CHAPITRE XXVII
Envoi des apôtres.
n En ces jours Jésus monta sur la montagne pour prier , et il Y passa la nuit à prier Dieu. » La montagne dont il est ici question est probablement celle qui s’élève au nord de Capharnaûm. C’était là, en effet, qu’il avait coutume de se retirer seul la nuit pour prier; comme' il faisait sur le mont des Oliviers lorsqu’il se trouvait à Jérusalem. C’était là aussi qu’il avait appris à ses disciples l’Oraison dominicale, a Mais dès qu’il fit jour il appela à lui parmi U ses disciples ceux que lui -même voulut, et ils vinrent tt à lui ; et il en choisit parmi eux douze qu’il nomma
ENVOI DES APOTRES
(( apôtres, et qu’il voulut avoir avec lui pour les envoyer « prêcher. » Jusqu’ici, quoique Notre -Seigneur les eût distingués entre ses autres disciples, il ne leur avait point encore donné le noua d’apôtres. C’est aujourd’hui seulement qu’il en fait ses missionnaires. « Or voici les noms « des douze apôtres : le premier est Simon , qu’il avait « nommé Pierre; puis viennent André, son frère; « Jacques, fils de Zébédée, et Jean, frère de Jacques, « qu’il nomma tous les deux Boanerges, c’est-à-dire tt enfants du .tonnerre; Philippe et Barthélemy, Thomas ^ et Matthieu le publicain ; Jacques , fils d’Alphée ; et Simon, nommé le Cananéen ou le Zélé; Judas, frère « de Jacques, nommé Lebbée ou Thadée; et Judas Isca- (( riote, celui qui le trahit. Il envoya ces douze, deux par « deux, pour prêcher le royaume de Dieu , et leur donna « la puissance et la vertu de guérir les malades , et de « chasser tous les esprits impurs.
« Et il leur donna ce commandement ; N’allez point « chez les païens ni dans les villes des Samaritains; mais allez plutôt chercher les brebis perdues du royaume « d’Israël. Allez, prêchez, et dites : Le royaume du ciel << est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, « puriGez les lépreux et chassez les démons. Vous avez a reçu ces dons gratuitement, dispensez -les graluilement. Il leur enseigna aussi celte doctrine : Ne prenez « rien avec vous en voyage, ni sac de voyage, ni deux « tuniques, ni souliers, mais seulement des sandales et w un bâton. Ne prenez ni or ni argent, ni moimaie de cuivre dans vos ceintures, ni pain. Ne vous inquiétez « point pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour M votre corps comment vous le vêtirez. Dieu, qui nourrit
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« les oiseaux sous le ciel et donne aux lis de la canapagne « leurs vêtements, ne vous oubliera point. Mais lorsque « vous entrez dans une ville ou dans un village, infor- « mez-vous s’il y a quelqu’un chez qui vous puissiez « loger; et lorsque vous entrez dans la maison, saluez en « disant : Que la paix soit avec cette maison. Si la maison « en est digne, et s’il y demeure quelque enfant de la « paix, votre paix reposera sur elle. Mais si elle n’en est U pas digne , votre paix vous reviendra. Mais une fois que « vous avez pris quartier dans une maison, restez-y, et (X n'en sortez point jusqu’à ce que vous alliez plus loin. « Si l’on vous reçoit, mangez et buvez ce qu'on a et ce « qu’on vous présente, car l’ouvrier mérite bien qu’on « le nourrisse. Mais n’allez point d’une maison dans « l’autre : » c’est-à-dire n’acceptez aucune invitation au dehors.
Schalum! La paix avec toi. C'était, là le salut d’usage chez les Juifs, et comme le signe auquel ils se reconnaissaient, Ils ne saluaient ainsi ni les Samaritains ni les païens. Mais depuis que les anges avaient adressé ce salut à tous les hommes de bonne volonté, lors de la naissance du Sauveur, les apôtres pouvaient l’employer, même à l’égard des païens, en leur prêchant l’Évangile, puisque depuis ce moment tous les hommes ne formaient plus qu’une seule famille. Ils devaient marcher sans armes, comme on allait au temple, et donner gratuitement ce qu’ils avaient reçu, comme des avocats incorruptibles du Soigneur. .
