‹ La vie de Marianne, ou, Les aventures de Mme la comtesse deChapitre 15 sur 40 · NOTICE SUR MARIVAUX. XXI · texte numérisé non relu

NOTICE SUR MARIVAUX. XXI

de. sarcasmes. Lisez le portrait de Gléanlhis, par exemple ; Gléanlhis s'évanouit rien qu'à voir iine rose, elle s'abstient de se parer pour mettre un habit négligé qui lui marque tendrement la taille : « C'est encore une finesse que cet habit-là, on dirait qu'une femme qui le met ne se soucie pas de paraître ; mais à d'autres: on s'y ramasse dans un corset appétissant, on y montre sa bonne façon naturelle, on y dit aux gens : Regardez mes grâces, elles sont à moi, celles-là, et, d'un autre côté, on veut leur dire aussi : Voyez comme je m'habille, il n'y a point de coquetterie dans mon fait! » Sans le vouloir j'ai bien peur que Marivaux, en traçant le portrait de la coquette Gléanlhis, n'ait tracé son propre portrait.

Toujours est-il que la main qui a tracé à l'infini toutes ces poétiques, légères et lestes images, était la main d'un habile homme. On ne se lasse pas de passer ainsi en revue, dans le petit drame où ils jouent leurs rôles, tant de personnages vivants. I<a Bruyère n'a pas fait plus de portraits que Marivaux lui-même; avec cette différence que la Bruyère a fait le portrait des hommes de tous les temps, pendant que Marivaux se contentait de reproduire les images passagères qu'il avait sous les yeux. L'un dessinait à grands traits ces tableaux d'histoire qui portent le souvenir du peintre et de ses modèles jusqu'aux âges les plus reculés ; l'autre, au contraire, douce et facile nature, se contentait d'un frais pastel qu'un souffle emporte, et fjui s'évanouit aux premiers rayons du soleil.

Get homme de tant d'esprit, si plein de réserve sur lui-même, dont toute la peur était de n'être pas mis à sa place, cet ami de Fontenelle et de Lamothe, devait naturellement vivre seul, tout occupé de ses méditations,

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de ses rêves, de ses travaux de chaque jour. Il avait été marié de bonne heure, sa femme était jeune et belle ; elie avait, comme il le dit lui-même, un de ces visages qu'on aime à voir. La santé même de ce beau visage avait quelque chose de touchant ; c'était le fruit de la sagesse, de la sérénité et de la tranquillité d'âme ; mais cette femme était morte, et Marivaux était resté seul avec un enfant, une fille humble et pieuse qui bientôt quitta son père pour entrer en religion; et ainsi le digne homme était resté seul, attaché à son œuvre, triste et pauvre, mais fier et calme. De pareilles existences ne ressemblent à rien de ce qui se passe aujourd'hui dans la vie littéraire. Où donc trouver tant de succès et tant de résignation? Où donc rencontrer ce même homme qui fait vivre tout un théâtre de son esprit, et que Sylvia la comédienne n'avait pas encore vu après les l'hausses confidences ! Sylvia reconnut son poète rien qu'à l'entendre lire sa comédie. « Ah! s'écrie-t-elle avec son piquant » sourire, vous êtes le diable ou M. de Marivaux. « Ce n'était pas le diable; c'était le plus honnête et le plus spirituel des humains.

De cette vie austère et cachée était résulté une espèce de livre dont Addison avait donné le modèle à l'Angleterre quand il écrivit le Spectateur. L'étude des mœurs a toujours paru dans tous les temps et aux esprits les plus distingués une étude pleine de charme et d'intérêt. Marivaux, mieux que personne, était fait pour entreprendre un livre sur le plan du livre d'Addison. Celte fois, plus que jamais, l'auteur Ae Marianne sa écrire pour lui-même et non pour les autres. Ces belles histoires qu'il se raconte dans ses moments d'oisiveté, vous ne les aurez que de la seconde main et vous en ferez votre profit plus tard, quand lui-même il n'en voudra plus.

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Que de beaux petits drames il a inventés ainsi! que de romans il a ébauchés! aujourd'hui c'est un père qui gémit sur l'ingratitude de son fils, et dans ces quelques pages vous retrouvez en germe toute la comédie des Deux Gendres. Le lendemain, c'est une femme vertueuse qui se sépare de l'homme qu'elle adore. Plus loin, c'est une amante abusée qui dit adieu au séducteur, adieu à son père: « Adieu, mon père, j'espère que ma mort calmera votre colère. « Dans ces contes il y en a un intitulé le Philosophe soli'tawe, le sage Anacharsisy joue son rôle; c'est un pou le commencement de la Chaumière indienne. Les Mémoires d'une coquette retirée du monde composent une des plus jolies histoires que Marivaux ait inventées. Il est là tout entier, malin, amoureux et railleur. Cette femme, quand elle sent que les années commencent à la prendre, et qu'elle va entrer dans l'âge où l'on ne sait plus quel âge on a, se donne toutes sortes de fatigues et de peines pour rappeler un semblant de jeunesse. Que de fatigues pour avoir une figure galante! comment se coiffer? quel habit mettre? quels rubans? quelles couleurs? Pour remplacer la grcle et leste jeunesse, arrive, d'un pas pesant et d'un air rubicond, maître embonpoint; dans cette transformation nouvelle cette femme se trouve encore aimable. Alors survient la vieillesse à son tour. Autant de terreurs infinies que cette femme raconte à merveille. Ily aaussi l'^i'i/o^'re d'un miroir; et à propos de ce miroir, Marivaux entreprend une dissertation littéraire d'un goût excellent. Il y parle de Louis XIV, de Chapelain, de Racine, deLamothe, son ami, qui était un excellent homme. » On l'a mis, dit Marivaux, bien audessous de sa place naturelle ; et si vous voulez savoir pourquoi, c'est qu'il était bon à tout: ce qui est un

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