VERLAINE HÉROÏQUE
Paul Verlaine aura parcouru son temps et traversé notre société en révolté. Qui fut parmi ses intimes et reçut ses confidences doit, hautement, l'attester. Son œuvre n'est belle que parce que sa vie, en ce sens, fut admirable.
Du jour où ce poète eut pris conscience de - sa beauté d'être et de la laideur du monde environnant ; du jour où sa hautaine intelligence eut acquis la pleine notion du droit à la liberté pour son cœur et ses gestes bien à lui, il fut génial. Car son âme est une des plus lumineuses et des plus complexes âmes â qui la faveur ait été dispensée de s'incorporer.
De même que l'originalité de son talent date des Romances sans Paroles ; de même — ■
Vf
if
puisque, de l'aveu unanime, sa poésie, toujours spontanée, est le reflet de sa vie — il faut bien dater la dignité vivante de Verlaine de l'époque où il conçut ces chants si doux et si orageux à la fois.
| v Au reste, selon lui-même, les Fêtes Galantes
I non plus que les Poèmes Saturniens no sau-
j . ' raient compter dans son œuvre : n'étant, insis- : > ' tait-il, ces livres, autres et plus que jeux
\ '* d'instruction publique à la mode, exercices de
f bon rhétoricien. La Bonne Chanson même, il
1 • ne la considérait guère autrement que l'expres-
sion stylée d'une cour de bachelier à une petite modiste. ' '
Donc, c'est de 1871 que, vraiment, Paul Verlaine date; d'aussitôt après la Commune, dont on sait qu'il fût, en qualité de chef de bureau de la Presse. Il avait dû de remplir ces redoutables fonctions à l'amitié de Raoul Ri- ~gault, d'Eugène Vermesch et, je crois, d'Edmond Lepelletier : les uns et les autres connus de déjà longtemps, au collège, et pour lesquels, morts ou vivants, en dépit de tout, il conserva, sa vie durant, une sympathie. Marié depuis peu à cette c folle qui tourna pire », il venait d'entrer en connaissance personnelle de l'extirailleur de la révolution Arthur Rimbaud, ce
pierrot gueux et terrible, ce gosso prodigieux, petit pctzouille ardennais et l'ami de ce merveilleux J.-L. Fûrajn qu'autour d'André Gill, alors et longtemps après, on ne connut guère que sous le sobriquet romantique de Gavroche. Et voici comme l'événement s'était produit :
Un matin, Verlaine reçoit un volumineux • pli, qu'il décacheté et où il trouve, outre l'aliment à son enthousiasme des vers sans pareils 'révélés plus tard dans les Poètes Maudits , une épître signée « Rimbaud» lui demandant opinion sur ces vers, et protection à l'égard de leur rimeur pauvre et désireux, au cas où il mériterait encouragement, de venir à Paris s'y produire. Le maître des Fêtes Galantes répond aussitôt au poète du Bateau Ivre un bravo frénétique, en l'invitant à ne pas trop. tarder son départ pour ce Paris où il devra descendre chez lui, Verlaine, dont la maison ne peut ne pas être celle d'Arthur Rimbaud! Madame Verlaine communiait alors avec son mari d'admirations : aussi, est-ce avec une joyeuse impatience qu'on attend l'ami. Enfin, un jour, il arrive, se nomme; et madame Verlaine, en l'absence de l'époux, l'introduit, — grimaçante à la vue de ce poète guenilleux de seize ans, auquel, d'après ses poèmes, ou en avait bien attribué au moins trente t Verlaine rentré,
10 Tlt DE RIMBAUD
lui-même, aussi s'étonne. Mais, bientôt épris du miracle, il l'installait à son foyer.
Le contact des façons d'être sans préjugés et des forces libres de l'esprit d'Arthur Rim- | - baud semble avoir décidé l'éclosion de la per-
! sonnalité révoltée de l'auteur de Parallèlement.
i La soif d'indépendance de Verlaine, dor-
j ' ' mante en des virtualités natives, n'aspira plus, dès cette liaison, qu'à se satisfaire.
Or, la crainte de poursuites relativement àsa participation à la Commune vint à point, qui l'obligea de gagner l'étranger en compagnie de son ami .
La Belgique et l'Angleterre furent le théAtro où l'exode épique et sans pair de ces deux poètes, pleins de fièvre et de hftte de vivre, s'aci\ complit. Ivres de liberté et des alcools bus aux
I) estaminets comme aux tavernes, ils allaient,
i exaspérés et marchant avec des gestes de dieux,
insoucieux des conventions humaines, coura- ; geux d'extravagances; au-dessus du temps
I s'arborant tels, dans le temps; heureux et ho~
j< norés de rouler en ce que l'on nomme la Honte
\ en ce qui est dit le Mal ; fiers de leur mépris de
j fait envers la Famille, la Propriété, la Morale
i. et les autres Institutions 1