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LA VERTU CURATIVE DES EAUX

DES BAINS CHEZ LES ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES, ET DE LINFLUENCE MORALE ET HYGIENIQUE DU BAIN.

L'art du baigneur, il faut le dire, est, hélas! dans l'enfance, ou plutôt il revient à ses rudiments primitifs à force de décrépitude. Qu'est-ce que nos baignoires, disgracieuse et mesquine invention, digne du roi Procuste, auprès de l'appareil compliqué, raffiné, dont usaient les peuples anciens? Mais n'anticipons pas sur cette démonstration : elle se déduira suffisamment de la comparai-son des faits.

J'aime à supposer, pour l'honneur de nos premiers pères, que l'art et l'usage du bain remontent à une antiquité aussi lointaine que possible. Dès les temps héroïques, on les trouve introduits chez les Grecs par les Orientaux, et déjà singulièrement perfectionnés au siècle d'Homère : témoin plusieurs passages de l'Odyssée et entre autres celui-ci, où Ulysse, racontant l'hospitalité de Circé, s'exprime en ces termes : « Une nymphe apporta de l'eau, alluma du feu et disposa tout pour le bain.

J'y entrai quand tout fut prêt : on versa l'eau chaude sur ma tête, sur mes épaules; on me parfuma d'essences exquises; et lorsque, ne me ressentant plus de tant de peines et de maux que j'avais soufferts, je voulus sortir du bain, on me couvrit d'une belle tunique et d'un manteau magnifique. »

11 y a loin de ce peignoir au linge grossier que nous jetons, après le bain, sur nos épaules grelottantes.

Le bain n'était toutefois chez les Grecs qu'une annexe obligatoire du gymnase. L'usage de la palestre et des jeux corporels l'avait répandu ; mais ce besoin ne dégénéra point en luxe. Au sortir de l'arène où, quotidiennement, ils exerçaient leurs membres et préparaient leurs forces, en vue des luttes olympiques, les jeunes hommes passaient dans le balanéion, et s'y purifiaient de la sueur et de la poussière dont leur corps était ruisselant ou imprégné. Aucun établissement n'était affecté aux ablutions des femmes. Aspasie, Laïs et Lamia étaient contraintes de se baigner à domicile. Il est indubitable que leurs palais offraient tous les moyens de pratiquer dans leur personne, sinon dans leur vie, la pureté exquise dont Aphrodite marine leur avait fourni la leçon ; mais de même qu'il n'était pas donné à tous de visiter Corinthe, le faste des bains privés ne pouvait convenir qu'aux somptueuses demeures ou aux fortunes royales des hétaïres : aussi l'absence de bains publics accessibles aux honnêtes femmes contribue-t-elle peut être à jeter quelque jour sur le prodigieux succès de ces immortelles courtisanes.

La science du bain, comme tous les arts et toutes les mollesses de la vie, fut empruntée des Romains aux Grecs. Elle ne tarda point à atteindre dans Rome son plus haut point de perfection. Les enfants de la Louve sont les grands étuvistes et les grands baigneurs de l'antiquité. Ce n'était pas seulement du pain et des spectacles qu'il fallait au peuple, mais des bains; et ce qui le prouve, c'est que les empereurs les plus impopulaires, le plus justement décriés, cherchaient à se gagner la faveur du public par la construction de thermes somptueux : témoin Néron , qui en bâtit un très-grand nombre, et eut l'attention ,

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aussi délicate qu'originale, de faire venir dans ceux dits à' Agrippa l'eau de mer, afin que la canaille de Rome pût, à son choix, se détremper dans l'eau salée ou dans l'eau douce.

Grâce à Vitruve, à Athénée et à Fline surtout (voir la description de sa princière maison de campagne), on possède des notions fort exactes sur le mode d'ablution du peuple souverain. La science thermale était poussée à Rome à un raffinement inouï et qui doit nous faire grande honte, à nous autres peuples spiritualistes.

Voici ce qu'en l'année du Christ 80 ou 100 la plèbe infime, le dernier portefaix de Rome, pouvait obtenir de jouissances et de confort pour un quadrant, une menue monnaie imperceptible, à peu prés comme le iiard, dont tout le monde parle et que personne n'a jamais vu.

