LE SEMEUR
pensées vaines, les passions brutales, oiseaux voraces, dévorent la bonne semence aussitôt que tombée.
Les endroits pierreux sont les cœurs qui craignent plus qu’ils n’aiment. Remplis des intérêts de la chair et de la vie, ils n’ont pas de fond où la racine puisse prendre. La parole a été reçue, elle germe, on voit apparaître quelques œuvres de pénitence; mais qu’il arrive un chagrin, une tentation, une persécution, ce faible germe succombe.
Les épines, qui grandissent, sont l’envahissement des choses humaines. Dans les cœurs que ce terrain figure, le fond ne manque pas ; mais la tromperie de l’ambition et des richesses étouffe le plant divin; parmi ces soucis grandissants du monde, il reste infructueux.
Or, disent les Pères, nul ne néglige le Verbe divin que selon une des manières qui sont ici prédites : dédain de la parole, lâcheté ou faiblesse, asservissement aux biens du monde. Tel est l’ordre naturel : un chemin, des pierres, des épines. Il faut donc d’abord de l'attention, puis du courage, et enfin le mépris des choses présentes. C’est ce que le Seigneur exprime, quand il ajoute : « Ce qui tombe dans la bonne terre représente « ceux qui ayant écouté la parole avec un cœur « bon et excellent la retiennent et la conservent, « et portent du fruit par la patience ! » En effet, ceux qui sont le long du chemin ne retiennent
pas la parole ; ceux qui sont dans les pierres ne soutiennent pas avec patience les assauts de la tcm tation; ceux qui sont dans les épines ne portent point de fruit. Ainsi la semence est la même pour * tous ; elle tombe de la main de Dieu prête à germer dans tous les cœurs, le Semeur divin la donne à tous ; mais malheur à celui qui se rend lui-même une terre stérile, une terre pierreuse, une terre d'épines ! Car il est plusieurs terres où ne peut germer la semence du Seigneur.
La parabole de l’ivraie se lie à celle de la semence, et contient un enseignement plus spécial.
Pendant que les serviteurs dorment, l’ennemi t ient et sursème l’ivraie dans le champ que le père de famille a ensemencé de froment. L’ivraie se fait connaître, et les serviteurs négligents proposent de l’arracher. — Non, répond le père de famille, de peur que vous ne déraciniez aussi le bon grain. Laissez croître l’un et l’autre jusqu'à la moisson. Alors je dirai aux moissonneurs : Cueillez premièrement l’ivraie, et elle sera liée en gerbes et jetée au feu; et le froment entrera dans le grenier.
Le champ, c’est le monde; le père de familit, c'est Dieu; l’ennemi est le démon, et l’ivraie est la semence de schisme et d’hérésie qu’il jettera sur la terre lorsque les pasteurs de l’Église seront négligents. Il n’est pas question de toutes sortes
de semences, mais seulement d'ivraie. La semence d’ivraie produit une herbe qui ressemble à celle du blé. Au commencement les hérétiques voilent leur présence*, lorsque leur liberté s'est assise et qu’ils se sont fait des partisans, alors, dit saint Jean Chrysostôme, le fruit se montre, l’hérésie répand son venin. Cependant le père de famille défend qu’on l’arrache : ce n’est pas qu’il accepte cette ivraie, puisqu’elle est réservée au feu*, c’est qu’elle ne pourrait être arrachée sans risque de déraciner aussi le froment.
Mais il y a une autre raison, toute miséricordieuse et divine. Dans cette terre féconde de l’Evangile, l’ivraie elle-même peut devenir froment; car là est une sève qui corrige la plante qu’elle nourrit. Comme il faut aux uns le temps de mûrir, il faut aux autres, dit saint Jérôme, le temps de se repentir; et nous sommes prévenus de ne pas faire disparaître ainsi subitement notre frère. Tel qui est aujourd’hui gâté par un dogme pervers, demain peut-être deviendra le défenseur de la vérité. « De peur que vous n’arrachiez en même temps le froment ! « Car il se peut, reprend saint Augustin, que le froment futur soit arraché sous la forme actuelle de l'ivraie. Par une patience qui vous perfectionne vous-mêmes, cette patience qui fait rendre trente, soixante et cent pour un, supportez les mauvais, afin qu’ils deviennent bons. En les arrachant, vous arracheriez le froment où
la grâce de Dieu et votre patience les auraient pu changer ; vous frustreriez les bons eux-mêmes, auxquels ils auraient servi malgré eux. « LaissezT les croître jusqu’à la moisson », c’est-à-dine jusqu’au jugement. Ce sera le temps de les arracher, lorsqu’il ne leur restera plus un moment pour changer de vie, et que le contraste de leurs fautes ne sera plus utile pour stimuler les bons à la vertu.
