CHAPITRE XXIII
Madeleine.
« Un pharisien nommé Simon invita Jésus à table ; et « Jésus entra chez lui et se mit à table. Or voici qu’une « femme de la ville qui était une pécheresse publique, u ayant appris qu’il était à table dans la maison du pha- « risien, vint avec un vase d’albâtre plein de parfums, « s’assit auxpiedsde Jésus, fondant en larmes; et versant « ses parfums sur ses pieds, elle les baisait et les essuyait « avec les cheveux de sa tête. » Elle voulait par là témoigner à Jésus quelle lui était entièrement soumise, et qu’elle se consacrait à son service. Car c'était chez les anciens un signe de servitude et l’occupation des esclaves de laver les pieds de leurs maîtres, et de les essuyer avecleurs cheveux, qu'ils portaient très-longs à cause de cela.
LA VI K l>E N. -S. JÉSUS-CHRIST.
C’était cependant un grand opprobre pour les femmes juives de se découvrir la tête, et de se laisser tomber les cheveux en public, excepté dans un grand deuil. Et le prêtre déliait la ceinture qui attachait les cheveux des femmes lorsque celles-ci étaient soupçonnées d’avoir violé la chasteté, et qu’elles devaient, à cause de cela, boire de l’eau amère. Mais Madeleine, abîmée dans la douleur, ne savait plus trop ce qu’elle faisait. Accablée par le souvenir et le repentir de ses fautes, elle se jette comme une pécheresse publique aux pieds de Jésus , et détachant elle -même le lien qui attache les tresses de ses cheveux, elle s’en sert pour essuyer les larmes qu’elle répand , après s’en être servie pour séduire et captiver les cœurs. Oubliant la vanité, et s’oubliant elle -même, elle veut goûter en quelque sorte la honte et l’opprobre dans les objets mêmes où elle a goûté les faux charmes du péché.
a Et elle brisa le vase aux parfums. » C’était une coutume chez les Juifs, comme nous l’avons vu plûs haut, que le fiancé envoyât à sa fiancée, le malin du jour de son mariage, des parures et des ornements de toutes sortes, des fruits, du vin et des vases de parfums ou d’essences. Ces parfums étaient ordinairement renfermés dans des vases d’albâtre, parce qu’ils s’y conservaient mieux ; et ils venaient le plus souvent de Tyr, où il s’en faisait un grand commerce. Or la pécheresse avait rompu la foi qu’elle avait jurée à son mari; et comme aveu symbolique de sa faute , elle brise devant Jésus ces vases qu’elle avait reçus de son fiancé au jour de ses noces, et qu’elle aurait dû conserver toujours intacts comme signe de sa fidélité conjugale. Elle avait prodigué le carmin qu’elle avait
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reçu le même jour, et s'en était servie pour attirer à elle les hommes étrangers, selon l’usage des femmes coquettes chez les Juifs. C’est pour cela qu’elle répand ses parfums aux pieds de Jésus. C’était encore un usage dans les festins de noces d’oindre la tète du rabbin qui y présidait, et de briser un vase précieux comme avertissement de ne pas s’abandonner à une joie immodérée. Madeleine prenait pour époux son Sauveur, et célébrait son union mystique avec lui.
« Le pharisien, voyant cela, disait au fond de son « cœur : S’il était prophète, il saurait bien quelle est « cette femme qui le touche; car elle est une pécheresse. « Mais Jésus, pénétrant sa pensée, lui dit : Simon, j’ai « quelque chose à te dire. — Maître, parlez, lui répondit a Simon. — Un créancier avait deux débiteurs : l’un lui « devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante seule- « ment; et comme iis ne pouvaient le payer ni l’un ni « l’autre, il leur remit à tous deux leur dette. Dis-moi « maintenant lequel des deux l’aimera maintenant davan- « tage? — Simon lui répondit : Ce sera sans doute celui « à qui il a le plus remis. Puisse tournant vers la femme, « il dit à Simon : Vois- tu cette femme? Je suis venu « chez toi : tu ne m’as pas donné d’eau pour me laver « les pieds; celle-ci , au contraire, les a mouillés de ses « larmes et essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as point « donné le baiser, mais celle-ci n’a cessé de me baiser « les pieds depuis qu’elle est entrée. Tu n’as point oint a ma tète avec de l’huile, et celle-ci a oint mes pieds « avec des parfums. Aussi, je te le dis, il lui a été remis u beaucoup de péchés, parce qu’elle a beaucoup aimé. « Celui-là aime moins à qui il est moins donné. Et il dit
« à la femme : Tes péchés (e sont remis. Alors ceux qui « étaient à table avec Jésus commencèrent à se dire : « Qu’est-il donc, pour remettre ainsi les péchés? Mais il « dit à la femme : Ta foi t’a sauvée; va en paix. » (Luc, vu, 36; xi, 37. — Marc , xlï, 3; xvi, 9. — Matth., xxvi, 6. — Jean , xi, 2.)