Les thermes, ainsi qu'à Paris même on en peut avoir une idée fort affaiblie par ceux de Julien , construits , il faut s'en souvenir, pour une petite ville de province, occupaient une immense superficie, nécessaire au vaste développement de toutes les salles et appareils qui composaient un bain public.

Le baigneur, s'il le jugeait convenable, était d'abord introduit dans le sphéristère, lieu consacré aux exercices gymnastiques, et notamment au jeu de paume. Après s'y être récréé, il entrait au vestiaire, nommé apodytère, et y dépouillait ses vêtements, confiés aux mains de gardiens particuliers nommés capsaires.

Du vestiaire, le baigneur passait dans Yonctuaire, salle affectée aux frictions et au dépôt d'huiles de tous genres ; puis de là au bain proprement dit, ou callida lavalio.

Un vaste bassin (lavacrum), rempli d'eau chaude sans cesse renouvelée, occupait le centre de la salle. Les baigneurs s'y introduisaient au nombre de douze ou de quinze. On leur versait de l'eau sur la tête, les épaules, et, au sortir de là, on les frictionnait avec le strigile (brosse, étrille).

Ils entraient de là dans l'étuve pour s'y offrir à la vapeur (eon~ camerata sndatio); puis ils passaient au tépidaire, où on les

a binait d'eau tiède; puis enfin ils pouvaient, suffisamment préparés par cette gradation savante, affronter sans inconvénient le frigidaire, où les recevait une piscine d'eau froide, assez vaste pour que l'on pût commodément s'y livrer à la natation. Il y avait dans la même salle le baptistère, destiné aux ablutions partielles, puis des reunctores, employés qui massaient de nouveau les baigneurs et leur enduisaient le corps d'essences. Dans les thermes bien organisés, il y avait jusqu'à trois onctions. On y trouvait aussi, outre les bains communs, des baignoires d'airain et de marbre, dont quelques-unes balancées et suspendues par des esclaves, afin que le baigneur eût le double plaisir du bercement et de l'immersion. Je passe sous silence une multitude de vases et d'ustensiles répartis dans les diverses salles, attestant le soin minutieux et la recherche précieuse qui présidaient à toutes les phases du bain, tour à tour chaud, tiède, froid.

Après l'immersion dans la dernière piscine et la réonction, le baigneur était enveloppé dans le sindon, ample étoffe de laine qui séchait et réchauffait son épiderme. Puis il rentrait pour s'habiller au vestiaire, d'où il lui était loisible de retourner à la salle des jeux et des exercices, afin de compléter par le mouvement physique la réaction qui rend salutaire le bain.

Tout ce vaste appareil était porté au degré de chaleur convenable par Yhypocanstum, immense four chauffé de toute espèce do bois, excepté celui d'olivier, et dans lequel, pour attiser une llamme égale partout, les fornacatores (chauffeurs) faisaient rouler des globes de métal enduits d'une couche de térébenthine.

Les esclaves chantaient en frictionnant le public, comme font encore en Orient les baigneurs de profession; mais il n'était pas de bon ton de chanter soi-même dans le bain , ainsi que nous l'apprend Théophrnste.

Les principaux thermes étaient d'une grande magnificence : les empereurs y prodiguaient le marbre, le bronze, les peintures. Les femmes y étaient admises, séparément des hommes d'abord; mais plus tard, et malgré les défenses d'Adrien et au-

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très empereurs vertueux, le débordement sans cesse croissant des mauvaises mœurs y amena souvent la promiscuité des sexes.

Les bains précédaient d'ordinaire le repas du soir. Ils étaient ouverts à deux heures de l'après-midi, et se prolongeaient jusqu'à la brune. Le son d'une cloche avertissait le public de l'instant précis où il pouvait prendre le bain.

On peut juger, par ce très-court aperçu du bain-omnibus chez les Romains, de ce qu'étaient les thermes particuliers des riches, des Mécène, des Atticus, des Crassus, et mieux encore ceux des empereurs voluptueux et dépravés, ou des Julie, des Messaline, des Faustine.

