CHAPITRE IX
l/Amba^sadtMiP dos Arméniens. — IJno voix du ciel se fuit entendre
pour la troisième fois.
a Or il se trouva quelques Grecs (c’est-à-dire des « païens) parmi ceux qui étaient montés à Jérusîilem pour « prier à la fête. Ceux-ci s’adressèrent à Philippe de « Bethsaïda de Galilée, et lui dirent ; Maître, nous vou- « drions bien voir Jésus. Philippe alla le dire à André, et « André et Philippe allèrent l’annoncer à Jésus. » Que voulaient ces hommes qui venaient du pays des païens? L’évangéliste les appelle Hellènes, et non Hellénistes. Ce n’était donc pas des Juifs dispersés parmi les Gentils. Ce n’était non plus ni des prosélytes de justice, ni comme on le voit par la suite de l’entretien; des prosélytes de la porte qui observaient les sept commandements donnés
LÀ VIE DE *N.-S. JE.SUl>-CHKltiT,
à Noé. Ils n’ëtaieiit donc pas venus à Jérusalem pour y prier dans le môme ^us et de la même manière que les prosélytes dont nous venons de parler. Ils apportaient probablement des présents au temple , et y présentèrent sans doute des victimes du genre de celles que Ton pou-
vait accepter de la part des païens, et qui étaient entièrement consumées par le feu, sans qu’il en résultat une communion entre les prêtres et ceux qui les offraient. (Juant à l’objet de leur visite à Noire -Seigneur Jésus- Christ, l'Évangile ne nous rapporte que la réponse du Sauveur, sans rien nous dire de ce qui l’avait précédée.
Mais l’histoire profane comble en partie cette lacune.
La présence corporelle du Fils de Dieu sur la terre ne pouvait rester longtemps un secret pour le monde. Le bruit de ses miracles s’était répandu depuis longtemps dans la Phénicie , la Syrie et l’idumée ou l’Arabie, comme nous le racontent les évangélistes eux -mêmes {Matth,, IV, 24; — Marc, ni, 8, etc.) Et le peuple de ces contrées venait en foule pour le voir et l’entendre. Son nom avait donc pénétré jusqu’au fond de l’Orient, où déjà longtemps auparavant le voyage des Mages avait produit une gi’ande sensation. Pour ce qui concerne l’Occident, on connaît déjà le propos de l’empereur Auguste sur le massacre des Innocents ; et saint Paul , dans sa seconde Épître aux Corinthiens, est obligé de réprimander ceux qui s’eu faisaient trop accroire , parce qu’ils avaient connu per- .sonnellement Jésus-Christ. C’est ainsi que la grande Arménie avait entendu parler de lui. Ce pays était alors gouverné par Agbar ou Abgar, fils d’üchom le Noir, qui résidait à Édesse, capitale delà province syrienne d’Osroène. Ce prince désirait voir Jésus, et lui offrit un asile dans sa ville
l'AMUASSADEUK des ARUÊMIENS. 2ol
d’Édesse. La tradition rapporte qu’il espérait aussi obtenir du Sauveur la guérison ; car il était malade ou infirme. Les députés qu’il envoya vei*s le Christ le houvèrent dans le portique des païens, précisément après son entrée triomphale à Jérusalem ; et ils prièrent Philippe de les présenter au Sauveur. Ils lui remirent la lettre de leur roi, et lui oftrirent en son nom . un asile dans ses Étals. Le grand conseil n’aurait pas été fâché de le voir quitter la
Judée, et s’en aller chez les païens, comme nous l’indique saint Jean au ch. vu, v. 3o.
« Mais Jésus leur répondit : L’heure est venue ou le « Fils de l’homme doit être glorifié. En vérité, je vous le a dis, si le grain de froment ne tombe en teiTe, et n’y c< meurt , U reste seul ; mais s’il meurt, il porte des fruits « abondants. Qui aime sa vie la perdra; et qui hait sa vie
en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Que celui w qui veut me servir me suive; et où je suis, là doit être « aussi mon serviteur * Si quelqu'un me sert, mon Père « le glorifiera, n Nous comprenons maintenant le sens et toute la portée de ces paroles ; car nous savons à quoi elles se rapportent. L’heure était venue où il ne devait plus se soustraire par la fuite à la fureur de ses ennemis, mais où il allait livrer sa vie pour le rachat du genre humain. Cependant son humanité, dans ce choix suprême entre la vie et la mort, éprouvait une certaine angoisse. C’est pourquoi il continua’ en ces termes : a Maintenant mon âme w est troublée. Que dirai -je? Père , secourez -moi à cette « heure ! C’est pour cela néanmoins que je suis arrivé à cette heure. Père, glorifiez votre nom. Il vint alors une voix du ciel: Je l’ai glorifié, et le glorifierai encore. » « C’était pour la troisième fois que le Père confirmait
publiqueuieut et auÜieiitiqueiueut la mission de son divin Fils Jésus. Cette voix parut aux uns comme un tonnerre; mais à ceux qui croyaient elle parut la voix d’un ange.
