IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE
150 exemplaires sur Japon impérial numérotés de 1a 150.
600 exemplaires sur papier de Hollande numerotés de 161 @ 760.
L’EDITION ORIGINALE A BTE TIRGE SUR « VELIN BIBLIOPHILE > ET SOUS COUVERTURE ORANGE
On m’a plus d’une fois demandé pourquoi je ne complétais pas le triptyque des insectes sociaux dont les deux premiers volets, La Vie ~ des Abeilles et La Vie des Termites avaient été favorablement accueillis. J’ai longtemps hésité. Je croyais la fourmi antipathique, ingrate et trop connue. Il me semblait assez inutile de répéter & propos de son intelligence, de son industrie, de sa diligence, de son avarice, de sa prévoyance, de sa politique, des notions qui font partie du patrimoine commun que nous acquérons dés l’école primaire et qui trainent dans toutes les mémoires parmi les débris de la bataille des Thermopyles ou de la prise de Jéricho.
Ayant toujours vécu 4 la campagne beaucoup plus qu’a la ville, je m’étais naturellement inté-
ressé & cet insecte inévitable. A occasion, je avais méme enfermé dans des boites vitrées et, sans but et sans méthode, y avais observé ses allées et venues affairées, qui ne m’apprenaient pas grand chose. i Depuis, revenant sur mes pas, je: me suis rendu compte qu’a son sujet,.comme au sujet de n’importe quoi sur cette terre, en croyant tout savoir nous ne savons presque rien et que. le peu que nous apprenons nous montre d’abord tout ce qu'il nous reste 4 apprendre.
fi nous montre surtout les difficultés de la tache. La ruche ou Ja termiti¢re forme un bloc dont on peut faire le tour. Il existe une ruche, une termitiére, une abeille, un termite types; au lieu qu'il y a autant de fourmiliéres que d’espéces de fourmis, autant de mocurs différentes que d’espéces. On ne tient jamais son objet, on ne sait par quel bout le prendre. La matiére est trop riche, trop vaste, elle se ramifie sans cesse et lintérét s’égare ef se disperse dans toutes les - directions. Aucune unité n’est possible; il n’y a pas de centre. On n’écrit pas Vhistoire d’une famille ou d’une ville, mais les annales ou plutdt les éphémérides de cent peuples divers.
Ajoutez que dés les premiers pas, on risque
de perdre pied dans la littérature myrmécophile. Elle est aussi abondante que la littérature apicole qui compte, au bureau entomologique de Washington, plus de vingt mille fiches. L’index bibliographique que donne Wheeler 4 la fin de son volume intitulé : Ants, couvrirait cent trente pages de ce livre. Il est loin d’étre complet et ne mentionne pas les publications de ces vingt derniéres années.
Il faut done se borner et se laisser guider par les chefs de files. Sans nous attarder, aux précurseurs Aristote, Pline, Aldrovandi, Swammerdam, Linnée, William Gould, De Geer et quelques autres, arrétons-nous un instant devant celui qui est le véritable pére de la myrmécologie : René-Antoine Ferchault de Réaumur.
Il en est le pére, mais c’est un pére que ses enfants n’ont pas connu. Le brouillon de son Histoire des Fourmis, enseveli parmi ses derniers manuscrits, avait été signalé par
Flourens, en 41860, et depuis complétement oublié. Le grand myrmécologue américain, — W.-M. Wheeler, le redécouvrit en 1925 et l’année suivante en publia, 4 New-York, le texte frangais accompagné de notes et d’une traduction. Cette histoire n’a donc exercé aucune influence sur les entomologistes du siécle dernier, mais elle mérite d’étre signalée parce qu’elle peut se lire avec fruit et non sans agrément, car Réaumur qui avait trente-deux ans ala mort de Louis XIV, écrit encore la langue de la bonne époque. On y trouve en germe, et souvent mieux qu’en germe, c’est-a-dire presque 4 l'état parfait, un certain nombre d’observations qu’on croyait d’avant-hier. Ce petit traité, d’ailleurs inachevé et qui ne compte qu’une centaine de pages, renouvelle ou plutét instaure la myrmécologie telle qu’on l’entend aujourd’hui.
Il commence par détruire une foule delégendes et de préjugés qui depuis Salomon, Saint Jéréme et le Moyen Age embrouissaillaient les abords de la fourmiliére. Avant tout autre il a Vidée d’observer les fourmis dans ce quwil appelle des « poudriers », qui étaient, comme il les définit, « des bouteilles de verre telles que celles des cabinets des curieux, dont l’ouverture a presque
autant de diamétre que le fond », inaugurant ainsi les nids artificiels qui depuis ont rendu tant de services aux entomologistes. Il constate que la fourmi, comme |’expérience !’a confirmé, peut. vivre prés d’un an sans nourriture, dans de la terre humide. Il comprend lVimportance et la signification du vol nuptial et le premier explique pourquoi les femelles ont des ailes qu’elles perdent subitement aprés ’hymen, alors qu’on était convaincu qu’elles ne leur poussaient que dans la vieillesse, en guise de consolation,
afin qu’elles pussent mourir avec plus de dignité.
Précédent W. Gould, il note la maniére dont une reine fécondée fonde une colonie. I] s’occupe de la ponte des ceufs et entrevoit l’endosmose qui donne la clef de Vinexplicable énigme de leur croissance. II décrit de quelle fagon la larve ou la nymphe commence son cocon dont l’étoffe, comme il le fait remarquer, « faite de plusieurs couches de fils collés les uns contre les autres, est si serrée qu’on la prendroit pour une membrane si on ne sgavoit pas comment elle a été
travaillée ». Il n’omet pas la régurgitation, qui
est, nous le verrons plus loin, l’acte essentiel et fondamental de la fourmiliére. Il a méme Vintui- ' tion des phototropismes qui jouent un role si
44 LA VIE DES FOURMIS a
important dans les premiéres manifestations de la vie ; et aprés quelques erreurs vénielles, il n’en commet qu’une assez grave: il confond les fourmis avec les termites; mais cette confusion était alors presque inévitable et la distinction ne fut définitivement établie qu’a la fin du dixhuitiéme siecle.
Ii]
Négligeons, & regret, mais il faut abréger, des entomologistes intermédiaires. Leuwenhoeck qui s’occupa des transformations, Latreille qui ébaucha les premiéres classifications, Charles Bonnet, le grand naturaliste philosophe, qui décela la parthénogénése des pucerons, bétail des fourmis, et plusieurs autres, pour pénétrer tout de suite et de plain-pied dans la myrmécologie contemporaine.
Dés Ventrée saluons Pierre Huber, fils de Frangois, le révélateur des abeilles et tous deux citoyens de Genéve. Leur compatriote, Auguste Forel, qui s’y connatft, puisqu’il est avec Was-
mann, Wheeler, Emery et quelques autres, lun
des grands myrmécologues d’aujourd’hui, dé-
clare que Les Recherches sur les Mceurs des Fourmis indigénes, de Pierre Huber, publiées en 1810 sont la Bible de la Myrmécologie. Il n’exagére pas; c’est une couvre dont la prolixité charmante a seule un peu vieilli. Elle eut & son apparition
un grand retentissement et fut vivement atta-
quée, mais ses observations minutieuses et presque paternelles sur les Noires cendrées, les Mineuses, tes Amazones qui de son temps portaient des noms familiers et sont devenues les Pratensis, les Rufibarbis et ies Polyergus Rufescens de la science, ont résisté a plus d’un siécle de controle et n’ont pas été prises en défaut. Il part du reste d’un excellent principe qu'il n’a jamais perdu de vue et qui est devenu la régle fondamentale de l’entomologie. « Plus les merveilles de la nature ont d’attrait pour moi, nous dit-il], moins je suis enclin & les altérer par le mélange des réveries de l’imagination. »
Si, d’aprés Forel, Les Recherches sur les meurs des fourmis indigénes sont la Bible, Les Fourmis de la Suisse, de Forel, sont la Somme de la myrmécologie. La deuxiéme édition notamment, parue en 1920, forme la véritable encyclopédie
de la fourmi, ot rien n’est laissé dans l’ombre; mais qui ales défauts de ses qualités, ce’ est-a-dire quelle est trop touffue, que la multitude des arbres empéche de voir la forét et qu’on finit par s’y perdre. Du reste rien n’égale la streté, Vexactitude de ses observations, l’étendue et la loyauté de son érudition. Ii n’est guére possible de parler de la fourmi sans lui devoir le tiers de ce qu’on en dit. Il est vrai que lui-méme doit & d’autres spécialistes les deux tiers de ce qu’il nous apprend: C’est ainsi que marche la science qui déborde de toutes parts les jours trop courts de Vhomme; ou, si vous le préférez, c’est ainsi que marche Vhistoire, car la myrmécologie n’est au fond que Vhistoire d’une peuplade insolite. Comme toute histoire il faut souvent la reprendre, la remettre au point et dix existences humaines bout 4 bout ne suffiraient pas 4 réunir les observations que nous possédons aujourd’hui et qui sont le fruit de prés de deux siécles de travail. Il s’agit de tirer de ces petits faits innombrables, en apparence hétéroclites et incohérents, une signification, une idée générale. Il est plus facile de le tenter que d’y réussir. Aprés Forel, nous avons Wasmann, un jésuite allemand dont le nom revient 4 chaque page
de la myrmécologie. Il s’est attaché surtout aux races esclavagistes et a consacré trente ans & Pétude, effarante comme nous le verrons plus “loin, des parasites de la fourmiliére. C’est un observateur admirable, d’une patience, d’une lucidité exemplaires.
La simple nomenclature de ses livres, de ses brochures et de ses articles de revues prendrait une douzaine de pages de ce volume. Regrettons seulement qu’aux instants ou les explications deviennent difficiles, le théologien ou le casuiste se superpose au savant et s’efforce d’excuser ou de glorifier un Dieu qui trop manifestement est celui de son ordre.
Avec William, Morton Wheeler, professeur d’entomologie 4 luniversité d’ Harvard, ce n’est plus la théologie mais la pensée humaine qui se méle a la science purement objective et qui la vivifie. Wheeler en effet est non seulement un — observateur aussi scrupuleux, aussi fécond gue
Forel et Wasmann, c’est en outre un esprit qui voit plus loin et plus profondément et sait tirer de ce qu’il a vu des réflexions et des idées générales qui ont plus d’envergure que celles de ses
collégues.
Il faut mentionner encore lingénieur Charles
Janet, dont les innombrables études, recherches, communications, monographies, précises, nettes, impececables et ornées de planches anatomiques devenues classiques, n’ont cessé, depuis prés de cinquante ans, d’enrichir la myrmécologie comme ‘bien d’autres sciences. C’est un de ces grands travailleurs auxquels on ne rend justice qu’aprés leur mort.
