'épomucène, ce sont pourtant les moindres de mes preuves; j'en ai d'autres; j'en ai les mains pleines et n'hésite que devant l'embarras du choix. Ah ! ils s'imaginaient m'échapper ! M'échapper, à moi ? Voilà une présomption bien grande. Voulez-vons savoir ce que j'ai découvert encore ? le voulez-vous ?

— Volontiers, chanoinesse, vous m'intéressez vivement.

— Mon cher, pour obtenir les choses, il' faut y mettre le prix ; ce mot vous explique tout. Lorsqu'il s'est agi

de pénétrer les secrets des Mauléon, qu'ai -je fait ? j'ai obéi à ce principe avec une grandeur exemplaire. En face de l'hôtel se tient un commissionnaire en possession d'une médaille, et, par conséquent, de la confiance du gouvernement. Je l'ai suborné à prix d'or. Qui veut la fin veut les moyens. Ah I c'est qu'une fois engagée, je ne recule plus ; j'y aurais mangé ma garderobe, mes violettes à venir et jusqu'à mes quatre portraits. Voilà comment je suis. J'ai donc suborné cet homme à prix d'or ; chacun de ses rapports lui est payé à raison d'un franc cinquante centimes, et j'y ajoute un verre de boisson; c'est faire verser la mesure des sacrifices. Maintenant savez-vous ce que j'en ai recueilli ?

— Dites, chanoinesse, vous piquez ma curiosité.

— Je le crois, mon cher, on le ferait à moins. Un franc cinquante centimes par renseignement sans compter les liquides. J'usais donc de magnificence ; aussi étais-je bien servie, comme vous allez voir. Cet homme, qui m'est vendu, me tient, jour par jour, minute par minute, au courant des mouvements de l'hôtel. Votre Lucien n'enbouge plus. Dans les débuts, il s'y rendait à des heures décentes, à salon ouvert et comme le commun des humains. Entre l'entrée et la sortie, il ne s'écoulait qu'un intervalle raisonnable et de nature à éloigner le soupçon. Plus tard, les stations sont devenues plus longues, et on l'a reçu à des heures de faveur, par privilège et les importuns exclus; des grandes entrées il est passé aux petites. C'est le mot de mon espion, et il s'y connaît, tout Auvergnat qu'il est. Aujourd'hui enlin, votre jeune homme en est

arrivé à ce degré d'assiduité qui laisse le champ libre aux conjectures ; croyez-m'en, mes derniers rapports sont formels, il est admis à toute heure, le soir surtout et dans les jours forclos. 11 faut entendre mon Auvergnat à ce sujet ; le drôle s'exprime avec une liberté qui semble invétérée chez lui et qui ne peut naître qile d'une longue expérience. Plus de doutes, il est dans les serres de la dame ; que comptez-vous faire pour l'en tirer ?

— Moi, chanoinesseî et que voulez-vous que je fasse ?

— Vraiment, c'est ainsi que vous le prenez : avec cet air dégagé ! Vous, son ami ; vous, son tuteur I Népomucène, Népomucène, vous me feriez douter de vos sentiments pour lui. Quoi I vous l'abandonneriez à cette femme ! Tous le lui livreriez sans défense, si jeune, si inexpérimenté ! Elle pourrait donc le déchiqueter tout à l'aise, broyer son cœur et le rejeter flétri, jouer avec ces élans naïfs et sincères, consommer cet échange où elle prend tout sans rien donner en retour ; elle ferait cela, Népomucène, et vous le souffririez ! Ah ! qui l'eût cru de vous?

L'heure était trop avancée pour que je pusse sui^Te Eulalie dans les régions où elle voulait m'entraîner ; le sommeil me gagnait et je n'avais plus de force pour la controverse. D'ailleurs, la voiture venait de s'arrêter, nous étions ù la porte de son logis ; il ne me restait plus qu'à prendre congé d'elle.

— Chanoinesse, lui dis-je' en l'accompagnant jusqu'à l'escalier, ce n'est plus entre deux et trois heures du matin que je fais du sentiment. Ces beaux temps

sont loin. Nous recauserons de tout cela et nous aviserons. Pourquoi ces reproches? Yous savez bien que Lucien m'est cher, et que rien ne me coûtera pour l'arrachw des mains où il est.

— A la bonne heure ! répliqua-t-elle, voilà enfin une bonne parole. Touchez là; je retire ce que j'ai dit de désagréable pour vous. Mais sachez bien, IN'épomucène, ajouta-t-elle, en s'animant de nouveau, que j'irai jusqu'au bout, quoi que vous fassiez; j irai avec ou sans vous, peu importe. Yous voyez que les sacrifices ne me coûtent-tien. J'y viderai ma bourse, j'y viderai ma cave; j'y laisserai tout ce qu'il faudra; mais je me vengerai, du moins; oui, jour de Dieu! je me vengerai !

A l'appui de ces mots, l'irascible iluse agitait, en guise de torche, le bougeoir qu'elle venait de recevoir des mains du portier. Je m'esquivai prudemment, et, faute de témoin, elle se calma ; c'était Tissue ordinaire de ce beau feu. Exhalant sa plainte dans un dernier soupir, elle gagna alors son entresol et courut enseve- Ur, au fond d'une alcôve, ses émotions et ses plans de guerre, plus remplis de bruit que d'effet.

Où l'on signale un nouvel indice qui n'est point à dédaigner. — Les imiiressions d'une femme illustre.

Les renseignements qu'avait recueillis Eulalie n'étaient pas de ceux que l'on accepte sans contrôle, et il

se pouvait que sa police y eût mis du sien ; c'est inhérent à l'institution. Les Auvergnats sont si madrés ! celui-ci avait vu clair dans les haines delà chanoinesse et y abondait pour qu'elle regardât de moins près au salaire et à la boisson. Un tel calcul était digne d'un enfant du Cantal. Cependant aucune de mes observations personnelles ne donnait un démenti positif aux détails que cet homme avait fournis. Lucien se tenait plus que jamais enfermé dans son système de défiances; il en était arrivé à se cJer pour moi et à me fuir; il aimait mieux paraître ingrat que de s'exposer à devenir indiscret. En même temps il changeait complètement de conduite. Ce n'était plus l'enfant laborieux que j'avais connu, dirigeant vers le travail toutes les forces de son esprit, penché sur ses livres de nuit et de jour , et ne quittant sa chambre que pour aller prendre ses repas ou de rares distractions. Il ne lui restait plus rien de ces habitudes sédentaires et de ces goûts studieux. Désormais il appartenait au monde et à ses assujettissements : quand on le rencontrait chez lui, c'était par hasard et il n'y faisait jamais de longues stations.

D'autres indices se joignaient à ceux-là et me donnaient encore à réfléchir. Ce fut d'abord la mise qui se modifia à vue d'œil et qui, pièce à pièce, détail par détail, en arriva aux élégances les plus raffinées. Le peu d'argent que gagnait Lucien passait là tout entier , et plus d'une fois il vécut de pain sec pour y suffire. Fier comme il l'était, il ne prenait ce superflu que sur ses plus stricts besoins : chaque paire de gants lui représentait une privation. Et pourtant il avait les allures de l'homme heureux f Et sa physionomie s'animait de clar-

tés qui semblaient répondre à des satisfactions intérieures! Tous ces symptômes étaient graves : isolés, ils auraient eu de la force, réunis, ils enlevaient à mes doutes leur dernier prétexte et à ma tendresse son dernier espoir.

A quelque temps de là, les choses devaient aller plus loin : ce fut la comtesse qui se mit en frais et n'y épargna rien; elle fit paraître un ouvrage nouveau et déchira publiquement les voiles.

Je vous ai dit, et vous saviez comme moi, qu'il entrait dans ses habitudes de chercher des sujets d'études dans les campagnes tumultueuses de son cœur. Elle avait ainsi des héros tout trouvés et des modèles vivants; c'était tout bénéfice. Plus d'une fois elle usa de ce procédé et toujours elle s'en trouva bien. Au fait, quoi de plus simple et de plus avantageux? Elle tenait sous sa main un être animé ; elle pouvait compter les pulsations de ses artères ; il n'était pas un trait de lui, un geste, un mot, un accent, un mouvement de la physionomie ou un jeu des organes, lin cri, un élan, une joie ou une plainte qui pussent lui échapper ; c'était son bien, son domaine, et elle en jouissait exclusivement. Avait-elle besoin d'une situation? elle pouvait l'amener à son gré, provoquer l'ivresse ou la douleur, afin de les mieux peindre, jeter cette âme qui lui appartenait d'un extrême à l'autre, la conduire du ciel aux enfers, afin de fournir un tableau plus vrai de ces terribles fluctuations. Voilà les profits du rôle; il est vrai qu'ils ne se trouvaient que d'un côté. Et pourtant les modèles n'avaient pas manqué à la comtesse de Mauléon.

C'était le tour de Lucien; point d'équivoque, point

de doute; il était le héros du livre nouveau. Sauf le nom et les lieux, tout s'y trouvait. Encore la comtesse avait-elle eu le soin de choisir comme siège de l'action un site où le souvenir de Mérinval pût se rattacher sans effort. C'étaient ses montagnes du Quercy qu'elle avait dépeintes en les déguisant sous dautres noms. Rien n'y manquait; ni le hameau natal, ni le presbytère, ni la figure de madame îlérinval, ni celle du bon curé ; puis, dans ce cadre et au milieu de ces physionomies souriantes, ils marchaient tous les deux, se tenant par la main, longeant les haies d'aubépine, et cherchant au fond des bois un Ht de mousse pour leurs rustiques amours. Dieu ! les johes choses qu'ils se disaient ! les belles invocations qu'ils adressaient à la nature! Comme ils trouvaient d'irrésistibles arguments à l'appui des mariages en plein air et des engagements sans contrainte! Avec quelle puissance ils flétrissaient nos préjugés et ces servitudes sociales, si contraires aux libres développements du cœur ! Comme ils établissaient clairement que la véritable manière de s'unir consiste à prendre le soleil ou la lune en garantie de la sainteté des serments ! Comme ils prouvaient la vanité et l'ignominie d'un contrat plus sérieux ! comme ils plaignaient les femmes qui ont la faiblesse et la lâcheté de s'y soumettre! C'était un véritable cours d'indépendance conjugale mise à là portée de tout le monde et principalement à l'usage des initiés.

Enrichi de ces perspectives morales, ce Hm'c fit grand bruit; la comtesse connaissait son public; elle le servait selon ses goûts. Cependant, peu de personnes eurent la clef de la fiction. Lucien était encore inconnu, et plus

sage que d'autres, il ne se récriait pas contre l'ingratitude du siècle. Aussi, les allusions qui le touchaient, ne furent comprises que d'un petit nombre d'habitués de l'hôtel 3ïauléon ; pour le gros des lecteurs, ce fut un personnage de fantaisie, grand par sa candeur, chevaleresque dans ses sentiments, entouré de gens de bien, et placé dans un site heureux comme tous ceux qui sortaient dfs mains de la comtesse.

Je ne voulus pas néanmoins laisser d'illusion à Mérinval, sur l'effet que cette lecture avait produit sur moi. Dès notre première rencontre, je lui en parlai.

— Eh bien ! lui dis-je, on vous a fait poser!

— Poser? Comment? Où ? répliqua-t-il vivement et avec une mauvaise humeur évidente.

— Oui, mon cher, oui, poser; je ne retire pas le mot. Vous y êtes tout au long.

— Encore ! mon cousin ; cessez vos railleries.

— Voyons, Lucien, ne vous fâchez pas. Le beau mal, quand vous iriez à l'immortahté ! Car vous y êtes, mon cher, vous y êtes.

— Mon cousin, mon cousin! s'écria-t-il en frappant la terre du pied avec une impatience mal contenue.

— Vous y êtes? Et notre Lot aussi ! Et notre Quercy ! Et nos belles montagnes ! Tout cela à cause de vous ! heureux mortel !

n n'en voulut pas entendre davantage, et me quitta furieux.

Où les choses s'embrouillent d'une furieuse manière. — Une proposition délicate.

A la suite de cette petite scène, je restai près de quinze jours sans voir Lucien : évidemment il me boudait. J'allai frapper trois fois à sa porte : trois fois on me dit qu'il venait de sortir. Il est vrai qu'il se tenait moins que jamais chez lui et qu'il était toujours en campagne. L'Auvergnat, aux gages de la clianoinesse, assurait qu'il passait une partie de ses journées à l'hôtel 3Iauléon, et qu'à moins d*y avoir son bonnet de nuit, il n'était pas possible d'y vivre sur un pied de familiarité plus complète. D'autfes rapports analogues m'arrivaient de divers points : ceux-ci l'avaient vu au bois dans la voiture de la comtesse, ceux-là au théâtre, dans sa loge, un jour de grande représentation. Ainsi l'intimité se confirmait. Et pourtant il circulait des versions opposées, venant de gens au courant des choses, et qui contribuaient à entretenir un peu d'incertitude dans mon esprit. Voici dans quels termes et de quelle part.

On disait, avec une certaine affectation, que Lucien n'était là qu'en guise de chandelier, et pour masquer des feux bien autrement sérieux que les siens; on disait qu'il en était pour ses assiduités, et que la comtesse se servait de lui en le jouant. On ajoutait qu'avec

£a comtesse de mauléon. 189

un caractère moins naïf et une candeur moins entière, il se serait déjà aperçu de ce manège qui se poursuivait H ses dépens et presque sous ses yeux. Tels étaient les propos, et la position de ceux qui les tenaient n'en faisait qu'accroître la gravité. C'étaient des habitues de l'hûtcl, des personnages importants, des hommes répandus dans le monde. Leur persistance à propager ces bruits indiquait suffisamment qu'il s'y attachait un certain intérêt, et peut-être, en bien cherchant, en rapprochant les faits, en s'aidant des circonstances, aurait-on découvert au fond de tout cela une main prudente et avisée, celle de madame de Mauléon. J'ajoute que rien ne m'en a donné la preuve et que j'en suis resté sur mes conjectures.

Mais que faire dès lors? à qui se fier? laquelle des deux versions admettre? Lucien était-il heureux? étaitil joué? Voilà le problème. D'un côté, rien de plus naturel que de croire à un caprice de la comtesse ; mon jeune homme était fait pour l'inspirer et par bien des détails il tenait du héros de roman. Cette adoration, née dans la solitude et nourrie d'hommages silencieux, ce culte en plein air et le grave accident qui en avait été la suite, tout témoignait pour lui, lui ouvrait les voies, lui servait de titres, même avant qu'il se fût déclaré. Quels gages pouvait-on exiger de plus, quelles preuves? Gages, preuves, il avait tout fourni d'avance et sans espoir de retour. Puis, où est le cœur, même le plus blasé, qui résiste aux élans d'une véritable passion ! et les plus blasés ne sont-ils pas ceux qui prennent le plus de goût aux premiers épanouissements de Tâme? Ainsi, vingt motifs existaient pour que les cho-

ses eussent marché toutes seules et rapidement.

Et cependant, rien n'était moins démontré que le succès de Lucien. Ne pouyait-il pas avoir commis quelqu'mie de ces maladresses que les femmes ne pardomient pas? Ne pouvait-il pas avoir rencontré quelque rivalité puissante? La comtesse avait à ses pieds des hommes doués des plus nobles et des plus brillantes facultés de l'esprit ! Les délaisserait-elle pour un enfant obscur, sans nom, arrivé à peine de sa province? Se résignerait-elle à déchoir jusque-là? Le pourraitelle, entourée comme elle Tétait et assiégée de conseils hostiles à cet amour de fantaisie? Le doute était permis, et les bruits qui couraient y ajoutaient un crédit nouveau. Si bie;î qu'après avoir pesé les choses avec un soin minutieux, j'en revenais à l'alternative que je m'étais posée dès le début, et me trouvais dans l'impossibilité de conclure. Est-il heureux? est-il joué? Peut-être était-il l'un et l'autre.

J'en étais là de mes incertitudes, lorsqu'un matin Lucien vint de lui-même chez moi. 11 y avait un temps infini qu'il ne m'avait fait cet honneur, et il était facile de deviner qu'un motif pressant l'entraînait seul à cette démarche. J'eus néanmoins à le voir un plaisir réel. L'histoire de l'enfant prodigue est toujours vraie, toujours vivante: elle est un peu l'histoire du cœur humain. On aime les ingrats, on les regrette, quoi qu'ils fassent, et, au premier retour, on oubUe tout pour tuer le veau gras. A défaut de veau, j'offris à Lucien de partager les biftecks qu'on venait de me servir. Avec quelques huîtres et un sauterne réservé pour les grands jours, nous avions la base d'un déjeuner de famiUe. Le

jeune homme s'excusa; il ne semblait pas avoir le cœur aux festins : comme je n'avais aucun motif d'infliger cet affront à mon frugal ordinaire, je m'assis et attaquai ce que j'avais sous la main.

— Vous êtes rare comme les beaux jours I lui dis-je. Auriez-vous besoin de moi, Lucien?

— Oui, mon cousin, me répondit-il. Mais achevez; rien ne presse.

Jamais je ne l'avais vu si solennel. Le visage était tranquille, quoique pâle; on y lisait un sentiment de résolution très-vif et très-arrêté. Plus je l'examinais, plus je voyais qu'il s'agissait d'un acte sérieux, conçu et accompli avec un certain apprêt.

— Eh bien! lui dis-je, de quoi s'agit-il?

— Il s'agit d'une affaire d'honneur, me réponditil avec un calme qui n'avait rien d'affecté.

— Vraiment, Lucien ! m'écriai-je. Une affaire d'honneur ! Vous en êtes déjà là.

— Oui, mon cousin, me dit-il avec le même sangfroid.

De toutes les conjectures possibles, celle-ci était la plus éloignée démon esprit; aussi accueillis-je l'ouverture de Lucien avec mie surprise mêlée de crainte. D'un coup d'œil je mesurai les dangers qu'il allait courir, et ma tendresse s'en alarma.

— C'est donc un motif grave? lui dis-je.

— Très-grave, mon cousin; vous en parlerais-je sans cela?

— Mais encore, Lucien.

— Assez, mon cousin, nous en causerons plus tard.

Pour le moment il n'y a qu'un mot d'utile. M'assisterez-vous, oui ou non?

— Si je vous assisterai, Lucien! m'écriai-je avec douleur. Voilà un doute qui me navre. Cruel enfant! Pour qui me prenez-vous? Parce que vous vous détachez, croyez-vous que je me détache? Moi! vous laisser engager sans que je sois présent! Mais j'irai sur mes genoux, si mes pieds s'y refusaient. Voyons : un peu de confiance et tirons au clair tout ceci. Avec qui en avez-vous, Lucien?

— Avec le peintre Maxime, mon cousin.

— Maxime, dis-je, un ami de la comtesse de Mauléon?

— Maxime tout court, mon cousin; supprimez les qualités.

— n se pique, donc il est joué; pensais-je en moimême. Soit, repris-je en m'adressant à lui : et qu'avezvous eu avec Maxime?

— Moi ! rien, mon cousin; c'est lui qui le prend mal. Des airs de pacha ! un ton hautain !

— Le peintre se fâche, me dis-je; alors Lucien est heureux, c'est évident. Ah ! le défi est venu de Maxime? ajoutai-je à haute voix.

— Mon Dieu ! mon cousin, répliqua le jeune homme avec un peu d'humeur, de lui ou de moi, de moi ou de lui, qu'importe? De tous les deux, si vous le voulez. Sait-on jamais, dans les querelles, qui commence et qui finit? A quoi bon d'ailleurs? Dès qii'on se bat, tout est dit ; il n'est nul besoin de tant de protocoles !

— Décidément, je m'y perds, me dis-je. Tantôt c'est lui qui boude, tantôt c'est le peintre. Est-il heureux ?

est-il joué ? C'est plus problématique que jamais. Quoi qu'en pût croire mon jeune homme, il était impossible de se rendre sur le terrain sans avoir quelques détails sur l'affaire et sans connaître la manière dont elle s'était engagée. Je revins à la charge par trois fois, toujours inutilement.

— Trêve lù-dessus, me dit-il, ou je prends deux militaires pour seconds.

— Mon Dieu f Lucien, un mot seulement !

— Pas une syllabe, mon cousin, pas une syllabe, et allons au fait. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?

— En doutez-vous, Lucien?

