C O N C LU S I O N
part. Jésus a si bien lié sa divinité et son humanité, que toute scission le rend inexplicable. S’il n’est pas Dieu, il n’est qu’un imposteur; s’il n’est pas homme, l’œuvre de Dieu ne se conçoit plus et la divinité même disparaît. Dieu seul rend compte de l’homme, l’homme seul rend compte de Dieu, et c’est partout l’Homme-Dieu. En l’Homme- Dieu tout est logique et convenance en même temps que divinité. Partout il dépasse la raison humaine , il ne la viole nulle part; il la confond sans cesse, il ne l’épouvante jamais.
Le pape saint Hormisdas, résumant l’enseignement du pape saint Léon, donne à un empereur cette belle explication du mystère des deux natures en Jésus-Christ :
« Dieu est Trinité, c’est-à-dire Père, et Fils, et Saint- Esprit ; cependant Dieu est Un. Or, écoute, Israël : Le Seigneur ton Dieu est le Dieu Un. Toute autre doctrine, ou divise la divinité et admet la folle impiété païenne de la pluralité des dieux, ou attribue la souffrance à l’essence même de la Trinité, et suppose la douleur dans l’impassible nature divine.
« La sainte Trinité est un seul Dieu qui ne se multiplie pas numériquement, qui ne reçoit d’accroissement d’aucune sorte, qui ne subit aucune division. Ce mystère de la substance éternelle, inaccessible à la plus élevée des natures
invisibles, n’entreprenons pas d’en soumettre les profondeurs aux lois des choses humaines. Adorons l’incompréhensible et ineffable substance de la Trinité, Père, et Fils, et Saint-Esprit, où la distinction subsiste dans l’indivisibilité, où l’Unité empêche toute division de l’essence, quoique les personnes amènent le nombre -, et prenons garde de laisser à chaque personne ce qui la distingue sans ôter à aucune d’elles la divinité et sans rapporter à l’Essence ce qui est le propre de l’une ou de l’autre.
« Dieu Père, Dieu Fils, Dieu Saint-Esprit, Trinité sans division : incompréhensible mystère ! Nous savons cependant que le propre du Père est d’engendrer le Fils, que le propre du Fils de Dieu est de naître du Père et égal au Père, que le propre du Saint-Esprit est de procéder du Père et du Fils dans l’unité d’une même substance. Ce qui est écrit, que dans les derniers temps le Verbe s’est fait chair et qu’il a habité parmi nous, est aussi le propre du Fils de Dieu. Ainsi, dans les entrailles de la sainte Vierge Marie, vierge Mère de Dieu, les deux natures étaient unies sans aucune confusion. Celui qui, avant tous les temps, est le Fils de Dieu, devenait fils de l’homme. Il naissait dans le temps d’une mère comme les autres hommes, mais sans ouvrir le sein de sa mère et en laissant intact-' le sceau de sa très-sainte
Digiti;
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et très-parfaite virginité : mystère tout à fait digne de la naissance d’un Dieu! Ne devait-il pas naître préservé de toute souillure humaine, Celui dont la conception avait eu lieu sans aucune intervention de l’homme et qui gardait ce qu’il tenait du Père céleste en offrant aux yeux des hommes ce qu’il avait pris de sa mère bénie ?
« Couché dans la crèche, il était en même temps dans le Ciel ; enveloppé de langes, il était adoré par les milices d’en haut. Encore enfant, il enseignait une doctrine surhumaine et manifestait sa puissance par des prodiges divins. Dieu et homme tout ensemble, non par une adjonction quelconque, mais parce qu’il était luimême le Fils de Dieu. Dieu et homme, c’est-àdire force et faiblesse, humilité et majesté; vendu et rédempteur; mis en croix et donnant le royaume des cieux ; revêtu de notre infirmité à ce point de recevoir la mort, possesseur de la puissance divine à ce point de reprendre la vie. Parce qu’il avait voulu naître homme, il a été enseveli; parce qu’il est demeuré semblable à son Père, il s’est ressuscité. Étant l’un d’entre les morts, il a ranimé ceux qui gisaient en poussière dans le tombeau, sans quitter le sein de son Père, il est descendu aux enfers; ayant rendu son âme suivant la loi commune à tous les hommes, il l’a reprise de sa force de Dieu.