<( Jésus leur dit encore : Mais lorsque vous venez dans « une ville , si personne ne veut vous y recevoir, ni en- « tendre vos discours, soldez do la maison oi'i vous vous
ENYOI DES APÔTRES.
« serez présentés, ou quittez la ville, et secouez la poustt sière de vos pieds, comme témoignage contre eux, en « disant : Nous secouons sur vous jusqu’à la poussière de « votre ville qui est attachée à nous ; mais sachez que le « royaume de Dieu est proche. Je vous le dis en vérité , a Sodome et Gomorhe seront traitées moins sévèrement « que cette ville au jour du jugement. Et si Ton vous per- « sécule en cette ville, fuyez dans une autre. En vérité, « je vous le dis, vous n’aurez pas fini avec les villes d’Israël « avant que vienne le Fils de l’homme. Il leur dit encore : tt Ne livrez point aux chiens les choses saintes, et ne jetez tt point vos perles devant les porcs ; car ceux - ci pour- « raient les fouler aux pieds, se tourner contre vous et c( vous dévorer. Allez : je vous envoie comme des agneaux <( au milieu des loups. Pierre prit alors la parole , et dit ; U Mais si les loups déchirent les agneaux? Et Jésus dit à « Pierre : Eh bien ! les agneaux , quand ils sont morts , <( n’ont plus rien à craindre des loups. » Saint Clément, dans sa seconde épître aux Corinthiens, § 5, cite ces paroles comme ayant été prononcées réellement par saint Pierre et par Notre - Seigneur. « Gardez le corps pur et le n sceau intact , afin que vous obteniez par là la vie éter- « nelle. » Ces paroles sont encore attribuées à Notre-Seigneur par le même Père, § 4 dé la même épître. « Soyez a prudents comme les serpents et simples comme les a colombes. » Les Juifs nommaient alors tous les Gentils , sans distinction, serpents, chiens ou porcs, et ils s’appelaient eux- mêmes colombes. Ainsi Notre -Seigneur exprime par ces paroles ce que saint Paul exprimait plus lard lorsqu’il disait : «Je suis devenu Juif avec les Juifs et « païen avec les païens. » Il avait exprimé déjà la même
idée dans une autre circonstance lorsqu’il avait dit, au rapport d’Origène, qui nous a conservé ces paroles dans son commentaire sur saint Matthieu : a J’ai été faible à « cause des faibles ; j’ai eu faim à cause de ceux qui ont « faim , et j’ai souffert la soif à cause de ceux qui sont tt altérés. »
Il continua de leur dire : « Gardez - vous des hommes,
« car ils vous traduiront devant les tribunaux , et vous « flagelleront dans leurs synagogues. Vous serez conduits,
« à cause de moi, devant les gouverneurs et les rois, pour a rendre témoignage devant eux et devant les païens. Si « l’on vous mène et livre à eux, ne vous inquiétez point tt de ce que vous direz ; car ce que vous devez dire vous a sera inspiré à l’heure même. Ce n’est pas vous qui « parlerez là, mais c’est l’esprit de votre Père qui parlera « en vous. Prenez donc bien garde de ne point réfléchir « auparavant comment vous devez répondre, car je don- « nerai à votre parole une sagesse à laquelle tous vos « contracdicteurs ne pourront résister. Vous serez haïs (c de tous à cause de mon nom; mais aucun cheveu de a votre tête ne sera perdu. Vous conserverez vos âmes M par la patience ; et quiconque persévère jusqu’à la fin U. sera bienheureux. Ne craignez point, petit troupeau , « car il a plu à votre Père de vous donner le royaume. « Ne craignez point ceux qui ne tuent que le corps, et a ne peuvent rien sur l’âme; mais craignez davantage (( Celui qui peut jeter l’âme et le corps en enfer. Oui , U je vous le dis, mes amis, c’est Celui-là qu’il faut (c craindre.