Il ne faut pas non plusoublier!’ItalienC, Emery, le grand classificateur qui s’est consacré au travail ingrat, aride, mais nécessaire qui consiste a établir le signalement détaillé et technique, la fiche myrmécologique, si l’on peut dire, de la plupart des fourmis afin qu’on puisse les identifier sans erreur. I] est probable que de bonnes photographies en couleur, avec agrandissements, remplaceront peu 4 peu ces signalements qui sont aussi décevants que ceux des passeports, D’autres spécialistes, notamment Bondroit et Ernest André se sont imposé la méme tache.
Ernest André est en outre l’auteur de la seule monographie vulgarisatrice et accessible que
nous possédons. Malheureusement, elle date ~
quelque peu, puisqu’elle remonte a prés d’un demi-siécle, c’est-a-dire 4 un moment ot Forel venait & peine de donner sa premiére version
des Fourmis de la Suisse, et ot Wasmann et Wheeler commengaient leurs travaux. II ignore, entre autres, les fourmis champignonnistes qu’on appelait alors les Coupeuses de feuilles, parce qu’on croyait qu’elles se bornaient 4 les découper pour en tapisser leurs galeries. Il ignore également les extraordinaires fourmis 4 navettes, les derniéres observations sur les Dorylines Visiteuses, les expériences les plus intéressantes sur le sens olfactif et sur l’orientation, la fagon tragique dont se fonde une colonie, etc. D’autre part, il accueille peut-étre trop facilement, bien qu’avee des réserves, certaines fantaisies attendrissantes sur les cimetié¢res de nos hyménoptéres fouisseurs, sur leur culte des morts, les cortéges funeébres, les enterrements de premiére classe, les concessions a perpétuité, etc.; alors qu/ils se bornent a se débarrasser promptement des eadavres qu’ils portent hors du nid et qu’ils ont le tact de ne pas dévorer comme les termites, probablement parce qwils ne pourraient les digérer.
Mais bornons ici une énumération qui deviendrait fastidieuse. Les autres noms défileront au cours des pages qui vont suivre et on les retrouvera a la fin du volume, dans une biographie forcément succincte pour ne pas devenir encombrante, mais comprenant tout lessentiel.
On se dira peut-étre que des centaines d’hommes qui n’étaient pas les premiers venus et auraient pu faire tant d’autres choses plus profitables, ont perdu beaucoup de temps et se sont donné bien du mal pour tacher d’éclairer Vexistence et de pénétrer les minuscules secrets de fort petites bétes. Mais il n’y a grand ni petit quand il s’agit des mystéres de la vie. Tout est sur le méme plan, tout a méme hauteur et l’astronome travaille au méme niveau et dans la méme matiére que l’entomologiste.
Il n’existe point de hiérarchie dans les sciences et la myrmécologie en est une et qui serre de plus
prés que bien d’autres les plus subtils contours des plus tragiques, des plus désespérants problémes. D’un certain point de vue, la plus misérable fourmiliére, raccourci de nos propres destins, est plus intéressante que le plus formidable amas globulaire des nébuleuses extragalactiques ot grouillent des millions de mondes, des milliers de fois plus énormes que notre soleil. Elle nous aidera peut-étre plus vite et plus efficacement A déméler la pensée et larriérepensée de la Nature et certains de ses secrets qui sur la terre et dans les cieux sont partout identiques.
Afin de nous intéresser comme il est juste et nécessaire, & des vies qui ne sont pas a notre échelle, supposons quwil s’agisse de l'histoire d’une race pré-humaine qui aurait passé sur la terre quelques milliers ou millions d’années avant notre arrivée. Rien ne nous dit qwil n’y en ait pas eu, comme rien ne nous affirme que ne surgira pas une race post-humaine, quelques milliers ou millions d’années aprés notre départ. Dans l’infini du temps, le passé et l’avenir sont interchangeables.
Récapitulons d’abord, le plus rapidement possible, quelques notions élémentaires- qu’il est bon de remettre en mémoire. Les fourmis sont des hyménoptéres aculéates, fouisseurs, vivant en société. On en a décrit 4 ce jour six mille espéces qui toutes ont leurs mceurs, leurs caractéres particuliers. Il est du reste probable qu’on doublera ce nombre dans une classification moins routini¢ére. Mais nous n’entrerons pas dans le maquis de ces classifications entomologiques en genres, sous-genres, espéces, races ou sous-espéces, variétés, familles, sous-familles, sections tribus, sous-tribus, qui nous entraineraient trop loin et n’ont du reste aucun intérét. Contentonsnous, suivant Wheeler, de les diviser en huit
séries principales, savoir : les Doryline, les
Cerapachyin#, les Ponerine, les Leptanilline, les Pseudomyrmine, les Myrmicine, les Dolichoderine et les Formicine. Les Myrminice et les-Formicine seules sont cosmopolites; toutes les autres sont tropicales ou subtropicales. Les ancétres communes semblent étre les Ponerine.
Au demeurant, ces nomenclatures qui souvent, comme celles de Forel et d’Emery sont beaucoup plus compliquées, n’intéressent que les techniciens de la myrmécologie.
Les fourmis et les termites sont par excellence des insectes sociaux. Les abeilles, contrairement 4 ce qu’on croit, ne sont qu’exceptionnellement sociales. On compte en effet dix mille espéces d’abeilles dont cing cents. seulement — vivent en société, au lieu qu’on ne trouve pas un seul termite ou une seule fourmi solitaire.
Au rebours des termites confinés dans les pays chauds, les fourmis ont envahi & peu prés toutes les parties habitables du globe, l’extréme nord et les grandes altitudes exceptés. Géologiquement elles semblent postérieures aux termites dont les aieux sont des Blattoidés, animaux encore solitaires, appartenant au Crétacé, c’esta-dire 4 Pére secondaire, descendant eux-mémes
d@ancétres d’ailleurs hypothétiques, les Protoblattoidés, qui vivaient probablement dans le Permien, partie supérieure de la formation de Pere primaire.
Les fourmis sont les insectes les plus abondants dans les dépéts tertiaires. On en trouve dans YEocéne, le plus ancien de ces dépéts. Elles y sont, il est vrai, assez rares. En revanche, le nombre des fourmis Oligocénes et Miocénes est considérable. Onze mille sept cent onze spécimons recueillis dans l’ambre de la Baltique ont été examinés, ainsi que des centaines d’autres trouvés dans l’ambre sicilien qui appartient au Miocéne moyen. Mais voici la constatation la plus déconcertante : au rebours de ce qu’on attendait, on remarque que les fourmis les plus anciennes ne sont pas plus primitives que celles qu’on rencontre dans l’ambre fossile et qué Ges derniéres, malgré les millions d’années
qui les séparent sont presque aussi spécialisées, aussi Civilisées que nos formes présentes. « Plusieurs d’entre elles, nous dit Wheeler, avaient appris a visiter les pucerons, étaient en conséquence « trophobiotiques », comme le montre un bloc d’ambre de la collection de Koenigsberg, contenant un certain nombre d’ouvriéres d’Iridomyrmex Goepperli, mélangées a un lot de pupilles pucerons. On peut difficilement douter que les fourmis de l’ambre eussent des myrmécophiles dans leurs nids, puisque Klebs mentionne dans sa liste des coléopteres’ de Vambre, trois genres de Pausside. » Et les Pausside sont avec les Clavigers,; les parasites les plus dangereux qui rendent ¢théromanes les ouvriéres des nids ov ils élisent domicile. Or, Pélevage du bétail et Ventretien des parasites, surtout des coléoptéres de luxe, marquent, comme nous le verrons, le point culminant de leur civilisation actuelle. Quelles conclusions? De bien étranges si l’on veut, par exemple que Pévolution est moins prouvée, moins certaine qu’on ne l’affirme, que le progrés n’est qu’une illusion, que toutes les espéces, avec leurs divers degrés de civilisation, datent du méme moment et furent, comme le dit la Bible, créées le méme
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jour, que par conséquent la tradition ost plus pres de la vérité que la science. Remarquons on passant que l’universelle dissémination des ter mites et des fourmis que l’on rencontre sur toutes les terres de’ nouveaux comme des ancions mondes, nous rapproche également d'une autre tradition, plus ou moins seerdte et antérieure & la Bible, qui prétend que toute civilisation - descend des régions bordales et nous parle du pont antartique, aussi chaud que l'équateur, ' par lequel communiquaient tous les continents,
Mais sans rien hasarder, sans aller si loin, on peut trés raisonnablement soutenir que notre insecte est prodigicusement plus ancien que les plus anciens spécimens géologiques. Il faudrait remonter beaucoup plus haut, jusqu’s des centaines, voire des milliers de millions d’ années dans Veffroi du temps, jusqu’au Préerétacd, jusqu’é la fin du Permien qui se caractérive par une température élevée et une grande aridité, Mais 4 partir du Mésozoique, dans l'ére secon. daire, les fossiles font défaut,
On pourrait encore soutenir que toute évolution est des milliers de fois plus lente que nous ne nous l’imaginons; si incroyablement lente qu'elle arrivera trop tard, et qu’avant d’atteindry
é ire 4
son but, en admettant que quelque chose puisse ayoir un but, notre terre aura vraisemblablement disparu.
Néanmoins, selon quelques myrmécologues, notamment selon Wheeler, on découvre une évolution trés plausible, dont on suit les traces d’espéce en espéce, D’aprés eux, les fourmis, poussées pas diverses circonstances, auraient passé de la vie terricole, qui était leur vie primitive, 4 la vie arboricole, et du régime entomophage, ow elles étaient ayant tout prédatrices et ne se nourrissaient que de la chair d’autres insectes, au régime aphidicole, c’est-a-dire pastoral et ensuite fongicole, c’est-a-dire agricole et végétarien. Cette évolution.qui d’ailleurs n'est pas irréfutablement établie, et dont toutes les étapes coexistent aujourd’hui, ressemblerait étrangement a celle de homme, successivement chasseur, pasteur et agriculteur. On y retrouverait également les trois stades de Vhistoire humaine reconnus par Auguste Comte, a savoir la conquéte, la défense et Vindustrie. Il y a 1a, assurément, de curieuses coincidences.
It
La population de la fourmiliére se compose de reines ou femelles fécondées qui vivent une dou- zaine d’années, d’innombrables légions d’ouvriers OW OUvriéres, sans sexe, qui, moins surmenées que les abeilles, vivent trois ou’ quatre ans, et de quelques centaines de males qui disparaissent au bout de cing ou six semaines, car dans le monde des insectes le male est presque toujours sacrifié.