— Eh bien ! voilà nos arrangements pris. Ce soir nous fixerons l'heure et l'endroit. D'ici là, ayez un ami, tout le reste me regarde. A ce soir.

Il me quitta sur ces mots sans que sa fermeté se fût un instant démentie. Resté seul, je me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer. Décidément, il était impossible de rétablir un peu de confiance entre ce jeune homme et moi* Même pour un cas sérieux et malgré les efforts les plus vifs, je n'avais pu obtenir de lui autre chose que des défaites. Il me traînait à un rendezvous d'honneur, où sa vie était en jeu, où ma responsabilité était engagée, sans me fournir l'ombre, les apparences d'une explication. C'était abuser : tout autre à ma place l'eût abandonné à son destin. 3Ia tendresse fut la plus forte, et d'ailleurs je ne lui imputais que la moindre partie de ces torts. Derrière ceci, c'est encore la comtesse que je voyais; elle poussait cet enfant vers tous les excès, vers toutes les violences. Mais com-

ment? mais à quelle occasion? Je me serais battu la tête contre les murs, tant j'en étais intrigué et déconcerté. Et puis, j'en revenais à mon éternel refr^n : Où en était-il avec elle?

Comment le chevalier Rigobert envisage l'institution du duel. — Une nouvelle manière de plumer les canards.

Ilne me restait qu'un petit nombre d'heures pour tenir la parole que j'avais donnée à Lucien. L'affaire dont il m'avait chargé n'était pas de celles que Ton pût remettre ; il fallait y pourvoir sur-le-champ et sans désemparer. Un second témoin! A qui m'adresserais-je? Les noms ne manquaient pas ; il m'en vint dix à l'esprit, mais tous hors du cercle des relations de Lucien ; c'eût été alors des explications à fournir, et je voulais agir comme lui, en être sobre. Cette réserve limita nécessairement mon choix. Entin je songeai au chevalier Rigobert ; c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Le chevalier connaissait Lucien ; ils avaient battu ensemble le pavé de Paris ; les préliminaires étaient donc supprimés en le prenant pour témoin. Il ne restait plus qu'à obtenir son acquiescement, et dans ce but je me rendis à l'instant chez lui.

Ma chance fut heureuse, je l'y trouvai. Il était dans son cabinet de travail et assis devant une table chargée de livres. A le voir au milieu de ces instruments d'érudition, on l'eût pris pour un bénédictin, et son air pensif n'eût pas démenti cette hypothèse. L'aspect de la table

LA COMTESSE DE MAtJLÉON. 195

y aidait aussi : elle était parsemée de petits fragments de papier, couverts d'une écriture très-menue, et, quand j'entrai, Pùgobert achevait de verser ses pensées sm" l'un de ces feuillets. Je ne mis pas en doute que ce ne fût la substance des nombreux volumes qu'il venait de dépouiller, et pour entrer en matière, je lui débitai là-dessus un petit compliment.

— Que voulez- vous? mon cher, me répondit-il: il faut bien s'entretenir la main; autrement on se rouille. J'ai là du varié, et pour dix journaux au moins.

— Comment ! pour dix journaux ? lui dis-je. Ces petits carrés de papier ?

— Plus c'est petit, Xépomucène. plus ça a de chances dépasser. Ils sont si regardants aujourd'hui ! Aies croire, on peut tout résumer en quelques mots. Aussi comme ils bitfent, comme ils biffent ! Adieu les épithètes, on n'en souffre plus; il faut se contenter des substantifs, et encore choisir les plus courts. C'est unmétier perdu, ^Sépomucène; on ne peut plus parler carrément de soi.

Je commençais à comprendre: le chevalier ne dérogeait pas ; son travail d'érudition consistait à soigner sa gloire; dans le silence du cabinet, il lui préparait des aUments.

— Des notes, reprit-il en me montrant ces manuscrits épars, toujours des notes ! sur dix il en passe bien une, et c'est tout profit I Si vous saviez quel art j'y mets et combien j'en varie les formes! de lanecdote, du drame, enfin une poétique dans toute l'acception du mot. C'est au point qu'on cherche là dedans où se cache le fin de la chose, leïligobert, et c'est tout au plus si on le trouve. •

Je n'étais pas venu près du chevalier pour qu'il m'enseignât les mystères de son industrie ; un autre motif m'amenait, plus grave que celui-là. Je m'ouvris donc à lui et, dès les premiers mots, il s'empara de ma démarche avec une chaleur et un entraînement que j'avais de la peine à m'expliquer. La proposition lui sourit si bien, quil ne put tenir en place: il se leva, repoussa son fauteuil et parcourut son cabinet en long et en large, comme sil eût fait une découverte inattendue.

— Bien imaginé, dit-il, bien imaginé!

— Comment cela? répondis-je, et qui vous fait parler ainsi? Bien imaginé. Vous croyez donc qu'on imagine ces choses-là ! Ce jeune homme est engagé dans une fâcheuse aflfaii'e, un duel, tout ce qu'il y a de plus sérieux.

— Un duel sérieux, Népomucène? Aujourd'hui! Par les platitudes qui courent ! Vous me prenez donc pour un lycéen.

— Chevalier, ne plaisantons pas !

— Un exercice matinal, voilà tout : une course avant déjeuner, pas autre chose.

— De tels propos ! quand la vie d'un homme est en jeu!

— Est-ce qu'on se tue encore? Où avez-vous vu qu'on se tuât? Personne ne se tue. Quand on se bat, c'est par mesure de santé.

— Assez, chevalier, je vois que nous ne nous comprenons pas. Songez donc qu'il s'agit d'un jeune homme et que c'est son premier acte essentiel ; songez qu'il a un caractère altier et un cœur impétueux; qu'il apporte en toute chose cette ardeur de vingt ans contre laquelle

LA COMTESSE DE ilAULÉON. 197

votre ironie viendra échouer. Songez à tout cela, Rigobert, et ne vous ëtonnez pas que je sois moins rassuré que vous.

— Peste ! quel feu, et comme c'est bien joué, mon ami I aussi bien joué que bien imaginé t La mise en scène y gagne, et nous aurons un succès d'attendrissement.

— Ah çà! chevalier, en avez- vous fini? Votre raillerie est trop longue, et elle commence à être d'assez mauvais goût.

— Mais je ne raille pas, Népomucène, j'admire dé bonne foi. Comment ne voyez- vous pas ce qu'il y a d'heureux là-dedans, de bien inventé, de bien conduit, d'avantageux pour votre jeune homme ? Mais du coup, mon ami, vous lui créez 1^ plus belle situation qu'il soit possible de voir; en un jour vous faites faire à sa réputation le pas de dix années ; vous le mettez dans une posture qu'envieraient de vieux routiers comme moi. Vous ligurez-vous le beau bruit qui va se faire dans les journaux et dans le public, le lendemain de l'événement ! Il me semble que j'y assiste. — Savez-vous pas la nouvelle? — ZS'on. — Le petit Lucien s'est battu. — Vraiment ? — Oui, il s'est battu. — C'est un brave à quatre poils. — Ha failli recevoir quatre balles et six coups d'épée. — ?soble enfant! — Jeune preux! — Ame de bronze ! — Et ainsi du reste et à l'infini et d'échos en échos. Dès ce moment, mon cher, votre jeune homme est sur un tout autre pied; il a son brevet d'intrépide, et la marmaille des lettres s'incline jusqu'à terre devant lui; encore un duel, et il aura des flatteurs.

J'eus beau faire ; je ne parvins pas à détourner le chevalier de son point de vue ; il ne voulut pas croire

que ce duel eût d'autre but que de donner un relief public à Lucien et une occasion de se manifester avec avantage. D'ailleurs, loin de refuser son concours, il ne tarissait pas en remerciements de ce que j'avais songé à lui. n m'était acquis, ajoutait-il, et portait à mon jeune homme un intérêt des plus vifs. Je n'avais pas à en demander davantage : le but de ma visite était atteint, et j'allais me retirer, quand il m'arrêta par un geste et me lit asseoir près de lui.

— Un instant, dit-il, si nous mettions tout en ordre dès à présent ? H y a un document public à rédiger ; si nous le préparions? Demain, me direz-vous, demain ! Mon cher, demain nous appartiendrons à nos émotions et nous n'aurons plus la tête aux délicatesses du style. Puis, qui sait s'il n'y aura pas un déjeuner au bout? et alors adieu la présence d'esprit. Il est donc sage de composer notre note officielle, dès aujourd'hui. Voyons, Népomucène, mettez-vous là et aidez-moi. Du simple, tout ce qu'il y a de plus simple.

C'était mie proposition au moins étrange que celle de raconter un duel avant qu'il fût consommé ; j'en fis l'observation au chevalier :

— Bah ! dit-il, est-ce que ces choses-là ne se passent pas toujours de la môme manière? C'est du protocole ; qui en a lu un en a lu vingt. Tenez, voici :

f Une rencontre a eu lieu ce matin, au bois de Vin- » cennes, entre le peintre Maxime et Lucien Mérinval. » Après deux balles échangées, les témoins ont déclaré » que l'honneur était satisfait. »

— Eh bien I que vous en semble ? reprit le chevalier ; n'est-ce pas ce que vous avez vu hier et ce que

VOUS verrez demain ? On compterait les variantes.

— En effet!

— 3Iais c'est là, après tout, la moindre affaire. Arrivons au point délicat. ]\épomucène, ajouta-t-il, en me regardant fixement et comme s'il eût voulu m'arracher ma pensée, de quelle manière désirez-vous figurer dans l'événement ? Expliquez-vous avec sincérité.

Sa voix avait pris une certaine solennité en m'adressant cette question.

— Qu'est-ce à dire, chevalier, et comment l'entendez-vous ?

— De la franchise, mon ami, c'est tout ce que j'attends de votre part. 31a plume vous est acquise; j'irai aussi loin que bon vous semblera. Profitez de l'occasion : elle est bonne, je m'y connais. Tout se glisse dans les journaux au moyen d'un bulletin de duel. Voulez-vous que je vous pose en brave on en esprit conciliant? Voulez-vous que je profite de la circonstance pour énumérer vos titres? Parlez.

— Moi, chevalier ? Vous me rendrez le service de ne me nommer en aucune façon. Voilà ce que j'exige.

— Touchante discrétion I Eh bien I Népomucène, vous me donnez là un exemple que je veux suivre. Je pourrais abuser de cette affaire, c'est mon droit; je n'en userai même pas. Voici les seuls mots que j'ajouterai à cette note, afin de la compléter.

« Au nombre des témoins figurait le chevalier Ri- » gobert, décoré de plusieurs ordres, et dont le nom » jouit d'une célébrité européenne. »

— J'espère, reprit-il en achevant de tracer ces lignes,

que j'y mets de la modération. Je veux avoir au moins ce trait dans ma vie.

Tous nos accords étaient faits; le chevalier avait promis de me rejoindre chez moi à une heure désignée de la soirée ; c'était celle que Lucien m'avait fixée luimême et où nous devions arrêter nos dernières dispositions.

Où Néponaucène se croise les bras et s'abandonne à des impressions mélancoliques, — Une visite inopportune.

Après que je me fus assuré de l'assistance du chevalier, je regagnai mon logement et me décidai à ne plus le quitter jusqu'à ce que cette affaire eût été bien liée. Il se pouvait que Lucien passât chez moi ou y envoyât quelque exprès, et cela au moment où je m'y serais le moins attendu. Je ne voulus pas accroître par des allées et venues infructueuses, les embarras qui accompagnent ces sortes de négociations. Ordinairement, je ne dînais pas au logis : ce jour-là, je dérogeai à mes habitudes. Chez le traiteur le plus voisin, je commandai un petit repas, et fis mettre la nappe dans ma chambre, au coin de mon feu. En même temps, je donnai des ordres pour qu'on ne laissât entrer que Lucien et Rigobert, et qu'on refusât indistinctement toute autre personne qui se présenterait.

Ces précautions prises, j'eus quelques heures pour me reconnaître et me recueiUir. J'en éprouvais le be-

soin. Il m'était impossible d'envisager l'affaire du même point de vue que le chevalier; elle pouvait acquérir de la gravité. Non pas que je me gi^ossisse les risques qui attendaient Lucien; je savais ce que sont les duels, et qu'on y est très-médiocrement animé du désir de s'entre-détruire. C'est une petite rancune qu'on assouvit, une vanité qu'on satisfait, ou une émotion que l'on cherche; voilà tout. Ni les motifs, ni les sentiments ne sont à la hauteur de l'acte; on n'y va ni pour tuer, ni pour être tué; de part et d'autre, on n'est point altéré de sang humain. Je n'ignorais rien de tout cela, et c'étaient autant de motifs de me rassurer. Eh Ijien ! je n'y parvenais point. L'issue inoffensive d'un duel était la règle, oui; mais cette règle comptait de terribles exceptions. J'en avais la mémoire pleine. Combien de ces affaires, engagées, avec une légèreté coupable, s'étaient terminées par des événements douloureux ! Combien, commencées en parties de plaisir, avaient dégénéré en catastrophes ! 1^ fer et le plomb sont des instruments brutaux qui, de loin en loin, rappellent leur puissance à ceux qui s'en jouent. Voilà de quelles appréhensions j'étais assailli. Je redoutais un malheur imprévu. Plus j'observais Lucien, plus il me semblait marqué du sceau de la fatalité ; plus je voyais en lui un de ces hommes que le hasard brise avant le temps ! Tout dans sa vie prenait un caractère particulier, et qui ne ressemblait à rien de ce que je remarquais autour de moi. C'était un cachet à part et une empreinte qui lui était propre. Or, n'y avait-il pas lieu de craindre qu'il ne portât sur le terrain cette singulière destination, et que, là où d'autres ne trouvaient qu'un passe-

tenips, il trouvât, lui, l'arrêt suprême, d'où on ne relève plus ? Et, dans ce cas, quelle douleur pour moi et quelle responsabilité !

La veille encore, j'avais reçu de madame Mérinval quelques lignes charmantes et le tribut accoutumé. Le fils avait pu m'oublier, la mère ne m'oubliait pas. Elle en était encore aux premières illusions, et croyait que le jeune homme grandissait sous mes yeux et à l'ombre de mon influence ; elle ne s'imaginait pas qu'il eût pu changer de tutelle, encore moins qu'il fût allé demander un asile à l'ennemi. La digne femme présumait que rien n'était changé, parce qu'elle ne changeait pas. Jamais son présent n'avait témoigné plus de soins, ni exhalé plus de parfums. C'était d'un choix irréprochable, la fleur du Périgord. J'avais examiné une à une les pièces de l'envoi ; pas un défaut, pas une tare ; toutes étaient charnues, noires, veinées, savoureuses, en un mot, parfaites de tout point. La veuve s'était surpassée. Du lieu où j'étais, je pouvais recueillir les preuves sensibles de cette supériorité. La bourriche était encore chez moi, et elle remplissait la maison d'arômes suaves et pénétrants.

Et c'était dans ce même moment, presque à la même heure, que la vie du jeune homme allait être mise en question. Douloureuse coïncidence! Voilà comment je répondais à cette attention qui ne s'était jamais démentie, à ces témoignages réguliers et toujours plus cx([uis, à cette sollicitude maternelle, si manifeste par ses dons ! Le lendemain, peut-être, au lieu d'une lettre de remerciement, ce serait une lettre de condoléance que j'aurais à écrire et à envoyer. Et cependant, elle avait dû corap-

ter sur moi, cette malheureuse mère ! Elle avait dû supposer que je la remplacerais près de son fils, que je veillerais sur lui, ([ue je l'empêcherais de dépenser ses plus belles années en de folles poursuites, que je l'arrêterais à temps sur la pente du mal, enfin que je ne lui laisserais pas jouer son existence en insensé, dans la plus inégale des parties, sur un premier coup de dés, au hasard, en aveugle, avec toutes les chances contraires et pas une seule en sa faveur. Voilà sur quel oreiller d'illusions dormait la pauvre veuve : et quel réveil nous lui préparions t Je lui tissais de mes mains un vêtement de deuil, à elle qui me faisait tant de fête 1

Hélas I si je souffrais pour elle, je souffrais pour moi ; la douleur m'arrivait ainsi de tous les points et m'assiégeait sous toutes les formes. Dans les jours heureux et quand Lucien me négligeait pour ses amours, je pouvais l'oublier, me passer de lui, éloigner son souvenir comme un fardeau importun. Mon cœur trouvait dans ses façons d'agir la force nécessaire à des représailles; il s'aguerrissait dans le soin de ma dignité. Mais sitôt que les choses s'embrouillaient, sitôt qu'il y avait un nuage au ciel et une ombre dans la vie de mon enfant, adieu mon orgueil, adieu ma réserve, adieu mon indifférence I Je comprenais alors par combien de points nos existences se touchaient, et qu'aucune puissance humaine ne pourrait me détacher de lui. Ses chagrins devenaient les miens, ses passions aussi; j'adoptais ses inimitiés, et ne laissais à personne le soin de partager ses périls. Je me portais à son secours sans rancune pour le passé, sans condition pour l'avenir ; j'étais à lui naturellement ; il me suffisait de céder à

mes instincts. Et encore n'avais-je eu jusque-là qu'une idée imparfaite de ce sentiment. Pour m'en révéler l'étendue, il fallait une crise; elle était arrivée. Je savais combien Lucien m'était cher depuis que j'étais menacé de le perdre.

Yoilà sous quelle pénible impression je passai les longues heures qui me séparaient de mon rendez-vous. J'arrivai ainsi jusqu'au soir, et comptais déjà sur le cadran les minutes qui restaient à courir. Il était près de huit heures ; c'était à neuf que Lucien.devait venir, Rigobert également. J'y comptais : qui n'est pas ponctuel, en pareil cas ? Dès lors il nous restait amplement le temps nécessaire pour tout combiner et tout arrêter d'une manière définitive. Déjà, dans ma pensée, je m'étudiais à fixer quelques points, lorsqu'un vigoureux coup de sonnette vint distraire mon esprit de cette occupation. J'écoutai : un débat était engagé à ma porte; ma femme de service maintenait l'honneur de ses consignes, et défendait l'accès de ma chambre contre une personne qui s'obstinait à y pénétrer.

— Quand je vous dis, Madame, que Monsieur n'y est pas, s'écriait ma gouvernante.

— Il n'y est pas pour d'autres, la bonne, je le veux bien, mais, pour Eulalie de Samt-Epinac, il y est toujours. Lâchez-lui ce nom : vous verrez l'effet.

0 fatalité ! c'était l'inévitable chanoinesse. Si elle entrait chez moi, rien n'était possible ; elle allait troubler nos plans et nous condamner au silence. J'étais dans les transes ; il ne me restait plus d'espoir que dans la résistance de mon gardien. Cet espoir ne fut pas de lonarue durée.

— Madame, dit-elle, il est inutile d'insister. Monsieur est sorti.

— Sorti ? le mot est charmant ! Et vous le débitez avec un naturel ! Dites donc, la bonne, quand on veut passer pour sorti, on ferme au moins ses volets. Voyons, plus de cache-cache avec moi'; j'ai aperçu de la lumière de la rue,

— Mais, Madame, dit ma gouvernante en insistant et en lui barrant le passage.

— Ah ! c'est comme ça, s'écria l'irascible clianoinesse, eh bien I nous allons voir.

D'un poignet vigoureux elle écarta l'obstacle, mit résolument la main sur le bouton de ma porte, le pressa et ouvrit ; le tout en un clin-d'œil et sans qu'on pût l'en empêcher.

— Vous voilà enfin, dit-elle en me découvrant ; ça n'est pas mallieureux. On vous tient donc sous cloche, mon cher. Si c'est un genre, vous pourriez mieux trouver; il vous est commun avec le melon.

— Excusez-moi, chanoinesse, dis-je essayant de la congédier, j'attends du monde ce soir; il s'agit d'une affaire.

— Des affaires, mon cher, j'en ai aussi, et des plus pressées; vous ne m'e verriez pas sans cela. En attendant recevez mes félicitations. Vous avez là un fameux cerbère. Quel chien de garde ! S'il en sort des petits, j'en retiens un.

Du rôle que joue une porte-cochère clans les mystères d'un hôtel. — Nouvelle complication.