Introduites dans les Gaules, les habitudes thermales des Romains s'y perpétuèrent, bien que singulièrement oblitérées, jusque vers l'époque où le bain d'étuve fut importé d'Orient en Europe par les croisés, avec la peste, l'ogive, et divers autres apanages de la société sarrasine.

Cette innovation eut le plus grand succès, et les éluvistes ne tardèrent pas à se multiplier dans Paris. Le prix d'admission fut d'abord fort modique : il était fixé à deux deniers parisis pour le bain d'étuve simple, et à quatre pour le bain suivi de l'immersion dans une baignoire. Mais bientôt le luxe porté dans ces établissements rivaux en éloigna le peuple , qui fut longtemps réduit aux seuls bains de rivière, dans des toues, bateaux fixes amarrés dans la Seine, couverts de toiles, pourvus d'échelles et de pieux plantés de distance en distance qu'embrassaient les baigneurs pour résister au courant.

Quant aux éluvistes, ils étaient encore, au milieu du siècle dernier, en possession de recevoir exclusivement la classe riche, et ce que nous nommons baigneurs aujourd'hui n'existait même pas. L'auteur de Y Encyclopédie n'en fait aucune mention. L'aristocratie avait ses bains domestiques, car c'est ainsi que les désigne Diderot, en conseillant de déployer dans leur ornementation toutes les richesses du luxe et de la fantaisie ; mais le nombre des baignoires publiques était excessivement restreint.

En 1760, un nommé Poithevin, baigneur étuviste, s'avisa de

faire construire sur la Seine deux bateaux de prés de cinquante mètres de longueur, supportant un étage de constructions divisées par un large couloir, ouvrant de chaque côté sur une rangée de cellules qui donnaient vue sur la rivière. Il avait su utiliser et économiser l'espace, ce à quoi ses devanciers avaient jusqu'à ce jour fort mal réussi, et chaque bateau pouvait contenir environ trente cabinets de bains. L'un fut amarré au pont Royal; l'autre resta mobile, allant d'un point à l'autre, selon les besoins du moment. Cette idée si simple, dont l'invention est à tort attribuée à M. Vigier père, eut un succès d'enthousiasme. Le lieutenant de police, le prévôt des marchands, l'Académie de médecine, voire l'Académie des sciences, battirent des mains, comme s'il se fût agi d'une nouvelle planète, et l'honnête Poithevin reçut approbation et privilège; il fut choyé, complimenté, et, ce qui vaut mieux, enrichi. Son échafaudage flottant porta un coup funeste à l'industrie de ses anciens confrères, les barbiers étuvistes, dont il ne restait plus que huit ou dix à peine dès l'an 1780. A cette époque, on comptait déjà deux cent cinquante baignoires publiques.

L'Assemblée Constituante acheva de détruire les étuves et les étuvistes, en abolissant les privilèges des corporations comme ceux de la noblesse et du clergé, et en ouvrant ainsi une libre carrière au génie naissant des baigneurs. Plusieurs très-grands établissements de bains furent fondés vers cette époque, entre autres ceux du Vauxhall et du Temple; plus tard, sous l'Empire, les bains Chinois et les célèbres bains Vigier. Néanmoins, la progression de ce genre d'industrie sous la République et sous l'Empire est insignifiante, si on la compare au développement qu'elle a pris dans ces trente dernières années . En 1 81 6 , le nombre des baignoires publiques de Paris n'était encore que de cinq cents, et en 1852 il atteignait déjà le chiffre comparativement énorme de deux mille trois cent soixante-quatorze, sans parler de mille cinquante-neuf baignoires mobiles : en tout , près de trois mille cinq cents. J'ignore quel est le chiffre actuel; mais il doit s'être pour le moins accru dans la même proportion. C'est

JNOTES.

là apparemment un bienfait de la paix. Je ne m'étonne pas si Rome défendait d'employer l'olivier pour le chauffage des thermes.

Les progrès de l'hygiène et du bien-être public peuvent aussi revendiquer leur part dans cet accroissement. A mesure que s'élève le niveau général, les instincts de délicatesse se développent, et les riches n'ont plus désormais le privilège d'être propres et bien vêtus.

