CHAPITRE XVI
La fête des Tabernacles à Jérusalem.
(( Or les Juifs le cherchaient à la fête, et disaient : Où « est -il donc? Il était beaucoup question de lui parmi le « peuple. Les uns disaient : 11 est bon ; d’autres répon- « daient : Non , c’est un séducteur de peuple. Personne « cependant ne parlait ainsi de lui en public, par crainte « des Juifs. Vers le milieu de la fête, Jésus monta au « temple, et se mit à enseigner. Les Juifs, étonnés, « disaient: Comment comprend -il l’Écriture, n’étant « pas docteur? Mais Jésus dit : Ma doctrine n’est pas de « ce monde; elle est de Celui qui m’a envoyé. Qui- « conque fait sa volonté apprendra si celte doctrine est « de Dieu, ou si je parle de moi -même. Celui qui parle « de soi-même cherche sa propre gloire; mais quiconque (( cherche la gloire de Celui qui m’a envoyé est véridique; (( et il n’y a point d’injustice en lui. Moïse ne vous a-t-il « pas donné la loi? Et cependant aucun de vous n’ob- « serve la loi. Pourquoi cherchez- vous à me faire mou- « rir? Le peuple répondait et disait: Vous êtes possédé « du démon; qui cherche à vous faire mourir? C’est (( pourquoi Jésus, répondant, leur dit : Je n’ai fait « qu’une œuvre, et c’est pour cela que vous êtes si (( acharnés contre moi. Moïse vous a donné la circon- « cision ; et pourtant vous la pratiquez le jour du sabbat. « Si donc on peut circoncire un homme pendant le sab- « bat sans violer la loi de Moïse , pourquoi êtes - vous si
furieux contre moi de ce que je guéris tout l’homme
« au jour du sabbat? Ne jugez pas d’après l'apparence, tt mais jugez sainement. Or quelques-uns de Jérusalem « disaient: N’est- ce pas là celui dont on cherche à se « défaire? et voilà qu’il parle en liberté sans qu’on lui « dise rien. Nos chefs ont -ils vraiment reconnu qu’il a est le Christ? Nous savons pourtant bien d’où il est. « Or, quand le Christ viendra, personne ne saura d’où « il est. »
Beaucoup de Juifs croyaient en effet que le Messie, de même que Melchisédech , Élie , Aggée et Malachie , serait sans père, ni mère, ni généalogie. Aussi les habitants de Nazareth et ceux de Capharnaüm avaient déjà objecté à Notre -Seigneur qu’ils connaissaient son père et sa mère, et sa famille.
« Alors Jésus cria dans le temple, enseignant et disant : « Vous me connaissez donc, et savez d’où je suis? Je ne « suis pas venu de moi -même, mais c’est Celui qui est « vrai qui m’a envoyé, et vous ne le connaissez pas; « mais moi je le connais, car je suis de lui, et c’est lui « qui m’a envoyé. Ils cherchèrent alors à s’emparer de a lui ; mais personne cependant ne mit la main sur lui , « car son heure n’était pas encore venue. Mais beaucoup « parmi le peuple crurent en lut, et disaient : Si le « Christ venait, pourrait -il faire plus que celui-ci? Les tt pharisiens, apprenant que le peuple parlait ainsi de lui tt en secret, envoyèrent, de même que les grands prêtres, tt leurs serviteurs pour s’assurer de lui. Mais Jésus leur tt dit : Je n’ai plus qu’un peu de temps à être avec vous, . « puis je vais à Celui qui m’a envoyé. Vous me chercherez ft alors, mais vous ne me trouverez point; car vous ne « pouvez venir où je suis. Les Juifs se disaient donc entre
« eux : Oîi ira- 1- il donc, pour que nous ne le trouvions (( pas? Ira-t-il parmi les païens, et prêchera -t-il aux « Grecs? Que veut-il dire par ces paroles : Vous me cher- « cherez, mais ne me trouverez point; et vous ne pourrez « aller où je suis? Au huitième ou dernier jour de la fête, « qui était le plus solennel, Jésus parut, et s’écria : Que « celui qui a soif vienne à moi , et boive ! Celui qui croit « en moi, il sortira de son corps, comme dit l’Écriture, « des ruisseaux d’eau vive. Or il voulait parler de l’esprit « que devaient recevoir ceux qui croient en lui; car l’este prit n’avait pas encore été communiqué, parce que « Jésus n’avait pas encore été glorifié. »