« Qu’il en soit ainsi , c’est ce que nous enseigne et nous atteste lui-même Celui qui l’a fait. Ne voulant pas que le spectacle des souffrances de son corps nous portât à croire qu’il n’est pas Dieu, ne voulant pas non plus que l’éclat de ses miracles nous entraînât à penser qu’il est Dieu seulement et qu'il n’est pas homme, il nous a instruits par la conduite diverse de deux des Apôtres. La foi de Pierre nous apprend que le Christ Notre-Seigneur est Dieu ; le doute de Thomas, qu’il est homme. Lorsqu’il demande à ses Disciples ce que les hommes disent de lui, que veut-il, sinon provoquer la réponse de Pierre : Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant? Et la louange donnée à cette parole, inspirée de Dieu le Père, produit en nous la foi à la vérité qu’elle révèle. De même, lorsque après la résurrection le Seigneur apparaît aux Apôtres, pourquoi l’absence et ensuite le doute de Thomas ? C’est afin que le monde croie ce que le Disciple incrédule a vérifié et que l’universalité des fidèles puisse connaître ce qu’était Jésus par le témoignage de celui à qui il a ordonné de le toucher de ses mains. Car le doux Sauveur n’a pas mis ainsi en évidence l’incrédulité de Thomas pour la confusion de son saint Apôtre, mais pour l’instruction de la postérité. Ainsi encore le Seigneur se joignit aux deux Disciples qui allaient
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à Emmaüs et s’entretint avec eux. Ils avaient appris la résurrection par le rapport des saintes femmes, et cependant ils demeuraient en doute. Afin que leur incrédulité servît à affermir la foi dans les siècles à venir, Jésus interprétant Moïse et tous les prophètes leur montra que le Christ avait dû souffrir pour entrer dans sa gloire ; il établit, par les témoignages multipliés des Livres saints, qu’en lui se trouvent à la fois les deux natures, la nature humaine qu’atteste la passion, la nature divine que révèle la gloire. »
Dans les desseins de Jésus -Christ sur le monde, le même mystère se manifeste par la même apparence d’opposition entre ces desseins et les moyens qu’il emploie pour les accomplir.
Il veut asseoir un empire sur la terre en proie à la force; il a la force dans les mains, et il la brise. Il vient attirer à lui le monde, il prend le contre-pied de tout ce que cherche le monde, il est et il s’appelle le Crucifié. Il lègue à douze ignorants cette croix pour tout héritage; il leur enjoint de la présenter au genre humain : ils le font et ils triomphent, et cela est fait en moins de temps que le plus puissant empire n’a fini d’étouffer la nationalité d’une peuplade conquise Les idoles tombent, une nouvelle humanité se lève ; la parole toute seule de
Jésus opère un tel miracle. Cette parole qu’il a donnée aux Apôtres et qu’ils n’ont pas comprise lorsqu’il la prononçait, cette parole qui a révolté les Juifs et qui révolte l’instinct premier de tout homme, est cependant, comme les Apôtres la nomment maintenant, la parole de réconciliation qui remet tout en ordre et en paix, l’homme avec Dieu, l’homme avec l’homme, l’homme avec lui-même. Elle change tout dans la société, dans les esprits, dans les cœurs; elle illumine toutes les ténèbres, elle féconde toutes les stérilités; par elle, le Juif stu-
péfait voit clair dans les Ecritures dont les profondeurs désolaient son intelligence, le Païen échappe du labyrinthe où le sophisme dévorait sa raison.
