‹ La vie de Marianne, ou, Les aventures de Mme la comtesse deChapitre 8 sur 40 · XII NOTICE SUR MARIVAUX · texte numérisé non relu

XII NOTICE SUR MARIVAUX

petits sentiers invisibles et cachés sous le îeuillage. Aussi était-Il de très bonne foi quand il disait, à propos du dialogue de ses comédies, que ce dialogue est partout Vexpression simple des mouvements du cœur. C'était là en effet sa simplicité et sa bonhomie de chaque jour. Il n'était pas plus naturel que cela. Cette langue qu'il faisait parler à ses héros, il la parlait lui-même : son ramage ressemblait tout à fait à son plumage, pour parler comme le Fabuliste. Mais si le naturel comme l'entendent les grands maîtres perdait quelque chose à passer par l'esprit et par le style de Marivaux, les plus simples et les plus touchants mouvements ne perdaient rien à passerparson cœur. Quand il le fallait absolument, il était tendre, naïf, il était même éloquent, il s'élevait même jusqu'à la vérité : alors il écrivait et il parlait comme les vraiment grands écrivains. Il est vrai que ces beaux moments-là sont rares dans les écrits de Marivaux. Ce qui lui plaît, à lui, c'est non pas d'arracher des pleurs et des soupirs à son auditoire, mais de le faire sourire doucement. Il aime mieux que le parterre se mette à deviner sa comédie qu'à s'y intéresser. Qu'on l'applaudisse avec transport, peu lui importe, pourvu qu'on l'écoute avec plaisir. Et comme en même temps cet habile artiste a le grand art de faire croire à celui qui l'écoute qu'il est de moitié dans l'esprit que Marivaux fait à lui tout seul, il est arrivé que, pendant trente années, l'auteur des Fausses Confidences a régné en maître souverain sur le théâtre qu'il avait choisi. Ce succès continu et populaire d'un homme qui se fait écouter en parlant par énigmes, qui amuse si longtemps les plus beaux espritî^ du siècle le plus difficile en fait de bel esprit, avec des dissertations sur les replis inconnus de l'amour ; bien plus, le bonheur de cet écrivain, de ce poète comique

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qui vit encore aujourd'hui et dont la gloire viclorioiisc s'est dégagée de tant de gloires depuis longtemps oubliées, un succès si complet, cette chatoyante comédie qui se soutient, au théâtre, à.côté même de la comédie de Molière, à quoi donc pouvez-vous attribuer une pareille fortune, sinon à l'originalité même de cet écrivain qui n'a jamais parlé que sa langue maternelle, de ce peintre du genre humain qui dans ses diversespeintures n'a jamais étudié et représenté que son propre cœur?

Plus d'un critique a soutenu que, malgré tant d'heureux et habiles succès, Marivaux était plulùt fait pour écrire le roman que la comédie. Nous ne voyons pas la nécessité de prendre part à cette discussion au moins singulière, et cependant nous pouvons dire qu'en effet, l'homme à qui nous devons cet admirable roman de Marianne, est un romancier qui, dans notre estime, doit marcherimmédiatement après l'auteur de Turcaret et de Gil Blas. Le Sage ! en voilà encore un qui a laissé les critiques dans le doute s'il était plutôt un grand poète comique qu'un grand romancier ; et certes, les critiques auraient pu s'épargner tant de peines en déclarant que les romans de Le Sage et ses comédies, c'était la même entreprise. En effet, où commence le roman dans les comédies de Le Sage? où s'arrête la comédie dans ses romans? Crispin rival de son maître, savez-vous un roman plus vif et plus net ? et le (7«7 Blas, savez-vous une comédie plus vaste et plus complèle? Comédie, roman, que nous fait le titre, quand il s'agit du même esprit qui nous instruit et qui nous amuse? Que nous importe la forme, quand c'est le même fond, la même observation, la même philosophie, le même style? Eh bien, ce qu'on peut dire de Le Sage, on peut le dire de Marivaux ; que Marivaux écrive une comédie ou qu'il écrive un

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