U Ne vend-on pas cinq moineaux pour deux as? Et cea pendant il n’est pas un seul de ces oiseaux que Dieu
ENVOI DES APÔTRES
« oublie , et il n’en tombe pas un sur la terre sans la perce mission de votre Père. Les cheveux même de votre tête « sont tous comptés. Soyez sans crainte î vous valez « bien plus que beaucoup de moineaux ensemble. Le (( disciple n’est point au-dessus du maître , ni le sei*viteur « au-dessus de son seigneur. C’est assez pour le disciple « d’être comme son maître, et pour le serviteur d’être « comme son seigneur. Si donc on a appelé le père de « famille Béelzebul , combien plus le fera-t-on pour ceux « qui vivent avec lui. Qui de vous, ayant un serviteur « pour labourer ou garder son bétail , lui dira, quand il « revient des champs : Va vite te mettre à table ? Ne lui « dira-t-il pas plutôt: Prépare -moi à souper, ceins-toi, « et me sers jusqu’à ce que j’aie- bu et mangé, et après « cela, mange et bois toi-même. Remerciera-t-il ensuite « ce serviteur d’avoir fait ce qu’il lui a ordonné ? Je pense (( que non. Et vous aussi , après avoir fait tout ce qui vous « a été ordonné, dites : Nous sommes des sei*viteurs inu- « tiles, et nous n’avons fait que notre devoir. Celui qui « me confesse devant les hommes , le Fils de l’homme le « confessera aussi devant son Père dans le ciel. Mais celui « qui me renie devant les hommes , je le renierai aussi « devant mon Père et ses anges au ciel.
a Quiconque aime son père ou sa mère plus que moi « n’est pas digne de moi; et qui aime son fils ou sa (c fille plus que moi n’est pas digne de moi ; et quiconque « ne prend pas sur soi sa croix pour me suivre n’est pas « digne de moi. Celui qui désire garder sa vie la perdra, « et celui qui perd sa vie à cause de moi et de l’Évangile « la trouvera. Qui vous écoute m’écoute, qui vous mé- « prise me méprise, et qui me méprise méprise Celui qui
« m’a envoyé. Qui vous reçoit me reçoit, et qui me reçoit
« reçoit Celui qui m’envoie. Et celui qui reçoit un pro-
« phète parce qu’il est prophète recevra la récompense
(( d’un prophète ; et celui qui reçoit un juste parce qu’il
« est juste recevra la récompense d’un juste. Et celui qui
« donne en mon nom ne fût -ce qu’un verre d’eau au
« moindre d’entre vous, parce qu’il est mon disciple, et
« parce que vous appartenez au Christ , en vérité je vous
« le dis , il ne perdra point sa récompense. Vous êtes
« le sel de la terre. C’est une bonne chose que le sel ; mais
« quand il est devenu insipide et qu’il a perdu sa vertu ,
(( comment pouvez-vous la lui rendre ? 11 n’est plus bon
« ni pour la terre ni pour l’engrais : il n’y a plus qu’à
« le jeter dehors pour qu’il soit foulé sous les pieds. Ayez
« en vous du sel , et gardez la paix les uns avec les autres.» Ces paroles de Notre-Seigneur prouvent qu’on engraissait déjà en Judée avec du sel les prairies dont le sol était tendre et friable , afin de détruire la mousse , les champignons et les autres plantes parasites qui empêchent l’herbe de croître, comme cela se pratique encore en certaines contrées de l’Allemagne. Et Notre-Seigneur fait allusion à cet usage dans la comparaison qu’il fait ici.
« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur « une montagne ne peut rester cachée. On n’allume pas « une lumière pour la mettre sous un boisseau ; mais on « la met sur un chandelier , afin qu’elle éclaire tous (( ceux qui sont dans la maison. Faites donc luire aussi « -votre lumière devant les hommes , afin qu’ils voient « vos bonnes œuvres, et glorifient votre Père au ciel.
