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CHAPITRE VIII

COMMENT LOUIS ACCOMPAGNA SON PÈRE EN ESPAGNE, ET DE LA VIE QU'IL MENA A CETTE COUR.

Dans l'automne de l'année 1581 , la sérénissime donna Maria d'Autriche, fille de l'empereur Charles V, belle-fille de l'empereur Ferdinand Ier, femme de l'empereur Ferdinand II, mère de l'empereur Rodolphe II et sœur de Philippe II, roi Catholique, se rendit de Bohême en Espagne. Ce dernier monarque, pour lui faire honneur, voulut qu'elle fût accompagnée par les princes et seigneurs d'Italie, vassaux de sa couronne, parmi lesquels se trouvait don Ferdinand, père de saint Louis. L'impératrice, de son côté, désira que la marquise vînt avec elle.

Les parents du Bienheureux emmenèrent leurs trois plus jeunes fils : Charles, Ferdinand et Jacques, leur fille Isabelle qui demeura à la cour d'Espagne et y mourut dame d'honneur de la sérénissime infante donna Isabelle-Claire-Eugénie (1), avec leurs deux aînés, Louis et Rodolphe.

(1) Isabelle de Gonzague mourut à Madrid, nous ne savons quelle année, mais certainement avant 1598, époque où l'infante Isabelle-Claire-Eugénie épousa son cousin germain, l'archiduc Albert, sixième fils de Maximilien II.

Durant le voyage, Louis ne négligea par ses oraisons habituelles et ne laissa nullement se ralentir sa ferveur. Entendant, un jour, dire sur le vaisseau qu'on courait le danger d'être attaqué par les Turcs, dans un élan de pieux enthousiasme il s'écria : « Plaise à Dieu que nous ayons l'occasion d'être martyrs! »

La marquise m'a raconté plus tard, que Louis ayant trouvé par hasard une petite pierre où semblait avoir été gravées les saintes plaies du Sauveur, il pensa que Dieu, dans sa providence, l'avait placée sous sa main pour lui signifier sans doute qu'il devait imiter la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Courant donc à sa mère, il lui dit : « Voyez, Madame, ce que Dieu m'a fait trouver; et dire que Monsieur mon père ne veut pas que je me fasse religieux ! » Il conserva longtemps cette pierre avec grand respect.

A la cour d'Espagne, le marquis reprit ses fonctions de grand chambellan. Louis et Rodolphe furent faits menins, c'est-à-dire pages d'honneur du prince don Diego, fils du roi Catholique, Philippe II, et frère aîné du roi Philippe III (1).

Durant un séjour de plus de deux ans en Espagne, Louis, malgré ses fonctions à la cour, s'appliqua avec ardeur à l'étude (2). Un prêtre fort savant lui apprit la logique; Dimas,

(1) Philippe II eut de sa quatrième femme, Anne d'Autriche, cinq enfants : Ferdinand et Charles, qui moururent avant leur mère; Diego ou Jacques, qui lui survécut peu de temps, mort en 1582; Philippe III qui succéda à son père et l'infante Marie, morte à deux ans.

(2) Son ancien gouverneur, François del Turco, alors chez le prince. Jean de Médicis, vint rejoindre son cher élève qui le mandait avec instance auprès de lui et lui écrivait au moment de son départ :

« Très magnifique et 1res cher ami,

« J'ai déjà écrit, il y a trois jours, à Votre Seigneurie ; mais doutant que ma lettre vous soit parvenue, j'ai voulu par celle-ci vous prier de nouveau de venir le plus tôt possible. Je vous assure que Monsieur mon père aura pour très agréable (pie celui qui jusqu'à pré-

mathématicien du roi, lui enseigna la sphère. Chaque jour, après dîner, il étudiait le philosophie et la théologie naturelle de Raymond Lulle. Il fit de si grands progrès, qu'à son retour d'Espagne, passant par Alcala, il fut invité à argumenter dans une thèse publique soutenue par un étudiant en théologie, sous la présidence du P. Gabriel Vasquez, plus tard son professeur à Rome. Malgré sa jeunesse, il argumenta avec beaucoup de grâce et d'à-propos, s'efforçant, par manière d'objection, de prouver que le mystère de la très sainte Trinité peut être connu par la raison naturelle.

