ACTE PREMIER
TÊTE-DE-FER
C’est un sobriquet.
MICHAUD
J’entends, parbleu!... c’est que moi j’en ai un autre, que les anciens m’ont donné à l’hôtol... un tas de vieux qui n’ont plus ni bras, ni jambes, plus rien, quoi!... moi j'ai de tout ça, alors ils sont jaloux... s’entend qu’ils ont leur tête et que moi j’ai pas toujours la mienne... Ils m’appellent Tête-de- Boist...
Tout le monde rit.
TÊTE-DE FER *
Qu’est-ce que vous dites donc, que vous n’avez pas votre tête?... mais vous blaguez encore pas mal!...
MICHAUD
J’ai pas ma tête... j’ai pas ma tête... si, j’ai ma têtel... mais faut pas qu’on me secoue, quand on me remue, mon cerveau fait comme une bouleille de bon vin vieux... il devient trouble, trouble que je n’y vois plus goutte... Eh bien! c’est encore bon à quelque chose çà, voyez-vous... ça sert à ne pas penser à .ses chagrins... C’est que j’ai fait du chemin, voyez-vous... je ne suis pas toujours distrait comme ça... c’est le chemin de fer... Je veux lui parler, à Urbain, parce qu’il devait épouser ma petite-fille...
TÊTE-DE-FER
Henriette l
MICHAUD
Henriette ! ouil... vous savez ça, vous?
TÊTE-DE-FER
Il m’en parle assez !
MICHAUD
Boni ça prouve qu’il ne l’oublie pas, le garsl Eh bien, oui; celte pauvre fille dessèche, voyez-vous; c’est honnête, c’est travailleur, ça ne se plaindrait pas... mais quand elle vient m’apporter des petites douceurs à l’hôtel, le dimanche, je- vois bien qu’elle a pleuré dans la semaine, et alors, je n’ai fait ni une ni deux ; je me suis dil... qu’esl-ce donc que je me suis dit?... AhI rnm Dieu 1 que ça secoue donc, ces chemins de fer!... V’ia que je ne sais plus ce que je me suis dit.
TÊTE-DE-FER
Vous vous êtes dit : je vas partir, moi, je verrai le gars» je lui dirai ; mon garçon, il faut demander au colonel la permission de le marier.
* Petit, Têto-de-Fer, Michaud, Barbançon, Larissolle, Barbeiieax, hussards.
C'est ça! c’est ça!... v’ià ce que je me suis dit...-
TÊTE'DE-FER
Et épouser Henriette.
mic'haud.
M’y voilà!. . vous êles un malin, vous!
TÊTE-DE-FER
Oui, oui?... pauvre vieux. Et alors vous êtes parti avec Henriette?
MICHACD.
Non, tout seul I j’ai pas pu la prévenir que je filais... sans ça... elle serait venue avec moi... mais elle n’élait pas à Paris... elle était à Chàlons... chez qui donc... je ne m’en souviens plus. — Dites donc, vous autres, si je m’asseyais, vous permettez, heinl... je suis un peu esquinté.
BARBANÇON.
Est-ce qu’on se gêne entre soldats? l’ancien... mille millions d’une pipe I
KICIIAITD, gaiement.
Vous m’avez l’air de bons diables, vous autres... moi aussi, j’étais un bon diable, dans le temps, même qu’on m’appelait le père La Joie... Oh! il y a longtemps de ça, c’était avant mon malheur...
BARBEZIEUX
Foulez-vous poire la goutte, bère jose?
MICHAUD
C’est pas de refus... vaut mieux la boire que de l’avoir. — A ta santé, conscrit !
Les soldats se verselit à boire ainsi qn’à Micbaad.
TÊTE-I»E-FER
Vous avez donc eu un malheur, vieux ?
MICHAUD
Oh I ne m’en parlez pas... une histoire... mais c’est déjà vieux, comme Marengo, quoi.
BARBANÇON.
Vous étiez à Marengo ?
MICHAUD, s'appuyant snr la table de ganche*.
Comme me voilà ici.
TÊTE-DE-FER
Boni... mais votre histoire?
* Petit, TOle-do-Fer, Mlcbaud, Barbançon, Baibczioux, Larissoltc.