Les femelles et les males seuls nossedent des ailes que du reste ils s’arrachent aprés le yol nuptial. Il n’y a pas, comme chez les abeilles et les termites, une reine ou mére unique, mais autant de pondeuses que le juge nécessaire le conseil secret qui préside aux destinées de la république myrmécéenne. Dans les petites fourmiliéres on en compte deux ou trois, dans les grandes une cinquantaine et dans les nids con- ' {édérés leur nombre est indéterminé.
Nous retrouvons ici le grand probléme de la ruche et de la termitiére. Qui régne et qui gouverne dans la cité? Ot se cache la téte ou l’esprit, d’ou émanent des ordres qui ne sont jamais discutés? Le concert est aussi indubitable, aussi admirable que dans les autres groupes et doit étre plus difficile, car la vie des fourmis est, en général, beaucoup plus complexe, plus imprévue et plus aventureuse. En attendant mieux, Pexplication la plus admissible est peut-étre celle que je propose dans « La Vie des Termites », a savoir que la fourmiliére devrait étre considérée comme un individu dont les cellules, au rebours de celles de notre corps qui en compte environ soixante trillions, ne seraient plus agglomérées mais dissociées, disséminées, extériorisées, tout en restant soumises, malgré leur apparente indépendance, 4 la méme loi centrale. Il est également possible qu’on y découvre quelque jour tout un réseau de relations électromagnétiques, éthériques ou psychiques dont nous n’avons jusqu’ici qu’une trés vague idée.
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Du reste, & examiner les choses de plus prés, bien qu’enfermées dans notre corps, nos soixante trillions de cellules sont relativement aussi disséminées que les milliers d’abeilles, de termites ou de fourmis hors de leurs demeures. Les distances entre chacune de nos cellules sont proportionnées a leur taille ou du moins a la taille des électrons qui en forment l’A4me; et ces distances doivent étre comparativement aussi grandes que celles qui séparent les astres dans les cieux, car l’infiniment petit équivaut a linfiniment grand. « Si le corps humain, dit fort justement Wheeler, pouvait étre comprimé jusqu’a ce que tous ses électrons fussent en con-» tact les uns avec les autres, il aurait un volume nexcédant pas quelques millimétres cubes. »
Cette compression ou cette densité n’est pas impossible, puisque la nature l’a réalisée dans cer-
‘taines étoiles appelées « Naines Blanches », no-
tamment dans le mystérieux satellite de Surius, ot un litre d’eau, si ’eau pouvait y demeurer liquide, péserait cinquante mille kilogrammes.
S’il en est ainsi, nous nous expliquerons plus facilement pourquoi, comme nous le verrons plus loin, dans une énorme colonie a nids confédérés, les ouvriéres savent, ou plutdt, «sentent » avec une précision qui nous émerveille, le nombre de femelles fécondées qui sont indispensables. Quand nous avons faim et soif, il se passe, dans notre immense confédération de cellules, un phénoméne analogue. Il y régne une faim et une soif collectives. Toutes nos cellules l’éprouvent. en méme temps et ordonnent 4 celles qui agissent au dehors, de faire le nécessaire pour que la faim et la soif générales soient satisfaites; de méme qu’elles leur commandent de cesser le travail dés qu’elles sont apaisées.
On voit que la comparaison est moins téméraire qu’on ne croit. Nous ne sommes qu’un étre collectif, une colonie de cellules sociales; mais nous ne savons pas du tout quicommande, dirige, réglemente et harmonise l’activité prodigieusement complexe et disséminée de notre vie organique, fondement d’une existence dont la vie consciente ou intellectuelle n’est qu’une
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manifestation accessoire, tardive, précaire et éphémére. Nous ne connaissons pas, nous ne - yoyons pas notre propre secret qui semble nous crever les yeux; dés lors, comment pourrionsnous espérer de percer le grand secret analogue qui se cache dans les colonies des insectes sociaux?
Il est donc probable qu’il y a d’abord une via collective et unanime qui méne en masse ou en bloc la destinée de la fourmiliére. Mais dans ea mouvement général qui emporte tout, se dessinent une foule d’activités individuelles qui le secondent et peuvent méme influer sur sa courbe. On y voit, comme dans notre histoire, une certaine liberté dans la fatalité. Afin de s’en rendre
- compte, il suffit d’observer leur travail. Nous y retrouverons tout de suite le tableau décrit par Huber auquel il faut bien revenir, car a
quoi bon, sur ce point, essayer de dire mieux
quiil n’a fait.
« C’est surtout lorsque les fourmis commencent quelque entreprise, que l’on croirait voir une idée naitre dans leur esprit et se réaliser par Pexécution. Ainsi quand lune d’elle découvre sur le nid deux brins d’herbe qui se croisent et peuvent favoriser la formation d’une loge ou quelques petites poutres qui en dessinent les angles et les cétés, on la voit examiner les -parties de cet ensemble, puis placer, avec beaucoup de suite et d’adresse, des parcelles de terre dans les vides et le long des tiges; prendre de toutes | parts les matériaux 4 sa convenance, quelquefois méme sans ménager l’ouvrage que d’autres ont ébauché; tant elle est dominée par lidée qu’elle a congue et qu’elle suit sans distraction. Elle va, vient, retourne jusqu’a ce que son plan soit devenu sensible pour d’autres fourmis. »
«Dans une autre partie de la fourmiliére, plusieurs brins de paille sembloient placés exprés pour faire la charpente du toit d’une grande case : une ouvriere saisit ’avantage de cette disposition; ces fragments couchés horizontalement Aa demi-pouce du terrain, formoient, en se croisant, un parallélogramme allongé.
L’industrieux insecte plaga d’abord de la terre dans tous les angles de cette charpente, et le long
des petites poutres dont elle étoit composée; la méme ouvriére établit ensuite plusieurs rangées de ces matériaux les unes contre les autres, en sorte que le toit de cette case commengoit a étre tres distinct, lorsque ayant apercu la possibilité de profiter d’une autre plante pour appuyer un mur vertical, elle en plaga de méme les fondements. D’autres fourmis étant alors survenues, elles achevérent en commun les ouvrages que la premiére avoit commencés. »
Nous avons tous observé des scénes analogues, & propos d’un brin d’herbe & transporter, d’un insecte & dépecer et & introduire dans le nid trop étroit, d’une flaque 4 traverser, etc. Elles se reproduisent dans toutes les circonstances graves ou anormales, du moins dans toutes celles que nous pouvons apercevoir et comprendre et qui, sont naturellement assez rares au prix de celles qui nous échappent complétement. Une
idée n’est adoptée que lorsqu’elle parait bonne. Il n’y a pas entente préétablie, concert inné, mais appréciation et jugement sur place et a pied d’couvre, comme chez des hommes qui n’auraient que le plan général d’une maison & construire. Le spectacle est encore plus frappant quand il s’agit de prendre une déci-
sion dont peut dépendre l’avenir de la colonie, -
notamment en cas d’émigration et d’abandon du nid, surtout dans les nids mixtes, c’est-a-dire formés de maitres et d’esclaves ou d’auxiliaires de deux races différentes dont l’in- -telligence et les habitudes ne sont pas pareilles. Les Glebarias qui sont les ménagéres des Amazones, par exemple, trouvent que la maison devient insuffisante, car mieux que leurs seigneurs qu’elles soignent et nourrissent et qui ne sortent de leur apathie que pour partir en guerre, elles en connaissent tous les inconvénients. Une de ces servantes-maitresses, en ses incessantes explorations, découvre dans le voisinage une vaste fourmiliére abandonnée qu’elle juge plus confortable ou mieux située que la sienne. A coups d’antennes elle en fait part & deux ou trois de ses scours, les entraine presque de force au nid préférable et leur en démontre les avan-
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tages. Elles se laissent convaincre, 4 leur tour recrutent des prosélytes et bient6t, par une minorité peut-étre, mais par une minorité remuante que renforce l’attrait du nouveau, Pémigration est décidée. Il s’agit alors de déménager les guerriers. Les consulte-t-on? Il est peu probable. En tout cas, chaque esclave saisit un de ses maitres, le porte au nouveau domicile, l’y dépose 4 l’entrée ow il est accueilli par d’autres esclaves qui le guident dans les souterrains; aprés quoi on s’occupe de la translation des ceufs, des larves et des nymphes.
Parfois, il y a du tirage, une partie de la colonie refuse de suivre le mouvement, parfois méme les émigrés regrettent le nid primitif et y reviennent en masse.
Ces faits ne sont nullement imaginaires ou trop humanisés. Ils ont été bien des fois constatés et qui veut s’en donner la peine est 4 méme de les contréler. Ils montrent que la part du concert mystérieux ou de l’entente innée peut étre restreinte. Cette entente se manifeste surtout dans la distribution de la besogne, dans Pévaluation du nombre de males et de femelles indispensables 4 la prospérité et dans quelques
© autres occasions capitales. Mais est-elle spon-
tanée et purement instinctive? Avouons que nous n’en savons rien. Nous n’avons pas assisté aux délibérations et ignorons presque tout ce qui se passe au profond de la fourmiliére. Interpréter n’est pas toujours comprendre. Tout au plus pouvons-nous constater que la fourmi semble parfois flotter comme nous, entre |’instinct qui représente le destin, et lintelligence qui peut infléchir la ligne droite de celui-ci. Mais dés que Vintelligence parait en ce monde, elle éveille des dangers et souléve des difficultés que ne connaissait pas linstinct. En revanche, elle en écarte d’autres qu’il n’aurait pas évités. La fourmi s’est engagée sur la méme route que nous, ¢’est pourquoi elle connait des erreurs et des périls humains. Elle est emportée comme nous, par un sort inconnu, mais de méme que nous peut s’agiter dans sa sphére close. Les agitations intérieures ont-elles modifié le cours de cette sphére?- Avant de savoir quelque chose sur ce point, comme sur la plupart des autres, il faudrait savoir trop de choses.
Quel nom donner a cette forme d’entente et au gouvernement qui en résulte? Laquelle de nos formules humaines lui serait approximativement applicable? Est-ce une simple république de réflexes? Mais une telle république pourrait-elle mener ailleurs qu’a la mort? Est-ce, comme on |’a derni¢rement appelée, une « anarchie organisée » ou une « collectivité cumulative »? Qui nous dira ce que ces mots-la veulent dire? Ecartons la théocratie et la monarchie qui sont peu probables; restent la démocratie, loligarchie et ce qui semble plus vraisemblable, laristocratie et la gérontocratie. Nous les voyons toujours, dans leurs travaux, imiter exemple de quelques ouvriéres qui ont plus d’initiative que les autres. Rien ne les distingue de la foule; elles n’ont pas d’uniforme ni de panache mais il n’est pas douteux que leurs ‘compagnes les reconnaissent et les écoutent
volontiers. Sont-ce des vétérans pleins d’expérience ou de jeunes chefs pleins de génie? Leurs ordres sont plutét des conseils dont ils doivent souvent exposer les raisons et expliquer les avantages, et la persuasion l’emporte sur l’autorité. Sur le fond solide et stable de V’instinct général, on dirait le gouvernement provisoire de la meilleure idée. Ne perdons pas de vue que tout se passe ici sous le grand signe de l’unité et de Vamour, — mais de lamour vierge et désintéressé, dont nous n’aurons jamais la notion, — ce qui renforce et éténd prodigieusement son empire.