Ce précepte ne contrarie pas celui qui nous commande de faire disparaître le mal du milieu de nous. Ce qui est défendu, remarque saint Jean Chrysostôme; n’est pas de s’opposer aux hérétiques, d’empêcher leurs réunions et leur propagande, de faire prévaloir contre eux la vérité, de les contenir et de les punir. C’était d’abord le sentiment de saint Augustin de ne forcer personne à l’unité du Christ, de n’agir que par la discussion, de ne vaincre que par la raison. Il craignait qu’on ne fît autant de catholiques hypocrites de ceux qu’on avait connus hérétiques déterminés. Cependant son opinion était, dit -il, non pas combattue par des paroles , mais écrasée par des exemples contraires. Il songeait à ces lois terribles qui ordonnent aux rois de servir le Seigneur avec tremblement. Plusieurs ont remercié Dieu qui les avait contraints par la crainte, par la force, par la persécution, et qui, en les contraignant, les avait délivrés d’une autre con-
•* ' t’i VRAIE, LE GRAIN DE SENEVE. 255
trainte singulièrement plus humiliante et dure, la contrainte de l’erreur. Il conclut que les rois de la terre doivent servir le Christ en publiant des lois pour le Christ, car le culte du Christ est dans l’unité. La maison de David ne peut recouvrer la paix que par la perte du rebelle Absalon, quoique David eût recommandé de le conserver sain et sauf, et n'attendît que son repentir pour lui pardonner. David pleura le coupable et se con sola pàr la pensée de la paix rendue à son peuple. C’est ainsi que l’Eglise catholique, notre mère, lorsqu’elle acquiert un grand nombre d’enfants par la perte de quelques-uns, trouve un adoucisse- ’ment à sa douleur dans le spectacle de tant d’âmes délivrées. Les hérétiques nous crient : A qui donc le Christ a-t-il fait violence ? qui a-t-il forcé ? Voici l’apôtre saint Paul. Le Christ l’a forcé, l’a enseigné, l’a consolé; et il est remarquable que celui qui entra par la contrainte du châtiment c o rpcreltravailla plus que ceux que la seule parole avait appelés. Pourquoi l’Eglise ne les forcerait-elle pas à revenir, ceux qui par leur égarement ont forcé d’autres à périr?
Et malheur à qui, ne se laissant pas gagner et île pouvant être forcé, ne sera pas changé ! Le temps de la moisson viendra ; les moissonneurs, les redoutables Anges, entreront dans le champ : ils feront la séparation définitive, et l’ivraie liée en gerbes sera jetée au feu. Remarquez, dit un inter-
prête, que le châtiment est annoncé à ceux qui « font l’iniquité », non pas à ceux qui ont fait l’iniquité •, car il n’y aura de livrés aux supplices éternels que ceux qui persistent dans leurs péchés, et nullement ceux qui font pénitence. Remarquez, dit un autre, l’amour de Dieu : il est prompt pour le bienfait, lent pour la peine. Lorsqu'il sème, c’est par lui-même-, lorsqu’il punit, c’est par les autres, par les Anges qu’il envoie.
Le grain de sénevé, cette petite graine, la plus petite de toutes, qui devient un grand arbre, c’est encore l’Église, c’est Jésus-Christ lui-même, c'est la foi dans le cœur du fidèle. Que paraissaient aux yeux du monde les douze Apôtres, ou Jésus-Christ sous la pierre du tombeau? Que paraît être l’homme obscur et inconnu en qui une humble parole a jeté le grain de sénevé, le germe de la foi? On sait ce qui est sorti du tômbeau de Jésus et ce que sont devenus les Apôtres. L’homme qui reçoit la foi a en lui quelque chose de plus grand que l’humanité. Il peut s’être auparavant rempli de toutes les sciences et de toutes les erreurs, s’être voué à toutes les ambitions, s’être abandonné à toutes les séductions-, il peut avoir soumis son âme à toutes les lâchetés et porter le pli profond de toutes les tyrannies : la foi grandit en lui par-dessus toutes les sciences et toutes les erreurs, elle l’arme contre toutes les séductions, le délivre de tous les jougs ; il est plus fort que le monde, plus fort que lui-