Tout en parlant, la chanoinesse s'était avancée dans ma chambre, et y avait pris, sans attendre mon invitation, des dispositions dont le caractère était alarmant. Elle avait fermé la porte avec soin, s'était emparée du meilleur de mes fauteuils, et venait de s'y asseoir après l'avoir approché sensuellement du feu ; puis, comme si elle n'eût voulu me laisser aucune illusion sur le caractère de sa visite, elle dénoua lentement son chapeau, détacha son châle, et déposa les deux objets sur un divan qui se trouvait à sa portée. En même temps elle jetait sur mon trumeau un coup d'œil complaisant et y rajustait les portions de sa coiffure que la course avait pu endommager. Point de doute, elle était là avec le dessein formel d'y faire un long séjour et de s'imposer pour un temps indéfini.

Dans les circonstances où je me trouvais, vous devinez quel dut être mon dépit de la voir prendre à ce point ses aises et disposer de mon domicile avec aussi peu de façon. Rien, ni dans mes airs, ni dans mon attitude, n'était pourtant de nature à l'encourager dans ses usurpations. Je restais debout avec tous les signes d'une contrariété évidente, calculant les suites de cet incident et cherchant par quel moyen je me délivrerais de cette créature importune. De vive force il

LA COMTESSE DE MAULÉON. 2l)7

n'y fallait pas songer ; elle était d'humeur et de taille à se défendre ; par ruse, je me creusais vainement l'esprit et ne trouvais point d'expédients. Et pourtant il était impossible de supporter longtemps sa présence ; on allait venir ; à aucun prix elle ne devait rester. En de pareilles occasions ce qu'il faut éviter surtout, c'est l'oreille d'une femme et surtout d'une femme comme celle-ci. Il était môme essentiel qu'elle ne vît aucune des personnes que j'attendais ; ses soupçons en eussent été éveillés. Ainsi pour mille motifs il fallait qu'elle vidât la place, et qu'elle la vidât sur-le-champ. Jugez dès lors de mon impatience ! J'attachais encore mes yeux sur la pendule, mais cette fois avec la crainte que l'aiguille ne marchât trop promptement. Il était huit heures et demie ; toute minute qui ^'écoulait aggravait la situation.

Dans les premiers moments qui suivirent son arrivée, Eulalie ne me lit pas même l'honneur de remarquer mon embarras et mon irritation. Elle continuait à passer en revue les détails de sa toilette, ses manches, sa guimpe, ses nœuds de rubans et à y mettre l'ordre qui convient. Ce ne fut qu'après un examen complet, et lorsqu'elle eut épuisé ce chapitre, qu'enfm elle se décida à faire un peu d'attention à moi.

— Eh bien ! mon cher, qu'avez-vous donc? me dit-elle. Que signifient ces airs de dogue? Il est flatteur, l'accueil !

— C'est qu'il m'est impossible de vous garder, Eulalie, répondis-je avec une componction qui aurait dû la toucher; j'en suis confus et affligé. Pourquoi forcer une porte ainsi? Vous, savez bien que ce n'est ni par

orgueil ni par caprice que je me clos. Je suis en affaires, en affaires très-sérieuses, je vous l'ai dit.

— Encore ! s'écria-t-eUe avec hauteur. Et croyezvous, par hasard, que je vienne pour mon plaisir I Singulier plaisir, en tout cas ! Des affronts à bout portant et un visage de porc-épic ! Ah çà ! mon cher, queUe idée vous faites-vous donc de moi ? Me prenezvous pour un bloc de marbre, qui ne sent rien, qui ne voit rien ?

Je n'étais pas à ce qu'elle me disait : ni les reproches, ni les plaintes n'avaient d'action sur moi. L'œil fixé sur le cadran fatal, je voyais l'espace se réduire et les minutes s'envoler,

— Eulalie, lui dis-je, sans répondre à ses boutades, de grâce, laissez-moi. Revenez me voir demain, ce soir je ne m'appartiens pas.

— Demain, mon cher ? Et qui vous dit qu'il ne sera pas trop tard ! Si je suis venu ce soir, c'est que j'ai mon motif aussi; s'il y a urgence pour vous, il y a urgence pour moi. Autrement est-ce que je resterais? Est-ce que je ne vous aurais pas montré vingt mille fois les talons? Est-ce que je ne vous aurais pas rendu la momiaie de votre face de sanglier et coup de boutoir pour coup de boutoir ?

— Vous avez donc quelque chose à me dire? reprisje en jetant sur la pendule un regard désespéré.

— Des masses de choses , Népomucène , des masses! ...

— Mais achevez donc alors ; mes moments sont comptés.

La pendule marquait neuf heures moins le quart.

Cependant la chanoinesse ne s'associait guère à mes impatiences: elle ne reprit la parole qu'après une pause prolongëe à dessein,

— Voici, mon cher ; et d'abord cpiittez vos airs renfrognés, ça ne vous embellit pas. A la bonne heure, c'est mieux ainsi. Vous saurez donc, IN'épomucène, que nous touchons à quelque événement.

— Un événement ! m'écriai-je frappé d'un mot qui répondait si bien à mes impressions.

— Oui, >'épomucène, un événement; c'est l'expression que renferment mes rapports de police. Je quitte mon agent, il est convaincu que nous touchons à un événement ténébreux. Ce qu'il m'a dit est si grave, que j'ai été entraînée à des excès de gratification en sa faveur. En fait d'argent je ne pouvais plus rien; j'ai atteint mes limites; mais j'ai triplé les indemnités de boisson et lai renvoyé à son poste, afin qu'il veillât de près aux mouvements de l'ennemi. Nous y voici, mon cher, le four chauffe.

— Mais qu'y a-t-il donc, chanoinesse ? dis-je avec plus d'intérêt,

— H y a, mon cher. . . Ah ! vous y prenez goût; ah ! vous ne faites plus le fagot d'épines. Il y a donc que l'hôtel Mauléon est en combustion depuis ce matin ; il y a qu'il s'y prépare une machination quelconque. C'est mon agent qui me l'a dit, et l'Auvergnat a le flair exercé. Il devine les révolutions de famille sur la physionomie des gens; il lit sur les visages les calamités conjugales et les orages des amours de cœur; c'est un drôle qui a poussé très-loin cette étude, et qui en a fait l'objet d'un commerce avantageux,

— De grâce, Eulalie, concluez, dis -je en homme qui repose sur un lit de charbons ardents.

n était neuf heures moins dix minutes.

— Soit, mon cher, reprit-elle, je conclus; ne soyez donc plus si rogue. Entre neuf heures du matin et six heures du soir, Lucien est entré huit fois à Ihôtel Mauléon, huit fois il en est sorti. Voilà le fait capital, et si vous ne le trouvez pas tel, c'est que vous avez un furieux bouchon sur l'esprit. Puis d'autres sont arrivés très-affairés, très-agités; ça été des allées et des venues sans fin, des gestes impatients, des figm'es à l'orage. Lucien surtout ne désemparait pas; quand il sortait on envoyait la livrée à ses trousses. Et, au milieu de cela, du bruit, du mouvement, des stations sur les portes, des factions aux croisées, enfm tout ce qui caractérise une maison en désarroi. Aussi mon agent est-il toujours sur les Ueux; il attend que les choses soient un peu éclaircies. Lucien est encore dans Thôtel...

— En êtes-vous sûre, chanoinesse? dis-je avec vivacité

— Comme de ma police, mon cher ; mon espion a l'œil du chat, il voit plus clair dans les ténèbres. Du reste, nous allons bientôt savoir à quoi nous en tenir. Dès que notre jeune homme sera sorti de chez sa comtesse, l'Auvergnat doit venir ici nous rendre des comptes défmitifs. Il vous dira mieux ce qu'il a vu et ce qu'est devenu Lucien.

C'était le coup de grâce, j'en fus anéanti, hnpossible de trouver un mot, une phrase, qui répondissent suffisamment à l'état de mon esprit et à l'amertume de mes pensées; en vain regardais-je le cadran; je ne distinguais plus rien.

— Vous avez donc donné un rendez- vous à cet homme? dis- je en balbutiant.

— Oui, mon cher, un rendez -vous!

— Ici, chanoinesse?

— Et où donc ?

— Et vous allez l'y attendre de pied ferme, sans quitter d'un instant?

— Mais sans doute, Népomucène ! Voilà une plaisante question.

La mesure était comblée; ma chambre ne m'appartenait plus : tout le monde en disposait ; elle allait servir à un congrès. Comment parer à cette situation? Quel parti prendre ? Eulalie semblait décidée à pousser jusqu'au bout la réalisation de ses plans ; elle s'était étendue dans son fauteuil et s'y était mise à l'aise, comme une personne qui a du temps devant soi et cherche des poses favorables au repos. Ses pieds reposaient sur un tabouret, et elle avait pris un écran sur la cheminée pour se défendre contre les ardeurs du feu.

Mon attitude formait un contraste frappaiit avec la sienne; je contenais mal l'impatience qui m'animait, et j'avais de la peine à ne pas me livrer à des violences. J'allais et venais dans la chambre, sans but, sans règle, ne sachant à quoi m'arrêter; j'imaginais vingt combinaisons qui se détruisaient l'une l'autre, et où le ridicule le disputait ti l'impuissance. Volontiers j'aurais arrêté l'aiguille de ce cadran qui s'obstinait à marcher avec une régulai'ité désespérante.

D était neuf heures moins cinq minutes.

Toute seconde comptait désormais ; il me semblait que j'entendais dans l'escalier les pas de Rigobert, et à

chaque instant j'allais vers la porte en m'imaginant qu'il venait d'y frapper. Ce supplice ne dura que quelques instants et il eut pour moi la durée d'un siècle.

Enfin, au coup de neuf heures, un bruit plus distinct se fit entendre sur le palier de l'appartement. Cette fois c'était Rigobert, et, comme les consignes portaient une exception en sa faveur, il fut introduit sur-le-champ.

— Tiens, c'est vous, chevalier? dit Eulalie en l'apercevant.

— Vous ici, chanoinesse I répondit -il, et par quel .heureux hasard?

L'épithète était singulièrement choisie.

Le sort en était jeté; l'imbroglio commençait. Deux des personnages se trouvaient en présence déjà ; il n'y manquait plus que l'Auvergnat et Lucien, et, au train dont allaient les choses, ils ne pouvaient pas tarder de s'y rendre.

Où Ton voit enfin briller un feu d'arc-en-ciel. — Le chevalier Riïîobert se trouve sacrifié.

Je m'étais jeté de dépit sur mon divan, et laissai la chanoinesse et le chevalier poursuivre leur échange de civilités. Par la force des choses, j'en arrivais à une abdication complète : et qu'aurais-je fait de mieux? Mon domicile était devenu la proie des importuns : tout le monde y commandait, excepté moi, on y entrait comme dans un lieu public. En m'eu isolant, en restant

LA COMTESSE DE m'aULÉON. 213

à l'écart, je protestais contre cette violence, et opposais à une usurpation évidente la majesté silencieuse de mon droit.

H manquait d'ailleurs à cette scène un personnage, et je l'attendais : c'était Lucien. Chaque minute qui s'écoulait le rapprochait de nous ; il allait paraître. X tout prendre, sa présence n'ajoutait pas d'embarras nouveau et offrait un moyen de dénouer la situation. De quoi s'agissait-il ? D'un peu de persévérance. Il était impossible que, de guerre lasse, Eulalie n'opérât pas sa retraite, et alors nous demeurerions maîtres du terrain. En nous montrant plus obstinés qu'elle, nous devions l'amener là ; et, pour achever ce qui restait à faire, nous avions la nuit entière devant nous. Sous cette impression, je retrouvai mon sang-froid, et me renfermai dans l'impassibilité la plus complète.

Ni le chevaher, ni la chanoinesse n'étaient d'humeur à m'iraiter; ils se connaissaient de longue main et avaient beaucoup de choses à se dh^e : à peine en face l'un de l'autre, ils en tinrent à de compliments où le ton s'élevait petit à petit et qui insensiblement tournaient à l'aigre :

— Toujours fringant, ce Rigobert! disait-elle.

— Et vous toujours imposante, ma chère! répondait-il.

— Ah cà! chevaher, vous jetez donc des sortilèges sur les journaux? Rs sont pleins de vous.

— Mon Dieu f Eulalie, il en est deux comme des juges des jeux floraux! 11 faut savoir les prendre!

— Le fat! dit la chanoinesse à demi-voix.

— Son clou est rivé ! dit tout bas le chevalier.

L'entretien continua dans ces termes et sur ce pied, tantôt caustique, tantôt badin. De loin en loin, Rigobert, pressé trop vivement, se retournait vers moi et m'interrogeait du regard. Il semblait me demander ce que signifiait celte rencontre et pourquoi un rendezvous sérieux déviait ainsi son objet. Par un geste, je me portais alors à son secours, l'exhortais à la patience et m'excusais d'un procédé si inhospitalier. Tout cela dans un jeu muet et sans me mêler à la querelle. Cependant il y eut un moment oii cette réserve ne me fut plus permise. Le nom de Lucien venait d'être prononcé et Eulalie y insistait d'une façon significative.

— Chanoinesse, lui dis-je, ménageons les absents. Tenez, j'entends des pas; c'est peut-être Lucien qui arrive, je l'attends ce soir.

— Bah ! s'écria-t-elle, que ne le disiez-vous plus tôt ! Eh bien 1 s'il est là, mon cher, vous pouvez être certain que mon agent n'est pas loin ; c'est le corps et l'ombre, tout va s'éclaircir.

En effet un petit mouvement, sensible à l'intérieur, venait d'avoir lieu dans mon antichambre; la clef avait tourné dans la seiTure et, en se rapprochant de la porte, on distinguait un son confus de voix dans la direction de l'escalier. Je n'y tins pas, et laissant les champions aux prises, j'allai vers le bruit. C'était ma femme de service qui échangeait des explications avec un laquais de fort bonne iftine chargé d'un message pour moi.

— M. Nébomicène ! disait-il avec un accent alsacien des plus prononcés.

Ma servante avait beau l'assurer que j'étais sorti et offrir son entremise, le laquais n'admettait pas cette

combinaison ; il voulait exécuter ses ordres à la lettre et me réclamait en chair et en os. La négociation en était là, lorsque je me montrai.

— M. Nébomicène ! répéta le laquais en se tournant de mon côté.

— C'est moi I lui dis-je.

Il m'examina un instant en homme qui a l'habitude des missions secrètes et tient à ce que les lettres ne se trompent pas de destination. Ce coup d'œilme fut favorable, il tant le croire, et lui démontra mon identité, car il s'exécuta :

— Foilà, me dit-il en me remettant la précieuse missive, et se retirant après un profond salut.

Je ne savais que penser de ce message et du tour mystérieux qu'on y avait pris, lorsque je jelai les yeux sur l'adresse.

— De Lucien I m'écriai -je. Et c'est un laquais qui l'apporte ! point de doute : c'est de chez la comtesse qu'il m'écrit.

Je brisai le cachet avec impatience et embrassai d'un regard l'ensemble du billet ; il se composait de quelques lignes tracées à la hâte :

« Mon cousin,

» Je suis vraiment confus de ce que je vais vous dire » et ne sais comment m'excuser. Il faut que je con- » naisse votfc bonté pour en avoir le courage. Je ne » puis me rendre près de vous et vous envoie un ex- » près. Tout s'est expliqué, tout s'est arrangé ; il n'y » avait dans tout cela qu'un malentendu et un peu d'en-

» fantillage de ma part. Il n'en reste rien, si ce n'est le » très-vif regret de vous avoir donné ce souci et causé » cette peine. Que votre cœur me le pardonne, et si » vous avez associé quelqu'un à ma confidence, veuillez » le comprendre dans les excuses que je vous fais et » les remerciements que je vous adresse.

» Sitôt que je serai libre, j'irai vous raconter les » choses avec plus de détail.

)) Lucien. »

Le premier sentiment que j'éprouvai à la lecture de ce billet fut un soulagement ineffable. Il me sembla que je respirais plus librement et qu'on m'enlevait un poids de dessus le cœur. Plus susceptible, j'aurais pu trouver beaucoup à reprendre dans la conduite de Lucien, dans la manière dont il m'avait engagé et dégagé, en ne se communiquant pas et en me laissant dans les ténèbres. Ces ténèbres, je les pénétrais ; je voyais le doigt de la comtesse présent dans tout ceci : la querelle avait dû naître chez elle et y mourir. Dès qu'elle en avait eu le soupçon, elle n'avait eu de cesse que les choses ne fus- -' sent accommodées. Pour son honneur et son repos, il lui importait d'arrêter dès le début une affaire où son nom pomliit être mêlé. En vain aurait-on cherché adonner le change au public ; il ne s'y serait point mépris et il en eût toujours transpiré quelque chose. C'était donc elle, elle évidemment, qui avait conseillé et imposé au besoin une conciliation ; c'était elle qui avait vaincu les résistances et enlevé à Lucien l'homieur de descendre pour la premitTe fois sur le terrain. A quel prix ? Dieu le sait.

Cet arrangement avait été conclu sans moi, en dehors de moi, et pourtant j'en éprouvais la même satisfaction que si j'y eusse mis la main ; au fond de mon âme, ^ 'en bénissais la comtesse. Je pouvais le lendemain écrire à la mère de Mérinval d'une main ferme et affranchie de soucis ; aucun deuil ne troublait mes perspectives. Qu'importaient quelques échecs de vanité? Valaient-ils seulement la peine qu'on on tînt compte ? Non, l'issue de l'affaire effaçait et couvrait tout. Seulement il me restait encore un soin et un devoir, c'était d'informer Rigobert de ce qui se passait. Au risque d'indisposer la chanoinesse je l'arrachai de ses mains et le pris à part. Quand nous fûmes seuls et à l'abri des oreilles indiscrètes, je lui racontai les faits. Rien de plus curieux que la figure du chevalier, à mesure que j'avançais dans cette communication. Un désappointement visible s'y combinait avec une certaine incrédulité ; quand j'en vins à lui dire que l'affaire était arrangée, il m'arrêta court : *

' — Cela ne se peut pas, s'écria-t-il.

— Comment I réphquai-je, cela ne se peut pas ? Mais cela est, chevaUer.

— Je vous répète que cela ne se peut pas, Népomucène.

— Voilà qui est fort !

— Cela ne se peut pas ! vous dis-je; c'est tout uniment impossible. Une affaire superbe I II faut qu'elle ait des suites.

— Mais, Rigobert que vous êtes, quand je vous annonce que c'est arrangé, arrangé, entendez-vgus?

— Vous me le diriez cent fois, Népomucène, cent

millions de fois, et sur tous les tons de la ganune, que j'en reviendrais à mon refrain : Cela ne se peut pas.

— Vrai I chevalier, vous mimpatientez.

— Désolé, mon ami, mais je n'ai rien à en rabattre. Que diable? il est trop tard ; le duel est rédigé, les notes sont prêtes ; nous n'acceptons plus d'arrangement.

— Vous plaisantez, Rigobert ?

— Jamais là-dessus, îSépomucène, jamais! Quand il s'agit d'une fusée dans les journaux, je prends toujours les choses au sérieux. Voyons, raisonnons froidement. De quoi s'agit-il? de poser votre jeune homme ; eh bien ! l'occasion est unique, il faut la saisir.

— Mais quand je vous dis qu'il y renonce , chevalier !

— Alors , je n'y renonce pas , moi. Chacun son droit ; j'invoque le mien.

— C'est-à-dire qu'il devrait se battre à cause de vous ; est-ce ainsi que vous l'entendez, Rigobert ?

— A cause de moi ou à cause de lui , peu importe, pourvu ({ue mes notes passent. Aimez-vous mieux les faire publier sans que l'affaire ait lieu ?

— Mais non , mais non, chevalier.

— Alors j'en reviens à dire que les choses doivent aller leur train ! Nous n'écoutons plus rien , nous repoussons toute espèce d'explications. Il n'y a qu'un mot qui serve, c'est de s'aligner. Dites, Népomucène , tout est-il réglé, le heu , l'heure , les armes , les distances, les conditions du combat ?

Rigobert s'était animé en parlant ; il allait et venait en gesticulant avec feu. La pensée que ses notes ne

passeraient pas ulcérait son âme ; plutôt que de s'y résigner, il eût préféré voir égorger Lucien.

— Je suis volé, s'écriait-il, volé comme dans un bois.

