‹ La vie de saint DominiqueChapitre 5 sur 31 · AN NO . AB . ORBE . REDEMPTO · texte numérisé non relu

AN NO . AB . ORBE . REDEMPTO

MCCXYlli.

Ces inscriptions sont incomplètes et en appellent ou en supposent d'autres.

11 nous reste maintenant à faire l'histoire de ces peintures.

Nous cédons la plume à M1" Cartier, doublement compétent, et au point de vue artis-

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tique et au point de vue historique; Al1' Cartier, on le sait, a étudié avec grand succès les questions d'art, et il fut l'ami intime, presque le collaborateur du P. Bessun.

« Dès le mois de février 1862, les ouvriers se mirent à préparer les murs; et, au mois de mai suivant, le P. Besson commença son œuvre. 11 s'agissait de couvrir de tableaux et d'ornements plus de deux cent mètres superficiels, et il a rempli cette tache gigantesque eu quelques années, seul, sans le concours de personne, sans modèle, maigre les dérangements de toute nature et les longues interruptions causées par les chaleurs de Rome, et par de lointains voyages. En comparant l'importance du travail au peu de temps qu'il employa, on pourrait penser qu'il a été aidé par les anges. Dieu voulait ajouter à sa sainte mission cetteauréole de gloire humaine, à laquelle il avait renoncé en quittant la peinture pour embrasser la vie religieuse.

«Ce fut pendant les derniers mois de sou priorat à Sainte-Sabine qu'il conçut le plan général de son œuvre, qu'il en prépara les principales compositions et qu'il termina les trois premiers tableaux. Tous les jours qu'il n'était pas retenu à Sainte-Sabine par les devoirs de sa charge, ou appelé à la Minerve pour les affaires du Maître-Général, il descendait de bonne heure les pentes du Mont-Aventin, suivait les mêmes sentiers qu'avait suivis si souvent le bienheureux Dominique, lorsqu'il allait visiter ses chères tilles de Saint- Sixte, et priait avec amour le saint Patriarche en méditant le poëme qu'il voulait composer en son honneur. 11 était accompagné d'un petit frère corners, F ra Angelo, ange de nom, d'âme et de ligure, qui lui servait de tout : de gardien, de modèle et de cuisinier. 11 se mettait sur le champ à l'ouvrage, oubliait ses repas, et passait des heures entières sans descendre de son échafaudage. Lorsque la fin du jour venait l'interrompre, il remontait épuise à Sainte- Sabine, en songeant encore à ce qu'il peindrait le lendemain.

«Les peintures entreprises à Saint-Sixte lurent un événement dans Rome. Quelques personnes capables d'en apprécier le mérite, en parlèrent, et bientôt tout le monde voulut

voir l'artiste dominicain. Le Souverain-Pontife lui-même qui avait pour le P. Besson une affection toute spéciale, voulut lui en donner une preuve louchante. 11 choisit, sans le prévenir, le couvent de Saint-Sixte comme but d'une de ces promenades quotidiennes, recommandées pour sa santé. L'entrée de la voiture et de l'escorte du Saint-Père, dans la cour déserte ou se trouve la salle du chapitre, n'avait pu distraire le peintre de son travail, et ce fut du haut de son échafaudage, le tablier devant lui, la palette et les pinceaux à la main, qu'il reçut Pie IX.

«L'auguste visiteur jouit beaucoup de sa surprise, voulut voir de près ses .peintures et se faire expliquer tout son projet de restauration, qu'il approuva et bénit. Il interrogea aussi avec bonté le petit frère Angelo, qui le charma par ses réponses naïves....

« Depuis cette visite, Pie IX s'intéressa vivement aux peintures de Saint-Sixte, et en désira l'achèvement comme un ornement pour Rome et une gloire pour l'Eglise. Il en demandait souvent des nouvelles, et donnait lui-même l'ordre de les reprendre. Lorsque pendant son premier voyage à Mossoul, il fut question de nommer le P. Besson évèque d'Ispahan, le Saint-Père répondit à celui qui lui en faisait la proposition : «Non! Le P. Besson a commencé des peintures à Saint-Sixte, il faut qu'il revienne les finir, et puis il fait trop de bien à Rome; je veux le garder près de moi. »

«Au mois de janvier 1 853 , nous allâmes nous installer avec Ira Angelo, à Saint-Sixte, dans les chambres où le pape dominicain Benoît XIII venait passer dans la prière et la retraite, les jours du carnaval. Le P. Besson était ainsi plus libre pour son travail, n'étant pas exposé à recevoir autant de visites, et n'ayant pas à faire, matin et soir, le voyage de Sainte- Sabine ; il y retournait seulement le samedi pour les confessions, et il y restait le dimanche.