C’est ce que Huber avait pressenti. « Ainsi, nous dit-il, le grand secret de Pharmonie qu’on admire dans ces républiques, n’est point un mécanisme aussi compliqué qu’on le suppose, c’est dans leur affection réciproque qu’il faut le chercher.-» Et cette affection réciproque, nous le verrons un peu plus loin, nait directement d’un organe tout & fait spécial, dont le fonctionnement commande toute la psychologie, toute la morale de la fourmiliére.
A la remarque de Huber, Espinas ajoute trés
justement : « Je dirais plutét qu’il faut chercher ~
ce secret dans leur commune affection pour
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leurs larves, et (car a cété de la fin il faut indiquer le moyen) dans !a faible dose d’intelligence individuelle dont jouissent les hyménoptéres, multipliée par les lois d’imitation et d’accumulation que nous avons indiquées. »
On peut en effet constater, qu’en rebours de ce qui se passe dans les foules humaines, chez les insectes sociaux, Vintelligence collective et
‘cumulative semble proportionnelle au nombre
de cellules qui la composent; car les espéces et les agglomérations les plus denses sont en général les plus entreprenantes, les plus ingénieuses, les plus civilisées. :
Quoiqu’il en soit, « affection réciproque » de Huber et «la commune affection pour les larves » d’Espinas cétoient de trés prés, me semble-t-il, la vérité. Nous avons ici la république idéale que nous ne connaitrons jamais, la république des méres. Bien que vierges, toutes se sentent méres par délégation, plus profondément, plus passionnément que la génitrice. Cherchez partout dans la nature, vous n’y trouverez nulle part un amour maternel aussi magnifique. La poule défend ses poussins contre n’importe quoi, mais elle n’aime pas encore ses coufs. Arrachez Vabdomen a une ouvriére qui s’efforce de sauver
&h LA VIE DES FOURMIS
un cocon, coupez-lui, si vous en avez l’odieux courage, les deux pattes de derriére, sans lacher prise, sur les quatre pieds qui lui restent et trainant ses entrailles, — car sa vitalité est aussi prodigieuse que son amour, — elle poursuivra sa route et ne consentira 4 mourir que lorsque la larve ou la nymphe qui pour elle représente Vavenir, sera mise en lieu sir.
Chacun donc, dans cet héroique matriarcat fait obstinément son devoir au profit de tous, comme si tous n’étaient que lui seul. Le centre de gravité de la conscience et du bonheur n’est pas le méme que chez nous. Il n’est pas dans Vindividu mais partout o& se meut une cellule du tout dont l’individu fait partie. Il en résulte un gouvernement qui est supérieur & tous ceux que homme pourra réaliser.
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De la fable d’Esope dont les sources se perdent dans la préhistoire, jusqu’a Jean de La Fontaine, la fourmi fut le plus calomnié des insectes.
Opposée a la cigale qu’on avait, on ne sait pourquoi, ornée de toutes les -vertus faciles et décoratives, elle était devenue l’acariatre symbole de la parcimonie soupgonneuse, de la mesquinerie
-envieuse, de la ladrerie étroite, malveillante,
bornée et malodorante. Elle représentait, a cdté de la grande artiste empanachée et du reste incomprise, le petit bourgeois, le petit rentier, le petit fonctionnaire, le petit boutiquier des petites rues d’une petite ville sans installations sanitaires; et ceux-lA mémes qui lui ressemblaient le plus la méprisaient le plus profondément. Il
fallut, pour la réhabiliter et lui rendre justice, les travaux de nos grands myrmécologues dont le premier en date, nous venons de le voir, est Jean-Pierre Huber.
Aujourd’hui, la preuve est. faite; la fourmi est incontestablement l’un des étres les plus nobles, les plus courageux, les plus charitables, les plus dévoués, les plus généreux, les plus altruistes que porte notre terre. Elle n’y.a du reste aucun mérite, pas plus que nous n’en avons a ‘nous affirmer, & bon droit, les phénoménes les plus intelligents qui s’agitent sur notre planéte. Nous ne devons cet avantage qu’é un organe monstrueusement développé dont la nature nous a-munis, de méme que la fourmi est redevable des vertus que- nous avons énumérées, aun organe d’un autre ordre dont un caprice, une expérience ou une idée bizarre de la méme nature Ya exceptionnellement douée.
La fourmi posséde en effet a l’entrée de l’abdomen une poche extraordinaire qu’on pourrait appeler la poche ou le jabot social. Cette poche explique toute la psychologie, toute la morale et la plupart des destinées de V’insecte, c’est pourquoi il est nécessaire de l’étudier soigneusement avant d’aller plus loin. Cette poche
n’est pas un estomac, elle ne contient aucune glande digestive et les aliments qui s’y accumulent s’y conseryent intacts. L’alimentation de la fourmi qui a de puissantes mandibules pour percer, saisir sa proie Ou son ennemi, cisailler, sectionner, décapiter, tenailler, mais est dépourvue de dents pour macher, étant presque exclusivement liquide, c’est-a-dire formée d’une sorte de rosée sucrée, le sac en question est une outre collective uniquement réservée 4 la communauté. L’outre est ingénieusement et complétement séparée de l’estomae individuel, dans lequel les aliments qu’elle contient ne parviennent qu’au bout de plusieurs jours, quand la faim commune est d’abord satisfaite. Elle est prodigieusement élastique, occupe les quatre cinquiémes de |’abdomen dont elle refoule tous les autres organes et a tel point dilatable que chez certaines espéces américaines, notamment chez les Myrmécocystus Hortus-Deorum, des Etats-Unis, elle prend la forme d’une dame-jeanne, d’une jarre ou plutét d’une bonbonne huit ou dix fois plus volumineuse que le ventre normal. Ces fourmisbonbonnes n’ont d’autre fonction que d’étre les réservoirs vivants de la cité. Par les pattes de devant, prisonniéres volontaires qui ne re-
fel LA VIE DES FOURMIS
voient plus le jour, elles s’agripent en rangs serrés au plafond de la fourmiliére et lui donnent l’aspect d’un cellier bien ordonné ot l'on — dégorge la miellée récoltée au dehors et ot l’on vient solliciter la régurgitation.
Excusez le mot qui est inévitable. I] évoque | Vindigestion et ses disgraces, alors que comme la rumination de la vache ou du boeuf, il n’a. rien de commun avec elle. C’est le terme technique, cher aux myrmécologues qui sont forcés d’en abuser un peu, mais qu’il faut bien admettre, car la régurgitation ou le dégorgement est l’acte essentiel, acte fondamental — d’ot dérivent la vie sociale, les vertus, la morale et la politique de la fourmiliére, de méme que ce qui nous sépare de tout ce qui vit sur la. terre dérive de notre cerveau.
« La fourmi n’est pas préteuse », disait le fabuliste. C’est vrai, elle ne préte pas, car préter n'est qu'un geste d’avare; elle donne sans compter
et ne reprend jamais. Elle ne posséde rien, pas méme ce qui se trouve dans son corps. Elle ne songe presque pas 4 manger. Elle vit d’on ne sait quoi, de l’air du temps, de lélectricité éparse, de vapeurs ou d’effluves. Faites-la jeuner durant plusieurs semaines sur le platre d’une fourmili¢re artificielle, pourvu que vous ayez soin d’y entretenir un peu d’humidité, elle n’en souffrira point, elle vaquera 4 ses petites affaires, aussi alerte, aussi active que si ses celliers étaient pleins. Une goutte de rosée comble son estomac particulier. Tout ce qu’elle quéte et amasse sans
répit, au péril de sa vie, n’est destiné qu’au jabot
collectif, & Vinsatiable sac de la communauté; aux ceufs, aux larves, aux nymphes, aux com- pagnes, et méme aux ennemies. Elle n’est qu’un organe de charité. Travailleuse opiniatre, ascétique, chaste, vierge, neutre, c’est-a-dire sans sexe, elle n’a d’autre plaisir que d’offrir & qui le veut prendre, tout le fruit de ses peines. La
* régurgitation doit étre pour elle un acte aussi
plein de délices que l’est pour nous la dégusta- __tion des mets et des vins les plus rares. Il semble évident que la nature y a incorporé des voluptes analogues & celles de l'amour qui lui est interdit. La fourmi qui régurgite, comme le fait remar-
quer Auguste Forel, les antennes rejetées en arriére, prend un air extasié et visiblement éprouve plus de plaisir que celle qui se gorge de miel. Du reste, dans la plupart des fourmiliéres, la régurgitation est pour ainsi dire incessante et ne s’interrompt que pour le travail, les soins & donner a la progéniture, le repos et la guerre.
On peut méme se demander si la fourmi dont la poche sociale est gonflée & se rompre est a méme d’en faire passer une goutte dans son estomac individuel. On sait du reste que certaines races guerriéres, notamment les Polyergus Rufescens qu’Huber appelle les Amazones, ne peuvent se nourrir sans l’aide d’esclaves régurgitateurs et mourraient de faim au milieu d’une | flaque de sirop. Cette sorte de communion perpétuelle de bouche 4 bouche est done la forme normale et presque générale de l’alimentation.
Pour s’en convaincre, il suffit de teinter de bleu quelques gouttes de miel et de les offrir & une de nos petites fourmis jaunes dont le corps est presque transparent. On voit bientdt le ventre s’arrondir, se tendre et prendre une teinte azurée, Alourdie elle regagne son nid. Une demidouzaine de quémandeuses, alléchées par l’odeur,
la caressent fi¢vreusement des antennes. Elle les satisfait 4 instant et tous les ventres qui Yenvironnent deviennent bleus. A peine ontelles pris part au festin qu’elles sont sollicitées par d’autres compagnes, attirées du fond des souterrains, qui a leur tour partageront la goutte révélatrice et ainsi de suite, jJusqu’a l’épuisement total. Aprés quoi, la premiére bienfaitrice qui a donné tout ce qu’elle possédait, allégée, s’éloigne en trottinant et visiblement plus heureuse que si elle venait de faire trois ou quatre repas plantureux.