11 n’y avait point de source d’eau vive dans le temple; mais il fallait aller puiser à Siloé l’eau dont on avait besoin pour les puriûcations. Le Christ se déclare ici comme le temple de la nouvelle alliance, d’où des ruisseaux d’eau vive doivent couler dans le cœur de chaque fidèle pour apaiser sa soif. Cette expression et cette image étaient éveillées en lui par la vue du peuple qui , au grand jour de la fête des Tabernacles, s’amusait à puiser de l’eau dans la cour du temple; car Notre-Seigneur rattachait volontiers le fil de ses discours aux objets qu’il avait sous les yeux , pour s’élever de là jusqu’aux vérités les plus sublimes. Pendant les sept jours de la fête, aussi longtemps que le peuple demeurait sous les tentes, on chantait le grand Alléluia , afin de remercier Dieu d’avoir délivré le peuple d’Israël. Le premier jour on immolait treize veaux, douze le second, et ainsi de suite en nombre décroissant : ce qui faisait en tout soixante-dix veaux. De plus, on immolait chaque jour quatorze agneaux. Ces sacrifices avaient pour but d’expier les péchés des soixante-dix nations de
la terre. Le huitième jour on immolait un taureau et sept agneaux. Le prêtre qui faisait la cérémonie était choisi par le sort. Pendant toute la semaine le peuple allait chaque jour en procession autour de l’autel, chantant des psaumes , portant à la main des branches de palmier, de myrte, avec le fruit d’une sorte de figuier qu’on appelait pomme de paradis, en souvenir de la première chute. Les petits enfants eux-mêmes faisaient partie de la procession. Lorsqu’on chantait l’Alleluia^ tous élevaient en Pair ces branches et les agitaient avec bruit. Le huitième jour était une fête toute spéciale, et réservée seulement au peuple juif, qui se rendait en foule au temple. Aussi ce jour est-il appelé dans le Lévitique la fête de l’Assemblée , le jour saint et glorieux. Les talmudistes l’appellent le dernier grand jour, le dernier jour bon et joyeux, le grand hosanna. Cet usage a passé chez nous au dimanche des Rameaux ; et de même que nous conservons toute l’année les palmes qui ont été bénies en ce jour, ainsi les Juifs gardaient les lulabim ou branches d’arbre de la fête des Tabernacles. Us les attachaient avec des fils d’or ou d’argent, et les prenaient avec eux quand ils visitaient les malades ou quand ils allaient au temple.
Pendant les huit jours, un prêtre choisi pour cela allait chaque jour, après le sacrifice du matin, à la source de Siloé puiser dans un vase d’or trois mesures d’eau; puis, partant de là en grande cérémonie, il passait par la porte d’eau, par laquelle Jésus-Christ fit aussi son entrée triomphale. Là il était reçu au son des trompettes, et retournait au temple. 11 montait à l’autel , et vernit l’eau de la coupe d’or dans un vaisseau d’argent qui était à l’est, tandis qu’à l’ouest était une coupe d’argent où il
y avait du vin. Il versait de l’eau dans le vin et du vin dans l’eau , et offrait ainsi des libations au Seigneur. Pendant ce temps-là le peuple assemblé chantait ces paroles du prophète Isaïe : « Vous puiserez avec joie de l’eau des sources du salut. » Cette cérémonie devait rappeler aux Juifs l’eau miraculeuse que Dieu leur avait donnée dans le désert et les bénédictions de la pluie du ciel , mais surtout, comme le déclare le Talmud , l’effusion du Saint- Esprit qui devait avoir lieu au temps du Messie. Les libations de vin se rapportaient à la vendange qui venait de se terminer. Ces usages frappèrent même les païens, qui, trompés par une certaine analogie , crurent y reconnaître les fêtes de leur Bacchus. On peut consulter à ce sujet Plutarque dans son Symposion, livre IV, 5. C’est probablement en voyant arriver la procession du prêtre avec l’eau sainte que le Sauveur dit au peuple : « Que celui qui « a soif vienne à moi, » se déclarant ainsi la source du salut dont Isaïe avait parlé.