« Et il les envoya deux par deux devant lui dans toutes « les villes et dans les lieux où il avait l’intention d’aller
ENVOI DES APÔTRES
« lui-même. Ils y allaient passant d’un lieu à Tautre, prê- « chant l’Évangile et l’obligation de faire pénitence. Ils « chassaient aussi beaucoup de démons, ou oignaient « d’huile un grand nombre de malades , et guérissaient « partout. » L’époque de cette mission apostolique comprend l’automne et l’hiver de l’an 27 à l’an 28 de notre ère. Les apôtres trouvèrent partout la récolte mûre et la vigne du Seigneur attendant la vendange. Ils partirent par couples, et dans l’ordre d’après lequel ils se plaçaient à table autour de leur maître. En les envovant ainsi deux à deux, Notre-Seigneur se conformait à ce principe du droit chez les Juifs, qu’on doit accepter comme vraie la parole de deux témoins. Lorsque la conjonction du mois de Nisan commençait, et que la nouvelle lune était visible au ciel, deux témoins oculaires devaient se présenter devant le sanhédrin pour certifier que la nouvelle lune avait paru ; et c’est alors seulement que l’année commençait. De même ici les apôtres devaient certifier devant les princes et devant les peuples que le Fils de l’homme avait paru , et que le règne de Dieu était arrivé. Jean lui-même se cbnformait aussi à ce principe , et il envoyait ses disciples deux à deux, comme Jésus faisait pour les siens. Deux fois, en effet, il envoya ses disciples vers Jésus, et à chaque fois ils étaient au nombre de deux. Jésus envoie devant lui deux disciples, Jean et Jacques son frère, pour lui préparer un logement dans le pays de Samarie. Une autre fois il envoie Pierre et Jean pour lui préparer la dernière cène. Les soixante-dix disciples sont envoyés aussi par deux; et nous retrouvons cette association de deux disciples à la fois dans toute l’histoire des apôtres. Deux disciples voyagent sur la route d’Eramaüs ; Pierre est avec
Jean à la belle porte du temple, agissant cl faisant des miracles. Paul voyage d’abord avec Barnabd, puis avec Silas. Barnabé voyage avec Marc, pour aller convertir les peuples.
Jésus donna rendez-vous à ses disciples à Tibériade , pour l’époque qui devait précéder immédiatement la prochaine fête de Pâques.
« Or, après que Jésus eut accompli toutes ces prescrip- « lions à l’égard de ses douze disciples , il partit de là pour a aller enseigner et prêcher dans leurs villes. Et dès que « les habitants d’un lieu l’avaient reconnu, ils couraient U et envoyaient dans toute la contrée , et lui apportaient « les malades sur leurs lits partout où ils entendaient dire « qu’il était. Et dans quelque bourg, ville ou village qu’il « entrât, on mettait les malades sur les places publiques,
« et on le priait de permettre qu’ils pussent seulement (( toucher le bord de son vêtement : et tous ceux qui le « touchaient étaient guéris. Et une grande foule de peuple « le suivit , voyant les miracles qu’il opérait sur les mate lades. »
En Orient, où la science de la médecine s’apprend non d’une manière scientifique, mais par la pratique seulement; c’est encore aujourd’hui l’usage de placer les malades sous des tentes devant les portes des maisons, et de demander aux passants qui ont quelque expérience dans le traitement des malades ce qu’ils pensent de la maladie et des moyens à employer pour la guérir. Hérodote (I, 197) vante la coutume des Babyloniens de faire porter les malades dans les rues. Strabon nous raconte la même chose des Égyptiens. Si un Franc arrive dans une ville , car dans ce pays tous les Francs passent pour des
EMBUCHES d'h ÉRODE LE TÉTRARQUE. i 1 7
médecins , le peuple est en émoi , et chacun vient lui demander des conseils et des remèdes. Quel devait donc être le concoui*s des populations autour du Christ et des apôtres, en qui agissait la force de Dieu lui-même? D’après Suétone [Tiber,, ch. xi), la visite des malades faite par une personne de distinction était considérée comme le plus haut degré de la condescendance et de la bonté et comme le moyen le plus sûr d’obtenir la popularité.
. .Nous pouvons appeler cette année l’année de la transfiguration, ou bien encore l’année des voyages apostoliques.