L’orgueil du pharisien opulent offre un contraste remarquable avec l’amour repentant de Madeleine. Il invite Jésus seul à sa table, et laisse de côté ses apôtres. Il ne lui présente pas d’eau pour se laver les pieds , il n’oint point sa tête avec de l’huile, comme on avait coutume de le faire à l’égard des personnes de distinction. Il ne lui donne point le baiser de bienvenue, comme le faisaient les anciens, et particulièrement les Romains, lorsqu’ils recevaient un ami. Judas nous offrira plus tard une nouvelle preuve de cette coutume. Mais Notre -Seigneur sut bien rabattre son orgueil en lui opposant la conduite d’une pécheresse publique, méprisée dans tout le pays, et en donnant à celleci la préférence sur lui.
Cette pécheresse était Marie, appelée Madeleine du nom de Magdala, sa patrie. Elle était connue dans la ville par sa vie criminelle. Le lieu qu’elle habitait devait donc être voisin de Capharnaüm, que les évangélistes appellent simplement la ville. En effet, aujourd’hui encore, lorsqu’on monte de Tibériade vers les ruines de l’ancienne Capharnaüm , on traverse , près de la capitale de la Galilée , un village composé de quelques misérables huttes, et que les Arabes appellent El-Medschel. C’est l’ancienne Magdala, le pays des tourterelles; et c’est pour cela que la forteresse qui le domine s’appelle Château des tourterelles; de même que la vallée porte le nom de Wadi-Hamam,
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ou Vallée des tourterelles. Il y avait là encore do temps des croisades un fort très -important. Une multitude de sources chaudes coulent dans la contrée et se réunissent dans la rivière nommée Hittin, que l’on passait alors sur an pont. C'est là aussi qu'était la fameuse source nommée Mirjam, où, d’après une légende des rabbins, la sœur de Moïse fut guérie de la lèpre en s’y lavant , et qui avait conservé depuis une puissance merveilleuse.
Magdala, en syriaque Mugdala, était à une petite distance de Chammath ou des bains chauds de Tibériade , puisqu’on pouvait y aller un jour de sabbat. Ces deux endroits étaient fameux par leurs écoles et par les rabbins qoi y avaient demeuré. Aussi nous trouvons dans les livres du Talmud plusieurs rabbins portant le nom de Magdala. Ce lieu n’était qu'un faubourgde Tibériade. C’est là qu’habitait Madeleine. Elle était connue pour une pécheresse; mais le Seigneur l’avait délivrée de la puissance des esprits ténébreux en chassant d’elle sept démons. C’étaient les démons de ses passions ; car les Juifs attribuaient au diable toutes les mauvaises inclinations et toutes les maladies, et regardaient les maux qui accablent l’humanité comme une suite de la première chute qu’avait amenée la tentation du démon. A partir de ce moment, Madeleine ne fut plus la même; elle abandonna sa patrie, théâtre de ses péchés; son cœur tout entier était à son Sauveur; elle le chercha, le trouva dans la maison du pharisien , et ne le quitta plus depuis.