Il ne faut méme pas que la solliciteuse soit une concitoyenne; nimporte quelle étrangére plus ou moins imprégnée de l’odeur du terroir, fille d’une race qui n’est pas trop ostensiblement ou trop fonciérement ennemie et que les gardiennes des portes ont laissée pénétrer dans le nid, n’importe quel parasite souvent nuisible mais inexplicablement toléré par la bienveillance géné-
rale, s'il sait s’y prendre, caresser habilement la donatrice, obtient tout ce qu'il veut. Rien de plus facile & tromper que leur imprudente charité. On en voit qui, au plus dur de la mélée, née résistent point aux sollicitations d’un adversaire qui a faim; elles lui accordent Pauméne et chevaleresquement le ravitaillent avant de reprendre la lutte.
Parfois leur charité va trop loin et entraine la ruine de la colonie. Par exemple, une fourmi tunisienne, la Wheeleriella, étudiée par le docteur Santschii, s’introduit dans le nid d’une autre espéce de fourmis, la Monomorium Salomonis.
Elle y est d’abord assez froidement accueillie; mais bientét, 4 force d’habiles caresses, elle gagne la faveur des ouvriéres qui finissent par la préférer 4 leurs propres reines qu’elles abandonnent et maltraitent au profit de l’astucieuse aventuriére dont les charmes semblent irrésistibles. Peu aprés, Pusurpatrice se met & pondre. Son espéce, essentiellement parasite et qui ne travaille jamais, prolifére seule et se substitue aux trop hospitaliéres et trop confiantes ouvriéres dont la race s’éteint. Alors c’est la misére, la famine et la mort; et les parasites & leur tour disparaissent, victimes d’une victoire trop com-
plate. Ne s’agit-il 14 que d’un acte purement et inexplicablement imbécile, propre au monde des insectes? N’avons-nous pas, parmi nous, des aberrations analogues aussi inexplicables? N’est-ce pas un curieux et significatif exemple de l’instinet, en principe infaillible, qui chez les races trop civilisées, comme chez homme, se trompe mortellement parce que l’intelligence, le sentiment ou l’intrigue intervient? Nous en reparlerons plus loin.
Mais linterprétation de tout ce qui précede n’est-elle pas trop humaine? La caresse antennale ne provoque-t-elle qu’un réflexe analogue au réflexe érotique, involontaire et irrésistible? Il se peut, mais & interpréter de cette fagon la plupart de nos actes, nous aboutirions aux mémes conclusions. Ne poussons pas trop loin la crainte de l’anthropomorphisme, tout deviendrait purement mécanique ou chimique, il n’y aurait plus place pour la vie proprement dite; et la vie donne toujours des démentis inattendus
au déterminisme le mieux établi. Il y a notamment plus d’un cas ot la fourmi sollicitée repousse délibérément et manifestement la caresse et expulse et maltraite Vintruse qui la supplie. Ne nous hatons pas de déclarer que tout ici n’est qu’incohérence, stupidité, automatisme. Au méme compte que resterait-il de la plupart de nos actes et de nos vertus? En attendant, et quelle que soit leur interprétation, les faits rapportés sont précis et confirmés par tous les myrmécologues qui s’y sont intéressés; n’importe qui, du reste, s’il le désire, est &8 méme de les contréler, car étude des fourmis qui pullulent en tous lieux, 4 la surface du sol et jusque dans nos maisons, est beaucoup plus facile que celle des termites.
En passant, il est curieux de constater que les trois insectes dont la civilisation ’emporte de beaucoup sur celle de tous les autres, possédentun organecollectif ou social qui, s’il n’est pas
LE SECRET DE LA FOURMILIfRE 57
identique, remplit des fonctions analogues.
Ainsi, c’est par régurgitation, cette fois stomacale, que les abeilles nourrissent leurs nymphes et leurs reines. Tout le miel de la ruche nest du reste qu’un nectar collectif régurgité. Chez les termites, l’organe altruiste est tantét Vestomac, et plus souvent le ventre. Y a-t-il quelque rapport entre l’altruisme plus ou moins complet de cet organe et le degré de civilisation des trois espéces? Je ne sais, mais s’il fallait les comparer entre elles, je mettrais au premier rang la fourmi, ensuite le termite et enfin, au dernier, malgré le prestige de sa vie éclatante, le miracle de ses constructions, de sa cire et de son miel, notre abeille domestique.
Supposons un instant que nous possédions un organe a peu prés semblable. Que serait une humanité qui n’aurait plus d’autre souci, d’autre idéal, d’autre raison de vivre que le don de soi et le bonheur d’autrui; d’une humanité ow travailler uniquement pour le prochain, ow le sacrifice permanent et total serait la seule joie possible, la félicité essentielle, en un mot la volupté supréme dont nous n’apercevons qu’un éclair fugitif dans les bras de l’amour?
Malheureusement, nous sommes faits de telle
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sorte que c’est tout le contraire qui est vrai. L’homme ost le seul animal social qui ne possede pas dorgane social, Kst-ce pour cette raison qu'il ne pout étre qu’un socialiste ou un communiste précaire et artificiel? I] ne nous est possible do subsister qu’en vivant concentriquement, au lieu que les fourmis sont naturellement centrifuges. Les pivots ne tournent pas dans le méme sens. Chez nous, tout est nécessairement, organiquoment, fatalement égoiste. C’est en donnant que nous outrepassons notre loi vitale, que nous nous trahissons, par un effort qui nous fait sortir de la régle et que nous appelons un acte de vertu. Chez elle, au rebours; o’ost en se sacrifiant, en so prodiguant qu’elle suit sa pente naturelle; c’est en refusant qu’elle se vaine et transgresse son altruisme instinctif. Les pdles dela morale sont invertis.
Nous possédons aussi un organe altruiste, mais surunautre plan. Nous l’avons dans |’esprit et parfois dans le coour, mais n’dtant pas physique, il est sans efficace. La fonction, l’insistance spirituelle et morale finiront-t-elles, comme le croient los transformistes, par order lorgane matériel? Il nest pas impossible. Dans la nature, aveo la complicité des sidcles ou des millénaires on peut
entrevoir des prodiges que l’on n’ose espérer. Néanmoins, il faut avouer que le prodige semble moins imminent qu’autrefois et que bien des époques furent plus généreuses que la ndtre, Les religions étaient comme l’amorce ou l’ébauche d’un organe altruiste et collectif qui promettait, dans un autre monde les voluptés que la fourmi éprouve & se donner en celui-ci. Nous sommes en train do les extirper; et il ne nous reste que Yorgano égoiste et individuel de l'intelligence qui peut-étre se dépassera quelque jour et brisera son cercle, mais Dieu sait quand.
Enfin ne perdons pas de vue que méme chez les fourmis, cette universelle charité, cette communion perpétuelle, n’empéche pas les guerres, Il est vrai qu’elles sont moins fréquentes et moins cruelles qu’on ne croit.
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Le gouvernement et |’ordre, dans la fourmiliére, sont mieux équilibrés et plus stables que dans la ruche sujette chaque année et souvent
plus d’une fois dans l’année, a des troubles:
dynastiques ou matrimoniaux qui mettent en péril ses richesses et son avenir. D’autre part, chez les termites la célébration de noces ot les époux périssent par milliers, est extrémement onéreuse pour la communauté et ouvre parfois & lennemi les portes de la cité.
Dans le monde des fourmis, les vols nuptiaux ow les males rencontrent et fécondent une fois pour toutes les femelles, ont moins d’apparat et sont plus économiques, Comme il sied 4 humble
‘livrée do Vinsecte, ils rappellent de modestes
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noces campagnardes. Néanmoins, étant assez souvent c¢élébrées le méme jour, en vue de la fécondation croisée, par toutes les fourmiliéres dun canton, elles provoquent une certaine effervescence dans le ciel et surtout 4 la surface des fourmiliéres ot les ouvriéres, inquiétes et surexcitées, conduisent hors du nid et, comme pour les encourager ou leur faire leurs adieux, accompagnent, aussi loin qu’elles peuvent, les femelles qui vont accomplir leur périlleux devoir et qu’elles ne reverront plus; car pour les fourmis comme pour les termites l'amour a presque toujours le méme visage que la mort, pas un des males ne survivra, et sur mille vierges qui se sont élancées vers le ciel, deux ou trois tout au plus rempliront leur destinée et connaitront les miséres que nous allons décrire.
Du reste, une police prévoyante et bien organisée veille aux entrées et aux abords du nid et ne permet pas que toutes les femelles prennent leur vol sans retour. Il ne faut pas que la cité soit privée de jeunes méres et vidée de son avenir. Elles retiennent de force, en se cramponnant a leurs pattes, celles qu’elles trouvent sur le déme de la colonie et qu’on ne sait quel sort a désignées, leur arrachent les ailes et les ramé-
nent dans les souterrains o¥ elles resteront prisonniéres jusqu’a la fin de leurs jours. Qui Jes compte et proportionne leur nombre & l’importance et aux besoins de la république?
Il serait inutile d’essayer de décrire mieux que ne le fit Réaumur, ces humbles scénes nuptiales qu’il fut le premier 4 signaler. Voici le tableau qu’il trace de sa découverte qui du reste n’eut aucun retentissement puisqu’elle demeura ensevelie dans un manuscrit qu’on vient tout récemment de publier en Amérique.
« Etant en route pour le Poitou, et me trouvant sur la levée de la Loire, assez proche de Tours, dans un des premiers jours du mois de septembre 1731, je descendis de ma berline, invité & me promener par la beauté du lieu, et par un air tempéré que la chaleur qu'il avoit faite pendant le reste du jour, rendoit trés agréable. Le soleil ne deyoit plus rester sur
notre horizon que pendant une heure. Dans ma promenade je vis beaucoup de petits tas de grains sablonneux et terreux élevés au-dessus des trous qui conduisoient les fourmis 4 leur habitation souterraine. Plusieurs- de celles-ci se tenoient alors en dehors, elles étoient rouges ou -plutét rousses et d’une grandeur médiocre. Je m’arrestai a considérer plusieurs de ces monticules de terre, et je remarquai sur chacun, parmi les fourmis non aislées des fourmis aislées de deux grandeurs fort différentes, les unes n’avoient pas le corps plus gros que celui des fourmis sans aisles, et & en juger 4 la vue simple une des autres devoit peser plus de deux ou trois de ces derniéres. Sur cette belle levée ot je me promenois avec plaisir, paroissoient en lair dans des endroits peu éloignés les uns des autres de petites nuées de gros moucherons qui voloient trés vite en tournoyant, et qu’on devoit soupconner étre ou des cousins, ou des tipules, ou des mouches papillonnacées. Souvent la petite nue se tenoit dans l’air 4 une hauteur ot la main pouvoit atteindre. Je me servis d’une des miennes pour prendre de ces mouches, et j’en pris 4 bien des reprises différentes. Toutes celles dont je me rendis maitre ne devoient pas m’étre difficiles a
reconnoitre pour ce qu’elles étoient; c’étoient des fourmis aislées, semblables 4 celles que je trouvois 4 chaque pas sur les petits tas de terre. Mais une remarque qui étoit aussi essentielle qu’aisée & faire, c’est que je les prenois presque ~ toujours par paire. Non seulement j’en trouvois presque toujours dans ma main une grosse et une petite, le plus souvent je les prenois jointes ensemble, et je les y tenois pendant du temps sans qu’clles se séparassent. La petite étoit posée sur la grosse comme dans les accouplements des mouches ordinaires le male l’est sur la femelle. Le derriére de la petite fourmi étoit recourbé pour s’appliquer sur celui de la fourmi femelle; et il y étoit si adhérent qu’il falloit avoir recours & la force pour l’en séparer. Le corps de ce petit masle n’avoit qu’a peine la moitié de la - longueur de celui de la femelle, aussi ne pouvoitil couvrir que la partie postérieure du corps de celle-ci. Je pressai le corps de quelques-unes des grandes fourmis et-j’en fis sortir des grappes d’ceufs. »
Il!