On ne saurait trop conseiller moralement et hygiéniquement l'usage du bain. Le bain répare les fatigues, rétablit l'équilibre vital, décentralise les fluides souvent trop refoulés à l'intérieur, calme presque à coup sur tous les genres d'irritations nerveuses. C'est à l'aide du bain que Paris résiste aux veilles, aux fatigues que lui impose son énorme activité intellectuelle, mondaine et autre, et son état quasi fébrile de surexcitation incessante. C'est par des bains tièdes de quatre, cinq, six heures, que Napoléon, malgré l'impatience de son humeur, luttait contre les attaques sourdes de l'affection viscérale qui le minait à son insu. Le bain détend les nerfs, élucide l'esprit, et rend peut-être l'homme meilleur. — C'est au bain qu'Archimède découvrit la loi de la pesanteur spécifique. — Henri IV, roi d'Angleterre , était au bain lorsqu'on vint lui annoncer que deux veuves oppri mées imploraient l'aide de sa justice. Il quitta le bain aussitôt, donna audience aux requérantes; et cette circonstance lui donna l'idée d'instituer l'ordre du Bain, dont les récipiendaires, au dire des chroniqueurs, étaient assujettis à recevoir au bain l'investiture de leur ordre. C'est là l'apothéose du bain. — Caton s'ouvrit les veines en se plongeant au bain , ce qu'il n'eût pas fait peut-être s'il eût donné le temps à l'ablution de ramollir ses fibres et son courage atroce, selon l'expression d'Horace. — Il est indubitable que Marat, dans cette baignoire sordide où le frappa Charlotte Corday, était, par exception, animé de pensées philanthropiques et humaines. Il avait consenti à recevoir Charlotte d'urgence, sur cette simple annonce que la jeune fille normande, étrangère, inconnue, paraissait avoir besoin de

lui. Il s'occupait d'une œuvre de charité au moment où la mort vint fondre sur lui, et le pinceau de David a reproduit ce billet qu'il traçait la minute d'avant sur la planche grossière posée en travers de sa baignoire et qui lui servait de pupitre : « Vous donnerez cet assignat de cinq francs à celte veuve, mère de cinq enfants... »

J'ai dit que l'industrie des bains était singulièrement rétrograde chez nous. Une simple baignoire, une étroite cellule; un mélange d'eau froide et d'eau chaude combinées sans le secotfirs du thermomètre; point de confort, de lits de repos, de transilions ménagées; absence totale de frictions, d'onctions, d'essences et de massage; un passage brusque de la chaude température du bain chaud au froid, souvent presque glacial, de l'air ambiant, sans autre palliatif à ce supplice réel qu'un peu de linge à peine chaud, voilà tout ce que la science contemporaine du baigneur a su inventer pour répondre à l'empressement du public. Il faut excepter toutefois de cet ostracisme deux ou trois établissements luxueux, comme Tivoli et les Néothermes, qui offrent, il est vrai, un peu plus de ressources aux baigneurs aristocratiques, bien que les palefreniers de Rome fussent cent fois mieux traitées pour le centième du prix, lequel, par son élévation, rend tout à fait inabordables à la classe pauvre et même à la classe moyenne ces thermes encore si incomplets. Aussi le public commence-t-il à en revenir aux bains d'étuves ressuscités de toutes parts sous les pseudonymes exotiques de bains russes, bains égyptiens, bains turcs, ou, plus simplement, bains de vapeur, avec addition de frictions convenables, de lotions, massage, immersions consécutives ou préalables, lits de repos, chaudes étoffes, et tout ce que réclament les instincts de bien-être et de raffinement développés par le progrés de la richesse et de l'éducation publiques. Que les baigneurs à domicile ou autres se préoccupent de cette tendance; car l'eau coule pour tout le monde, et, s'ils n'y prennent garde, quelque nouveau Poithevin pourrait bien à leur tour les supplanter, comme le premier avait jadis fait les barbiers-étuvistes.

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lie plus célèbre et le plus important ouvrage d'IIippocrate a pour titre : Des airs, des lieux et des eaux.

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