CHAPITRE XIV
Les Sadcliicécns cl les vingt-quatre scclos des Juifs.
Question sur l’imniorlalité de l’ame.
« Les sadducéens, qui prétendent qu’il n’y a point de t( résurrection, vinrent le trouver, et lui posèrent une « question. » Car, quoiqu’ils fussent opposés aux autres sectes, ils s’accordaient avec elles quand il s’agissait de combattre le Sauveur. Les sadducéens tiraient leur nom de Saduc, disciple d’Antigone de Socho, qui vivait sous Plolémée Philadelphe, deux siècles et demi avant J.-C. Mais presque toujours les choses sont plus anciennes que les noms : il en fut ainsi de la doctrine des sadducéens. Déjà, sous Esdras, quelques-uns niaient la résurrection des corps. Ils récitaient encore, il est vrai, dans la synagogue, la formule : Dans V éternité ^ qui terminait toutes les prières; mais ils entendaient par là le siècle présent, et rapportaient à cette vie toutes les promesses. C’est pour cela qu’Esdras introduisit la coutume de terminer toutes les prières par ces paroles : Dans les siècles des siècles, afin de mieux désigner par là la vie future. Antigone donc, successeur de Simon le Juste, qui, selon les rabbins, avait présidé le sanhédrin 40 ans après Esdras, avait enseigné qu’on doit faire le bien à cause du bien , sans attendre de récompense. Ses disciples, Saduc et Baithiis, avaient transmis cette doctrine comme une tradition de leur maître, sans y ajouter aucun commentaire. Mais lorsque la secte des sadducéens se forma, sentant le besoin de s’appuyer sur un nom , elle invoqua comme ses
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fondateurs Saduc et Baithus, et interpréta leurs paroles dans un sens favorable à leur opinion. Or il était impossible que ces hommes, dépositaires de la tradition mosaïque , eussent enseigné une doctrine aussi erronée. La secte prit donc alors le nom de sadducéens et de baithusiens. 11 paraît que les derniei’s allaient plus loin encore que les premiei's, et se rapprochaient beaucoup des Samaritains. Les sadducéens rejetaient, avec le Talmud, la plus grande partie dp la Bible, et ne gardèrent que le Pentateuque, parce qu’il n’y est point question, disaientils, de la vie future. Ils furent au comble de la puissance lorsque le roi Jean Hyrcan passa de leur côté, et fit périr 6,000 pharisiens. Mais bientôt ceux-ci reprirent et gardèrent pendant un siècle la prépondérance dans le grand conseil; après quoi elle revint aux sadducéens.
La division qui se manifesta, dès l’origine, dans le
peuple de Dieu, entre Jacob et Êsaû d’abord, puis entre
Juda et Israël, entre Jérusalem et Samarie, éclata plus
lard dans Tintérieur même de la Judée, entre les phari-
siens et les sadducéens. Bien plus , on la retrouve jusque dans le sein du sanhédrin et de l’école après la mort de Simon le Juste et d’Antigone; car à partir de cette époque nous y trouvons toujours deux tendances opposées, repré" sentées par deux hommes ou deux chefs, dont les plus remarquables sont Hillel et Schammée. Mais enfin un schisme véritable sépara pour jamais les deux écoles fondées par ces deux rabbins. L’esprit de secte était devenu si commun parmi les Juifs, que le Talmud compte jusqu’à vingt- quatre hérésies qui formaient sept groupes principaux, à savoir : les pharisiens ou piétistes et les esséens ou faux mystiques; les sadducéens, qui sont comme les pro-
LA VIE DE JÉSUS'CnRIST.
teslants du judaïsme, et les bérodiens, qui en sont comme les francs -maçons; les zélotes, puritains et radicaux en religion comme en politique. Les Samaritains, qui.se subdivisaient dans la secte des dositbëens, niaient la résurrection , et étaient à peu près à TÉglise judaïque ce que le schisme grec est à TEglise catholique. Aux yeux des Juifs proprement dits, les Galiléens formaient une secte à part, à cause de certains usages qui leur étaient propres. Puis il y avait encore qne division profonde entre les judaïstes, ou Hébreux purs, et les hellénistes, ou les Juifs parlant grec. Ceux-ci vivaient, pour la plupart, parmi les gentils, avaient une Bible grecque, et, depuis le temps d^Onias, un temple et un culte national à Héliopolis. Plus tard ils eurent à Alexandrie leur grande synagogue, et formèrent un schisme considérable; de sorte que tout prêtre qui sacrifiait chez eux seulement une fois était excommunié par les autres.
Mais la secte la plus épouvantable était celle des biléamites ou nicolaïtes. Le Nouveau Testament ne fait que les nommer en passant; mais le Sohar parle souvent d*eux, et contient un grand nombre de traditions sur Biléam, leur chef. C’étaient, au sein de la Palestine, de vrais enfants du démon , dont le culte consistait dans des conjurations et des pratiques magiques, prises, disaient -ils, dans des livres que Salomon avait reçus du démon Asraodée. Ces sectaires finirent par s’abandonner à un libertinage effroyable, que les manichéens semblent avoir imité plus tard dans leurs impurs mystères. Tels étaient les partis qui divisaient alors l’Église mosaïque. Cependant, de même que le paganisme de cette époque ne formait, pour ainsi dire, que deux grandes. écoles; les
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stoïciens et les épicuriens ; ainsi, dans le judaïsme, les pharisiens et les sadducéens représentaient les deux directions principales qui partageaient alors la nation. C’ést pour cela qu’il n’est presque question que d’eux dans l’Évangile. Si les pharisiens, par un respect outré de la loi, en multipliaient outre mesure les pratiques, les sadducéens, au contraire, faisaient peu de cas des traditions, et même des vérités positives de la foi. Leur principe fondamental était que ce qui n’est pas dans la loi n’est pas vrai, et que ce qui n’est pas défendu est permis. Ils ne faisaient nulle attention aux impuretés légales, rejetaient, à cause de cela, le sacrifice de la vache rouge et beaucoup d’autres pratiques.