Chaque femelle a cing ou six époux qu'elle emporte parfois dans son vol et qui attendent leur tour, aprés quoi, rabattus sur le sol, ils y périssent au bout de quelques heures. L’épouse fécondée descend, cherche un gite dans l’herbe, décroche ses quatre ailes qui tombent a ses pieds comme une robe de noce 4 la fin de la féte, brosse son corselet et se met a creuser le sol afin de se cloitrer dans une chambre souterraine et de tenter d’y fonder une colonie nouvelle.
La fondation de cette colonie qui bien souvent n’aboutit qu’au désastre est l’un des épisodes les plus pathétiques et les plus héroiques de la vie des insectes.
Celle qui sera peut-étre la mére d’un innombrable peuple, s’enfonce donc dans la terre et s’y faconne une étroite prison. Elle ne posséde d@autres vivres que ce qu’elle porte dans son corps c'est-a-dire, dans le jabot social, une
petite provision de rosée miellée, sa chair et ses muscles, surtout les puissants muscles de ses ailes sacrifiées qui seront entitrement résorbés. Rien ne pénétre dans sa tombe qu’un peu d’humidité provenant des pluies et peut-étre de mystérieux effluves dont on ignore encore la nature. Patiemment elle attend que s’accomplisse Vceuvre secréte. Enfin quelques coufs se répandent autour d’elle. Bientét, de lun d’eux sort une larve qui tisse son cocon, d’autres ceufs s’ajoutent aux premiers, deux ou trois larves en émergent. Qui les nourrit? Ce ne peut étre que la mére puisque la cellule est fermée a tout, hors & Vhumidité. Voila cing ou six mois qu’elle est enterrée, elle n’en peut plus, elle n’est plus qu’un squelette. Alors commence l’horrible tragédie. Prés de mourir d’une mort qui anéantirait du méme coup tout l’avenir qui se prépare, elle se résoud & dévorer un ou deux de ses coufs, ce qui lui donne la force d’en pondre trois ou quatre, ou bien elle se résigne A croquer une des larves, ce qui lui permet, grace aux apports impondérables dont nous ne connaissons pas la substance, den élever et d’en nourrir deux autres; et ainsi, d’infanticides en enfantements, et d’enfantements en infanticides, trois pas en
avant, deux pas en arriére, mais avec un gain réculier sur la mort, le funébre drame se déroule durant prés d’une année, jusqu’é ce que se forment deux ou trois petites ouvriéres débiles parce que mal nourries depuis l’ceuf, qui perceront les murs de l’In Pace ou plutét de Jn Dolore et iront au dehors chercher les premiers vivres qu’elles rapporteront & leur mére. A partir de ce moment, celie-ci se travaille plus, ne's’occupe plus de nen et nuit et jour, jusqu’a la mort, ne fera plus que pondre. Les temps héroiques sont révolus, l'abondance et la prospérité prennent la place de la longue famine, la prison se dilate et devient une ville qui d’année en année se répand sous le sol; et la nature ayant mis fin sur ce point 4 l’un de ses jeux les plus cruels et les moins explicables, s’en va plus loin répéter les mémes expériences dont nous ne comprenons pas encore la morale ni l’utilité. On peut, & propos de cette gendse, faire une remarque assez intéressante sur lhérédité et les idées innées. Voila une femelle qui, avant le vol nuptial, n’était jamais sortie, n’avait jamais pris part aux travaux de la fourmili¢re. Du jour au lendemain, dans sa tombe ow plus rien ne péndtre, elle connait tous les métiers sans les
avoir appris. Elle creuse le sol, y pratique des loges, soigne, nourrit ses ceufs et ses larves, ouvre la coque de ses nymphes, en un mot, bien que munie d’outils moins parfaits que ceux des ouvriéres, parvient & faire tout ce qu’elles font. N’est-ce pas, comme je l’ai dit plus haut, l’4me diffuse et collective de la cité qui veut que chacune des cellules qui la composent la porte tout en soi, méme quand elle en est séparée, et continue la vie de la communauté dans le temps et Pespace, comme si c’était la vie d’un étre unique qui sait tout et ne mourra qu’é la mort de la terre?
Nous venons d’assister & la naissance honnéte et normale d’une colonie. Comme d’habitude, Huber fut le premier & l’étudier et a la révéler. Ses observations furent complétées par Lubbock, par Mc. Cook et Blechmann (Fourmis rouges et Camponotus tropicaux) par Janet (les
Lasius), par Piéron (les Messors), par Forel (C. Ligniperdus), par Simpel (Lasius flavus), etc. N’importe qui peut répéter et contrdler l’expérience. Il suffit, un soir d’été, qu’elles pullulent jusqu’au fond de nos maisons, de ramasser une douzaine de femelles facilement reconnaissables parce qu’elles sont beaucoup plus grosses que les males, et de les cloitrer dans une boite pleine de terre ot l’on entretient une certaine humidité. J’avertis que le déchet est considérable, d’abord parce qu’il arrive assez souvent que la femelle est vierge; et plus souvent encore par manque de patience et de soins.
Inutile d’ajouter qu’a cause de |l’extraordinaire polymorphisme physique et moral de nos héroines, & cause de leur prodigieuse facilité d’adaptation aux circonstances les moins habituelles, une cité se fonde de bien d’autres fagons. Les Raptiformica et leur parenté, par exemple, commencent la leur en expulsant simplement de ses demeures une tribu de Serviformica Fusca. D’autres fois, les fourmis de deux ou trois races différentes se cotisent et unissent leurs ressources ; d’autres enfin ont recours a l’adoption, 4 Valliance volontaire ou forcée, au parasitisme éhonté ou clandestin. Un parasitisme assez ingé-
nieux est celui que pratique Il’ Harpagonexus Sublevis qui posséde des femelles Ergatogynes, c’est-a-dire pareilles aux ouvriéres. Ces Ergatogynes, lourdement cuirassées d’invulnérable chitine, s’introduisent de force dans le nid d’une espéce pacifique et en chassent les habitants dont elles élévent les larves et les nymphes afin d’en faire les nourrices de leurs petits qui ne sont pas encore nés.
Une femelle fécondée, la Carebara Vidua, appartenant a une célébre race latronesque de YAfrique du sud, a résolu de fagon élégante Yangoissant probleme. Cette reine, loin d’étre semblable a ses ouvriéres, est trois ou quatre mille fois plus volumineuse qu’elles. C’est, munie de magnifiques ailes, la Victoire de Samothrace telle que nous la voyons au Louvre, 4 cété de statuettes d'ivoire. Il est inconcevable que d’cufs & peu pres pareils sortent des phénoménes aussi dissemblables. Ce sont 1a les mystéres d’un polymorphisme qui ne semble pas du principalement, comme celui de l’abeille, au régime alimentaire.
Quoiqu’il en soit, il lui serait aussi impossible d’élever ses enfants liliputiens qu’A une autruche de couver et de nourrir une nichée d’oiseaux-
mouches. C’est pourquoi, dans son vol nuptial, elle emporte, accrochées aux poils de ses pattes, une douzaine de travailleuses aveugles qui se chargeront des besognes domestiques et des soins que réclament les ooufs, les larves et les nymphes, Qui les désigne, qui les décide 4 tenter la tragique aventure? Une fois de plus nous voici dans les régions monstrueuses ot nos plus extravagants cauchemars nous ménent rarement. Mais en constatant d’aussi fantastiques anomalies, d’aussi déconcertantes erreurs, d’aussi effarantes folies de la nature, ne convient-il pas d’admirer la maniére dont ceux qui en sont victimes s’ingénient A les réparer?
Puisque nous avons parlé d’ceufs, de larves et de nymphes, élucidons en quelques mots cette question. Lorsque, par une belle journée d’été, nous découronnons une fourmiliére, nous voyons apparaitre sous lo sable ou les aiguilles de pin,
une multitude de grains de froment, de seigle ou de riz que nous prenons généralement pour des coufs. Il n’en est rien, L’couf de la fourmi, trds petit, échappe presque toujours A nos regards. Ce que nous apercevons, ce tas de blé en émoi, sur lequel pullulent aussitét les ouvriéres affolées, est formé de larves issues des ceufs presque invisibles. Vues au microscope, elles prennent des aspects fantastiquement humains. Elles ont l’air de momies égyptiennes dans leur cercueil de sycomore au masque doré, ou d’enfants vieillots, renfrognés, sardoniques, comme si la nature avait hésité entre l’homoncule et l’insecte, soigneusement emmaillotées, encapuchonnées et pourvues de tétines pendantes. Elles sont tantét nues, simplement repliées sur elles-mémes, tantOt enveloppées d’un cocon au sein duquel s’accomplit la métamorphose en nymphe, nymphe qui & son tour demeure nue ou 8e tisse un cocon d’ol, par ses propres moyens ou avec lassistance des travailleuses, émergera l’insecte parfait, male, femelle, ou neutre selon ce qui fut décidé par on ne sait qui, lorsqu’il était encore dans |’couf ou & |’état de larve. Ne fdt-ce qu’au point de vue de la longévité, le sort des trois insectes est fort différent. Les males périssent
tous aprés le vol nuptial. Les ouvriéres, exposées aux périls sans nombre du dehors, épuisées de travail, ne vivent guére que cing ou six ans, au lieu que dans les fourmiliéres artificielles, les seules ot l’on soit 4 méme de faire des observations sérieuses et suivies, on a constaté qu’une femelle fécondée pouvait dépasser trois lustres. Au surplus, ce probléme de la prédestination qui chez labeille dépend de la cellule et de Valimentation et chez les termites uniquement de lalimentation, n’est pas encore définitivement tranché pour la fourmi.
Qui dirige cette prédestination, qui prévoit, qui suppute combien d’ouvriéres, de femelles fécondées, et de males sont nécessaires a la prospérité? Qui calcule les rapports de ces nombres, qui les fixe et qui les harmonise entre eux? Nous n’en savons rien, de méme que nous ignorons encore, que peut-étre nous ignorerons toujours, qui suspend, qui conduit les astres et équilibre leurs mouvements dans les cieux, car le mystére, qu’il se trouve dans le trés grand ou dans le trés petit, est exactement le méme.