Enfin , il consentit à s'apaiser , mais seulement à la pensée que Lucien ne serait pas sans avoir, tôt ou tard, un nouveau duel, et qu'alors il rentrerait, lui, Rigobert, dans ses frais d'écritures et de mise en scène ; à ce prix, il pardonnait au jeune homme d'avoir trompé son attente et détruit en germe une de ses plus belles conceptions. Tel fut le retour que le chevalier fit sur lui-même. Quand il eut pris les choses aussi philosophiquement, nous rentrâmes dans la pièce où se trouvait Eulalie.

— • Eh bien ! dit-elle , voilà qui est galant : laisser une femme à l'abandon et pendant des éternités ! Que conspiriez-vous donc ensemble ?

— Nous conspirions un punch , chanoinesse , lui dis-je, et pour qu'il n'y manque rien , c'est vous qui le ferez.

— Adjugé, s'écria-t-elle, et au rhum !

— Au rhum, dis-je, et ne ménagez pas le mien. Vous allez en avoir des masses ; la soirée est bonne; finissons-la gaiement.

On apporta ce qu'il fallait, et tout en râpant un citron, la chanoinesse fut frappée d'un souvenir.

— Népomucène, me dit-elle, j'y songe maintenant. Et mon agent qui est encore à son poste ? Comment n'est-il pas ici ? Lucien serait donc toujours chez les Mauléon ?

— Bah ! répliquai-je, qu'importe? Soyons au punch, EulaUe ! et à demain le reste ! ,

— A demain, soit, dit-elle en faisant flamber la liqueur et la versant ensuite dans nos verres.

Nous passâmes quelques heures ainsi, tout en buvant et causant. Eulalie était en belle humeur, et Rigobert lui tenait tête. Le bol était copieux; il fut vidé en entier. Enfin il fallut se séparer. ^linuit sonnait lorsque la chanoinesse s'y décida.

— J'en reviens à mes moutons, dit-elle au moment du départ. H n'est pas naturel que mon agent ne soit pas venu me rendre ses comptes. Serait-il encore de planton? Je suis curieuse de voir cela. Donnez- moi votre bras, Rigobert , nous irons jeter un coup d'œil de ce côté.

Où l'on présume que l'heure du berger a sonné. — Les bonheurs s'enchaînent.

A la suite de cette crise, il se lit comme un repos dans la vie de Lucien; j'ai toujours pensé que de ce jour-là date la période tranquille de son règne; il gagna son sceptre dans une révolution de palais. Toutes les chroniques, il est vrai, ne sont pas d'accord là-dessus ; les imes font remonter plus haut la date de l'avénement, d'autres mettent en doute qu'il ait jamais eu lieu, et relèguent Mérinval parmi ces rois des premières races dont le passage au trône reste dans le domaine des suppositions.

Ce que je sais, ce qui est notoire, c'est que Lucien

eut alors une veine de succès, un moment court et radieux qui marquera dans les lettres. Était-ce une inspiration personnelle ou une inspiration de reflet^ Fautil y voir la main de la comtesse ou simplement un germe nouveau qui se développait chez lui, sous l'influence d'un rayon de bonheur ? Où commençait cette collaboration, où s 'arrêtait -elle? Autant de points douteux qui n'ont jamais été éclaircis. J'incline à croire que madame deMauléon empruntait à Lucien au moins l'équivalent de ce qu'elle lui donnait, et que, des deux parts, l'échange était profitable. La pierre recèle le feu, mais c'est le choc qui le fait jaillir. Si le nom de Mérinval fit alors un peu de bruit, un bruit bien vite oublié, jamais celui de la comtesse n'eût plus d'éclat, ni un éclat plus soutenu. Ses ouvrages de ce temps sont ceux qui ont laissé la plus forte empreinte ; la note mystérieuse du cœur y domine, sans que rien en trouble l'harmonie ni l'accord. Point d'écart vers les systèmes, point de course à travers les lunes des Trinachon ; mais l'amour dans sa première sève et les débuts naïfs des couples épris. On voyait qu'une certaine joie, vraie, sincère et nouvelle, animait ses tableaux et y répandait de douces clartés.

S'il me fallait vous raconter en détail l'histoire de ces moments fugitifs, j'éprouverais un embarras facile à comprendre. Rien de plus monotone que la vie des gens heureux ; les jours s'y suivent avec une désespérante sérénité. L'intérêt n'est pas là: il est plutôt dans les orages. D'ailleurs, je n'en savais pas davantage sur le fond des choses que le gros des curieux. Je voyais bien que l'étoile de Lucien effaçait les autres peu à peu

et les reléguait dans un rang secondaire; mais je voyais cela comme tout le monde, sans lui, presque malgré lui. Jamais il n'avait été plus boutonné avec moi, et c'était le seul indice qui me fût personnel. J'avais remarqué, en effet, que sa conscience se mesurait à ses découragements et sa discrétion à son bonheur. Je dus donc le croire le plus fortuné des hommes, parce qu'il en était devenu le plus impénétrable. J'eus beau l'attaquer dans tous les sens, user du sentiment et de la raillerie, chercher à le prendre en défaut, il résista à tout, et maintint au-dessus de mes atteintes sa bannière de chevalier immaculé. Peut-être se mêlait-il à sa réserve un peu de cet orgueil qui accompagne les conquêtes et éclaire le front des victorieux. On eût dit parfois qu'il foulait la terre d'un pied plus fier et portait la tête avec une aisance plus grande. Que voulez-vous? le laurier sied aux jeunes gens et le sien était si beau.

Moins bien disposé, j'aurais sans doute chicané sur ces allures et reconnu qu'en plus d'une circonstance, il le prenait de trop haut avec moi. 3Iais, je vous l'ai dit, j'avais pour Lucien une de ces faiblesses qui trouvent en elles-mêmes leur aliment et semblent croître en raison de l'abus qu'on en fait. C'était la faiblesse des grands .parents, celle qui ne s'affecte pas des rebuts et ne connaît point de hmites. Au fond que m'importaient ces réticences? Et qu'eût-il pu me dire dont je n'eusse pas le mot? 11 triomphait; cela éclatait dans ses yeux; il était au vingtième ciel, en pleine voie lactée, bien au delà de nos sphères, rien de plus évident. Qu'était le reste? une affaire de détail, de pure curiosité.

La pauvre chanoinesse ne le prenait pas aussi philo-

sophiquement. Dëcidément Lucien avait opéré une révolution dans sa vie. Ce n'était plus la muse à grand orchestre, qui avait naguère huit bruns sous la main et demandait un Scandinave pour les assortir : ces temps étaient loin. Gomme la nymphe des mers d'Ionie, elle remplissait sa demeure de gémissements et ne pouvait se consoler du dédain de Lucien. Elle avait conçu pour ce jeune homme une de ces passions malheureuses qui puisent une nouvelle énergie dans les échecs et s'exaltent par des ferveurs solitaires. Tant qu'un peu d'espoir la soutint, cette passion ne dépassa point les bornes et modéra ses manifestations, mais lorsqu'aucune illusion ne fût possible, les excès de tout genre arrivèrent, et j'en ressentis les effets tout des premiers. Eulalie s'en prenait à l'univers entier et à moi surtout ; elle prétendait que j'avais élevé Lucien dans de détestables principes, et que je n'avais pas la force de le protéger ni contre lui-même, ni contre les autres.

— Vous l'avez livré, me disait-elle dans son exaspération, livré à prix d'or comme Judas. Où est l'argent du marché? je veux le voir. Ne vous en défendez pas, Népomucène. Est-ce que les faits ne sont pas là? Est-ce qu'ils ne crèvent pas les yeux? Est-ce qu'elle ne dispose pas de ce malheureux enfant comme d'un bien qui lui appartient? Est-ce qu'elle n'épuise pas la fleur de sa pensée et le sang de ses artères ? Est-ce qu'elle ne le ruine pas de toutes les façons ? Est-ce qu'elle n'ira pas jusqu'au bout, et tant qu'il restera dans cet esprit et dans ce corps une ombre de puissance et de vie? Népomucène, vous êtes un grand coupable : rien ne vous absoudra.

Je laissai la douleur de la chanoinesse s'exhaler même à mes dépens; rien n'est plus digne d'égards qu'une âme vraiment blessée, et la sienne l'était.

Ainsi s'écoulèrent les jours les plus tranquilles que Lucien eût connus, des jours plus remplis d'ivresse que de bruit. Il avait trouvé l'anneau deGygès et ne demandait au ciel qu'une grâce : c'était de rendre sa félicité invisible, afin qu'elle durât plus longtemps. Ce vœu, hélas ! ne fut pas exaucé : la fatalité, un instant vaincue, s'armait en secret et préparait à Lucien une nouvelle série d'épreuves et de soufifrances. Il avait gravi lentement, et un à un, les degrés du bonheur; il allait en être précipité.

Où il est question d'une constellation nouvelle. — Une voix du Nord.

Ce fut vers ce temps que nous vîmes à Paris un homme dont le nom a dû rester dans vos mémoires. H ne fit que passer, mais en laissant après lui une impression vive et des souvenirs qui tiennent du roman. Quoique très -jeune encore, sa vie se composait d'aventures qui l'égalaient aux héros les plus accrédités, aux Amadis, aux Galaor. à la fine fleur de la chevalerie imaginaire. Il était beau comme un soleil, brave comme son épée, noble comme un roi, courtois au possible, galant et empressé comme pas un; il savait aimer, il savait charmer, il savait se battre, et pardessus tout, il savait chanter.

LA COMTESSE DE MArLÉOX. 22o

On le nommait Rosario; mais parmi les personnes informées, on n'ignorait pas que cétait là un nom de guerre, et qu'il avait le droit d'en porter un autre, consacré par les services de ses aïeux. 11 était issu d'une des plus grandes familles de la Scanie qui montrait dans ses armes, et avec un certain orgueil, les deux lions de la couronne de Suède, et avait, à diverses époques, mêlé son sang à celui des souverains du pays. Son père s'était distingué dans les guerres du' siècle écoulé, et retiré dans ses terres, il y menait l'existence opulente et patriarcale des grands seigneurs du nord. Rien n'empêchait son fils de suivre la voie par où leurs ancêtres avaient passé, le sabre au poing si les clairons sonnaient la charge, l'œil sur ses domaines si l'ère des batailles était décidément fermée. C'était ainsi qu'en avaient agi les hommes de sa race, cultivateurs ou guerriers, à la tête de leurs paysans ou de leurs soldats; l'exemple était donné, la tradition consacrée; il n'y avait plus qu'à y conformer sa conduite.

Le descendant de ces générations illustres ne s'y résigna pas; son goût l'emportait vers d'autres destinées. Beau, bien fait, doué de tout ce qu'il faut pour réussir, il embrassa l'Europe d'un coup d'oeil, et se dit qu'il y deviendrait célèbre sous un autre nom et à autre titre que ne l'avaient été ses aïeux. Le beau destin vraiment que de s'enfermer dans les glaces de la Baltique, et d'y rester étranger au bruit qui se fait au sein des contrées aimées du soleil ! Est-ce là une existence dont on puisse aujourd'hui s'accommoder ? Le jeune Suédois ne le pensa pas. Au risque de blesser des préjugés de race, il se

tourna vers les arts, et leur demanda une gloire que la carrière des armes semblait lui refuser; il s'essaya dans tous, et dans tous il obtint des succès. La nature avait tant fait pour lui ! mais là où elle avait épuisé ses dons, cétait le charme de la voix. Jamais organe humain n'atteignit des effets plus grands et plus expressifs. C'était à la fois une puissance et une fortune.

Qu'on juge des colères du vieux gentilhomme scanien, lorsque son fils vint lui déclarer que la vocation du chant, très-prononcée chez lui, allait l'entraîner vers ces grands foyers de l'art où les renommées se fondent et s'écroulent I Ce fut un jour d'éclatante déchéance que celui-là, et les ancêtres durent en tressaillir dans leurs tombes. Le père lutta; il invoqua les devoirs du sang, il adjura, supplia son lils, prit à témoin tous les dieux du foyer, puis quand il vit que rien n'ébranlait ses résolutions, il s'emporta jusqu'à le maudire. C'en fut assez pour que le jeune homme sortît à l'instant du château, avec le ferme dessein de n'y plus remettre les pieds. Désormais il oubUa et voulut faire oubUer qui il était; en quittant la Baltique, il laissa, comme une dépouille gênante, son nom et ses titres sur le rivage natal. Adieu le gentilhomme suédois et ses huit siècles de noblesse bien prouvée; il n'en resta rien, ou plutôt il en resta Rosario l'artiste, Rosario le chanteur, la plus expressive et la plus touchante voix du monde, le gosier par excellence, et le maître dans son art.

Tel était le personnage qui venait d'arriver à Paris, et y excitait un sentiment de curiosité. Vingt histoires romanesques se débitaient à son propos, et défrayaient les entretiens; on racontait les détails de son origine.

et comment il avait brisé son écu pour obéir à un impérieux destin; on entrait dans les moindres circonstances de sa vie, on citait ses bonnes fortunes. Tout conspirait pour faire de lui un de ces heureux mortels sur lesquels la vogue se fixe et qui ont le choix entre les succès. Il descendait de grande souche, il venait de cette patrie des brumes et des frimas qu'Ossian a peuplée de divinités terribles; il réunissait les perfections de cette race du nord, dont les cheveux sont d'un si beau blond, le teint d'un blanc si transparent, les yeux d'un lîleu si limpide. C'étaient la vigueur et la grâce réunies, la grâce du barde et la vigueur du héros.

Qu'on juge de l'engoûment avec lequel ce personnage fut accueilli. Paris ne sait pas faire à demi les choses; quand il sert de parrain à quelqu'un, il n'épargne pas les dragées du baptême : il est magnifique dans ses adoptions. Il faut voir alors comment de salon en salon les renommées se forment, se développent et grandissent. Et quand la vogue est faite, quelle souveraineté ! quel empire sur les âmes ! quels tributs ! quel droit d'aubaine! Heure fugitive, mais enivrante, qu'un grand artiste rencontre au moins une fois et qu'il poursuit de vains regrets quand par malheur il l'a perdue I

Voilà où en était le chanteur Rosario, voilà dans quel cercle d'enchantements il se promenait. Sa poitrine, toute polaire qu'elle fût, n'était point assez cuirassée de glace qu'elle ne se réchauftât au contact d'un enthousiasme si effervescent. Une divinité ne reçoit pas plus d'hommages, et, à prendre la chose au se-

neux, il eût pu se croire l'égal d'Odin ou de Thor. C'était à qui l'aurait, à qui le comblerait, il n'y pouvait suffire. Jusqu'alors il ne s'était pas produit en public; le respect de son rang et de son nom l'enchaînait encore, quoi qu'il en eût ; on ne l'avait entendu que dans un petit nombre de salons, et encore s 'était- il montré fort difficile sur le choix. Il n'allait que chez les gens titrés ; dernière protestation du gentilhomme !

Parmi les personnes qui recherchaient Rosario et lui faisaient le plus d'accueil, on citait la comtesse de ]\Iauléon. Elle s'en était emparée^ dès les premiers jours, et ne laissait point à d'autres le sein et l'honneur de le produire. A deux titres le débutant lui appartenait : il était artiste et grand seigneur. Son hôtel devint donc le théâtre préféré du chanteur; il s'y sentait plus à l'aise et y donnait mieux la mesure de ses moyens. Il faut dire que la comtesse y aidait aussi par la manière parfaite dont elle faisait les honneurs de sa maison; elle avait l'art d'y maintenir, au miUeu de la tenue la plus stricte, une indépendance d'aUures qui en animait l'aspect. Ainsi s'expliquait le goût que montrait Rosario; celui de madame de Mauléon n'avait besoin ni de commentaire ni d'excuse ; comme tout Paris, elle allait vers le personnage à la mode, sauf à tourner avec la mode dès le lendemain, et à se rabattre sur d'autres adorations.

Où l'on assiste à un concert pour les pauvres. — Priez pour Lucien.

Quelques semaines après l'arrivée de Rosario, il y eut un grand concert pour une œuvre de charité, accompagné des fanfares usitées en pareil cas et d'une liste démesurée de dames patronesses. C'est la comtesse qui en était l'âme, et elle avait obtenu de l'artiste favori, qu'en raison du motif, il consentirait à figurer dans le programme et à prêter son concours. Sa tâche avait été limitée à deux morceaux; c'était suffisant pour gagner les palmes du ciel et les applaudissements de la terre.

On sait à l'aide de quels ingénieux stratagèmes se recrute la population qui assiste à ces pieux et onéreux divertissements. Quelque part qu'on aille, en de certaines saisons, il y a des pièges tendus pour cela, et, si on en évite un, c'est pour tomber dans un autre. Défiezvous alors de tout le monde et de toute chose; des femmes, elles sont patronesses; de leurs sourires, il y a des billets de concert au bout. — Je vous en ai réservé deux, dit l'une de ces sirènes en montrant les plus belles dents du monde. Coût : quarante francs ; trois francs par dent montrée. Que si vous comptez y échapper en gardant le coin du feu tant que dure l'épidémie, la poste est là pour détruire cette dernière illusion : avec la régularité ruineuse qui la caractérise, chaque jour elle vous apporte un contingent de billets de concert de la part de personnes qui exercent ce commerce afîligeant et s'adressent

à l'univers entier pour se délivrer de leurs fonds de magasin. Ainsi vous n'échappez pas au tribut et vous avez un sourire de moins; la combinaison n'est pas heureuse; autant vaut y mettre moins d'apprêts, et affronter le fléau à \-isage découvert.

Les procédés qui furent mis en usage cette fois ne différaient pas de ceux que la tradition a consacrés et dont la vertu a été si souvent éprouvée. Il y eut des provocations verbales , des provocations écrites , les unes frappant dans le vide, les autres suivies d'effet. Il y eut des sourires poussés un peu loin, des billets qui excédaient les bornes, enfin toutes les circonstances aggravantes que comporte l'institution. On peut risquer quelque chose sur une bonne œuvre; le ciel est là pour rétablir l'équilibre en faveur de qui le sert. A l'aide de ces moyens et d'autres encore, le placement marcha grand train; les billets s'enlevèrent. Il faut dire que le zèle des dames patronesses ne fit pas tout; le nom de Ptosario, porté sur l'affiche, prit le public par son côté faible, l'attrait de la nouveauté et un tribut payé à la vogue. De proche en proche, on en parla tant et si bien, qu'avant le jour désigné, les billets devim*ent l'objet d'un trafic, et purent se placer à bénéfice.

J'étais au nombre des favorisés; je sentais qu'il y aurait afïluence, et j'avais pris mes précautions à temps. Vous vous feriez difficilement une idée du monde qui vint à cette réunion, et surtout de la qualité de ce monde. Jamais je n'ai vu plus grande compagnie entassée sur le même point t gens de noblesse et de robe, la plus haute finance et une masse de noms connus. Les équipages prenaient la queue à une distance prodigieuse et

le défilé dura longtemps encore après que le concert eut commencé. C'est Rosario qui attirait cette foule; il faisait événement; chacun voulait voir ce gentilhomme de la Scanie, transformé en chanteur par une irrésistible vocation et chassant aux notes au heu de chasser à l'ours. On savait d'ailleurs que cette vocation n'était pas de celles que l'on peut contester, et qu'elle promettait à l'art du chant un grand interprète : de là ces curieux, les uns parce qu'il était noble, les autres quoiqu'il le fût, tous à cause du talent de l'artiste.

J'entrai l'un des premiers dans la salle, et pourtant la comtesse s'y trouvait déjà. Que de zèle de sa part I c'était comprendre dans le sens le plus étendu les devoirs de patronesse. Je cherchai Lucien; il occupait un siège, près de madame de Mauléon, au rang le plus rapproché de l'orchestre. Mon premier soin fut de me placer dans un sens latéral, de manière à pouvoir observer ce groupe le plus naturellement du monde et sans que j'y parusse mettre de l'affectation. Lucien me sembla triste et défait; depuis quelque temps je ne l'avais vu, et je fus douloureusement surpris du changement survenu dans sa physionomie. 11 n'avait plus rien de cette fleur de santé que j'admirais naguère en lui, ni de ces vives couleurs qu'il avait apportées de nos montagnes ; le regard était morne et fuyant, le visage fatigué, la joue pâlie; on eût dit un autre homme. Quant à la comtesse, elle était radieuse de toilette et de beauté, et ses airs de fête formaient un contraste frappant avec l'attitude mélancolique de Lucien,

Cependant la salle s'emplissait à vue d'œil ; par toutes les entrées il y pénétrait des flots de spectateurs. Déjà

tous les bancs, tous les sièges étaieut occupés, et il ne restait plus de places que dans un étroit pourtour où il fallait se tenir sur ses jambes: c'était le plus grand succès qu'eût jamais obtenu concert de charité. La comtesse avait le droit d'être fière de son œuvre, et elle l'était en effet. Debout et tournée vers l'enceinte, elle semblait passer un dénombrement, et calculer la somme qui allait descendre dans la bourse des pauvres. Par intervalles, elle adressait des saints aux personnes de sa connaissance, ou leur envoyait des gens de service quand elles se trouvaient dans l'embarras. En toute chose, elle agissait comme l'ordonnateur de la fête et veillait à ce que rien ne manquât à un succès si bien inauguré.

