XXX NOTICE SUR MARIVAUX
française. Monseigneur l'archevêque de Sens, Linguay de Gorgy, le frère du célèbre curé de Saint-Sulpice, devait recevoir le nouveau venu. Parler en public de la Comédie-Italienne, de Marianne et du Paysan pervaHi ; pour un archevêque, la tâche était difficile. M. de Gorgy se tira habilement de l'entreprise. Il imagina de supposer qu'il n'avait lu ni les comédies ni les romans de son nouveau confrère. Mais en revanche, disait-il, de très honnêtes gens lui en avaient parlé avec de si grands éloges, qu'il ne pouvait s'empêcher de rendre justice à tant d'art et à tant de goût, à tant d'observations fines et justes, à tant de zèle et de probité. Cette façon indirecte de lui ouvrir les pories de la compagnie ne plut guère à Marivaux. C'était un homme tout d'une pièce, et il n'avait pas mené pendant cinquante-cinq ans cette vie correcte et calme pour qu"un homme, quel qu'il fût, eût le droit de le louer sur parole. On finit cependant par l'apaiser en lui prouvant qu'il était impossible que l'archevêque de Sens n'eût pas lu les livres dont il parlait si bien. Ce que Marivaux eût voulu surtout dans cette occasion solennelle, c'eût été enfin d'apprendre à quoi s'en tenir sur l'opinion que l'Académie française pouvait avoir sur son style, à lui Marivaux. Un nouveau mot s'était formé autour de sa renommée, et ce mot-là restera dans notre langue pour désigner cette toute nouvelle façon d'écrire. Cela %'h\)])e\Q.\i\e marivaudage. Marivaux était le seul qui ne comprît pas la valeur et la portée de ce mot-là. Le marivaudage ! qu'est-ce à dire? Et il ajoutait naïvement qu'il ne comprenait rien aux éloges ni aux critiques que l'on faisait du style de certaines gens.
« On parle toujours du style, disait-il, et l'on ne parle jamais de l'esprit de celui qui a ce style. Ne croirait-on
NOTICE sur. MAIUVALX. XXM
pas, à entendre les habiles, qu'en fait de style il n'est qiioslion que des mots et non des pensées?
>>II n'est pas de style noble, affecté, obscur; mais il y a des pensées nobles, affectées, obscures. Supposons une femme qui commande un meuble de quatre couleurs ; on exécute ce meuble comme elle l'a commandé. Vous, cependant, quand ce meuble est commencé sur les indications de cette femme, vous trouvez que cela déplaît, irez-vous dire à cette femme: Mais, madame, ce ne sont pas là les couleurs qu'il eût fallu employer'^ Non, certes. Car en effet ce sont là les couleurs qu'elle avait imaginées; c'est le meuble qu'elle avait disposé dans sa pensée. Les couleurs sont bonnes ; seulement, le projet du meuble ne valait rien.Les couleurs sont le style de la chose ; en un mot, il ny a pas de style, il n'y a que l'idée. J'ai vu un arbre, unruban; j'ai vu unhomme en colère, amoureux, jaloux; j'ai vu tout ce qui se peut voir par les yeux de l'esprit et par les yeux du corp.. De toutes ces différentes choses il est resté l'image ; or dans une langue bien faite chacune de ces images a son signe, elle a le mot qui la représente. Il ne s'agit que de bien savoir salanguepour bien rendre toute sa pensée Donc telle pensée, tel style. » Ainsi raiîo/ûie Marivaux Et voyez la singulière aventure,l'auteur des/^ûi/ssw Co/2fidences arrive, par ces petits sentiers fleuris, à la définition même de M. de Buffon : « Le style, c'est l'homme. » Plus loin 11 reprend, car évidemment il est préoccupé de ce mot : marivaudage : « Vous accusez un homme d avoir un style précieux ! Qu'est-ce que cela signifie^ gue voulez-vous dire avec votre style précieux ? Supposez un homme d'esprit qui, de peur démériter ce même reproche, va ne faire que des phrases : pour ne pas être précieux il s'efforcera de cacher tout à fait l'esprit et la