NOTICE SUR MAHIVAUX. XXVII
mes contre sa personne et qui n'en avait jamais lu aucune. « Si tous les honnêtes gens en usaient de même, disait-il en parlant des pamphlétaires, cette vile espèce serait bientôt morte de faim. » Mais en revanche, qu'un Lomme bien placé vînt à heurter cette belle et ferme nature, soudain Marivaux se révoltait avec courage, aux gens qu'il estimait il ne cédait rien; et il a montré les dents à Voltaire lui-même, qui lui avait adressé en passant une épigrammo inofîensive. Mais Voltaire avait trop de bon goût et de bon sens, même dans ses méchancetés, pour accepter la haine d'un si galant homme. — « Non certes, dit-il dans une de ses lettres, je ne » veux pas compter parmi mes ennemis un homme de >; ce caractère, dont j'estime l'esprit et la probité. Il a, » surtout dans ses ouvrages, un caractère de philoso- » phie, d'humanité et d'indépendance, dans lequel j'ai » retrouvé avec plaisir mes propressentiments.... J'aime » d'autant plus son esprit, que je le prierais de ne le » point prodiguer »
Quant aux amis dont il était l'obligé, il savait conserver avec eux toute l'indépendance, non pas de son cœur, mais de son esprit et de ses actions. Helvélius avait été assez heureux pour faire accepter une pension à Marivaux ; et comme un jour les deux amis se disputaient à outrance sans que Marivaux, qui avait tort, voulût reculer d'un pas : — Oh I s'écria Helvétius, comme j'aurais traité Marivaux s'il n'était pas mon obligé 1 » Le mot est honorable pour tous deux. Fontenelle lui-même, cet habile et adroit égoïste qui s'aima lui-même si tendrement et si longtemps ; Fontenelle, qui dans une très bonne préface sur la tragédie bourgeoise, où il parle avec trop d'éloges de La Chaussée et de Destouches, avait oublié de nommer Marivaux, apprenant que celui-
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ci était malade, lui porta cent louis tout d'une haleine. Marivaux, à cette action inattendue, sentit ses yeux se mouiller de larmes. — « Mon ami, dit-il, je prends votre » argent ; il m'a fait du bien ; je m'en suis servi ; mais » maintenant permettez que je vous le rende,par la bonne » raison que je n'en ai pas besoin. » Mais laissons là ces tristes détails de pauvreté, d'isolement, de pensions, quand ces détalb touchent un homme d'un si rare talent, d'un esprit si fêté et si populaire, qui serait aujourd'hui le plus riche de nos beaux esprits, avec son théâtre, avec ses romans, avec ce grand art de tout dire, de tout peindre, de tout fronder.
Si par hasard il sortait de sa solitude, et s'il consentait à se laisser aborder, vous retrouviez tout à fait Técrivain dans sa conversation. D'abord il était embarrassé, diffus, il hésitait, il cherchait la pensée et la forme ; mais bientôt,pourpeu qu'il se sentît écouté avec amitié et bienveillance,il allaitjusqu'à l'éloquence. Quand ilavait parlé, il savait écouter à son tour ; il écoutait patiemment et même les gens d'esprit. Cependant il fallait prendre garde à ne pas vous étonner de son langage, et à ne pas l'interrompre. — Il faut accepter les expressions hasardées de M. de Marivaux, disait Fontenelle, ou renoncer à son commerce. — Un autre jour, comme Marivaux allait répondre: — Ne vous fâchez pas si vite, disait ce même Fontenelle, quand je parle de vous. Fontenelle aimait et devait aimer en effet un si charmant écrivain, un si aimable parleur. Ce sont, à tout prendre, deux esprits de la même école : celui-ci familier, celui-là singulier en toutes choses ; celui-ci qui .s'explique à demi, mais qui ne demande pas mieux que l'on explique ses réticences; celui-là, au contraire, qui n'est jamais content si quelque parure manque à sa pensée ; l'un philosopha