Enfin le concert commença; vous n'attendez pas de moi que je vous le décrive, ni que j'énumère dans quelles clefs étaient les morceaux qui y furent joués. Assez d'hommes d'esprit s'opilent à ce fatal exercice. D'ailleurs, les faits marchent, l'intérêt presse, il faut que je me porte vers le dénoûment. Il n'y avait là pour moi que la comtesse, Lucien et le chanteur nouveau; le reste du programme était comme non avenu. Quand Rosario parut sur l'estrade, il éclata dans la salle de tels applaudissements, que je me pris à douter de la solidité des voûtes; il fallut, pour me rassurer, qu'un silence plus parfait que celui des tombeaux, vînt remettre l'édifice d'un si vigoureux ébranlement. Si toutes les mains avaient donné, toutes les poitrines alors se turent. H chanta, et bientôt, dans cette vaste enceinte, il n'y eut d'yeux et d'oreilles que pour lui.

Il chanta, et moi qui vous parle, j'éprouve encore à ce souvenir un frémissement dont il m'est impossible de

me défendre. Non; qui n'a pas entendu cet homme ne peut savoir jusqu'où vont les ressources de la voix humaine, ce qu'il y a en elle de pénétrant et par quels chemins mystérieux elle arrive jusqu'au cœur. De tous les instruments que l'art a imaginés il n'en est point qui vaille l'instrument accompli que la nature a mis en nous; aucun clavier n'est plus sûr, aucune corde plus harmonieuse, aucun cuivre plus sonore; le violon ne chante pas avec plus d'âme, le hautbois ne seplaint pas mieux.

Le premier morceau que chanta Rosario était tiré d'un opéra italien, il y fit merveille ; mais ce fut dans le second morceau qu'il se surpassa. C'était un hymne national de la. Suède qu'il avait fait arranger pour lui , et dans lequel l'accent local dominait et effaçait les procédés d'école. Rien ne peut rendre la verve qu'il mit dans ce chant, les traits dont il le sema, la couleur à la fois martiale et douce qu'il sut lui donner. A cerhythme, tantôt guerrier, tantôt pastoral , on reconnaissait l'enfant du Nord, bercé par les walkiries, ces fées du pôle, qui d'une main achèvent les blessés sur le champ de bataille, et de l'autre leur versent, dans les palais de l'infini, des flots copieux de bière et d'hydromel. Le morceau dura à peine un quart d'heure, mais ce fut un quart d'heure bien rempli ; peut-être l'auditoire n'aurait-il pas pu suffire plus longtemps à des émotions aussi vives.

Je n'étais pas tellement absorbé par la voix du chanteur, qu'il ne me restât un peu de présence d'esprit pour observer ce qui se passait autour de moi , et surtout dans le groupe dont je suivais les mouvements. Mes découvertes ne m'apportèrent que des sujets d'af-

fliction ; il me sembla que la trahison était écrite sur plus d'un visage. La comtesse surtout n'y mettait pas de contrainte, et marchait à découvert. Dès que Rosario fut là, son œil demeura attaché au sien, et son âme se suspendit pour ainsi dire à ses lèvres. Sur sa physionomie, on pouvait apercevoir un reflet des passions qu'exprimait l'artiste ; elle était sombre avec lui, gaie et rêveuse avec lui. Le chant prenait-il un tour belliqueux, elle s'y unissait par des airs de déli ; revenaitil à des tableaux plus doux, sa' bouche s'y associait par un sourire. Il n'était pas une nuance, pas un mouvement dont elle ne ressentît l'effet ; elle semblait s'animer au gré de l'artiste, respirer et vivre en lui ; elle lui était complètement identifiée.

Pendant qu'elle s'abandonnait ainsi, et avec un entraînement visible, il fallait voir la figure de Lucien. Si j'avais à peindre la douleur, je ne chercherais pas d'autre expression que celle dont sa physionomie était empreinte. Son regard se portait du chanteur à la comtesse et de la comtesse au chanteur, comme s'il eût voulu surprendre le secret d'un pacte mystérieux et d'une conspiration flagrante contre son bonheur. Quand il la voyait oublier l'univers entier et l'oublier luimême pour aller vers l'artiste et s'y attacher exclusivement, il lui prenait des rages qu'il ne pouvait cacher à tous les yeux et dont je saisissais quelques rapides symptômes. Mon cœur saignait alors avec le sien , et répondait à ses tourments par une compassion profonde.

Enfin le martyre cessa ; le concert était terminé. Je crus que la comtesse et Lucien allaient quitter la place

ensemble comme ils étaient venus. U n'en fut rien. Madame de Mauléon ne voulut s'en aller qu'avec le héros de la fête ; il était dans un salon voisin, elle s'y rendit, Lucien ne savait plus quelle contenance garder ; l'abandop était flagrant, l'insulte directe. D n'hésita plus , et laissa la comtesse pour se diriger de mon côté.

— Qu'avez-vous, Lucien ? lui dis-je ; votre visage est abattu.

— Venez, mon cousin, me répondit-il , je prendrai votre bras pour retourner chez moi. Que je souffre, mon Dieu I que je souffre I

Où l'on assiste aux souffrances d'un cœur jaloux. — La girouette des amours.

Cette scène ne fut que le prélude de la période de douleurs dans laquelle allait entrer Lucien. Ce que j'avais prévu se réalisait; les prédictions d'Eulalie étaient justifiées. Le myrte touchait à peine le front de notre jeune homme, que déjà on voyait ses feuilles se flétrir au souffle corrosif d'une rivalité. S'il avait eu comme moi le goût des grandes recherches, j'aurais pu lui faire toucher du doigt, sur les feuillets de l'histoire, un ou deux, mémorables exemples, susceptibles de fournir à son âme froissée de bien larges consolations. Les choses s'étaient toujours passées ainsi, dans le meilleur monde , au sein des plus brillantes cours. Témoins EUsabeth d'Angleterre et Catherine de Russie :

ces reines des peuples n'y procédaient pas autrement qu'une reine de l'art, elles changeaient aussi de main et se passaient leurs petits caprices.

Mais Lucien ne l'entendait pas ainsi; les satisfactions historiques ne lui étaient qu'un faible dédommagement pour ses blessures de cœur; chaque jour il les sentait s'envenimer. Certes, nous l'eussions pris, vous et moi, tout autrement. Quand on a vécu dans le contact des sages de l'antiquité, et pris la mesure des belles de notre temps, on sait tout ce qu'il faut emprunter de philosophie aux uns, pour conjurer les caprices des autres. La recette est simple et consiste en deux mots : Dit-on bonjour d'un côté, il faut dire bonjour de l'autre; dit-on bonsoir, il faut dire bonsoir ; et cela du même ton, avec la même ardeur ou le même détachement. Bonjour, bonsoir, c'est l'abrégé de tous les amours. Or, de quoi s'agissait-il ici? De renvoyer à la comtesse un bonsoir dans les règles, avec un accent significatif et qui fût à la hauteur du sien t Voilà l'affaire réduite à ses termes les plus nets, et avec quel plaisir je l'eusse vidée de cette manière !

Malheureusement il n'y avait rien de pareil à attendre de Lucien; son cœur naïf n'aurait pu soutenir ce rôle. Il n'était pas encore ferré sur la vie, il n'avait pas jeté dans les fossés du chemin de fer l'inutile bagage de ses illusions. D'ailleurs il avait tout mis sur cet unique enjeu, ses souvenirs passés, ses rêves d'avenir, les forces de son esprit, les puissances de son âme. Pour lui c'était le commencement et la fin; il avait débuté par là, c'est par là qu'il voulait conclure; la comtesse avait eu sa première pensée, elle aurait sa dernière aussi.

11 croyait, le malheureux enfant, aux nœuds indissolubles et aux éternelles amours. Mais alors qu'allait-il devenir? Comment supporterait- il un délaissement qui paraissait inévitable? A y songer, je ne pouvais me défendre de tristes pressentiments. N'était-il pas à craindre que cette épreuve ne fût trop rude pour lui, et qu'il n'eût pas assez de force pour ia traverser ?

Depuis le jour du concert, je voyais Lucien plus souvent, et il n'en était plus avec moi à des procédés aussi sommaires. Sans se confier encore, il se montrait plus expansif, moins jaloux de me fuir, plus attentif à ce que je lui disais. Mes premières observations portèrent sur sa santé, qui me causait des inquiéfUdes. A défaut des yeux d'un médecin, j'avais ceux d'un ami, et il m'était impossible de ne pas remarquer l'altération lente et gi-aduelle dont sa physionomie portait les traces. Je voulais qu'il en prît souci plus qu'il ne le faisait, et consultât les gens de l'art ; mon conseil fut accueilli par un sourire d'incrédulité.

— Allons, me dit -il, voilà bien du bruit pour des misères! Moi, malade? y songez-vous, mon cousin? Un enfant de nos montagnes ! fi donc ! c'est bon pour vos Parisiens. Et puis, ajouta-t-il avec un accent où dominait la tristesse; quand cela serait : voyez le beau mal f Pour ce que je fais sur cette terre, ce n'est vraiment pas la peine de s'y rattacher par le moindre effort, Y laisserais-je seulement un cœur qui me regrette? Ma sainte et digne mère, voilà tout.

— Ingrat, lui dis -je, et moi?

— Vous avez raison, mon cousin; je suis injuste. Pardonnez-moi.

C'est ainsi que peu à peu je regagnais sa confiance, sans rien forcer, sans lui tendre des pièges, en acceptant le moindre gage comme une conquête de prix, et ne laissant jamais paraître de curiosité déplacée. Il est des sentiments qui se rendent manifestes par euxmêmes; les miens étaient de ceux-là. Lucien comprit enfin que je l'aimais pour lui. et non pour moi; il vit que son intérêt seul m'animait. C'était une justice tardive, je savais quelle ne me manquerait pas. Dès lors nos rapports devinrent bien meilleurs, bien plus satisfaisants; il est vrai que j'avais un auxiliaire dans ses peines secrètes. Chaque fois que je le voyais revenir ou sombre ou irrité, j'étais assuré de faire un pas de plus dans ses confidences. La glace se rompait de plus en plus, et le jour arriva où je pus, sans inconvénient, lui parler à cœur ouvert.

— Cette femme ne vous aime pas, lui dis-je ea portant le fer dans la plaie.

— Vous croyez? répliqua-t-il avec un sourire contraint. Alors pourquoi le feint-elle? Qui l'y oblige? Où en est le motif? Je cherche en vain l'intérêt qu'elle aurait à me tromper; je ne le trouve pas. On trompe un homme titré ou un homme illustre ; mais moi, qui sors de mon hameau, qui n'ai ni nom, ni qualité, ni argent, ni crédit, pourquoi me tromperait-elle?

— Qui le sait, lui dis-je: le cœur d'une femme est un si gi-and abîme ! Vrai, j'ai bien peur qu'elle ne vous trompe, Lucien !

— Le moyen de le croire, répondit-il, quand elle peut me chasser comme un laquais, me fermer sa porte demain, aujourd'hui, sur l'heure même? Pourquoi

descendre à la feinte? pourquoi tant de frais? Tenez, mon cousin, ajouta-t-il, c'est là ce qui me rassure quand le doute m'assiège et que le désespoir vient s'asseoir à mon chevet. Je ne suis qu'un grain de sable sous son pied; comment s'en ferait-elle un obstacle? Qui l'empêche de m'écraser sans pitié ? Et puis, voyez-vous, j 'ai beau récapituler mes griefs, aiguiser mes soupçons, réchauffer mes colères, je ne viens pas à bout de me détacher. Que voulez-vous? j'ai foi en elle; ce mot vous dit tout. Le jour où cette croyance sera éteinte, on pourra chercher mon cœur, on n'en trouvera que les cendres. Mais non, c'est impossible, cela ne peut pas être, cela n'est pas. Son front est trop glorieux pour la trahison ; sa bouche trop fière pour le mensonge. N'en doutez plus, mon cousin, ou je prendrai l'insulte pour moi.

Tels étaient les combats de cette âme partagée entre l'espoir et la crainte, et se rattachant au bonheur en dépit de tous les échecs. De mon côté je n'insistais pas et évitais de faire verser la mesure du côté du découragement.

Je ménageais la vérité à Lucien comme on ménage la lumière à l'aveugle qui vient d'être opéré. Je me serais bien gardé de lui dire que les femmes sont toujours les mêmes, qu'elles aient l'auréole ou non, et que les plus illustres s'entendent en perfidies comme les autres, mieux que les autres. Encore moins lui aurais-je dit que, porté par un caprice, un autre caprice allait l'emporter et que ce restant de règne dont il était enorgueilli, il le devait plutôt à la compassion qu'à l'amour. C'était un coup trop rude pour que la prudence ne conseillât pas d'en ajourner et d'en adoucir

l'effet; il en fallait laisser le soin et la responsabilité aux événements.

Avec la comtesse, ils marchaient vite, et chaque jour Lucien revenait de chez elle avec un soupçon de plus et une illusion de moins. Pour être du Quercy, il n'en était pas moins un homme jouissant de la plénitude de ses facultés. Il avait des yeux pour voir et des oreilles pour entendre: c'étaient là de terribles ennemis de son bonlieur. Les yeux lui présentaient des scènes où son rôle devenait de plus en plus ingrat ; ses oreilles recueillaient des propos qui ne gardaient pas même la gaze nécessaire. De sinistres clartés lui arrivaient de tous les points, comme des avant-coureurs de son naufrage. Il assistait éperdu et sans pouvoir la conjurer à l'une de ces décadences dont l'histoire consacre le souvenir, ou bien, dans un tour plus familier, à la baisse de ses actions et à la hausse de celles d'autruL Bref, il était condamné de toutes les façons, avec ou sans tropes.

De mon cùté, je recueillais des renseignements qui portaient jusqu'à la dernière éAÏdence la déroute de ses ajnours. La comtesse s'affichait avec l'artiste suédois ; on les voyait partout ensemble et sur un pied très-signiticatif. Si ce n'étaient que des apparences. elles étaient pires que des réalités. Longtemps je cachai ces détails à Lucien ; je le voyais en proie à des tristesses que je n'eusse pas voulu aggraver. Mais il arriva un moment où les choses furent au comble et où il me fut impossible de les lui laisser igiiorer.

— On vous fait jouer un rôle ridicule, lui dis-je un jour.

— A qui le dites-vous ? Je m'en aperçois bien.

— Vous ne savez pas tout, ajoutai -je; il est temps de vous mettre au fait.

Je lui racontai alors ce que j'avais appris, et le chapelet fut long à défiler. Les amants sont un peu comme les maris, ils apprennent les derniers ce que tout le monde sait et répète aux coins des rues. Lucien avait des soupçons; il se voyait délaissé ; mais de là aux révélations que je lui faisais, la distance était grande. Je n'avais pas achevé, qu'il était debout, prenait vivement son chapeau, et m'échappait sans que je pusse le retenir.

— Où courez-vous donc? lui dis-je.

— C'est trop odieux ! s'écria-t-il. J'en aurai le cœur net; il faudra qu'elle choisisse entre lui et moi.

Je lui parlai encore, mais il était déjà dans la rue et s'en allait au pas de course dans la direction de l'hôtel Mauléon.

Où les choses s'emmêlent de plus en plus. — Tournera-t-il pile, tournera-l-il face.

De deux jours, je ne revis pas Lucien, et, après ce qui venait de se passer, j'en dus concevoir un peu d'étonnement. Cependant je ne fis aucun effort pour le rejoindre; de semblables moyens m'avaient toujours mal réussi; il devenait soupçonneux quand je me montrais assidu, et se tenait sur la réserve dès que je vou-

lais forcer sa confiance. J'attendis donc qu'il me revînt naturellement, et cela ne manqua pas : un matin il entra dans ma chambre avant mon lever, l'air penaud, l'oreille basse et avec les signes d'une confusion qu'il ne cherchait pas à déguiser.

Il y avait de quoi : le malheureux enfant venait de faire la plus abominable campagne que l'on puisse imaginer; au lieu de tirer au clair les choses, il n'avait fait qu'empirer sa situation. Entre la comtesse et lui la partie n'était point égale; il n'y apportait que des sentiments sincères, elle y apportait les ressources d'une femme habituée aux voltiges du cœur. Dès lors il n'était pas difficile de comprendre comment les choses s'étaient passées, et d'ailleurs Lucien ne s'en cachait pas.

11 était entré dans l'hôtel fièrement, dignement, en homme qui se voit joué et qui a le droit de se plaindre. Son intention très-formelle était de demander des explications et de conformer sa conduite à l'issue qu'elles auraient. Dût son cœur en saigner longtemps, il était décidé à rompre s'il n'obtenait pas les satisfactions qui lui étaient dues, et s'il restait le moindre nuage sur ses orageuses relations. Tel était son dessein; il faut croire qu'au premier aspect la comtesse le devina, et en un clin d'œil elle se mit sous les armes. C'était la première fois qu'elle voyait à Lucien ce petit air aguerri, cet œil assuré, ces dispositions belliqueuses; elle y prit goût comme à un fruit nouveau. La révolte seyait au jeune hoimne et le faisait mieux valoir. Puis la comtesse avait une autre préoccupation. Si elle quittait les gens, elle n'aimait pas à en être quittée; ellt» choisissait sdn

jour, son heure, son moment, et ne se laissait rien imposer là-dessus. A aucun prix elle n'eût souffert que les rôles fussent intervertis.

Ces réflexions, ces découvertes, ce plan de conduite, se succédèrent chez la comtesse avec la rapidité de réclair et comme cela devait être dans un esprit aussi exercé, aussi résolu que le sien. Elle se promit que >Iérinval ne l'emporterait pas, et elle n'épargna rien pour que cette promesse ne fût pas vaine. L'explication commença, et il est facile de pressentir ce qu'elle dût être. Lucien se montra ferme, pressant, sincère surtout ; il ne cacha aucun de ses griefs et vengea en un jour ses longues et silencieuses tortures. 3[ise ainsi sur la sellette, la comtesse ne s'en émut pas; elle écouta jusqu'au bout, elle voulait savoir dans quelle mesure la voix publique l'avait trahie. Vainement eût-on cherché sur son visage un indice des sentiments qui l'agitaient; eUe n'en laissa rien paraître. Ce n'était ni de l'indifférence ni du dédain, mais une impassibilité mêlée de calcul. Elle ne voulait rien ignorer afin de pouvoir tout combattre. A l'exemple des grands capitaines, elle assurait son terrain avant la rencontre et ne voulait frapper qu'à coup sûr.

Quand Lucien eut fini, ce fut son tour, et alors commencèrent les grands manèges. Elle y déploya tout l'art qu'elle possédait, et il était infini, toutes les séductions, toutes les grâces, tous les élans vrais ou joués qu'elle avait à son service et dont elle disposait avec une merveilleuse habileté. Ce qu'elle dit n'était rien, tout consistait dans la manière. Elle se défendit peu: comment se défendre? D'ailleurs sa fierté y répugnait. Elle aima

mieux porter sa force d'un autre côte, toucher, attendrir, vaincre, regagner une âme qui allait lui échapper. Ce ne fut qu'un jeu de sa part; mais que de puissance elle y montra ! une puissance voisine du génie. Ce que la plainte a de plus doux, ce que le regret a de plus tendre, elle l'employa, le mit en scène avec un indicible à-propos. Comment Lucien eût-il résisté? IU'entreprit pourtant, fit bonne contenance, essuya vingt assauts sans se laisser entamer, se maintint dans ses positions tant qu'il le put; la défense fut belle, longue, opiniâtre, digne de lui. Pour l'emporter il fallut que la comtesse eût recours à des moyens désespérés : elle pria, avoua ses torts, s'humilia; enfin elle en vint aux larmes; ce fut le coup de grâce pour Lucien : les siennes jaillirent de ses yeux; il fut vaincu.