Les rabbins nous ont laissé une description détaillée de la vie de cette Madeleine. Ils l’appellent Magdila Neschaia , c’est-à-dire qui fait des tresses de cheveux. C’est la signification talmudique de son surnom. Us prétendent qu’elle
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était occupée à tresser des cheveux de femme en rond comme les portaient alors les Juives. Nous voyons plus lard les deux grands apôtres Pierre et Paul s’élever avec force contre ce genre de parure. (Saint Pierre, In Épit., m. — Saint Paul, Irc Èplt. aux Corinth.) Madeleine était la femme d’un certain Paphus, ûls de Judas; mais elle lui était devenue infidèle, parce qu'il la traitait trop sévèrement, et qu’il la renfermait par jalousie. Son séducteur s’appelait Pandera ou Pandira : sou nom se trouve une douzaine de fois dans le Talmud; les plus anciens Pères de l’Église en font mention, et il est devenu tellement historique qu'il est impossible de douter un seul instant de son existence. Il avait embrassé la profession militaire, et appartenait probablement à la garnison du château de Magdala. D’après une tradition , il aurait été le paranymphe de Madeleine, ou son conducteur le jour de ses noces, ce qui lui donnait, d’après les mœurs du pays, un facile accès dans la maison. Mais, lorsque la conduite de sa femme fut connue, Paphus, qui, à ce qu’il parait, était aussi docteur de la loi, rompit son mariage avec elle pour échapper au déshonneur. Il ne faut donc pas s'étonner de voir plus tard Madeleine à la suite de Jésus.
Les Juifs appellent encore Madeleine Satda ou Stada. c’est-à-dire l'apostate, soit parce qu’elle avait été répudiée par son mari , soit peut-être aussi parce qu’elle avait quitté le judaïsme. Ils la placent au plus profond de l’enfer, dont elle a été, disent -ils, tirée quelquefois, comme l’esprit de Samuel, par des enchantements. Mais qui croirait que la similitude des noms a fait confondre Marie de Nazareth avec Marie de Magdala, et fait rejaillir jusque
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sur la Mère immaculée de Dieu l’accusation qu’avait trop bien méritée, hélas! Marie -Madeleine! Et déjà les premiers Pères de l’Église, Origène, saint Épiphane, et plus tard saint Jean Damascène se virent obligés de réfuter ces calomnies; et les deux derniers crurent ne pouvoir le faire qu’en accueillant le nom de Pandera lui -même dans la généalogie de Jésus -Christ. Celte calomnie, ou plutôt ce blasphème, insinué d’abord par l’historien Josèphe, et dans l’Évangile de Nicodème, répété par Ceisc, vomi un nombre infini de fois dans le Talmud et les autres écrits des rabbins, a été l’objet spécial d’un livre intitulé Tôle doth Jeschu ou Livre de la génération de Jésus . Maimonides, et de nos jours Salvador, n’ont pas rougi de le répéter. Nous avons dû en faire ici mention , parce que son origine est restée pour tous jusqu'ici une énigme qui semble inexplicable. Mais cette énigme, grâce aux progrès de la critique, se dénoue d’elle-même aujourd’hui, quand on a soin de bien saisir l’ensemble des faits, et de tenir ferme dans la main le fil qui les tient enchaînés. Nous pouvons au reste convaincre de mensonge et de blasphème le fanatisme et l'impiété des Juifs. Dans l’ancienne alliance, en ctfet, les enfants qui provenaient d’une union illégitime étaient exclus du sacerdoce et des fonctions de rabbin jusqu’à la dixième génération. Or jamais. du temps de Jésus, les Juifs ne lui ont fait un tel reproche , quoiqu'ils lui aient donné souvent les noms de possédé, de fou, etc.
Toutes ces circonstances, et le nom lui -même de Magdala ajouté au nom de Marie, ce qui était très-rare pour les femmes, nous porte à conclure que Madeleine occupait un rang élevé dans le pays. Nous pouvons le conjec-
turer encore d’après l’éclat que firent et sa chute et sa conversion. D’après le Talmud, Magdala, de même que Sichin, patrie des Zébédées, payait l’impôt à la ville de Jérusalem. Ce lieu était très-décrié pour les mœurs de ses habitants. Lighfoote, sur le chapitre vm de saint Luc, est porté à croire que Magdala est un autre nom de Béthanie. S’il en était ainsi , Marie de Béthanie et Marie de Magdala , c’est-à-dire Marie la contemplative et Marie la pénitente seraient une seule et même personne. Mais l’histoire de Notre -Seigneur Jésus-Christ, telle que nous l’avons exposée jusqu’ici, prouve incontestablement que ce sont deux femmes différentes. Toute l’histoire de Marie- Madeleine, telle que la racontent les rabbins, est parfaitement authentique. La patrie de cette illustre pénitente est bien certainement Magdala, près de la merde Tibériade, où le Seigneur l’avait trouvée et accueillie avec tant de bienveillance. Dans cette circonstance , comme en toutes celles du même genre, Jésus profita de l’occasion qui lui était offerte pour proposer à ceux qui l’entouraient quelques paraboles.