CHAPITRE IX
M. Vincent se retire secrètement de la maison de Gondi, et y retourne quelque temps après.
Les succès pleins de bénédiction que Dieu donnait à ces emplois charitables de M. Vincent augmentaient de plus en plus l'opinion qu'on avait de sa vertu; il était regardé de ceux qui le' connaissaient comme un homme rempli de l'esprit de Dieu; et pour cela M. le général des galères et Madame concevaient une estime toujours plus grande de sa personne, dont il ne se pouvait qu'ils ne lui fissent paraître quelques marques dans les occasions; ce qui était un supplice à son humilité, qui ne cherchait qu'à s'abaisser et se tenir dans l'avilissement; de sorte que ne voyant point d'autre remède, il se résolut, à l'exemple de plusieurs grands saints, de s'gnfuir pour éviter ce dangereux écueil de la vaine gloire, qui a souvent causé un triste naufrage aux âmes les plus vertueuses, lorsqu'elles avaient le vent en poupe, et qu'elles se promettaient de faire une plus heureuse navigation.
« Moïse, comme remarque saint Ambroise, s'enfuit de la cour du roi Pharaon, de peur que le bon traitement qu'il y recevait ne souillât son âme, et que la puissance et l'autorité qui lui avaient été données ne fussent un lien qui le retînt attaché : il s'enfuit, non par défaut de résolution ou de courage, mais pour trouver le sentier assuré de l'inno-
cence, pour se mettre dans le chemin de la vertu et s'affermir dans la piété '. »
Quoique la maison de M. le général fût une des mieux réglées de la cour, et que M. Vincent n'y vît aucune chose qui fût contraire à la vraie piété, l'honneur néanmoins et tous les témoignages d'affection qu'il y recevait, et l'estime qu'on faisait de sa vertu, lui donnaient beaucoup de peine; il craignait que le grand crédit qu'il avait acquis sur les esprits dans cette illustre famille ne fût un piège qui le retînt et qui l'empêchât de s'avancer dans la perfection de son état; ce fut pourquoi, fermant les yeux à tous les sentiments de la nature et à tous les intérêts du siècle, il se résolut de s'en retirer pour se donner plus parfaitement à Dieu.
Il y avait encore une autre raison qui le portait à cette retraite : c'est que Mme la générale, ayant reçu de grandes et notables assistances de lui pour le soulagement de son esprit, qui était fort travaillé de scrupules et peines intérieures, dans lesquelles Dieu l'exerçait, pour joindre la couronne de la patience à celle de la charité, avait conçu un tel surcroît d'estime et de confiance envers M. Vincent, que cela fit naître en elle une crainte de le perdre, et de n'en trouver jamais un semblable, qui eût lumière et grâce comme lui, pour tenir en paix sa conscience, adoucir les peines de son esprit et la conduire dai^s les voies assurées de la vraie et solide vertu : et cette crainte vint tellement à s'augmenter, qu'elle ne pouvait souffrir que difficilement son absence; et quand la nécessité des affaires l'obligeait à quelque voyage, elle en était en inquiétude, appréhendant que la chaleur ou quelque autre accident ne lui causât quelque maladie ou incommodité. Cela était à la vérité une imperfection en cette dame, quoique d'ailleurs fort ver-
i. Fugit Moïses à facie régis Pharaonis ne eum aula regia inquinaret, ne irretiret potentia : fuga illa erat trames innocentice, virtutis via, pietatis assumptio. (Ambros., lib. De fuga sœculi, c. ;•.