— Pauvre enfant, lui dis-je.

— Comment s'en défendre, mon cousin? Elle a pleuré,

— Des larmes de crocodile? m'écriai-je. Elle joue avec sa proie; gare aux morsures maintenant.

Après cette scène, il se fit, dans la situation de Lucien, un changement sensible et inattendu. Il fut aisé de voir que la comtesse était sur la pente d'un retour et se reprenait à l'aimer. Elle n'avait soupçonné en liii ni tant de fierté, ni tant de volonté; elle l'avait cru un instrument plus docile. De là plus d'estime et un amour de seconde floraison. Puis Lucien était jaloux, et elle se plaisait aux émotions que la jalousie engendre; elle aimait voir la foudre et l'éclair luire dans leur ménage orageux. C'étaient autant d'expériences faites sur un cœur ingénu. Cependant les choses ne marchaient qu'au

prix de violentes alternatives. Lucien n'avait plus de choix qu'entre les excès : excès de joie ou excès de douleur ; un instant il touchait au ciel, l'instant d'après au fond de l'abîme. Un pareil régime ne pouvait se prolonger qu'à la condition d'user tous les ressorts de son âme et les dernières forces de son corps. J'en ressentais les plus vives alarmes.

Un jour je le vis arriver en habit de voyage, trèspressé, très-affairé, n'ayant que quelques minutes à me donner.

— Mon cousin, me dit-il, je viens vous faire mes adieux, je pars.

— Vraiment! et quand cela? lui demandai-je.

— A l'instant, dans une demi-heure, tout au plus ; les malles sont chargées.

— Voilà qui est bien prorapt? lui dis-je. Et le motif?

— Plus moyen d'y tenir! s'écria-t-il. On me joue encore. Je le vois, je le sens, je le touche du doigt. Ce chanteur est toujours là; il l'obsède et il m'obsède. Lun de nous deux est de trop près d'elle : est-ce moi? est-ce lui? Je ne sais. Taiitôt je crois que c'est lui, tantôt je crains que ce ne soit moi. Cette femme est impénétrable; elle garde pour elle le dernier mot de son cœur. Eh bien! je briserai l'énigme si je ne puis la deviner. Entre lui et moi elle n'aura plus à choisir; je laisse la place libre, je pars.

— A la bonne heuVe! lui dis-je, c'est une prudente et salutaire résolution; je vous en félicite, Lucien.

— Adieu donc, mon cousin.

— Comment ! adieu ; mais je ne vous quitte qu'à la voiture.

Nous en étions là, quand on annonça à Mérinval qu'un domestique en livrée était dans l'antichambre et demandait à lui parler. Je me pris à sourire :

— Encore du 3Iauléon? lui dis-je.

— Peut-être, mon cousin: je lui avais écrit mi dernier mot; le trait du Parthe. Mais, n'importe; le sort en est jeté, je ne reculerai pas.

— Allons, allons, vous n'êtes pas bien parti, lui disje avec une bonhomie aiguisée d'une pointe de malice.

H disparut, et je ne le revis que deux heures après : évidemment la diligence roulait sans lui et n'emportait pas ses bagages. Dès son entrée, je reconnus qu'un événement considérable venait de s'accomplir ; c'était un autre homme que j'avais sous les yeux. Lui qui, naguère, avait l'air d'un condamné, ressemblait maintenant à un triomphateur. Son front s'était relevé, son œil avait repris son éclat ; il vint à moi avec la confiance que donne le bonlieur.

— Vous ici! lui dis-je. Vous restez donc, Lucien?

— Oui, mon cousin, je reste, répondit-il avec une expression singuhère dans l'accent et dans le regard.

— Ah! et conmient?

— Je reste : c'est lui qui part,

La manière dont il dit ces mots, le temps qu'il y mit, valaient seuls un long commentaire. Je compris qu'un combat décisif avait eu lieu et qu'il l'emportait. Pour combien de temps? C'était le revers de cette médaille, et peut-être n'était-il pas frappé à son effigie.

Où l'on voit qu'une halte n'est pas la fin d'un voyage. — Encore une campagne malheureuse pour la chanoinesse.

En effet il devint bientôt de notoriété publique que le célèbre Rosario avait quitté Paris et qu'il allait commencer en Italie ces exercices laborieux par lesquels passent les chanteurs destinés à la gloire. Lucien restait donc seul maître de l'empire et en goûtait d'autant mieux les charmes, qu'un instant il l'avait cru partagé. Plus de nuages à l'horizon, et l'azur des premiers jours; une liaison éprouvée par la lutte et couronnée d'un grand sacrifice, tels étaient en deux mots ses états de situation. Que de motifs pour croire de nouveau au bonheur! Eh bien! Lucien n'osait pas s'y abandonner sans réserve; il était eu proie à des troubles vagues et à des appréhensions indéfinies. En vain, son cœur essayait-il de se rattacher à la confiance et au repos ; effort infructueux ! il y restait encore cette agitation sourde qu'éprouvent les flots, même après que la tempête a cessé.

Si Mérinval éprouvait ces alarmes, je n'étais pas plus ras'suré que lui ; les habitudes de l'hôtel de 3Iauléon m'étaient connues. Détachée de Lucien à cause de son extrême résignation, la comtesse avait eu un retour au premier cri de révolte ; mais ce n'était là qu'une forme nouvelle du même caprice et qui devait s'user comme l'autre, peut-être plusproraptement. Déjà un œil exercé

eût pu surprendre quelques indices dont le sens n'était pas douteux. Dans les fragments que madame de Mauléon livrait au public, il n'était plus question que de l'Italie, cette bien-aimée du soleil. Adieu notre pauvre Quercy et ses chèvres suspendues aux rochers; l'imagination de la comtesse n'était plus là ; elle avait émigré vers d'autres sites. Nos sombres châtaigneraies ne la captivaient plus ; elle leur préférait les bois d'orangers et de citronniers, remplis de parfums enivrants. Sans doute cette préférence pouvait se justifier : même sur l'article des pâtres, les Apennins valent bien nos monts auvergnats, et le Tibre occupe dans l'histoire une toute autre place que le Lot. Dieu me garde de le contester; l'amour du sol natal ne m'enivre pas à ce point. Ce que j'en veux dire, c'est qu'il était étrange que ce goût des pays italiens fût survenu à la comtesse aussi brusquement et dans de semblables circonstances.

A ce symptôme, il s'en joignait un autre encore plus expressif et bien moins facile à expliquer. Depuis quelque temps elle s'étudiait à mettre l'univers entier aux pieds des artistes et surtout des chanteurs ; elle en faisait une race à part dans la création, une espèce privilégiée, douée de toutes les perfections et comblée de toutes les vertus. C'était, à l'entendre, la fleur des humains, l'essence des êtres animés, la merveille de l'art et de la nature ; Dieu s'était épuisé pour les produire, et s'était reposé après cet acte laborieux. Voilà le thème, je glisse sur les développements ; ils pourraient blesser quelques préjugés. En même temps qu'elle relevait ainsi l'espèce, la comtesse y choisissait ses héros. Désormais chacun de ses ouvrages eut son chanteur

en litre, à qui elle donnait le haut bout. C'était un fier compagnon, qui traitait les puissances de la terre avec un certain dédain et disait à chacun son fait sans qu'on eût le plus petit mot à y répondre ; bon vivant d'aillelirs, porté pour le sexe, ayant sous sa main un chapelet de marquises et ne sachant que faire de toutes les femmes qui se dévisageaient pour lui. Comment ne pas se rendre avec ou sans formalités ? Tant d'esprit, de grâce, de talent, de voix, de cœur, de sentiment, de magnanimité, réuni sur une seule tète, tant de dons dans le même sujet, tant de force dans le même appareil, tant de charme dans le môme instrument, tant de parfum dans le même vase !

Voilà sur quels thèmes scabreux s'exerçait la comtesse, et ce qui me domiait à réfléchir. En remontant le cours de sa vie et à l'aide du moindi^e travail de rapprochement, il était impossible de ne pas voir dans ces apothéoses une menace pour Lucien. D'un autre côté, il me revenait des impressions semblables, recueillies par la chanoinesse. Celle-ci y mêlait bien un peu de ses rêves, mais le fond ne différait pas. A force de détester la comtesse, la pauvre Eulalie en était arrivée à faire .de ce sentiment le mobile principal de ses actions ; elle en perdait le peu de raison qui lui en restât. Son cœur ne salimentait plus que du levain de ses haines ; c'était un régime fort malsain. Aussi m'assiégeait-elle de ses doléances, et me poursuivait-elle de ses révélations. Tantôt c'était une intrigue qu'elle venait de surprendre, tantôt une correspondance qu'elle se proposait de saisir. Jamais elle ne se trouvait au dépourvu. Un jour, je la rencontrai dans ce désordre qui naît des grandes

émotions, et dont elle offrait les plus beaux modèles :

— J'en étais sûre, s'écria-t-elle en s'emparant de mon bras; je viens de la voir par mes yeux. Voulezvous venir, Népomucène, vous la verrez aussi ? Oh ! quelle chance ! quelle chance !

Elle cherchait à m'entraîner dans un sens opposé à celui où j'allais ; je résistai.

— Ne me détournez pas, lui dis-je; j'ai un rendezvous pris. De quoi s'agit-il?

— De la plus grande découverte des temps modernes, mon cher. Dieu ! le beau bruit que j'en vais faire. On en jasera longtemps. Le croiriez-vous, Népomucène? ajouta-t-elle d'un air mystérieux ; il y a une porte secrète !

— Comment l'entendez-vous, chanoinesse I

— H y a une porte secrète, mon cher, ce mot dit tout. Il y a une porte secrète et elle s'ouvre la nuit. Onl'a vu.

— Où donc cela, chanoinesse ?

— Mais, jour de Dieu ! à l'hôtel Mauléonf Où voudriez-vous que ce fût? Ai -je seulement souci de ce qui se passe ailleurs 1 D y a une porte secrète et elle s'ouvre entre minuit et une heure du matin. Est-ce éloquent?'

— En étes-vous bien sûre, Eulalie?

— Sûre comme de moi, mon cher. J'ai des rapports formels. Soyez tranquille, tous les détails y sont. Entre minuit et une heure du matin, un bel homme, manteau couleur de muraille! Allez, rien n'y manque; il semble qu'on y est. Quoi encore ? faut-il aller jusqu'au bout? c'est alarmant pour la pudeur. Eh bien! cet heureux mortel arrive à pas de loups, frappe trois coups

dans ses mains, et la porte s'ouvre connue dans les Mille et une Nuits. Ah! Sïadame la comtesse, on vous tient enfin, on vous y prend. Peste! comme vous y allez I Les chants du jour ne vous suffisent pas. D vous faut des nocturnes; et à deux voix encore I

— Vous y croyez donc, Eulalie?

— Si j'y crois ! mon cher ! Quand je vous dis que j'ai mes rapports. Népomucène! je lui supposais du front à cette femme, je lui en supposais beaucoup, mais pas à ce point. Oh ! l'aventurière! l'aventurière !

Quand la chanoinessse eut jeté son feu, Je parvins à dégager mon bras et à me soustraire à son étreinte. Ce qu'elle venait de me dire ne fit, à l'heure même, aucune impression sur mon esprit. J'étais tellement accoutumé à la voir se promener dans les espaces, que je plaçai son récit sur la même ligne que les mille lubies dont chaque jour elle venait m'entretenir.

Ce qui prouve qu'il n'est pire eau que l'eau qui dort. — Une manière expéditive de prendre congé des gens.

Deux semaines se passèrent sans qu'il survînt de changement dans la situation des choses. Lucien venait me voir souvent, et je lisais sur son visage les impressions sous l'empiré desquelles il se trouvait. A ce seul indice, j'aurais pu marquer de blanc les journées heureuses, et denoii' celles qui ne l'étaient pas. D'ailleurs, il ne s'en cachait plus et ne se refusait point aux

confidences. Sa liaison avec la comtesse en était toujours à ces termes violents où elle semblait se plaire et où elle s'étudiait à la maintenir. Tantôt elle se détachait brusquement, tantôt elle revenait avec impétuosité ; eUe ne savait garder de mesure ni dans les froideurs, ni dans l'abandon, et niarchait d'une rupture à un raccommodement, et d'un raccommodement à une rupture.

— C'est un enfer, me disait-il ; eh bien f je ne sais pas de paradis qui le vaille. Même dans les tourments qu'elle me cause, je trouve un aliment pour mon cœur ; il me paraît doux de souffrir quand la souffrance me vient d'elle. S'il lui plaît d'aimer et d'être aimée ainsi, qu'ai-je besoin de voir les choses autrement ? M'appartient-il de faire des conditions ? Et, quelles que soient les siennes, ne suis-je pas trop heureux d'y souscrire ? Tenez, mon cousin, je me suis bien sondé, bien interrogé ; tant qu'elle m'aimera, je supporterai tout d'Angèle. 11 n'y a qu'une chose au monde que je ne supporterai pas, c'est un partage ou un abandon.

Quand Lucien me parlait ainsi, je ne pouvais me défendre d'un pressentiment douloureux. L'infortuné plaçait un bien gros enjeu sur une illusion évidente. Ce n'est pas que les avertissements lui fissent défaut. Quand je n'aurais pas été là pour combattre une confiance trop aveugle, la chanoinesse eût suffi à cette tâche, et n'y eût épargné ni le temps ni les soins. Dieu sait quel mal elle se donna pour remplir de nuaf es l'esprit de Lucien et peupler sa tête de fantômes. A l'entendre, il lui sortait des rivaux de tous les pavés, de nuit et de j our, de toutes les dimensions et de toutes

les formes: elle avait vingt histoires de ce genre, avec des agents au boni et des rapports à l'appui ; elle se prodiguait en dénonciations terribles. Mérinval la traitait de folle, et les choses en restaient là. Si parfois il se prenait à douter, un regard de la comtesse, un mot d'explication, dissipaient à l'instant ces petits brouillards.

Un instant je pus croire qu'une adoration si délicate et si vraie avait touché la divinité qui en était l'objet. A un jour donné, il se fit dans l'existence de la comtesse comme une révolution soudaine. On eût dit qu'elle entendait se fixer sérieusement et renoncer à battre désormais les buissons de la galanterie. Plus de réceptions bruyantes, plus de fêtes, plus d'éclat : l'hôtel Mauléon fut fermé au monde : elle se prit à y mener une vie très-retirée et réforma une partie de sa maison. Tels étaient les faits qui frappaient les yeux. Or, d'où pouvait venir un pareil changement ? Quel caractère lui attribuer, si ce n'est celui d'un sacrifice public fait à une passion ardente, profonde et sincère ? Même avec un esprit enclin au soupçon, comment l'interpréter autrement ? Où trouver un motif plausible qui ne fût pas celui-là •? et, à son défaut, à quoi se rattacher, à quoi se prendre ? La chanoinesse seule pouvait songer à des rivalités invisibles et mystérieuses, à côté de ce titre évident, authentique, officiel, dont Lucien était investi. A ces symptômes extérieurs, répondaient en outre des témoignages plus directs et dont l'âme du jeune homme était inondée. Jamais la comtesse n'avait été meilleure pour lui ; jamais elle n'avait eu de telles attentions ni de telles bontés. Par une sorte de coup de

théâtre, à la période orageuse de leurs amours, avait succédé une période pleine d'émotions douces et paisibles. Ce n'était plus l'élan désordonné d'autrefois ; c'était une passion qui se règle, et devient calme sans cesser d'être profonde. Rien d'ailleurs n'y ressemblait à un attiédissement. Chaque jour Angèle se montrait plus empressée près de Lucien, plus heureuse de le revoir, et, quand il passait quelques heures dehors, elle se plaignait de son absence.

Il ariiva pourtant à ilérinval de dîner un jour chez moi, et voici comment. Par extraordinaire, il était libre. Le matin même, il avait vu la comtesse, et ne devait la revoir que le lendemain. Pendant vingt-quatre heures, madame de Mauléon aUait être la proie des gens de loi ; il y avait conférence chez elle, réunion de famille, discussion d'intérêts. Aussi avait-elle donné congé à Lucien, en maudissant les affaires et en lui prodiguant les tendresses comme pour de longs adieux ! Le pauvre enfant me racontait cela à table, d'une voix attendrie et avec des larmes dans les yeux.

— Elle me comble, me disait-il ; elle me comble ! C'est trop pour un seul cœur ; il y a de quoi le faire déborder. Vrai, mon cousin, il y a des moments où la confusion me gagne ! Lui donner si peu à elle qui me donne tant !

L'émotion de notre amoureux était si vraie, qu'elle en devenait contagieuse ; volontiers j'aurais pleuré avec lui et entoimé un h^mne d'actions de grâce en l'honneur de la comtesse :

— Allons, dis-je, un peu de Champagne ; il ne gâte rien au sentiment.

Le repas s'acheva ainsi, lui entraîné par le récit de ses amours, moi l'écoutant, et nous allions sortir de table lorsque ma gouvernante apporta une lettre pour Lucien : c'était un commissionnaire qui venait de la lui remettre. Le jeune homme devina, à l'écriture et aux armes, de qui elle était ; je le devinai aux battements de son cœur :

— C'est d'elle? lui dis-je.#

— Oui, me répondit-il, en la décachetant avec vivacité.

— Peste! ajoutai -je, vous aviez raison. Voilà du zèle!

Je n'avais pas achevé ces mots que Lucien se laissa aller sur son siège comme un homme foudroyé. Son œil s'éteignit, son teint devint livide; je courus à lui.

— Qu'est-ce? m'écriai -je; et qu'y a-t-il?

— Tenez I me dit-il, en me montrant la lettre et retombant dans un anéantissement profond.

Je jetai un coup d'œil sur le billet fatal, et m'exijliquai cette crise. Lucien n'avait pas eu besoin d'aller jusqu'au bout; les deux premiers mots l'avaient terrassé. Voici ce que je lus :

« Je pars, Lucien; n'essayez pas de me rejjindre. Ne » cherchez pas non plus à savoir pourquoi je vous » quitte et où je vais. Ce serait un soin inutile. Il est, » en toute chose, des limites naturelles qu'il ne faut » pas dépasser, et je crois que nous les avions at- » teintes.

» J'emporte de vous un bon souvenir; c'est l'essen- » tiel. Vous êtes jeune; en avançant dans la vie, vous » me jugerez comme je veux être jugée, sur un autre

» pied que le commun des femmes. Laissez-moi tou- » jours espérer qu'à mon retour je trouverai à Paris » un ami de plus.

» Angéle. »

Une lettre si laconique mettait le comble à cet abandon, et le marquait d'un sceau de cruauté. Ainsi tous ces manèges n'avaient servi qu'à couvrir une trahison abominable; ils n'avaient eu d'autre but que de désarmer les défiances de Lucien. Le mystère d'iniquités se dévoilait ; c'était un complot ourdi de longue main et à l'aide d'un complice. Elle partait; il était facile de deviner pour quel voyage de santé et avec qui.

Ce qui prouve que le désespoir n'est pas la vertu des mortels.— Un cerveau à la dérive.

J'eus toutes les peines du monde à tirer Lucien.de l'anéantissement dans lequel il était plongé. Longtemps mes efforts furent vains; ce n'était plus dans mes bras qu'un corps inerte, dont la vie semblait se retirer et que venait d'atteindre un coup mortel. Lorsque enfin il sortit de cette léthargie, il jeta autour de lui un regard empreint de stupeur, comme un homme qui n'a encore ni la conscience de ce qu'il est, ni le souvenir des lieux où il se trouve. Ce regard était si fixe et si égaré, que je conçus des inquiétudes pour sa raison. Comme moyen d'épreuve, j'imaginai de lui montrer le billet de la comtesse, qui était resté sur la table; c'en fut assez

LA COMTESSE DE MAULÉON. 2o7

pour déterminer une A'iolente secousse. D se jeta sur cette lettre en insensé, la froissa avec fureur: puis, prenant son front à deux mains, comme s'il eût voulu y refouler une pensée douloureuse :

— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il.

