XVI NOTICE SUR MARIVAUX
que autant d'intérêt que Clarisse Harlowe en Angleterre, était tout simplement une enfant aux prises avec le malheur et se tirant du milieu du vice parisien, à force de simplicité et d'innocence. Certes ce n'est pas là la sainte Clarisse Harlowe, l'austère puritaine, livrant cet abominable combat contre le féroce et tout-puissant Lovelace, et finissant par succomber ; c'est tout simplement une pauvre fille d'un sens droit, d'une âme honnête, d'un cœur candide, qui passe à travers toutes les séductions sans les avoir même comprises, à travers tous les vices sans les avoir touchés même du pan de sa robe virginale. A coup sûr l'intérêt que nous inspire Clarisse Harlowe n'est pas le même que l'intérêt qui nous pousse vers la Marianne de Marivaux. Celle-ci nous épouvante à force de vertu et de grandeur d' âme, celle-là nous plaît et nous touche à force de naïveté, de grâce et de bon sens. L'une représente, à elle seule, l'honneur immaculé des trois royaumes ; l'autre ne représente que la vertu, l'innocence et la gloire de Marianne. Dans la personne de la première, ont été souillées et flétries toutes les nobles filles de l'Angleterre ; mais la seconde n'a sauvé que la bonne renommée de Marianne. Aussi avec quel zèle et quel courage Marivaux la défend, cette noble création de son génie, comme il la conduit par la main à travers tous ces écueilsl Que d'ironie, que de sarcasme, que d'éloquence touchante il sait jeter sur le chemin de cette belle fille ! Jamais il n'avait rien écrit avec tant de soin, tant de zèle; d'un esprit si libre, d'une âme si contente. Marianne, c'est l'œuvre de prédilection de Marivaux; c'est le château qu'il élève à ses heures perdues dans les Espagnes imaginaires ; c'est le conte qu'il se fait à lui-même, et qui lui fait verser, non pas des larmes
NOTICE SUR MARIVAUX. XVIl
(le sang comme sa Religieuse on arracliail à Didtîrot, mais qui le fait sourire doucement de ce bon et calme sourire des esprits honnêtes et des consciences tranquilles. Vous lirez tout à l'heure cette histoire de Marianne, et dès les premières Hgnes vous serez frapp6 (le tout le travail heureux, de toute la rccherehe naïve qu'il a fallu pour mener à honne fin un pareil livre. A la première page, Marianne déclare au lecteur qu'elle a de l'esprit, mais que cet esprit-là n'est bon qu'à être dit, qu'il ne vaut rien à être lu. Elle se souvient de ses yeux d'autrefois, qvd faisaient passer tant de choses. D'ailleurs qu'est-ce que le style ? Marianne ne sait pas seulement ce que c'est. Comment fait-on pour en avoir un ? Ici ce n'est pas Marianne qui parle, c'est Marivaux.
Tout le livre est ainsi rempli de réflexions singulières, de sentiments élevés, d'accidents vraisemblables, de ces vives et piquantes tournures, et surtout de portraits nets, vigoureux et bien sentis. Il est vrai que Diderot, dans un endroit de ses romans, s'écrie qu'il ne comprend p^as qu'un bon roman soit rempli de portraits et d'images, quand on pourrait le remplir d'événements et de dialogues. Mais pourtant Diderot lui-même, quand se rencontre sous sa plume quelque physionomie bien tranchée, ne se fait pas faute d'en donner le dessin et le contour. Ouvrez la Marianne de Marivaux, ouvrez le Paysan perverti, une des plus originales productions de notre auteur, vous y trouverez une suite ingénieuse de charmants portraits dessinés avec le plus grand soin, avec l'art le plus exquis, La société du xviii° siècle s'y trouve tout entière. L'auteur les a vus de ses yeux, les a touchés de ses mains, ces hommes et ces femmes qui ne se dou-