‹ La vie de Marianne; ou, Les aventures de Mme la comtesse de ***. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 5 sur 46 · NOTICE SUR MAHIVAUX. VII · texte numérisé non relu

NOTICE SUR MAHIVAUX. VII

tranquille. Il avait vécu loin de ce bruit de révoltes et d'expériences de tous genres qui déjà commençait autour de son berceau pour ne plus s'arrêter. Son patrimoine suffisait d'ailleurs à ses besoins ; et si vous saviez comme il était heureux et fier de ne rien faire, comme il jouissait avec honneur de sa gaieté et de son esprit, comme il regardait de loin, en se félicitant d'être à l'abri de tant d'orages, les disputes et les batailles de tous ces brétailleurs de la plume qui se disputaient, avec tant de colère et d'injures, ce peu de bruit que l'on appelle la gloire ! Heureuse paresse, disait-il ; la paresse, mère de la liberté: à l'entendre, la paresse toute seule devait suffire à faire la fortune d'un homme. « Ah I que » ne suis-je resté toujours un paresseux, j'aurais conservé » mon petit patrimoine. Mais non, des gens qu'on ap- » pelle sages m'ont prouvé que je pouvais le doubler, le » tripler, le quadrupler, à cause de la commodité des » temps ; et j'ai tout perdu pour être sorti de mon repos. )> Ahl sainte paresse, salutaire indolence! si vous étiez » restées mes gouvernantes, je n'aurais pas écrit tant de » néants plus ou moins spirituels, mais j'aurais eu plus » de jours heureux que je n'ai eu d'instants supporta- » blés. Le repos ne vous rend pas plus riche que vous ne «l'êtes, mais il ne vous rend pas plus pauvre; avec lui » vous conservez ce que vous n'augmentez pas, encore )) avez-vous cette chance que la fortune vienne s'asseoir » à votre porte. »

■ Ainsi il pensait, ainsi il parlait. Cependant, comme il avait perdu la fortune paternelle pour l'avoir jouée dans la rue Quincampoix au temps du système, il se rappela qu'autrefois, au sortir du collège, trois jours lui suffisaient pour écrire une comédie. De toutes les façons qui se présentaient à lui pour ne pas être un garçon

Vlil NOTICE SUR MARIVAUX.

philosophe à la suite de Voltaire ou un mendiant comme l'abbé Robbé, le théâtre était encore le moyen le plus facile. Au théâtre du moins, Marivaux pourra tourner tout à l'aise et avec mille évolutions ingénieuses autour de ce bel et vif esprit que le ciel lui a départi. Il se gardera bien de faire du théâtre une chaire ou une école pour prêcher et pour enseigner à la façon des révolutionnaires ou des docteurs ; sa mission n'est pas là. II serait désolé de parler aux passions politiques de l'auditoire, de faire de son parterre une mer agitée, et de réussir à force de sophismes et d'allusions. Bien plus, la grande arène dramatique, le Théâtre-Français, lui fait peur. Il ne se sent pas de force à lutter contre les calmes chefs-d'œuvre d'autrefois, non plus qu'à lutter, à force de turbulence, avec les œuvres modernes. Ce grand théâtre, ces grands tragédiens, ces illustres comédiennes, ces gentilshommes de la chambre, ce café Procope, ces jalousies, ces rivalités, ces critiques forcenées, la démence de tous ces amours-propres ameutés contre le succès, tout cela fait peur à ce galant homme. Mais en revanche il adoptera très volontiers un théâtre plus modeste ; le Théâtre-Italien, par exemple, où peut-être lui pardonnera-t-on ses succès et sa gloire, à côté d'Arlequin et de Colombine. Eh quoi 1 dites-vous, Marivaux au Théâtre-Italien? quel dommage ! Ne savez-vous donc pas, messieurs qui plaignez Marivaux, qu'à cette heure même Tauteur de la Métromanie, et l'auteur du Gil Blas écrivent pour le théâtre de la foire? Laissez donc Marivaux mettre la bride sur le cou de son esprit ; i,l n'est rien moins qu'orgueilleux, il sait très bien ce qu'il peut oser : le Misanthrope, le Tartuffe, les Femmes savantes, V Avare, tous les grands caractères de la grande comédie, il y renonce très volontiers. Il sait bien qu'après les

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