CHAP. II. SA NAISSANCE
sa simplicité, pensait que son fils Vincent, s'étant rendu capable par l'étude, pourrait un jour obtenir quelque bénéfice, et, en servant l'Eglise, soulager sa famille et faire du bien à ses autres enfants. Mais les pensées de D ieu sont bien différentes de celles des hommes — comme lui-même le témoigne par un prophète1, — et ses desseins sont bien élevés au-dessus de toutes leurs prétentions. Le père du petit Vincent, en le portant aux études, pensait aux petits avantages qu'il en espérait tirer pour sa famille : et Dieu avait dessein de s'en servir pour faire de très grands biens à son Eglise, et il voulait que, laissant ses parents dans leur bassesse et dans leur pauvreté extérieure, il s'employât uniquement à procurer l'accroissement du royaume de son Fils Jésus-Christ.
Et à ce sujet, un curé de son pays Tétant venu voir à Paris longtemps après, pour lui représenter le pauvre état de sa famille et le pri.er de rendre quelque assistance à ses parents et leur procurer quelque bien, ce grand serviteur de Dieu lui demanda s'ils ne vivaient pas de leur travail honnêtement et passablement selon leur condition; à quoi le curé ayant répondu que oui, il le remercia de la charité qu'il avait pour eux, et ensuite le mit sur le propos de ce prieur dont il a été ci-dessus parlé, qui avait employé les revenus de son bénéfice pour bien accommoder ses parents, et il lui fit faire réflexion sur ce que ces gens-là, ayant tout dissipé pendant la vie et après la mort de leur bienfaiteur, étaient tombés dans un état pire que celui où ils étaient auparavant; parce que, comme il disait : c'est en vain que l'homme bâtit la maison, si Dieu lui-même ne Védifie. Et il lui donna cet exemple pour preuve de l'expérience qu'il avait de quantité de familles ruinées à cause de leurs parents
i. Non eniin cogitationes meae,. cogitationes vcstra, neque viae meae, viae vestrae, dicit Dominus : quia sicut exaltantur cœli a terra, sic exaltatae sunt cogitationes meae a cogitationibus vestris, et viae meae a viis vestri*. (Isa., lv.)
ecclésiastiques, qui, ayant voulu les enrichir aux dépens de l'Eglise, leur avaient fait beaucoup plus de mal que de bien, leur donnant la portion des pauvres; car tôt ou tard Dieu les en avait dépouillés.
Il faut néanmoins remarquer que le refus qu'il fit alors d'avantager ses parents ne provenait pas d'aucune dureté de cœur, ni d'aucun défaut de charité envers eux, mais seulement de cette droiture et pureté d'intention qui était comme l'âme de toutes ses œuvres, et qui le faisait toujours marcher par les voies droites qui conduisent à Dieu, sans jamais s'en détourner pour quelque considération que ce fût. Car d'ailleurs il avait un cœur fort tendre sur les misères de son prochain, et était très prompt à le secourir autant qu'il était en lui; de sorte qu'il pouvait dire avec cet ancien patriarche, que la miséricorde était née avec lui1, et qu'il avait toujours eu une inclination très particulière à exercer cette vertu, et même dès son plus jeune âge on a remarqué qu'il donnait tout ce qu'il pouvait aux pauvres; et lorsque son père l'envoyait au moulin quérir la farine, s'il rencontrait des pauvres- en son chemin, il ouvrait le sac et leur donnait des poignées, quand il n'avait autre moyen de les secourir : de quoi son père, qui était homme de bien, témoignait n'être pas fâché. Et une autre fois, à l'âge de douze ou treize ans, ayant peu à peu amassé jusqu'à trente sous de ce qu'il avait pu gagner, qu'il estimait beaucoup en cet âge et en ce pays-là, où l'argent était fort rare, et qu'il gardait bien chèrement, ayant néanmoins un jour rencontré un pauvre qui paraissait dans une grande misère et indigence, étant touché d'un sentiment de compassion, il lui donna tout son petit trésor, sans s'en réserver aucune chose. Certes, si l'on veut faire quelque attention à L'attache naturelle que les jeunes enfants ont aux choses qui les
i. Crevit rriecum miseratio et de utero eçressa est mecum. (Job., xxxi.)