Ses devoirs de page et ses études ne lui laissaient point, pour s'appliquer à la dévotion, tout le loisir qu'il aurait souhaité. Dans les commencements, il ne trouvait pas même le temps de faire ses prières accoutumées et de fréquenter les sacrements à son ordinaire; d'où il arrivait que l'ardent désir qu'il avait de quitter le monde semblait, comme sa ferveur, se refroidir. Mais soutenu par la grâce divine, il résolut de rompre en visière avec toute considération humaine et de mener à la cour une vie sainte et religieuse. Dans ce but, il prit pour confesseur le P. Ferdinand Paterno, Sicilien, religieux de la Compagnie de Jésus, qui était alors à Madrid, et, sous sa direction, il reprit la pratique fréquente des sacrements.

Une lettre testimoniale de ce Père, écrite en 1594, montre bien quelle vie pure Louis menait au milieu des distractions

sent a été notre gouverneur, remplisse la même fonction auprès de nous dans ce voyage. Nous allons en Espagne et partirons d'un jour à l'autre. C'est pourquoi monseigneur et père désire que vous ne tardiez pas, et il vous promet de vous faire remettre, aussitôt après votre arrivée, tout l'argent que vous aurez dépensé en route.

« Je me recommande, en terminant, au bon souvenir de tous et vous prie de baiser en mon nom les mains au seigneur don Jean (de Médicis).

« De Castiglionc, le &> juin 1591.

« Louis de Gonzagle. ■

de la cour. Voici les paroles de ce témoin : « J'ai connu, en Espagne, le frère Louis quand il était encore"enfant. J'ai remarqué en lui une candeur, une innocence si parfaite, que, durant tout ce temps, non seulement je n'ai jamais rencontré en lui de péché mortel, — il en avait horreur et n'en avait jamais commis, — mais que plusieurs fois je n'ai pas trouvé matière à l'absolution. On ne saurait dire que ce fût par légèreté ou manque de discernement, car il avait dès lors la prudence et la maturité d'un vieillard et un jugement bien au-dessus de son âge.

« Il fut toujours ennemi de l'oisiveté, toujours occupé à quelque chose d'utile, particulièrement à l'étude de la sainte Ecriture, à quoi il prenait un grand plaisir. J'ai aussi remarqué en lui une grande réserve dans les paroles; jamais il ne critiquait personne, même dans les choses les plus légères. »

De ce témoignage, on peut conclure que Louis, au milieu des distractions de la cour, menait une vie angélique. Il allait par les rues, si modeste et si recueilli, qu'il ne levait jamais les yeux; aussi pouvait-il avouer plus tard à un de ses supérieurs, qu'à Madrid et même à Castiglione, il n'aurait pas su se diriger tout seul; c'est pourquoi il se faisait toujours accompagner pour n'avoir pas à se distraire de ses méditations.

Je rapporterai, au sujet de cette modestie des yeux, une chose vraiment extraordinaire, affirmée au procès de canonisation par le P. Muzio Vitelleschi, alors provincial de Naples et depuis général de la Compagnie de Jésus, qui connut intimement saint Louis. Celui-ci avait fait tout le voyage d'Italie en Espagne avec l'impératrice; pendant son séjour à la cour, il lui faisait chaque jour visite avec le prince don Diego; il avait eu mille occasions de la voir, de loin, de près, et néanmoins telle était sa mo-

destie qu'il avoua au Père qu'il n'avait jamais regardé cette princesse en face et que, pour qu'il la reconnût, il faudrait lui

Modestie de Louis à la cour d'Espagne.

dire : « Voilà l'impératrice! » Chacun sait néanmoins combien on désire d'ordinaire voir les grands personnages et avec quelle fureur on se presse sur leur passage.