Reste une dernicre question; comment, dans les puissantes colonies qui ont parfois un demisiécle d’existence et comptent deux ou trois
millions d’habitants, se recrutent les femelles fécondées? Ces colonies « Polycaliques », ou a nids confédérés, ont besoin d’un certain nombre de pondeuses afin d’entretenir leur population. Chaque espéce résoud la difficulté 4 sa fagon. Parfois, aprés le vol nuptial, au lieu de fonder une cité, la femelle rentre au nid natal. On!’accueille avec plus ou moins d’empressement selon les exigences et les supputations de l’instinct collectif. Souventles ouvriéres ramassent prés des portes, les femelles fécondées qu’elles jugent indispensables a lavenir de la colonie, les dépouillent de leurs ailes et les font rentrer dans la maison. Parfois, elles partent 4 la recherche d’une étrangére de leur race ou d’une famille assimilable, ou adoptent une voyageuse qui se présente; d’autres fois, et assez fréquemment, l’union entre frére et sceur ou l’adelphogamie, comme disent les entomologistes, s’accomplit dans le nid méme, tant nos modestes hérofnes, quand il le faut, savent plus aisément que nous modifier ou tourner leurs lois fondamentales, se préter A toutes les circonstances et en tirer parti.
Le logis des fourmis n’a pas la splendeur ambrée et parfumée du palais des abeilles non plus que les dimensions formidables et la solidité granitique de la citadelle des termites. Afin de comparer les architectures et de se rendre compte de ce qui se passe en ces étranges demeures, il faudrait les mettre 4 échelle de ’ homme. Nous verrions alors que dans la ruche domine uno géométrie hallucinante, fastueuse, décorative et innombrable qui nous paraftrait infiniment plus sélénétique que terrestre. Dans la termitidre s’affirmerait le monstrueux triomphe du ciment armé et du style vertical dans une montagne de pierre haute de six cents métres et perforde, comme une éponge. Enfin dans la fourmiliére,
nous aurions avant tout le style horizontal, aux méandres sans plans et sans nombre, étendant a Vinfini des villes catacombales dont nul d’entre nous, si elles étaient 4 notre taille, ne sortirait vivant.
L’architecture des fourmis est multiforme comme leurs corps et leurs moeurs. On pourrait méme dire qu’il y a autant d’espéces de fourmiliéres qu’il y a d’espéces de fourmis. Mais toutes se raménent 4 quatre ou cing types principaux.
Neuf fois sur dix leur domicile est souterrain et creusé & méme le sable ou la terre argileuse que percent des couloirs aux innombrables ramifications. I] compte parfois plus de vingt étages dans sa partie supérieure et, pour le moins, © autant au-dessous du sol. Chaque étage a sa destination propre que détermine surtout la température, les parties les plus chaudes étant réservées & l’élevage. Mais il est inutile de s’arréter & ces détails que tout le monde connait, car il n’est personne qui n’ait entr’ouvert ow boulevers6é une fourmiliére. L’entrée est tantét soigneusement dissimulée, tantét franchement apparente ou méime ostentatrice, en forme de cratére ou surmontée d’un déme, qui est @habitude la partie principale de la fourmiliére, comme les
tumulus d’aiguilles de pin ou d’autres débris végétaux qu’édifient notamment nos fourmis Rousses, nos Pratensis et nos Sanguines. Certains démes a incubation, analogues 4 nos couveuses artificielles, de la 'ormica Rufa, si commune dans nos foréts de pins, atteignent deux métres de hauteur et ont a leur base neuf ou dix métres de diamétre. Constatons que la température 4 l’intérieur de ces coupoles est toujours de dix degrés supérieure a celle de Pair ambiant.
La distribution, galeries, magasins, greniers, salles communes, chambres d’élevage, auxquelles, chez certaines espéces, s’ajoutent des champignonniéres, des étables et des celliers, est trés variable et méme dans deux colonies voisines, de méme race et de méme importance, ne Suit qu’approximativement un plan général que modifient sans cesse les circonstances. C’est ainsi que dans un nid de Lasius, vous trouverez tous les ceufs soigneusement rangés prés du som- . met, puis dans une deuxiéme chambre, les laryes classées selon leur taille et au fond, dans une troisiéme piéce, les cocons; au lieu que dans un autre nid d’identiques Lasius, tout est entassé péle-méle et, semble-t-il, au hasard, ce qui
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montre une fois de plus que l’instinct collectif, dans la fourmiliére, comme Vl instinct collectif des cellules de notre corps qui détermine chez nous la santé ou la maladie, est, en certains détails, presque aussi variable que l’intelligence individuelle dont il se rapproche parfois de fagon bien curieuse.
Notons en passant que ces mémes Lasius,
que nous connaissons tous, orientent les démes ou mirissent leurs ceufs et se forment leurs nymphes, de maniére A capter le plus de chaleur possible et les suppriment entiérement parce qu’inutiles, dans les contrées subtropicales.
Les nids souterrains ont, en général, une profondeur de trente 4 quarante centimetres, mais parfois, notamment chez les fourmis moissonneuses, s’enfoncent 4 plus d’un métre cinquante dans le sable ot s’étendent les greniers, tandis qu’a la surface s’éléve un groupe-de sept ou huit cratéres communiquant entre eux, pour ne for-
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mer qu’une colonie qui couvre une superficie de cinquante 4 cent métres carrés. Mais nous retrouverons plus loin ces moissonneuses ainsi que les fourmis champignonnistes, fileuses et pastorales.
Quant aux colonies nettement polycaliques ou confédérées, telle que la colonie de Formica Exsecta que Forel rencontra dans le Jura, elles comptent parfois deux cents nids dont chacun renferme de cing mille A cing cent mille habitants et peuvent occuper une aire circulaire d’un rayon de deux cents métres. De son cdté, le Révérend Mc. Cook, observateur trés sérieux et trés consciencieux, nous parle d’une ville immense peuplée de Formica Exsectoides qui, en Pennsylvanie, couvrait une superficie d’une vingtaine d’hectares et était formée de seize cents nids dont plusieurs mesuraient prés d’un métre de hauteur et quatre métres de circonférence a la base. Comparant son volume a la taille de linsecte, Mc. Cook calcule qu’il représente quatre-vingt-quatre fois celui de la grande pyramide. C’est vous dire qu’a cété de ces prodigieuses agglomérations mises a l’échelle humaine, Londres et New-York ne seraient plus que des villages. Du reste, leur organisation ‘n’est pas encore parfaitement connue.
C’est dans ces demeures sans lumiére, — la fourmi comme labeille et le termite aime Vobscurité, — que s’écoule toute la vie des
reines et une grande partie de l’existence des ouvriéres. Les jours et les nuits, car du moins durant été, on ne chéme jamais, sont consacrés « aux travaux ennuyeux et faciles » du ménage, aux nettoyages, 4 la préparation des aliments, puisqu’il faut transformer en nourriture liquide, en hachis, en pates ou en bouillies, les légumes, les graines, les fruits, le gibier rapporté. Il y a encore les régurgitations continuelles qui procurent de réciproques et inépuisables délices, l’entretien de la voirie au dedans et au dehors, le service trés absorbant des méres qu’il faut escorter, guider, surveiller, suralimenter, laver, brosser, caresser; les soins de toute nature prodigués aux oeufs léchés sans relache
et avec insistance afin de les nourrir par endos-
mose, aux laryes et aux nymphes qu’il importe de tourner, retourner, constamment déplacer et exposer selon les heures aux endroits favorables. Il y a en outre la toilette personnelle et mutuelle, car la fourmi est d’une propreté maniaque et, avec l’aide de ses compagnes, se peigne, se frictionne, se polit et s’astique vingt fois par jour. Il y a enfin les jeux, luttes amicales, petits combats sportifs et débonnaires signalés par Huber dont les observations qu’on crut d’abord
imaginaires furent depuis confirmées par Forel, |
Stumper et Stager.
Je ne résiste pas au plaisir de citer la page qu’il y consacre, afin que vous entendiez, une fois de plus, la vénérable voix abondante et paisible du pére de la myrmécologie : « Je m’approchai un jour de leurs fourmiliéres exposées au soleil et abritées du e6té du nord, Les fourmis étoient amoncelées en grand nombre et sembioient jouir de la température qu’elles trouvoient 4 la surface du nid. Aucune d’giles ne travailloit ; cette multitude d’insectes accumulés offrait Vimage d’un liquide en ébullition, sur lequel les yeux avoient d’abord peine A se . fixer, Mais quand je m’appliquois & suivre sépa-
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we a
88 LA VIE DiS FOURMIS
rément chaque fourmi, je les voyais s’approcher en faisant jouer leurs antennes ayeo une étonnante rapidité; leurs pattes antérieures flattoient par de légers mouvements les parties latérales de la téte des autres fourmis : aprés ces premiers gestes, qui ressembloient & des caresses, on les voyoit s’élever sur leurs jambes de der-
ridre deux a deux, lutter ensemble, se saisir par
une mandibule, par une patte ou par une antenne, se relacher aussit6t pour s’attaquer encore; elles se cramponnoient au corselet ou & abdomen Pune de l’autre, s’embrassoient, se renversoient, se relevoient tour A tour, et prenoient leur revanche sans paraitre se fair de mal; elles ne lancoient pas de venin, comme dans leurs combats, et ne retenoient pas leurs adversaires avec cette opinidtreté que nous avons observée dans leurs querelles sérieuses : elles abandonnoient
bient6t les fourmis qu’elles avoient saisies Ws
et tachoient d’en attraper d’autres ; j’en ai vu qui avoient une telle ardeur dans ces exercices, qu’elles poursuivoient successivement plusieurs ouvriéres, luttoient avec elles pendant quelques instants, et le combat ne finissoit que lorsque la moins animée, aprés avoir renversé son antagoniste, réussissoit 4 s’échapper en se cachant
dans quelque galerie. Je retournai souvent auprés de cette fourmilitre qui me donnoit presque toujours le méme spectacle; quelquefois cette disposition étoit générale : partout il se formoit des groupes de fourmis luttant ensemble, et je n’en vis jamais aucune sortir de 1a blessée ou mutilde. » ‘
Et pour finir, bien qu’il paraisse invraisemblable, il y a le repos. Nous croyons en effet que la fourmi dont l’activité nous semble frénétique, qui s’agite nuit et jour, comme une étincelle dans une botte de paille, ignore nécessairement et totalement la fatigue. Elle subit la grande loi de cette terre, elle a besoin parfois de se replier sur elle-méme, de rassembler ses forces et d’oublier la vie. Quand chargée d’un butin trois ou quatre fois plus lourd qu’elle, apres une longue aventure, elle rentre au logis, ses Compagnes qui gardent les portes s’empressent
et d’abord demandent la régurgitation par quoi commence et finit tout événement notable en leur monde, ensuite elles essuyent la poussiére qui la couyre, la brossent, la caressent et la ménent 4 une sorte de dortoir réservé, loin du tumulte de la foule, aux voyageuses exténuées, Elle y sombre bientét en un sommeil si profond que méme l’attaque de la fourmiliére qui met en émoi jusqu’aux infirmes, ne la réveille qu’a demi et qu’au lieu de combattre elle ne pense qu’aé fuir.