<( Or beaucoup parmi le peuple, entendant ses discours, « disaient : C’est vraiment le prophète. D’autres disaient : « C’est le Christ. Quelques-uns disaient, au contraire : Le « Christ viendra-t-il donc de Galilée? Quelques-uns d’entre U eux avaient envie de le prendre; cependant personne tt ne mit la main sur lui. Les archers retournèrent donc « vers les princes des prêtres et les pharisiens; et ceux-ci « leur ayant dit : Pourquoi ne l’avez- vous pas amené? les « archers répondirent : Jamais homme n’a parlé comme « cet homme-là. Les pharisiens leur dirent : Êtes-vous « séduits aussi, vous? Il n’y a parmi les sénateurs et les « pharisiens pas un seul homme qui croie en lui. Quant a au peuple, qui ne comprend rien à la loi, il est incor-
« rigible. » Ils cherchaient ainsi à prendre ces hommes par leur côté faible , en flattant leur vanité, et en essayant de leur persuader qu’étant élevés au-dessus de la populace, ils devaient aussi se mettre au-dessus de ses préjugés. « Sur cela Nicodème, Tun d’entre eux, le même qui « était venu la nuit trouver Jésus, leur dit : Notre loi a condamne-t-elle qui que ce soit avant qu’on l’ait en- « tendu, et qu’on ait recherché ce qu’il a fait? Ils lui ré- « pondirent: Vous êtes donc aussi, vous, un Galiléen? « Étudiez les Écritures, et vous verrez qu’il ne sort point (( de prophète de Galilée. »
Nicodème parvint ainsi cette fois, par la considération dont il jouissait , à empêcher l’exécution des desseins criminels qu’avaient formés les pharisiens contre le Sauveur. Par cette démarche éclatante , il se proclamait publiquement le disciple de Jésus , dont il n’avait été jusque-là le partisan qu’en secret. « Chacun retourna donc chez soi ; » car avec ce jour finissait la fête des Tabernacles. « Mais « Jésus se retira sur la montagne des Oliviers. » Comme pendant cette fête, qui attirait à Jérusalem un nombre considérable d’étrangers, personne ne pouvait entrer dans sa maison , beaucoup sans doute avaient dressé leurs lentes hors des murs de la ville , ou sur la montagne des Oliviers. La première nuit de la fête seulement, tous devaient rester dans l’enceinte de la ville, mais l’on ne pouvait rentrer dans sa maison que le huitième jour, après le sacrifice du soir. Il n’y avait que le Sauveur qui n’eût point d’abri au milieu des dangers dont il était menacé , et il passait toutes ses nuits en plein air. Le mont des Oliviers s'élevait à une demi-lieue de Jérusalem, au milieu de la plaine de Cédron, avec ses bois de citronniers, de
grenadiers , de figuiers et de palmiers. De son sommet on voyait Jérusalem , Hébron et tout le pays au sud et au nord. Au temps du second temple, entre le mont des Oliviers et le ruisseau de Cédron , était un petit bois d’oliviers nommé Gethsémani et le village de Betphagé. Là, sur la montagne, le Sauveur passait les nuits à genoux en prières ; car, pour lui , il vivait toujours sous des tentes , n’ayant point où reposer sa tète.