Mon but se trouvait atteint : il fut bientôt dépassé. Au moment où j'allais entamer le chapitre des consolations, il m'échappa par un brusque mouvement, s'élança vers la porte, et disparut sans que j'eusse ni le temps ni la présence d'esprit de m'y opposer. Tout cela en un clin d' œil et avec là rapidité de la pensée. J'ouvris ma croisée et l'aperçus au loin, fuyant à toutes jambes et sans chapeau . Avec la même promptitude, je me précipitai au dehors et me mis sur ses traces.

J'eus beau faire, beau courir dans tous les sens, de huit jours je ne le rejoignis. Mon premier soin fut de frapper à la porte de son logement; personne ne l'y avait vu; de là je me rendis dans les endroits qu'il fréquentait, son café habituel, son restaurant préféré, son cabinet de lecture, 11 n'avait paru nulle part, et on y était surpris d'une si longue absence. Loin de me rebuter, ces échecs ne firent qu'accroître mon ardeur; je multipliai mes recherches et ne cessai d'être en quête de renseignements. La chano inesse ne s'y épargnait pas non plus; elle avait mis sa poUce sur pied. ?sous demandions l'un et l'autre Lucien à tous les échos d'alentour. Hélas! les échos ne nous renvoyaient que des sons lugubres et des pressentiments de deuil. Plus cette situation durait, plus nous étions fondés à croire à une catastrophe.

Enfin, un matin, de guerre lasse et ne sachant où

aller à nouveau, je retournai pour la dixième fois aux portes de l'hôtel Mauléon. Je savais bien que si Lucien était encore vivant, ce serait là qu'on le retrouverait. Cette fois mon inspiration fut heureuse. Je débouchais par l'une des rues qui longent les jardins, lorsque je fus croisé, presque à le toucher, par un homme vêtu d'une blouse et qui portait un chapeau rabattu sur les yeux. Il faut croire qu'il existe entre les êtres certaines affinités inappréciables aux sens, mais qui n'en sont pour cela ni moins actives, ni moins sûres. Je n'avais pas même vu le visage de ce passant ; son chapeau et ^ sa blouse devaient me faire prendre le change, et pourtant un secret instinct me dit que c'était Lucien. C'était lui, en effet. En quelques enjambées je fus à ses côtés et le reconnus :

— Enfm, lui dis-je, vous voici !

n parut moins heureux que contrarié de la rencontre et essaya de me fuir.

— Oh ! non ! m'écriai-je , vous ne m'échapperez plus; j'ai assez souffert ainsi. Voyons, Lucien, mon ami, dites,. d'où sortez-vous donc?

Il résista encore, mais vainement. Je m'étais promis de ne plus l'abandonner à lui-même. A force de douceur, de patience et de prières, je parvins à le réduire et à obtenir l'explication de sa longue absence et du singulier accoutrement sous lequel je le retrouvais. Voici ce qu'il me dit : Sorti de chez moi, furieux, hors de lui, il avait dirigé sa course insensée vers l'hôtel de la comtesse, et là il avait appris qu'elle venait à peine de partir. Alors un désir imp>^rieux s'était emparé de lui, le désir de la rejoindre. Il lui semblait qu'il n'y

avait en tout ceci qu'un malentendu et qu'un mot parti du cœur suffirait pour la ramener. Que faire? Aller à sa poursuite. Comment? La poste était là. Il avait de l'argent sur lui; le reste n'était plus qu'une question de trempe, et il n'en manquait pas. Volontiers il serait mort à cheval et sur ses traces. Il partit donc; mais, au cinquième relai, ses forces avaient trahi sa volonté. En vain avait-il essayé de se remettre en selle, la fatigue l'avait vaincu, il était tombé exténué, perclus, en proie à la fièvre et les vêtements en lambeaux. Adieu son voyage, il avait fallu y renoncer, garder le lit pendant deux jours, s'équiper dans un village et revenir à Paris.

Tel est le récit que j 'arrachai à Lucien, détail par détail, circonstance par circonstance. Il me dit tout cela d'un air contraint et farouche, comme s'il eût cédé à une violence et à des obsessions. C'était décidément un cerveau malade et qui avait beaucoup de peine à se remettre du choc qu'il avait reçu. Sur ses traits décomposés, je pouvais suivre et reconnaître les ravages du feu intérieur ; il n'était plus que l'ombre de luimême. Plus de soins de sa personne, un abandon et un désordre qui étaient pénibles à voir. Je le pris sous mon bras et le ramenai à son logis, bon gré mal gré. Désormais,voilà où j 'en étais réduit : pour guérir Lucien, pour leremettre en possession de ses facultés, il fallait un traitement moral, une surveillance de toutes les heures et de tous les instants; il fallait s'emptirer de son esprit sans le froisser, caresser ses illusions pour les mieux détruire.

Je m'adressai d'abord à sa raison, et entrepris de lui prouver par l'expérience et par l'iiistoire, qu'il n'y avait pas dans son aventure de quoi troubler la cervelle et

pousser un homme à broyer du noir. Je lui dis que de pareils accidents arrivaient aux plus sages comme aux plus fous, aux plus beaux comme aux plus disgraciés des hommes, aux illustres comme aux obscurs, aux savants et aux ignorants, que les philosophes de l'antiquité n'en avaient point été exempts, que les rois mêmes y étaient assujettis, et que s'il était curieux d'en avoir des exemples, je lui débiterais les plus formidables litanies qu'il eût jamais entendues, avec des noms de saintes consacrées dans la mémoire des générations. J'ajoutai que ce malheur était la loi commune des êtres organisés, et que de plus difficiles que lui en avaient bravement pris leur parti : que le cas contraire constituait l'exception, et qu'il est toujours humiliant d'en être. Enfin je conclus en disant qu'on pouvait contester les femmes, les nier, les regarder comme non avenues, mais, qu'à les accepter, il fallait le faire sans réserve, sans arrière-pensée, dans la plénitude de l'institution, laquelle se résume en ce peu de mots : tromper ou être trompées : l'un et l'autre, ou l'un sans l'autre, peu ou beaucoup, et du plus au moins.

Je dois avouer, à ma honte, que cette démonstration n'eut pas sur mon malade tout l'efi'et que je devais en attendre. J'avais beau me prodiguer, mettre en avant les plus grandes autorités, céder la parole aux anciens ou accorder un tour de faveur aux modernes, Lucien ne paraissait pas disposé à entrer dans ce genre d'adoucissements à ses douleurs. 11 écoutait à peine et se renfermait dans un silence opiniâtre. Dès qu'il avait un moment de liberté, il en profitait pour aller faire devant l'hôtel Mauléon des stations interminables, et tenir pen-

dant de longues heures son œil attaché sur la fenêtre où paraissait autrefois la comtesse aux heures où il était attendu. Il espérait toujours que cette fenêtre s'ouvrirait et qu'il y reverrait l'image souriante dont sa pensée ne pouvait se détacher. Souvent la nuit le surprit dans la contemplation, et il en revenait avec un visage plus serein et un esprit plus tranquille.

Là où ma philosophie avait échoué, j'espérai que la gaieté de la chanoinesse serait plus heureuse. Je livrai Lucien à ses saillies, et elle ne les lui ménagea point. Elle fut intarissable et d'une verve à étourdir. Ce cos- - tume complet qu ' elle avait promis à madame de Mauléon , elle en tailla chaque jour un morceau devant Lucien, et cela avec une liberté de coupe et une aisance d'exécution qui n'appartenaient qu'à elle. Mais elle trouva à qui parler. Lucien avait passé condamnation sur mes paranymphes, il se révolta contre ses diatribes. Quand elle se remettait sur ce chapitre, et elle n'en manquait pas une occasion, il en éprouvait une contrariété évidente, contestait, s'irritait, frappait du pied la terre comme un enfant. De son côté, Eulalie, à cheval sur ses haines, n'en voulait pas démordre et il en résultait des scènes où j'étais obligé d'intervenir. Ce qui mettait surtout la chanoinesse hors des gonds, c'était de voir Lucien rester attaché à ses idées fixes comme un naufragé à un dernier débris.

— lien tientencore, me disait-elle, c'en est indécent! Y comprenez-vous quelque chose, mon cher ? Moi, ça me passe. Comme s'il manquait d'autres femmes I Des femmes? il y en a des cent et des mille, et qui la valent, jour de Dieu, bien !

Où Népomucène confond les eaux du Lot avec celles du Léthé. — L'air des montagnes.

Les jours, les semaines s'écoulaient, et l'état de Mérinval n'éprouvait pas de modification sensible. Toujours le même affaissement moral et le même affaiblissement physique ; on ne voyait reparaître ni la vigueur du corps, ni celle de l'esprit. Comment en aurait-il pu être différemment ? Le fer était encore dans la plaie et tout chargé des poisons du souvenir.

Le symptôme le plus désespérant était le caractère même de la douleur de Lucien, douleur intérieure, concentrée, ne s'exlialant pas, ne trouvant d'issue ni dans la menace, ni dans la plainte, ne sachant ni maudire ni se venger. Plus j'étudiais cette douleur, plus j'en concevais d'alarme. J'aurais préféré le bruit, l'éclat, les pleurs surtout; mais Lucien souffi'ait sans pleurer ; il gardait, au fort de ses crises, l'œil morne et sec, en homme qui se plaît dans son deuil et ne veut pas être consolé. En vain essayai -je d'amener quelque diversion favorable, il ne se prêtait à aucune, et déjouait, par sa force d'inertie, les petits pièges que je lui tendais. Que de fois je le mis sur le chapitre de ses peines, afin, de les adoucir en les faisant déborder ! Jamais il ne m'y suivit ; il aimait mieux, les dévorer en silence et rester replié sur son chagrin. D'autres fois, je m'efforçais de le rappeler au sentiment de sa carrière.

en lui montrant les palmes des lettres comme une vengeance cligne de lui. Il ne répondait pas davantage à cet appel, et avait l'air de se regarder comme mort au monde et retranché du nombre de ceux qui ont le droit d'y figurer.

En se prolongeant, cet état de soufirance avait des dangers sérieux, et je sentais chaque jour s'aggraver ma responsabilité. Il était temps de la mettre à couvert. Jusqu'alors j'avais caché à madame 3Iérinval les événements auxquels son fils était mêlé et l'impression qu'il en avait reçue. Je ne voulais ni alarmer sa tendresse, ni troubler son repos. Ces ménagements allaient cesser ; le silence ne m'était plus permis. Je lui écrivis donc, et, sans entrer dans le détail des faits, j'insistai sur l'urgence'qu'il y avait d'arracher Lucien le plus tôt possible au théâtre de ses douloureux souvenirs. Il n'y a que le i.ot, disais-je, qui puisse guérir des maux pareils; seul il a des vertus assez souveraines. Insistez, ajoutai-je, et donnez toute sa force à votre accent maternel ; ce retour est nécessaire, la vie de votre fils y est peut-être attachée ; mvoquez les motifs qui vous sembleront les meilleurs, d'intérêt, de sentiment, ce que vous voudrez ; mais faites en sorte qu'il parte, et que votre voix ne soit point méconnue.

Vous devinez sans peine l'effet que produisit cette dépêche, tombant en plein Quercy, sans que rien n'y eût préparé les populations. Tout le hameau accourut chez la malheureuse veuve, au premier bruit qui s'y répandit; et, comme les événements gagnent toujours quelque chose à passer de bouche en bouche, des amis prirent le crêpe à l'intention de Lucien ; on le crut mort

OU à peu près. Cependant madame Mérinval écrivit; elle écrivit comme écrit une mère, dans un langage doux et ferme, où respirait une tendresse éplorée. J'étais présent quand Lucien reçut la lettre, et, pour la première fois depuis le fatal événement, je vis son œil s'animer et son visage prendre de l'expression. A diverses reprises il revint à ces lignes tracées par une main bien chère, et enfin il me les montra. C'était un grand pas de fait ; il existait désormais un thème d'entretien entre nous. J'allai droit au but et lui parlai d'un départ immédiat : il n'en repoussa pas l'idée ; seulement il manquait de force pour l'exécuter. Puis, et c'était le grand obstacle, il se rattachait à son ancien amour par un culte superstitieux des Ueux où cet amour était né : chaque jour, en les revoyant, il lui semblait que tout n'était pas fini avec eux, et qu'il avait encore quelque chose à en attendre.

Je devinai ce combat et compris qu'il rendrait ma tâche plus difficile. Évidemment, Lucien ne partirait pas de son plein gré : la prudence conseillait même de ne pas le laisser partir seul, de peur qu'il ne tournât le dos à sa destination et ne revînt à l'improviste. Que faire alors ? Un autre eût hésité ; moins abreuvé aux sources antiques, peut-être eussé-je hésité également. Mais j'avais mon modèle et quel modèle ! 3Iinerve doublée de 3Ientor. rien que cela. J'allais être le Mentor de Lucien, l'inviter à monter sur un rocher escaipé, et le pousser de là vers une pleine eau, fallût-il y mettre un peu de violence. ]IIythologie à part, c'était mon rôle; il n'y avait qu'à s'y résigner. Rien n'était possible si je ne me mettais du voyage. Il fallait se dévouer ; prendre

cet enfant sous ma garde, partir avec lui et le ramener à sa mère, qui sans cela ne Teût jamais revu. Quitter Paris pour le Quercy ! La corvée ne laissait pas que d'être rude, et cependant je n'hésitai pas. Pour arracher Lucien à la destruction, j'eusse fait bien d'autres sacrifices.

Une fois décidé, j'agis sur-le-champ et avec vigueur; entre le plan et l'exécution, il n'y eut que vingt-quatre heures d'intervalle. Tous les préparatifs du départ furent faits sans Lucien et à son insu. La chanoinesse arrangea ses malles, pendant qu'il contemplait, comme d'habitude, les façades muettes de l'hôtel Mauléon, et les fit porter chez moi, quand elles furent en état. La distraction de Mérinval était si grande, qu'en rentrant, il ne s'aperçut de rien. De mon côté, je menai rondement les choses. Dans la soirée, tout était achevé, les bagages portés, les places arrêtées ; une heure à peine nous séparait du moment du départ. J'avais fait mes calculs de manière à n'arriver dans la cour des diligences qu'au moment même où la voiture devait s'ébranler : je ne voulais pas laisser à mon malade le temps d'hésiter ni de se reconnaître. Nous prîmes chez moi un repas léger, et montâmes en fiacre sitôt qu'il fut fini. Eulalie était avec nous ; elle n'avait voulu quitter Lucien qu'au dernier moment ; elle eût fait le voyage du Quercy, pour peu que je l'eusse encouragée. Son cœur était gros, son visage triste ; cette séparation l'affectait visiblement ; quant à Lucien, il se laissait conduire avec une docilité mêlée d'indifférence ; on leùt dit complètement étranger à ce qui se passait. Seulement, lorsqu'il se vit en face de la voiture qui devait

nous emmener, il se retourna vers moi comme un homme qui attend des explications. C'était le moment décisif et le cas de recourir aux procédés mythologiques. D'un bras vigoureux je le lançai dans le coupé et y entrai après lui pour lui fermer la retraite. Depuis le plongeon de Télémaque, jamais manœmTe de sauvetage moral ne fut exécutée avec plus de vigueur ni de succès. Pour la couronner, la voiture s'ébranla, et j'eus à peine le temps d'adresser un geste d'adieu à la pauvre chanoinesse, dont les pieds semblaient fixés au pavé de la cour, et qui suivait nos mouvements avec des yeux baignés de larmes.

Quand nous fûmes en plein itinéraire et qu'il n'y eut plus à s'en dédire, j'essayai de ramener Lucien, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis le départ, et se tenait accroupi dans un coin de la voiture comme un enfant boudeur. Je lui parlai de sa mère et du plaisir quelle aurait à nous revoir; je lui dépeignis la fâcheuse situation où elle se trouvait, privée de nouvelles, mquiète pour son fils, en proie aux tourments de l'attente. N'y aurait-il pas eu de la cruauté à tromper son espoir, à se refuser au vœu qu'elle avait exprimé avec une si tendre confiance ? Qui sait si ce n'était pas là un pressentiment, et si la digne fename ne demandait pas à son fils une dernière entrevue ? Elle était si âgée et avait porté si longtemps le poids du jour ! Elle avait dû, pour élever et pousser son enfant, endurer des privations si grandes !

A mesure que je parlais ainsi, je voyais s'opérer chez Lucien un changement sensible ; le sentiment me réussissait n^ieux que l'érudition. Les souvenirs que je rap-

pelais étaient de ceux qui sommeillaient chez lui, et, avec un peu d'aide, ils y reprenaient naturellement leur empire. On eût dit aussi que les impressions douloureuses décroissaient en raison des distances et s'affaiblissaient par l'éloignement. Quand nous arrivâmes aux limites du Quercy, déjà un mieux évident s'était manifesté ; les airs de Lucien n'étaient plus farouches, son œil n'exprimait plus l'égarement. Un seul symptôme persistait encore, et peut-être le plus fâcheux de tous, c'était une langueur générale et une fièvre lente qui s'acharnait sur lui avec une désespérante ténacité.

Pour achever la cure, j'attendais les émotions de l'arrivée, les bénéfices de l'air natal et les vertus souveraines des eaux du Lot. L'n instant, je pus croire que l'effet en serait décisif. Le retour de Lucien fut un événement pour le pays ; on accourut de deux lieues à la ronde pour le voir ; sa pauvre mère l'embrassa mille fois au moins dans le courant du jour. Le vieux curé, le maire, tous les notables vinrent lui serrer la main, comme s'il eût occupé une situation parlementaire et eût des bureaux de tabac à donner. On se prodigua pour lui. 11 en paraissait radieux et comme retrempé d'orgueil : à le voir supporter bravement les ovations de la journée, on n'aurait pu croire ni à une destruction latente, ni à un mal secret.

De tous les personnages du pays, il n'en était qu'un dont Lucien n'eût pas encore eu la visite, c'était le médecin du canton, en qui la veuve Mérinval avait une confiance entière. Il ne put venir qu'à quelques jours de là, lorsque Lucien avait déjà perdu les airs de fête du premier moment. Il examina le jeune honmie avec

soin, s'y reprit à plusieurs fois, affecta de la gaieté, et rassura la pauvre mère, dont la vie semblait être en suspens tant que dura cette visite. Évidemment, il ne livrait pas sa pensée. Au moment où il allait remonter à cheval, nous nous trouvâmes seuls :

— Eh bien? lui dis-je.

— n s'éteint, me répondit-il ; s'il ne survient pas de crise, c'est un homme mort.

De quelle manière finissent les grandes passions. — Sources , cours et embouchures.

Les craintes du docteur ne tardèrent pas à être justifiées. Pendant quelque temps encore, Lucien put jouir des beaux sites gravés dans sa mémoire, et parcourir les montagnes où il avait grandi au milieu de spectacles familiers. J'en prenais ma part comme lui et avec une joie bien moins mélangée. Chaque jour nous montions à cheval et poussions nos promenades aussi loin que ses forces le permettaient, tantôt dans les vallons couverts d'ombre, tantôt sur les rampes des forêts de châtaigniers. Pour la première fois depuis le coup quil'avait frappé, le jeune homme prenait quelque intérêt à un acte de sa vie ; il s'efforçait même de m'y associer, en me signalant les magnificences du paysage, et me guidant vers ceux qui avaient le plus d'étendue et le plus d'éclat.

A.vec les manières, le langage avait changé aussi ; on eût dit que le cerveau de Lucien, dégagé de ses

nuages, recouvrait une sérénité plus grande. Petit à petit l'humeur farouche, les brusqueries, les airs sombres avaient disparu : la taciturnité devenait moins opiniâtre. Il parlait peu, mais ce qu'il disait était empreint d'une bonté et d'une grâce parfaites, et il le relevait encore par un accent qui allait au cœur. Il n'était pas jusqu'au sourire qui neût reparu sur ses lèvres, un sourire triste et doux, celui qui sied aux âmes blessées. Etïét merveilleux de l'air natal ! métamorphose inespérée ! C'était comme une expiation et une réparation des jours ingrats que je venais de franchir ; et, aux égards, aux prévenances dont il me comblait, je voyais qu'il y attachait ce caractère. Entre sa mère et moi il ne distinguait plus : j'étais payé de tous les rebuts que j'avais soufferts, de tous les sacrifices que j'avais faits. Il m'aimait: c'était le seul prix que j'eusse mis à mes soins, et je l'avais enfin obtenu.