« Quels souvenirs m'ont laissé ces mois que j'ai vécu dans sa douce et sainte intimité! J'écrivais alors la vie du bienheureux peintre de Fiésole, et je retrouvais en celui de Saint- Sixte toutes ses vertus et son talent. Une mince

cloison nous séparait pendant la nuit, et c'était lui qui venait me réveiller au point du jour; il avait déjà fait sa méditation et récité son office. A cinq heures nous descendions à l'église déserte, où il disait la messe; pendant son action de grâces, je préparais sa palette et ses pinceaux; il se mettait sur le champ au travail et j'avais peine à l'en arracher à midi, lorsqu'on nous apportait notre dîner de Saint- Clément. Après le repas il consentait difficilement à prendre une demi-heure de repos, et remontait sur son échafaudage jusqu'au soir; nous nous retrouvions alors au souper, et à la prière.

« Ces journées complètes de travail étaient rares cependant; il en comptait tout au plus deux ou trois par semaine. Outre les visites qui le dérangaient souvent, le. confessionnal lui prenait bien des heures....

« Ces interruptions imprévues et continuelles ne lui permettaient pas d'exécuter ses peintures à fresque. Ce procédé d'ailleurs, qui nécessite des cartons arrêtés et le concours de plusieurs personnes, aurait gêné sa verve et son esprit difficile à contenter. 11 peignait à l'huile et à la cire, sur un fond de stuc, perfectionnant sans cesse sa composition, effaçant ou modifiant vingt fois ses ligures. Comme il ne pouvait faire poser des modèles, il y suppléait, par le merveilleux talent qu'il avait à faire des maquettes. Quelques instants lui suffisaient pour modeler en terre glaise de charmantes statuettes pleines de mouvement et d'expression; il les habillait ensuite avec des linges mouillés, taillés selon la forme des vêtements, puis il cherchait les plis et les fixait avec des épingles. Quand il avait ainsi tous ses personnages, il les groupait sur une table, et il les dessinait à la chambre claire, pour en bien saisir les rapports, les lumières et la perspective. Quelques lambeaux d'étoffes de soie et de laine lui servaient à étudier la couleur; il savait y trouver les tons les plus riches et les plus variés, qu'il fondait ensuite dans une savante harmonie.

«Lorsque je le voyais trop fatigué par le travail je lui proposais une promenade; il se rappelait alors la parole du Maitre, et si je lui demandais cent pas, il m'en accordait mille.

Nous sortions par la porte de Saint-Sébastien, et nous allions admirer les environs du tombeau de Cécilia-Métella, les ruines du grand cirque, la vallée de la Nymphe Egérie, les fabriques aimées du Poussin, les grandes lignes des aqueducs ruinés de la campagne romaine, et ses magnifiques horizons. Nous nous entretenions, chemin faisant, des gloires anciennes de l'Ordre de saint Dominique, et de ses espérances; il désirait surtout lui rendre l'apostolat de l'art, et c'était ordinairement le sujet de nos conversations du soir. Nous rêvions pour Saint-Sixte-le-Vieux une vie nouvelle. Ses cloitres abandonnés pouvaient offrir aux artistes de vastes ateliers; quelque cellules réparées leur auraient servi de logement.

«Nul n'était plus capable que le P. Besson de diriger une association d'artistes; non seulement il en eut été le charme et le lien par la douceur de son caractère ; mais il en eut été le guide et la force par l'intelligence qu'il avait du mérite de chacun. Il comprenait le beau dans son principe, et il aimait à en formuler les doctrines; mais il savait que chaque esprit le conçoit et l'exprime à sa manière, comme chaque objet reflète, selon sa nature, la lumière du soleil. Il ne voulait enchaîner personne à un système, et pourvu qu'on prit le vrai pour règle, et le bien pour but, il admettait toutes les variétés de talent, et toutes les préférences pour le dessin ou la couleur. Il croyait que la meilleure direction à donner aux artistes était une direction de sentiment : aimer Dieu et le faire aimer par tous les moyens possibles, lui semblait être la seule théorie de l'art chrétien. » (1)

C'est bien la théorie qu'il a pratiquée luimême; car, ajoute le même écrivain, «l'artiste dominicain n'a jamais songé à la gloire; il a prié, il a édifié les âmes avec son pinceau; il a cherché avant tout le royaume de Dieu, et le reste lui a été donné par surcroit. Des juges compétents ont trouvé du talent et même du génie dans ses œuvres; il faut y voir de la sainteté, et c'est ce qui explique le jugement qu'Overbeck en portait. Ce patriarche de la peinture chrétienne à notre époque disait du P. Besson: «C'est notre Maitre â tous.»

(\) Cartier, op. cit.

«Si le P. Besson eût poursuivi ses études; s'il eût consacré à la pratique de l'art sa \ ie tout entière, son talent serait devenu sans doute plus complet, son dessin plus parfait, son exécution plus classique; mais son inspiration ne pouvait pas être plus élevée, plus religieuse, plus ardente, et c'est sous ce rapport qu'il est vraiment au-dessus de tous. L'humble Overbeck peut seul lui être compare. » (1)

Nous avons dit que le P. Besson commença son travail en 1 852. Après une courte interruption, il le reprit au mois d'octobre i853, pour le continuer jusqu'en juin i85q. 11 fut alors envoyé à la Quercia, pour y prendre quelque repos, et y peindre son tableau de la Bse Germaine Cousin, pour l'église de Pibrac. A son retour, il est nommé pour la seconde fois Prieur de Sainte-Sabine; puis il devient Visiteur de la Mission d'Orient et ne peut reprendre son œuvre que dans l'automne de i858, pour s'en séparer définitivement et la laisser inachevée en septembre i85y.

