XXXII NOTICE SUR MARIVAUX
grâce qui sont en lui. Il évitera toutes les pensées fines et un peu approfondies, par la raison toute simple qu'il faut des mots délicats aux pensées'délicates, tout comme
il faut des paroles triviales aux idées communes » Et
plus loin : « Les mots que l'on a l'habitude de voir ensemble n'expriment bien que les pensées de tout le monde. » Ainsi, il se défendait de toutes ses forces ; ou plutôt il se louait lui-même d'avoir su à ce point-là entrer dans les vraies finesses d'un sujet. Non, encore une fois non, dit-il, le vice, quand il y a vice, n'est pas dans la parole écrite ou parlée : il est dans l'idée, il est dans la pensée ; il est dans le fond, et non pas dans la forme. Ne faites pas un reproche à l'homme qui pense de trop approfondir le sujet qu'il traite; au contraire, plus il le pénètre, et plus il y remarque des choses d'une extrême finesse que tout le monde sentira quand il les aura dites. Laissez crier les gens qui disent : Style précieux ! c'est tout comme s'ils s'écriaient : Mais aussi de quoi s'avise celui-là de tant penser et de découvrir, même dans les choses que tout le monde connaît, les côtés que peu de gens voient et qu'il ne peut exprimer que par un style qui paraîtra généralement précieux ? Cet homme-là a grand tort. Oui certes, ajoute-t-il; il a grand tort, il faudrait le prier de penser moins. »
Pour compléter cette défense toute personnelle, Marivaux invoque, non pas sans quelque droit à leur protection, La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal, Montaigne. « Enfin, nous dit-il, en voilà un qui ne parlait » ni français, ni allemand, ni breton, ni suisse ; il pensait, » il s'exprimait au gré d'une âme singulière et fine. » Montaigne est mort, on lui rend justice. C'est cette » singularité d'esprit, et conséquemment de style, qui » fait aujourd'hui son mérite. »
.NOTICE sua MAlîlVAUX. XXXIII
Appliquez cette dernière phrase à Marivaux; dites : Marivaux est mort, on lui rend justice. Il pensait, il s'exprimait au gré d'une âme singulière et fine. Puis enfin, ajoutez comme complément à cet éloge cette autre phrase de Marivaux lui-même, cette sentence vive, nette et bien pensée, et que sans doute il s'appliquait tout bas :
« Qu'on me trouve un auteur célèbre qui ait approfondi » l'àme, et qui, dans les peintures qu'il fait de nous et » de nos passions, n'ait pas le style un peu singulier. » Vous voyez qu'il était loin d'accepter en riant les accusations de style précieux et la définition du marivaudage. En ceci comme en toutes choses, vous pouviez l'en croire sur parole ; il parlait ce langage affecté qu'on lui reproche, mais il le parlait naturellement et de la meilleure foi du monde. La langue qu'il parle, c'est celle de tousses acteurs, de tous ses héros, de l'ingénue et de la soubrette, de Pasquin et de Glitandre. Il n'est pas homme à varier, comme fait Molière, son ton et son langage. C'est toujours le même genre d'esprit et de finesse. Mais en fin de compte son dialogue est vif, ces gens-là se disent tout ce qu'ils doivent se dire, ils se répondent ce qu'ils doivent se répondre, ce dialogue très coupé et très net appartient à des scènes très courtes, de tout ceci il résulte que cet homme est charmant à lire, charmant à entendre. C'est l'utile enjolivé de l'honnête, comme disait Marivaux en parlant de Fontenelle. Quant à la perfection des idées communes (c'était le reproche que Marivaux faisait à Voltaire), l'auteur de Marianne serait mort de chagrin s'il avait poussé et cherché la perfection de ce côté-là.
Les dernières années de cet aimable artiste, de cet ingénieux philosophe se sont passées sans amertume et sans secousse. La critique même la plus achar-