La cour, déjà du temps des asmonéens, penchait naturellement du côté des sadducéens, qui étaient les rationalistes et les absolutistes de leur temps. Jean Hyrcan et Alexandre Jannée furent même deux fois sur le point d’anéantir entièrement les pharisiens, comme le fit plus tard Hérode ; mais ils se relevèrent sous la reine Alexandra. La guerre qui s’éleva plus tard entre les deux frères Hyrcan et Aristobule fut en même temps la lutte de ces deux sectes, et amena enfin la ruine de la famille des asmonéens. Le général romain Gabinius en prit occasion de dissoudre le grand conseil. Il établit cinq tribunaux supériem*s à sa place; mais César le rétablit ensuite. Dans le sanhédrin , les sadducéens savaient céder quand il le fallait à leurs adversaires, qui étaient bien plus considérés qu’eux parmi le peuple, et qui pouvaient même, à cause de cela, devenir redoutables à ceux qui avaient la puissance; tandis que les sadducéens comptaient surtout des partisans parmi les grands et les riches. Ces derniers
néanmoins prirent vers cette époque la haute main dans les affaires, comme nous le verrons bientôt lors de la condamnation du Sauveur. Il y avait, au reste, parmi les Juifs, une prophétie qui disait que le Messie viendrait lorsque tout serait plein de sadducéens ou de libres penseurs. Or ce temps était arrivé.
Ces philosophes athées, qui niaient la Providence, l’existence des esprits et la résurrection, qui méprisaient les œuvres de la loi et se prétendaient justes par euxmômes, viennent aussi, à leur tour, tenter Jésus -Christ par une question insidieuse : « Maître, dirent- ils. Moïse « a prescrit que, si quelqu’un meurt sans laisser de tils, , « son frère doit épouser sa veuve, et susciter ainsi des *
« enfants à son frère défunt. Or il y avait parmi nous « sept frères, dont le premier, s’étant marié, mourut;
« et comme il n’avait point d’enfants, il laissa sa femme « il son frère. Le second, l’ayant épousée, mourut aussi (( sans postérité; la môme chose arriva au troisième, et (( tous les sept ont épousé la môme femme et sont morts « sans avoir d’enfants. Enfin cette femme est morte aussi « après eux tous. Auquel d’entre eux appartiendra-l-elle (( après la résurrection, puisque tous l’ont eue pour « femme? » Les Juifs s’imaginaient que Dieu créerait de nouveau le corps humain avec une côte lors de la résurrection, et que fous les hommes, dans la vie future, mangeraient, boiraient, se marieraient comme ici -bas.
Le Talmud lui-môme enseigne de la manière la plus formelle cette opinion superstitieuse. Aussi le Sohar, trailaut la question proposée par les sadducéens à Notre-Seigneur, décide que la fejnme. appartient là -haut à son premier mari. Le Talmud enseigne, au contraire, que les bons
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seuls ressusciteront, et que ceux^ entre autres, qui auront nié la divinité des Écritures et la vie éternelle ne participeront point à la résurrection du Messie. C’est par opposition aux pharisiens, et pour les embarrasser, que les sadducéens mettaient en avant Thistoire de cette femme et de ses sept maris. Au reste, l’obligation pour le frère d’un défunt d’épouser sa veuve était autrefois commune à presque tous les peuples. Nous la trouvons, en eflét, dans les lois de Menu chez les Indiens, chez les Perses, et, d’après Diodore, chez les Italiotes. Cette règle existe encore aujourd’hui à Siam et au Pégu, chez les Afghans, les Tatares et les Tscherkesses, de même que chez les Gallas en Éthiopie, où elle existe sans interruption depuis la plus haute antiquité.
tt Mais Jésus leur répondit : Vous êtes dans l’erreur, ne <( comprenant ni l’Écriture ni la puissance de Dieu; car « les enfants de ce monde se marient; mais après la « résurrection on ne se marie plus. Ceux qui sont devea nus dignes de participer à cette vie et à la résurrection (( des morts ne se marieront plus et n’épouseront plus a de femmes; ils ne mourront plus aussi; mais ils seront <( comme les anges et les enfants de Dieu dans le ciel, tt parce qu’ils sont les enfants de la résurrection. Moïse « prouve clairement que les morts ressuscitent, si vous « avez bien lu ce que Dieu lui dit près du buisson, à tt savoir: Je suis le Dieu d’ Abraham, le Dieu d’Isaac et tt le Dieu de Jacob. Or Dieu n’est point le Dieu des morts, « mais des vivants. Vous êtes donc dans l’erreur, car tt tous sont vivants devant lui. Le peuple, entendant ceci , tt admirait sa doctrine. » Nous pouvons remarquer ici que Notre -Seigneur, répondant aux sadducéens, ne leur
cite que les livres de Moïse ^ parce que c’étaient les seuls qu’ils reconnaissaient comme divins, tandis qu’il agit tout autrement avec les pharisiens , qui admettaient les vingtdeux livres de l’Ancien Testament. Dans sa réponse il enseigne non -seulement l’immortalité de l’âme, mais encore le commerce des esprits avec nous, ou l'intercession des saints. Cai* les Juifs aussi s’adressaient souvent dans leurs’prières à Abraham , leur père , et priaient Dieu au nom, c’est-à-dire par l’intercession des patriarches.