« Le peuple qui était là autour^ et qui entendit cette (c voix, disait : c’est le tonnerre. » Les Juifs appelaient celte sorte de tonnerre la tille de la voix, c’est-à-dire l’écho de la bouche divine. « D’autres disaient : Un ange lui a a parlé. Mais Jésus répondit : Cette voix a retenti, non à cause de moi, mais à cause de vous. Maintenant ce « monde va être jugé ; maintenant le prince de ce monde a est chassé; mais lorsque je serai élevé de terre, j’alli- « rerai tout le monde à moi. 11 disait ceci pour indiquer « de quelle mort il mourrait. Le peuple lui dit : Nous « avons appris par la loi que le Christ demeurera éleriiel- « lement; comment pouvez- vous donc dire que le Fils <( de l’homme doit être élevé de terre ? Quel est ce Fils « de l’homme? Jésus leur répondit : Vous n’avez plus que « pour un peu de temps la lumière avec vous. Marchez « pendant que vous avez encore la lumière, afin que les « ténèbres ne vous surprennent point; car celui qui t( marche dans l’obscurité ne sait où il va. Croyez à la « lumière pendant que vous avez encore la lumière parmi vous, afin que vous soyez des enfants de lumière. Puis « Jésus cria à haute voix : Celui qui croit en moi , ce a n’est pas en moi qu’il croit , mais en Celui qui m’a « envoyé; et quiconque me voit voit •Celui qui m’a « envoyé. Je suis venu comme la lumière dans Je monde, afin que celui qui croit en moi ne demeure pas dans les « ténèbres. Mais si quelqu’un entend mes paroles, et ne « les observe pas, je ne le juge point; car je ne suis pas « venu pour juger le monde, mais pour le rendre
l’ambassadeur des arméniens.
« bienheureux. Celui qui me méprise et n’accueille « point mes paroles a déjà quelqu’un qui le juge : c’est « la parole que j’ai prononcée qui le jugera au der-
« nier jour. Car je n’ai pas parlé de moi -même; mais
« le Père qui m’a envoyé m’a prescrit ce que je dois dire (( et ce que je dois enseigner ; et je sais que son comman- « dement est la vie éternelle. Ce que j’ai dit, je le dis tt comme mon Père me l’a dit. »
Telle fut. la réponse du Sauveur aux propositions du roi d’Édesse. Il n’est plus permis d’ignorer toute cette histoire, puisque l’Évangile lui -même confirme, par les réponses de Notre-Seigneur, ce que les auteurs profanes nous racontent du fait en lui-même et de la proposition qui amena celte réponse. Les Grecs ou , comme traduit la paraphrase syriaque (Saint Jean, xn ,20), les Araméens retournèrent en leur pays après s’être acquittés de leur commission. Le souvenir de cette ambassade se conserva à la cour d’Édesse ; et l’on inscrivit dans les archives ce qui s’était passé. Mais le désir de posséder un écrit de la main du Sauveur donna bientôt naissance à la légende qui rapporte que Jésus écrivit lui-même à Abgar lorsqu’il refusa Tasile que ce prince lui offrait dans ses États. Et c’est ainsi que l’on trouva plus tard dans les archives d’Édesse deux lettres, l’une d’ Abgar au Christ, et l’autre du Christ à Abgar. Mais au fond Notre-Seigneur n’a jamais rien écrit , si ce n’est les quelques mots qu’il traça sur la poussière du temple, et que les pieds des passants eurent bientôt effacés. L’historien Eusèbe est le premier qui ait trouvé dans les archives de son pays, et traduit du syriaque en grec, ces deux documents. Plus tard, au v« siècle, Moïse de Chorène, auteur d’une histoire arménienne , cite aussi ces lettres , et
T. II
LA VIE DE r^.-S. JÉSUS-CHRIST.
raconte en détail tout ce qui s'est passé à leur occasion. Il dit, entre autres choses, que Notre-Séigneur reçut, dans la dernière année de sa persécution , c’est-à-dire à l’époque de son entrée à Jérusalem, l’offre du roi d’Édesse. Eusèbe et Moïse donnent, d’après les documents authentiques qu’ils avaient sous les yeux, comme date de cet événement l’an 340 de l’ère des Séleucides, qui coïncide avec l’an de Rome 782 , où nous plaçons précisément la mort de Jésus. Ët déjà cette circonstance suffirait seule pour nous garantir l’authenticité de cette histoire. Car, si c’était une pure invention , comment l’auteur de la légende aurait-il si bien deviné l’année précise de la mort du Christ, lorsque Eusèbe lui-même s’est ti'ompé sur ce point de plusieurs années. Les dates sont, dans les cas de cette sorte ^ un critérium infaillible.