Louis se plaisait à porter des vêtements usés, des chausses rapiécées aux genoux, chose dont rougissent même les gens de basse condition. Mais il se moquait du monde et de tout ce qu'on pouvait dire de lui. Quand, par ordre du marquis, son père, on lui faisait quelque habit neuf, il tardait le plus possible à le mettre; puis, après l'avoir porté deux ou trois fois, il reprenait son pauvre costume. Il ne se parait jamais de colliers d'or ni d'autres ornements en usage en Espagne, disant que ce sont des vanités mondaines et qu'il entendait servir, non pas le monde, mais Dieu seul. C'était l'occasion de maintes difficultés avec son père, qui tout d'abord ne pouvait souffrir cette conduite, s'imaginant qu'il faisait honte à sa maison ; mais enfin, vaincu par tant de constance, il admira clans son fils ce qu'il n'avait pas la force d'approuver.

Mais tout en aimant à ce point la pauvreté dans sa personne, Louis trouvait bon que ceux qui le servaient et l'accompagnaient fussent bien vêtus selon leur condition.

Sa conversation avec les seigneurs de la cour était grave et chrétienne; en sa présence, chacun se composait. On savait jusqu'où il poussait la réserve dans ses paroles et dans ses actes, et qu'il ne permettait sous aucun prétexte qu'on prononçât devant lui un seul mot déplacé. Aussi les grands de la cour avaientils coutume de dire : « Ce petit marquis de Chàtillon n'a pas un corps de chair ».

Jamais il ne laissait échapper l'occasion d'être utile au prochain. Un jour, le jeune prince don Diego étant à la fenêtre, impatienté par les raffales d'un vent violent, se tourna du côté où il soufflait, et avec une colère enfantine s'écria : « Vent, je te commande de me laisser tranquille ». Louis, qui était auprès du prince, lui dit avec un doux sourire : « Votre Altesse peut

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bien ordonner aux hommes de lui obéir, mais non pas aux éléments; car cela n'appartient qu'à Dieu auquel vous devez obéir vous-même ».

Le roi applaudit beaucoup à Là-propos de cette sage réponse.

Pendant que Louis était en Espagne, il lui tomba sous la main un petit traité du P. Louis de Grenade, qui enseigne quelques industries pour fixer l'esprit dans la prière. Cette lecture lui fit prendre la résolution de faire chaque jour au moins une heure d'oraison sans distraction aucune. A genoux, sans appui, il se mettait à sa méditation, et si, après une demi-heure ou trois quarts d'heure, son esprit se laissait aller à une distraction, il regardait comme non advenu tout le temps écoulé et recommençait. Plusieurs fois, il lui arriva de passer ainsi cinq heures et même davantage. Pour n'être pas troublé, il se retirait dans un réduit obscur où l'on renfermait le bois de chauffage, et il se plaisait beaucoup en ce lieu incommode.

On ne savait où le trouver, quelque diligence qu'on mît à le chercher, surtout quand quelques seigneurs de sa connaissance venaient le visiter. Aussi plusieurs fois fut-il repris par ses parents; mais lui, qui estimait bien plus les visites de Dieu que celles des hommes, tint bon contre tout respect humain et ne consentit pas à interrompre ses pieux exercices pour la satisfaction d'amis mondains. Il aima mieux passer pour incivil et d'humeur sauvage que d'être moins dévot envers Dieu. Ce que voyant, ses amis cessèrent leurs visites de cérémonie, et Louis, délivré des entretiens inutiles, put s'appliquer en toute liberté à tout ce que lui inspirait sa piété.

Plus tard, après sa béatification, la chambre où il demeu-

rait à Madrid fut convertie en chapelle, comme je le trouve écrit chez d'autres historiens (1).

(1) Le P. Piatti raconte, qu'un jour, Louis fut obligé d'assister d'une fenêtre à un de ces combats d'animaux qui ont lieu en Espagne. Tout à coup un tigre, brisant sa chaîne, échappe à ses gardiens et se précipite dans la maison où il était. S'il eût gravi l'escalier, c'en était fait de Louis et de ses compagnons. Mais Dieu veillait sur son serviteur ; la bête féroce se jeta dans la cave dont on ferma la porte et où l'on put enfin s'en rendre maître. « Ce n'est pas en vain, ajoute le pieux historien, que le Seigneur avait commandé à ses anges de garder Louis dans toutes ses voies. »

AD MAJOR DEI \j^§\ \ GLORIAM

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