En résumant le temps consacré à cette entreprise, on trouve qu'il n'y a pas employé trois années: c'est une œuvre gigantesque, au point de vue des résultats obtenus en une si courte durée.

III. Si l'on nous demande maintenant pourquoi il nous est venu en pensée de réunir ainsi dans un album l'œuvre principale de notre cher peintre, nous aurons de nombreux motifs a alléguer.

En premier lieu, il est bon de faire mieux connaître un artiste chrétien, un digne frère d'Angelico et de Bartolomeo. C'est une merveille si rare que l'inspiration vraie, depuis les jours néfastes d'une certaine renaissance. Ensuite, nous avons voulu mieux faire connaître et saint Dominique et son plus grand peintre moderne.

Enfin, les peintures du P. Besson sont se détériorant chaque jour. La couleur se ternit et s'écaille, bientôt elles auront disparu.

Il est utile d'en conserver le souvenir aussi exact que possible, d'autant plus que les cartons ne sont que de très lointaines ébauches de ses compositions.

(i) Op. cit.

Toutefois, hâtons-nous de le dire, lorsque nous rencontrerons sur les murs du chapitre de Saint-Sixte les graphites qui y furent transportées par une autre main d'après ses cartons, nous nous servirons de ces derniers pour notre album. Mr Descemet, le digne ami du P. Besson, a bien voulu nous communiquer dans ce but les reliques nombreuses qu'il reçut de notre artiste. C'est parmi elles que nous trouvons les cartons de Saint-Sixte.

Puisque ces peintures nous représentent la \ ie de saint Dominique, nous les reproduirons selon la chronologie des faits, nous réservant d'indiepier en quel lieu et à quelle époque fut exécuté chaque sujet.

Les textes explicatifs seront empruntés aux vieux auteurs, parce que leur style nous semble se rapprocher davantage de celui du P. Besson.

Nous renvoyons d'ailleurs tous les lecteurs aux admirables pages écrites par le P. Lacordaire, dans sa Vie de saint Dominicme.

Note. - - Nous savons quels reproches on formule contre l'œuvre du P. Besson : mais nous savons aussi la réponse qu'on peut leur taire. C'est M1" Rio qui nous la donne avec son esprit sagace et sa haute compétence, lorsqu'il écrit en parlant de XEcole mystique en peinture: « Ici s'arrête la compétence de ce qu'on appelle vulgairement les connaisseurs, l'organe particulier qui s'applique à l'appréciation de l'espèce de produits dont nous allons parler, n'étant plus celui qui juge les œuvres ordinaires de l'art. Le mysticisme est à la peinture ce que l'extase est à la psychologie. Il ne suffit pas d'assigner l'origine et de suivre le développement de certaines traditions qui impriment aux ouvrages sortis d'une même école un caractère commun, presque toujours facile à reconnaître; il faut encore s'associer par une sympathie forte et profonde à certaines pensées religieuses qui ont préoccupé plus particulièrement tel artiste dans son atelier, ou tel moine dans sa cellule. » (î)

Pour comprendre les peintures d'un saint, il faut donc comprendre la sainteté; il faut connaître la nature de la mystique et en avoir le sens pour interpréter les œuvres d'un artiste

U) L'art Chrétien, ch. XII.

mystique. Comment voulez-vous qu'un Courbet lise la moindre page de Fra Angelico? Les principes que nous venons d'indiquer doivent éclairer tout jugement porté sur les peintures de Saint-Sixte.

Les artistes qui ont connu la sainteté en même temps que leur art, les ont admirées sérieusement.

Nous connaissons le jugement d'Overbeck.

Voici celui d'Hippolyte Flandriri, tel qu'on le lit dans son journal publié par M. H. Delaborde: «Mardi, r mars. Saint-Sixte. Peintures du R. P. Besson, d'un mauvais aspect, mais bien composées; pleines d'expression. Dans les compositions qui remplissent les médaillons en grisaille et les panneaux du soubassement, il y a des choses vraiment pathétiques et d'une sobriété éloquente. »

Le mauvais aspect des peintures, dont parle M. Flandriri, vient de la pauvre lumière qui les éclaire, et de l'humidité qui les détériore.

Le lendemain de cette première visite, M. Flandrin retourne à Saint- Sixte, pour contrôler sa première impression, et il écrit dans son journal: « Mercredi, 2 — Je suis avec les enfants; nous retournons à Saint-Sixte voir les peintures du P. Besson. C'est aussi bon que la veille. »

M. Ravaisson était de l'avis de Flandrin.

Il nous serait facile de citer d'autres témoignages non moins décisifs, si nous avions l'intention de faire une apologie et de réfuter par des autorités très compétentes des critiques assurément incompétentes.

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