Ce qui me touchait plus encore, c'est qu'à de pareils sjTnptômes, il était impossible de méconnaître le commencement d'une convalescence morale. La tête, un instant ébranlée, se remettait ; le cœur se reprenait à chercher des affections douces et sûres, pour remplir le vide qu'y laissaient d'orageuses amours. Avec les ménagements qu'exige une blessure récente, j'aidai de mon mieux à ce qu'elle se fermât promptement. J'éveillai sa dignité trop longtemps endormie, son horreur du parjure et de la trahison, tout ce qui, dans un cœur bien placé, amortit l'effet d'un outrage, et, aux yeux du monde, le fait rejaillir sur son auteur. iXaguère, Lucien neût pas supporté un tel langage ; maintenant, il r écoutait sans colère et avec un certain abandon. Un

assentiment intérieur semblait y répondre, et, à quelques mots qui lui échappèrent, j'en pus juger ainsi. Il commençait à mépriser, rien de plus évident à mes yeux, et, du mépris au détachement, il n'y a pas loin.

3Iallieureusement le corps ne se rétablissait pas avec la même promptitude que l'âme ; il paraissait perdre, au contraire, tout le terrain que celle-ci gagnait, et s'affaiblir à mesure qu'elle prenait de la force. Le docteur n'avait dit que trop \Tai ; notre enfant s'en allait. Cette crise avait altéré chez lui les sources essentielles de la vie et occasionné un de ces désordres que l'art est impuissant à réparer. Tout était dit pour Lucien, aucun secours humain n'avait désormais d'efficacité; c'était une lampe qui jetait ses dernières lueurs et s'éteignait faute d'ahment, il nous fallait assister, les bras croisés, à cette désorganisation lente. Quand j'y songeais, des accès de fureur s'emparaient de moi.

— Oh! m'écriai-je, maudites soient les femmes qui jouent avec le cœur ! Oui, maudites soient- elles I H y a des peines pour le meurtre à main armée, il y en a pour la préméditation, il y en a pour les circonstances qui aggravent l'attentat. Eh bien ! n'est-ce pas là un meurtre si jamais O en fût? Et quelles armes perfides ! Et quelle préméditation ! et quelle aggravation ! Voyez-vous cet enfant qui arrive de sa province, avec son bagage d'iUusions, gai, heureux, n'ayant pas une pensée qui ne soit pure, pas un sentiment qui ne soit sincère: il marche avec cette confiance que donne la candeur ; il sourit aux oiseaux, aux fleurs, au feuillage, à tout ce qu'il rencontre sur son chemin ; tout lui est fête, plaisir, bonheur, découverte. Voici un des acteurs; maintenant.

voyons l'autre. C'est une femme; elle est embusquée, elle tend ses pièges et prépare ses instruments de destniction. Dé,à bien des victimes sont tombées sous ses coups; il lui en faut d'autres, de jeunes surtout, d'innocentes, de naïves. L'enfant arrive, il chante toujours, il est sans défiance comme sans peur : que risque-t-il ? C'est alors qu'elle paraît, qu'elle le saisit, qu'elle l'enlace. Le voilà sa proie, il ne s'échappera plus de ses mains. IVon- seulement elle le tuera comme elle a tué les autres, mais elle le tueça lentement, avec des tortures dignes de l'enfer; elle fera pénétrer l'acier dans son cœur avec une volupté farouche, s'y reprendra à plusieurs fois, de manière à accomplir dix meurtres dans un, et prolonger le spectacle de cette agonie. Telle est la scène, tels sont les personnages. Et il n'y aurait pas là un assasinat ? Et celui-ci resterait impuni, tandis qu'on frapperait les autres? Mais où est la justice alors, et dans quelles balances pèse-t-elle les actes humains ?

Pendant que j'exhalais ainsi mes plaintes, les choses ne s'embellissaient pas. L'état de Lucien empirait chaque jour ; à vue d'œil, il perdait de ses forces. L'exercice du cheval devint trop pénible pour lui ; il dut y renoncer, et se contenter de quelques promenades aux environs et dans un espace très-limité. Encore, quand la course était un peu longue, se voyait-il forcé de prendre mon bras.

L'un des buts ordinaires de nos excursions et celui que Mérinval préférait à tout autre était une grotte naturelle ouverte dans le rocher et à mi-hauteur d'une cascade qui descend par échelons, avec un bruit doux et régulier. Ces eaux proviennent d'une petite rivière

connue dans le pays sous le nom de rivière Bleue, à cause de sa transparence et de sa limpidité, et qui, réunie au Céou, à quatre lieues de là, va se jeter dans la Dordogne, non loin de Domme et près du village de Castelnaud. Il serait difficile d'imaginer un site plus sauvage, plus discret et mieux pourvu de ces petites coquetteries dont la nature se montre prodigue là où rien n'entrave ni ne modifie son travail. Je ne sais point d'art si industrieux qu'on le suppose, qui eût pu disposer ces rochers avec une hardiesse plus grande, couvrir leurs surfaces de tons plus heureux, combiner avec une élégance plus originale les réseaux de végétation dont la pierre était enveloppée ; donner au jeu de la lumière et des eaux, plus de mouvement, plus de vie, des teintes plus douces et des murmures plus harmonieux. Le seul défaut de cette solitude était dans l'excès même de ses beautés : dominée par des escarpements, elle se trouvait comme retranchée du monde et ne semblait ouverte qu'à de rares initiés.

C'est là sans doute ce qui en plaisait à Lucien et le motif pour lequel il m'y ramenait sans cesse. Je n'avais pas, pour m'en éprendre, les mêmes motifs que lui, et cependant, en m'ingéniant, je m'y créai des distractions utiles. Les escarpements delà rivière Bleue étaient tapissés de plantes et de fleurs charmantes, quoiqu'elles ne fussent pas de première distinction : desfontinales, des asters, des saxifrages, des liserons et des bruyères de mille sortes : je cueillis de tout cela un peu au hasard, un peu pèle mêle, et m'en composai un herbier. Puis, dans un ordre de recherches plus substantiel, j'envoyais dans les profondeurs de la rivière Bleue une

ligne de pêche qui me ramenait, de temps à autre, des truites exquises, lesquelles figuraient, avec avantage, à notre repas du soir. Mon temps s'écoulait ainsi sans trop d'ennui et au milieu d'occupations variées. Plus d'une fois, quand je revenais de ma pêche et de ma botanique, et rejoignais Lucien dans la grotte où il s'obstinait à demeurer , il m'avait semblé reconnaître dans son attitude et sur son visage, les signes d'un peu d'embarras et de confusion. Il se dérobait alors à ma vue et se retirait dans la partie obscure de l'excavation. Je ne savais que penser de ce manège, ni à quoi l'attribuer, lorsqu'un jour j'en eus l'explication inattendue. Paraissant à l'improviste, je le surpris un livre à la main, le teint animé et récitant avec feu la page qu'il avait sous les yeux. Vous dh'e quelle fut sa contenance à mon aspect est impossible ; un enfant pris en faute s'en fût tiré avec plus de sang-froid. Mais ce ne fut qu'un éclair : presque aussitôt je le vis se redresser avec solennité.

— Tant mieux, dit-il, il est temps d'en finir , c'est un poids trop lourd; il m'accable. Mon cousin, ajoutat-ilen se tournant vers moi, vous saurez tout.

Je n'imaginais pas où allait aboutir cet exorde, et me contentais d'encourager Lucien du regard, lorsqu'il ajouta ;

— Vous me croyiez guéri ? eh bien ! il n'en est rien. Si je viens ici chaque jour, c'est pour y puiser du poison nouveau. 11 est temps de tout dire et de déchirer les voiles. Voici le premier chapitre de ma funeste histoire, reprit-il eh me montrant le Uvre qu'il tenait; et en voici le dernier, poursuivit-il en se frappant le sein;

le roman de la comtesse, qui eu est le début, et ses lettres qui en sont le dénoùnient ; l'un me brûle la main, les autres me brûlent la poitrine. Toute ma vie est concentrée ici dans ce qu'elle a de fatal. J'y suis entouré d'ennemis, et pourtant j'y viens.

En disant ces mots, il parcourait la grotte avec une vivacité que depuis longtemps je ne lui avais pas vue; à l'éclat de ses yeux, à la mobilité de ses traits, à la pétulance de son geste , on sentait l'influence d'une révolution intérieure, dune de ces secousses qui tuent ou qui sauvent; j'y assistai en silence; que faire de plus?

— Ce livre, ajouta-t-il, c'est ici que je l'ai lu pour la première fois ; c'est ici que je le cachai aux regards. Je m'asseyais là, sur ce banc que forme le rocher et que la nature a garni de mousse; et je passais des heures entières à me nourru- de ce venin. J'étais aveugle alors, je ne voyais pas ce qu'il a là-dedans de faux, de perfide et d'outré, et avec quel art on y farde les plaies du vice. Que de chemin j'ai fait depuis lors, et par quels rudes sentiers.

Un soupir douloureux n'interrompit qu'un instant cette confession générale et il reprit :

— Et ses lettres, mon cousin, les lettres que voici I N'y touchez pas, c'est du feu. Tout à l'heure, je les rehsais. Eh bien! j'étais tenté d'y croire, tant c'est l'accent de la passion. Non, voyez-vous, il faut que je m'affranchisse de tout cela; il faut que je l'éloigné de ma main et de mon cœur; c'est comme un tison ardent, il me consume quand j'en approche. Plus d'hésitation, je n'ai que trop tardé. Ce sera la vie ou la mort, peu im-

LA COMTESSE DE MAULÉON. 27b

porte, ce sera du moins la délivrance. Vous allez voir, mon cousin, vous allez voir.

Il avait, en ce moment, l'air recueilli et le maintien austère d'un prêtre païen chargé d'accomplir un holocauste. Son regard était assuré, sa main ne tremblait pas. Il tira de ses poches la correspondance de la comtesse; l'assembla avec soin, n'en détacha qu'une seule lettre, la dernière, celle qui lui donnait un congé brutal, puis réunit et lia le tout aux deux volumes imprimés ; c'était, comme il le disait lui-même, le commencement et la fin. Quand le paquet fut achevé, il marcha d'un pas résolu vers le point où finissait la cascade, et où l'action des eaux avait creusé un entonnoir dont on ne connaissait pas le fond : c'était le théâtre du sacrifice, et, en le voyant de près, il se sentit ébranlé.

— A moi, mes haines! s'écria-t-il pour se raffermir; si je moUis aujourd'hui, c'est pour toujours. Jamais je ne retrouverai cette heure, si elle m'échappe. A mes côtés, mon cousin, et soyez mon témoin. Et vous, gages d'un amour détesté, disparaissez dans ce gouffre, et que vos lambeaux, souillés de vase, s'en aillent vers l'Océan, servir de pâture aux monstres marins. C'est un tombeau digne de vous.

Ces paroles n'étaient pas achevées, que le paquet s'ouvrait un passage au sein de l'eau, et descendait lentement au fond de l'abîme.

— Mon Dieu ! s'écria Lucien, il me semble que ma vie s'en va.

Il s'appuya sur moi, et des larmes abondantes jaillirent de ses yeux; c'étaient les premières qu'il eût versées depuis la déconfiture de ses amours.

Où l'on commence à croire que rhoinme peut être heureux sans tambour ni trompette.

Délivré du poids de ses souvenirs, Lucien marclia plus légèrement dans la vie et put rassembler toutes ses forces pour lutter contre le mal qui le consumait. Le combat fut long, opiniâtre, souvent incertain, mêlé de bons et de mauvais jours; il y eut, dans son état, des améliorations trompeuses suivies de redoutables rechutes. Sa digne mère et moi, nous passâmes à son chevet plus d'une nuit où Ton pouvait craindre qu'il ne vît pas la lumière du lendemain. Enfin nos soins remportèrent et la jeunesse fut la plus forte; il entra en convalescence, et telle avait été la violence de ces crises répétées, que cette convalescence dure encore et durei-a autant que lui,

^lème avant d'être bien guéri, Lucien se sentait Tesprit en repos et le cœur libre. Il ne songeait au passé que comme à un mauvais rêve qui se dissipe au réveil, ou à ces brouillards du matin qui s'évaporent dès que le soleil les pénètre. Un souci lui restait pourtant, c'était de se choisir une carrière et de réparer le temps perdu. Il va sans dire qu'il naspirait plus à remplir l'Europe de son nom, et repoussait le laurier que j'avais désiré pour lui. 11 avait vu la gloire de près, et savait comment elle se prépare ; c'en était assez pour lui en uter le goût. Encore moins était-il tenté de revenir faire figure à Paris; il avait le préjugé de croire qu'on peut

vivre fort honorablement ailleurs, et y remplir ses fonctions avec un égal avantage. Tout bien pesé, il finit par prendre une résolution qui était la preuve d'un petit esprit : il se décida à rester dans son village, pour y faire le bien parmi les gens qu'il connaissait et dont il était connu, chez lui, autour de lui, sans s'occuper ni des nègres, ni des enfants-trouvés, se trouvant assez chargé de besogne avec les blancs et les enfants légitimes.

Les sages résolutions portent bonlieur. Lucien n'eut pas plus tôt adopté ce parti, qu'il lui survint un héritage. C'était d'un oncle du côté maternel, dont les domaines étaient tous situés dans le Lot. Rien de plus heureux : de l'humeur dont il était, Mérinval ne les eût point acceptés ailleurs. 11 voulait donner à l'univers un exemple rare : c'était de vivre et mourir sur place, et, qui plus est, d'y bien vivre et d'y bien mourir. La fortune ne lui souriait qu'à la condition de ne pas déranger ce plan. Bientôt un autre bonheur lui échut; on sait qu'ils n'arrivent jamais seuls. Dans les environs se trouvait une riche héritière, jeune, charmante, faite à ravir, pleine d'esprit et de vertus. Elle était pourtant du Quercy, et, chose étrange, elle consentait à se marier avec 'quelqu'un du Quercy. Elle n'avait nullement songé à commander un époux à Paris en même temps que ses robes et ses chapeaux. Lucien était vraiment prédestiné. Le mariage eut lieu et il se trouva à la tête de quinze mille livres de rente, ce qui, dans un pays où l'on mange plus de châtaignes que de pain, équivaut aux trésors accumulés du gi'and-mogol.

Ce fut là un moment délicat pour mon jeune ami et

une sorte de pierre de touche. Avec quinze mille li^Tes de rente, ou a le Lot dans sa main, on peut tout exiger de lui : homieurs politiques, fonctions cantonnales, fonctions municipales; on peut s'imposer de toutes les façons et ceindre toutes les écliarpes comiues. J'attendais Lucien à cette épreuve décisive ; il l'a subie victorieusement. D n'est rien ! Voyez- vous l'ambitieux ! Je me trompe pourtant. Il a accepté une mission, et il la remplit à la satisfaction générale du maire de son hameau; il corrige les actes publics de ce fonctionnaire aussi honorable qu'illettré. Mais j'ajoute sur-le-champ que Lucien n'a pas demandé la croix d'honneur pour cela. Voilà où en est aujourd'hui le favori de madame de Mauléon. Est-ce assez descendre? Il faut avoir bien peu de cœur pour être heureux à si petit bruit. Que voulez-vous ? Lucien a eu son lemps de haute fortune, et il se tient pour satisfait de ce lot. Il a été broyé comme verre, brisé, éconduit, et peu s'en faut enterré. Voilà des joies suffisantes. Maintenant, la comtesse a-telle porté la peine de cette cruauté flagrante et de cette abominable traliison ? Je voudrais pouvoir répondre par l'affirmative, afin de donner à mon récit un caractère de profonde moralité. 3Iais il n'en est rien ! Le destin ne l'a point punie, la foudre ne la point atteinte, et elle continue à mêler aux poursuites de la gloire Texercice de ses jeux innocents. Attendez pourtant ; j'oubliais quelque chose, un rien : oui, la comtesse a eu un malheur dans sa vie ; elle avait abandonné Lucien pour un chanteur; le chanteur l'a abandonnée pour une courtisane; c'est du talion par ricochet. De dépit, elle s'est reprise plus que jamais aux Triiiachons.

Ainsi, Lucien est heureux, marié, riche, considéré: il prend les choses au rebours de tout le monde, et c'est ce qui compose une grande partie de son bonheur; il faii le plus de bien et le moins de mal qu'il peut, aime tendrement sa femme, élève lui-même ses enfants, ne paraît dans aucun comice, et se garde bien d'user de l'agriculture perfectionnée; ses moyens ne le lui permettent pas.

Le malheur lui a appris trois choses dont il ne se départ jamais : rester où il est, agir comme il le sent, et aimer qui l'aime. Il prétend que c'est le résumé de la sagesse du Quercy : peut-être y aurait-il profit à en essayer ailleurs. Quel que soit mon goût pour l'antiquité , je suis même forcé de convenir qu'elle n'offre rien de mieux.

Lucien a eu encore une autre vertu, toujours de celles qui passent de mode : il est resté fidèle à ses amitiés. Lorsque je vais le voir dans ses terres du Lot, ce sont des fêtes comme on n'en donnerait pas à un souverain, des chasses dans la forêt, des bombances à tuer un homme sur le coup. Rien n'est assez beau ni assez bon alors; ce sont les meilleurs vins, les meilleurs fruits, le meilleur gibier, la meilleure marée. On n'a pas d'idée de cette hospitalité ; c'est du royal. Et puis il faut voir les cœurs s'ouvrir, les lèvres sourire, du haut en bas du château, dans les salons et aux offices, depuis les maîtres jusqu'aux serviteui's. Mérinval est allé plus loin : il m'a fait bâtir un pavillon charmant qui porte mon nom et dont je dispose seul ; il veut que j 'aille finir là, près de lui, loin de Paris, entre quelques livres choisis et quelques verres de bons vins. En de certains jours.

quand la misanthropie me gagne, je suis bien près de prendre ma volée pour cette destination.

Eulalie de Saint-Épinac est également la bienvenue sur les domaines de Mérinval. Au fond, il l'a appréciée pour ce qu'elle est : une bonne fille, un peu rude, un peu vive en propos, fort acharnée dans ses haines, mais fidèle dans ses affections. Elle a sa chambre au château, et y a déjà transféré deux de ses portraits, la moitié du capital dont elle dispose. Du reste, la chanoinesse est bien revenue de ses prétentions sur Lucien; l'âge est arrivé, et, avec l'âge, un retour vers les régions platoniques. La seule passion qu'elle ait conservée, c'est pour ses violettes, et celle-là est digne de respect; c'est une passion alimentaire. Du Quercy, quand elle y est, elle les a mieux sous la main ; le Lot et la Garonne se traitent en voisins, avant de s'unir par des liens plus étroits ; notre muse y trouve une chance de plus, en dehors de ses chances ordinaires. Je dois ajouter un trait à l'honneur d'Eulalie : elle a un penchant prononcé à se mêler du bien public. Dès qu'elle est chez Mérinval, elle se met à l'œuvre et consacre ses journées à l'éducation de la brillante jeunesse du lieu; déjà elle a obtenu quelque succès en ce genre. Peut-être un jour en serai-je aussi; peut-être, de concert avec mademoiselle de Saint-Épinac, me verra-t-on élever artificiellement des actes de vertu, et couver des prix Monthyon à l'aide de procédés perfectionnés. On a vu des choses plus étranges.

Que vous dire encore? Nous voici au bout, et l'art me paraît satisfait. Vous savez ce que sont devenus tous nos gens, c'est de rigueur ; ils paraissent heureux, c'est

une source de satisfactions pour vos âmes; on aime ce qui finit bien. Mais, étourdi que je suis! j'allais oublier un personnage, et le plus essentiel. La veuve Mérinval est toujours de ce monde, et que Dieu l'y laisse longtemps ! Chaque année elle m'envoie un certificat de vie ; hier encore j "en ai reçu un des plus authentiques, une bourriche d'un parfum enivrant; si le cœur vous en dit nous l'expédierons en commun et viderons du chambertin à sa santé.

Tel fut le récit de Népomucène, et sa conclusion surtout eut un grand succès. On prit jour et heure pour ajouter, le verre en main, un dénoûment à cette histoire, et nous étions au moment de nous séparer, lorsqu'un bruit voisin attira notre attention ; un profane forçait les consignes et montrait sa tête à travers la porte entrebâillée.

C'était le chevafier Rigobert qui venait voir s'il ne pourrait pas glisser, dans le journal du lendemain, une petite note à son avantage et de sa composition.

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