Quelle vie et quelle lumière déjà dans les premiers chrétiens, quelle allégresse ! L’homme désormais sait où il va ; il se sent maître de sa route et sûr de son but, La parole du Créateur n’avait fait de l’homme qu’un homme, le Verbe incarné a fait de l’homme un Dieu, il l’a fait « participant de la nature divine. » C’est saint Pierre qui dit cette chose immense, et l’homme le croit et le comprend ; l’homme qui adorait les fétiches et les empereurs ! Et dans cette hauteur où il monte, il devient humble et doux ; et la faculté sublime de l’adoration, jusqu’alors si déplorablement abusée, se développe suivant sa na-
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ture et couronne la terre de la radieuse floraison des saints.
On objecte que néanmoins tout n’est pas converti. On montre, avec une joie homicide, tout ce qui, au contraire, se détache et s’en va. Sans doute ! et Dieu ne fait pas ce qu’il n’a pas voulu faire. Le libre arbitre subsiste. Celui qui t’a créé sans toi, dit saint Augustin, ne te sauvera pas sans toi. Tu ne veux pas te sauver, tu ne veux pas aider Jésus-Christ dans l’œuvre de ton salut : tu ne seras pas sauvé, tu mourras.
L’adoration peut avoir lieu dans le ciel ou dans l’enfer : à l’homme de choisir. C’est là tout ce libre arbitre dont l’orgueil et la stupidité de l’homme ne doivent pas penser à faire une dignité divine lorsqu’ils l’appellent la liberté. Il n’y a que Dieu qui possède la liberté. L’homme a le libre arbitre et c’est beaucoup, mais il ne peut se dispenser de l’exercer. Il choisit entre le bien et le mal, entre le ciel et l’enfer. Point d’abstention possible ; s’abstenir c’est avoir choisi.
Ce libre choix, toujours laissé à l’individu, est parfois proposé à l’humanité tout entière. Un décret de Dieu la contraint de se prononcer entre Jésus et Barabbas. La civilisation moderne, fondée sur la divinité de Jésus-Christ, subit une de ces crises redoutables. Elle a pris du penchant pour Barabbas, elle écoute volontiers les
voix qui lui crient de chasser Jésus-Christ. Qu’arrivera-t-il si Jésus-Christ est chassé ?
Oter Jésus-Christ du monde n’est pas possible. Le tombeau même le garde vivant. Lui ôter le trône, le reclouer à la croix, il peut le permettre. Or, l’esprit qui médite ce grand crime contre Dieu et contre le genre humain, ne veut pas tant ravir la couronne aux rois que leur donner la tiare, le trirègne des trois concupiscences, la tiare de Satan. L’époque qui reverra Jésus-Christ au Calvaire reverra Tibère à Caprée, et le dieu Tibère aura encore des temples.
Mais cette divinité n’aura qu’une heure, et jusque-là l’Église est vivante -, et pendant cette heure même, l’Église vivra et l’ordre général de la Rédemption sera maintenu. Les secrets de la miséricorde du Christ sont insondables comme ceux de sa puissance. Tout ce qui doit appartenir au Christ lui appartiendra. Jusqu’à la dernière heure du monde la Rédemption profitera de quelque manière au genre humain tout entier. Elle est comme ce torrent de feu liquide qui part des contrées du soleil et qui traverse les froides eaux de la mer dans leur immense étendue. Sans doute, la mer entière n’en est point échauffée ; il reste des régions glaciales. Mais si ce fleuve bienfaisant n’existait pas, tout serait glacé, tout périrait. C’est sa chaleur qui entretient la vie partout où la vie se rencontre à quelque degré ; et là où la vie est
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plus abondante, elle forme des entreprises, elle réalise incessamment des conquêtes sur la mort.
Et il n’est point de régions mortes où ne s’élancent les habitants des régions de la vie, les vivants qui chantent le Credo des Disciples du Seigneur et Sauveur Jésus.
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos i
Introduction. I. Dieu et l’Homme 3i