Mais d’autres circonstances encore viennent ajouter à rauthenticité de ce fait, qui ne peut plus être l’objet d’une controverse sérieuse parmi les savants. En effet, Hérode l’Ancien était déjà brouillé avec Abgar, qui, d’après le témoignage de Denis le Syrien , gouverna l’Arménie pendant trente-sept ans et un mois. Les Arabes et les Édessiens , gouvernés alors par Pacorus , avaient pris part à la guerre que les Parthes avaient entreprise pour établir en Judée Antigone , le dernier des Asmonéens : car il leur importait de soutenir les prétentions des Asmonéens conti*e Hérode, créature des Romains. Conformément à cette politique, ils favorisaient tout ce qui pouvait entretenir le trouble et la discorde dans l’intérieur de la Judée. Si déjà, du temps des Macbabées , les Arabes étaient ennemis des Juifs, ce fut bien autre chose sous Hérode. Les fils de celui-ci héritèrent de la haine de leur père contre les
l’ambassadeur des arméniens.
Arabes. C’est pour cela qu’Abgar fit alliance avec le roi des Arabes, Hareth ou Aretas, qui était en guerre alors avec Hérode le tétrarque. C’est ce que nous apprend un témoin irrécusable, Moïse de Chorène (ii, 28). C’est là aussi ce qui explique l’erreur de Tacite quand il fait d’Abgar un roi des Arabes. Les deux princes étrangers se considéraient donc comme les protecteurs naturels du Messie et de son parti , poursuivi et opprimé par les princes de la maison d’Hérode. Le roi arabe, qui avait vu dans Jean- , Baptiste le défenseur de l’honneur outragé de sa fille, avait déjà vengé la mort de ce prophète en anéantissant l’armée de son meurtrier; et Notre- Seigneur comptait parmi les sujets de ce prince beaucoup de partisans.
Abgar, le cinquième roi de ce nom, offrit donc au Messie persécuté et banni un asile dans ses États. Notre- Seigneur refusa son offre , parce que son heure était venue; et il fut confirmé .dans sa résolution par une voix d’en haut. Nous ne devons pas être étonnés de ne point trouver d’indications plus précises à ce sujet dans l’Évangile de saint Jean. L’apôtre saint Paul, fuyant la haine des Juifs après sa conversion , passa trois ans en Arabie, à l'étra, sous la protection de ce prince, ami déclaré des chrétiens. Or ce fait, si considérable en soi, et auquel on semble jusqu’ici n’avoir fait aucune attention , saint Paul l’indique à peine au premier chapitre de son Épître aux Galates (v, 17). Bien plus, le lieutenant d’Arétas, troisième du nom à Damas, fit garder toutes les portes de la ville pour s’emparer de Paul, comme celui-ci l’écrit luimême aux Corinthiens dans sa seconde Épitre (xi, 32 )^ parce qu’il voyait toujours en lui sans doute le persécuteur des chrétiens, que son maître l’avait chargé de
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protéger. Il est reioarquable , au reste, que ce que nous, disent les anciens historiens ecclésiastiques de la mission de l’apolre saint Thomas ou de saint Thadée, son disciple, en Arménie, chez le roi Ahgar, se retrouve au moyen âge, à l’époque des croisades, presque avec les mêmes circonstances, dans les récits que nous font les auteurs de cette époque au sujet du voyage de l’apôtre saint Thomas dans le pays des trois rois mages. Si saint Thomas est appelé l’apôtre des Indes , on a voulu désigner par là, à l’origine, l’Arménie, qui en est voisine, ou la Colchide, qui est l’Inde caucasienne, et que les anciens, jusqu’au temps des apôtres, connaissaient sous le nom d’Indes. Ainsi Misraïm, le pays des Chamites, avait otfert un asile au Sauveur. L’Arménie, ce berceau des fils de Japhet, lui ouvrait, sur la fin de sa carrière, une retraite assurée. Les descendants d’Ésaü eux-mêmes, lesÉdomites, ou les Arabes de l’Arabie Pétrée, étaient prêts à l’accueillir dans leur désert; mais le peuple de la maison d’IsraÔl, cet aîné de la maison de Sern, ce peuple choisi de Dieu, cherchait à le faire mourir.
« Quoiqu’il eût fait de si grands miracles sous leurs
« yeux, ils ne croyaient cependant point en lui, de sorte « que la sentence du prophète Isaïe fut accomplie lorsqu’il « dit: Seigneur, qui croit à notre prédication? Pour qui « le bras du Seigneur est-il manifesté ? Mais ils ne pou- « valent pas croire à cause de ce qü’lsaïe avait annoncé c( autrefois : Il a aveuglé leurs yeux et obscurci leur (( cœur ; de sorte qu’ils rie voient point avec les yeux , (( ne comprennent point avec le cœur, et ne se conver- « tissent point, pour que je puisse les guérir. Voilà ce que disait Isaïe lorsqu’il contemplait sa gloire et par-