XXVIII NOTICE SUR MARIVAUX
ci était malade, lui porta cent louis tout d'une haleine. Marivaux, à cette action inattendue, sentit ses yeux se mouiller de larmes. — « Mon ami, dit-il, je prends votre » argent ; il m'a fait du bien ; je m'en suis servi ; mais » maintenant permettez que je vousle rende, par la bonne » raison que je n'en ai pas besoin. » Mais laissons là ces tristes détails de pauvreté, d'isolement, de pensions, quand ces détails touchent un homme d'un si rare talent, d'un esprit si fêté et si populaire, qui serait aujourd'hui le plus riche de nos beaux esprits, avec son théâtre, avec ses romans, avec ce grand art de tout dire, de tout peindre, de tout fronder.
Si par hasard il sortait de sa solitude, et s'il consentait à se laisser aborder, vous retrouviez tout à fait l'écrivain dans sa conversation. D'abord il était embarrassé, diffus, il hésitait, il cherchait la pensée et la forme ; mais bientôt, pourpeuqu'il se sentit écouté avec amitié et bienveillance,ilallait jusqu'à l'éloquence. Quand il avait parlé, il savait écouter à son tour ; il écoutait patiemment et même les gens d'esprit. Cependant il fallait prendre garde à ne pas vous étonner de son langage, et à ne pas l'interrompre. — Il faut accepter les expressions hasardées de M. de Marivaux, disait Fonteneile, ou renoncer à son commerce. — Un autre jour, comme Marivaux allait répondre : — Ne vous fâchez pas si vite, disait ce même Fonteneile, quand je parle devons. Fonteneile aimait et devait aimer en effet un si charmant écrivain, un si aimable parleur. Ce sont, à tout prendre, deux esprits de la même école : celui-ci famiher, celui-là singulier en toutes choses ; celui-ci qui s'explique à demi, mais qui ne demande pas mieux que l'on explique ses réticences ; celui-là, au contraire, qui n'est jamais content si quelque parure manque à sa pensée ; l'un philosophe
NOTICE SITFÎ MAIUVAUX. XXIX
sceptique, l'autre observateur bienveillant. Fontenelle, écrivain biborieux ; Marivaux, écrivain non moins laborieux, mais moins tendu, et qui eût été bien malheureux s'il lui avait fallu être aussi solennel que son confrère. L'un et l'autre ils ont écrit à leur façon, ils ont obéi à leur instinct ; ils n'ont pas eu de maîtres, ils n'on pas laissé de disciples ; si bien que pour savoir comment écrivaient Fontenelle et Marivaux, vous ne le saurez que dans leurs écrits ; ils sont eux-mêmes, ils ne sont que cela, il est vrai, mais ils le sont bien.
Gomment se fait-il que cet homme si modeste et si pauvre, cet ingénieux talent qui n'a jamais été apprécié à sa juste valeur de son vivant, soit entré à l'Académie française avant Voltaire ? d'où vient que le prince et le dominateur du dix-huitième siècle, dont l'ironie a tout brisé, ait été ol)ligé de céder le pas à l'inventeur de la comédie métaphysique, comme disait Voltaire? Voilà certainement ce que nous ne pourrions expliquer. A coup sûr, ce n'est pas l'intrigue qui devait ouvrir les portes de l'Académie à l'auteur de Marianne ; il a même attendu fort longtemps cet honneur, qu'il n'osait guère espérer. — Je manque d'adresse et de bonheur, disait-il ; il y a un secret pour arriver que je ne saurai jamais : il y en a qui ont des amis pour entrer là ; moi, je n'ai que mes ouvrages. — Et cependant il est entré à l'Académie française avant Voltaire. Vous pensez bien que les envieux et les ennemis de Marivaux trouvèrent que cette fois Marivaux était trop heureux. Toujours est-il que ce fut une bonne nouvelle répandue dans le public. Le public s'était mis à aimer cet homme fécond autant que modeste, à qui il devait toutes sortes de douces joies, de sages leçons, de faciles plaisirs. Aussi, quand le jour de sa réception fut arrivé, la foule fut grande à l'Académie