Des citoyennes du sous-sol passons rapidement aux fourmis arboricoles. Les unes vivent a Vintérieur des arbres dont, a la fagon des termites, elles taraudent, creusent et évident le tronc en ayant soin d’en respecter |’écorce, Elles sculptent leur demeure 4 méme Je bois, comme l’avaient fait, A méme le tuf, les habitants des Baux, y superposant de nombreux
étages « dont les plafonds, comme le dit Huber, aussi minces qu’une carte A jouer, sont supportés tantét par des cloisons verticales qui forment une infinité de cases, tantét par une multitude de petites colonnes assez légéres qui laissent yoir entre elles Ja profondeur d’un étage presque entier, le tout d’un bois noirAtre et enfumé »,
Quand on dégage un de ces nids, on a l’impression de tenir dans les mains on ne sait quel objet d’art compliqué, baroque, minutieux, hallucinant dont seuls certains ossements préhistoriques perforés et ciselés par des millions d’années, peuvent donner une idée approximative.
Le Lasius Fuliginosus, ainsi nommé parce quwil enfume le bois qu’il travaille, forme parfois d’énormes colonies confédérées dont |’innombrable population occupe huit ou dix trones d’arbre et semble obéir aux mémes lois, aux mémes impulsions centrales.
D’autres fourmis, sous les tropiques, attachent leurs nids, souvent énormes, a I’aisselle des grosses branches, ou ces volumineuses excroissances prennent plus ou moins la couleur de Pécorce, Elles sont faites d’une sorte de carton analogue a celui que fabriquent nos guépes.
92 i LA VIE DES FOURMIS
Notons encore les nids installés, soit dans des cavités naturelles adaptées aux besoins de linsecte, soit dans les tiges creuses de certaines plantes ot parfois les petites colonies trouvent en méme temps, comme dans les contes de fées, le logis et la nourriture; ensuite les fourmis a nids nomades qui vivent pour ainsi dire sous la tente, et dans leurs expéditions incessantes, se contentent de n’importe quel domicile provisoire ot elles abritent, durant la nuit, leurs larves et leurs nymphes. Enfin, n’oublions pas les nids tissés par les fileuses 4 navette qui, dans le monde myrmécéen et méme dans le monde animal tout entier, occupent le sommet de la hiérarchie intellectuelle. Mais nous en reparlerons plus longuement dans le chapitre qui leur sera consacré, car elles méritent mieux qu’une simple mention.
Il va sans dire que dans tous ces nids ténébreux et jalousement clos, il est & peu prés impossible de faire des observations fructueuses;
e’est pourquoi les myrmérologues, comme du reste l’avaient fait avant eux les apiculteurs, ont imaginé divers appareils qui leur permettent de suivre d’heure en heure, sans la troubler sensiblement, la vie familiére des fourmis que l’on veut étudier. Swammerdam, dans sa Biblia Nature, publiée en 1737, décrit le premier nid artificiel dont il soit fait mention. Il déposait simplement les fourmis capturées dans un plat garni de terre ameublie et pntoure d’une rigole de cire remplie d’eau.
Huber qui ne pouvait connaitre les « Poudriers » de Réaumur, cinquante ans plus tard, agenga une petite table dont le dessus était pourvu d’une fente longitudinale, disposa dessous une caisse vitrée, fermée de volets de bois, car les fourmis, comme les abeilles, ne travaillent que dans l’obscurité, et surmonta le tout d’une cloche de verre, afin que les insectes pussent édifier leurs étages supérieurs.
Depuis, on a fait mieux. Forel, Lubbock, Wasmann, Miss Adéle Field, Charles Janet, Wheeler, Santschi, Brun, Meldah, Kutter, perfectionnérent Pébauche en l’adaptant au genre de fourmis dont ils s’occupaient. Nous avons tous vu dans les expositions les nids de platre de Charles
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Janet, qui sont trés pratiques mais conviennent surtout aux races de petite taille.
Ces nids de platre qui reproduisent aussi fidelement que possible les dispositions et les méandres d’uno fourmiliére naturelle, permettent notamment de se rendre compte de lesprit d’organisation et demménagement que déploient nos insectes dans des circonstances tout a fait anormales et imprévues; et surtout de la méticuleuse propreté qu’ils entretiennent en leurs demeures. Par exemple, dans un nid Janet, habité par une petite colonie de Solenopsis Fugax, et composé de trente-trois chambres, quatorze étaient réservées & des nymphes presque mires, une renfermait d’un cété des nymphes moins avancées et de petites larves, sept contenaient des larves de moyenne grandeur, cing étaient remplies d’énormes larves de Solenopsis ailés, une chambre était occupée par la reine, quatre demeuraient disponibles et une seule, dans la partie séche de l’appareil et la plus éloignée del’entrée, servait de débarras ou de cloaque ot les otivriéres vendient déverser les détritus et vider les sacs que les larves expulsent au commencement de la nymphose et ot s’accumulent les résidus des aliments recus
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depuis leur éclosion. D’autres nids, plus importants, comptent deux ou trois cloaques, et les excréments des fourmis étant toujours liquides, la teinte spéciale que prend le platre de l’un des réduits révéle clairement sa destination exclusive.
C’est ainsi que dans leur prison, sans communications avec le dehors, elles improvisent des installations sanitaires que nos ingénieurs, dans des circonstances aussi difficiles, seraient fort en peine d’améliorer.
L’appareil le moins compliqué et le plus commode pour les observations élémentaires est encore celui de Lubbock. Il est formé de deux verres 4 vitre de 20 A 30 centimétres carrés, éloignés l'un de l’autre de 3 a 6 millimetres, selon l’espdce A étudier, c’est-d-dire juste assez pour permettre aux fourmis de se mouvoir librement. On les réunit par un cadre de bois, on remplit Vintervalle de terre fine légérement humide et l’on recouvre le tout, parce que la vie intime des insectes sociaux aime l’ombre. On peut étager plusieurs de ces nids sur un méme support qu’on a soin d’entourer d’eau ou mieux de platre pulyérulent afin d’empécher les éva-
sions.
Grace A ces appareils on a forcé les secrets de la fourmiliére, tout au moins la plupart de ses secrets matériels. Quant aux autres, secrets politiques, économiques, psychologiques et moraux, nous sommes encore bien loin de les pénétrer.
id Bs a aa) = = — C5
Seules, entre tous les insectes, les fourmis ont des armées organisées et entreprennent des guerres offensives. Les termites entretiennent des soldats, mais ces soldats n’attaquent jamais. Ils sont exclusivement consacrés 4 la défense de la cité ou & la protection des ouvriers sans armes qui vont fourrager aux alentours de la forteresse. Chez les abeilles, l’agression proprement dite est égalemient inconnue. Il est vrai que parfois, une ruche affaiblie ou désorganisée ou qui, & la suite d'une rupture de rayon ou de quelque catastrophe intérieure, laisse couler ou suinter son miel, éveille la cupidité des voisins et provoque le pillage. Ii se produit alors des échauffourées plus ou moins violentes entre défenseurs et larrons; mais ce sont plutdt des
bagarres accidentelles que de véritables batailles. Hors ces cas exceptionnels, le respect de la vieet de la propriété d’autrui est absolu dans le monde des abeilles.—
Il n’en va pas de méme dans celui des fourmis. Les fourmis sont généralement pacifiques. Elles évitent les violences inutiles. Mais la forme méme de leur civilisation plus raffinée incite presque irrésistiblement les plus intelligentes d’entre elles & porter la guerre chez des races moins belliqueuses et plus accomodantes, dont Passociation ou l’alliance leur est devenue a peu prés indispensable. C’est en quoi elles se rapprochent étrangement des plus hautes civilisations humaines; comme si la morale de cette terre, de la nature, de la Providence ou de l’esprit de V Univers voulait, en attendant mieux, qu’il en soit ainsi.
Du reste, leur polymorphisme physique et moral est infiniment plus étendu, plus varié que celui des termites, des abeilles et des humains. Des fourmis les plus primitives, les Ponerines, qui descendent directement de la pré-fourmi
inconnue des premiers 4ges géologiques et dont - Pactivité est encore individuelle, aux espéces les plus avancées, champignonnistes, esclavagistes, fourmis 4 outils; des plus inoffensives, des plus pacifiques qui ne se défendent jamais Formicoxenus et Myrmecina, jusqu’aux plus vaillantes Polyergus Rufescens, Dorylines, Ecitons, qui jamais ne fuient, on compte bien plus d’échelons, bien plus de transitions que de nos Polynésiens ou Fuégiens les plus abrutis, aux grandes nations blanches qui guident l'homme sur cette terre. La forme, les couleurs et la taille différent autant que l’intelligence et les mceurs. La Polyrhachis Appendiculata d’ Australie, par exemple, dont le thorax est formé de deux écrous plats, surmontés d’un gros bouton de jais et terminé par une lourde ampoule d’ambre, mise a cdté de l’Orectognatus Sexspinosus d’Australie qui a une téte de cheval sur un corselet laminé et épineux, dans lequel est insérée une longue tubulure filiforme qui finit en poire transparente, semblent aussi étrangers l’un al’autre quel’hipopotame lest a la sauterelle; et la Tétramorium Ccespitum qui ose attaquer la Formica Pratensis évoque une fouine aux prises avec un éléphant. Il est naturel que les armes soient aussi diffé-
rentes que les corps. En fait d’armes offensives, toutes les fourmis possédent des mandibules, dont l’aspect, toujours assez monstrueux, est extrémement varié, Elles forment des tenailles ou des cisailles, les unes courtes, trapues comme des daviers, les autres longues. comme des faucilles parfois terminées par une pointe aigué qui perce d’un seul coup le créne de l’adversaire. Il y en a dont le double tranchant dentelé permet de scier le cou, les pattes ou le thorax de l’ennemi; il y en a enfin qui en possédent deux paires imbriquées. Outre les mandibules, quelques espéces sont pourvues d’un aiguillon et d’un sac & venin comparable & celui des abeilles; mais cette arme tend & s’atrophier. Elle est généralement remplacée par une poche anale, sorte de vaporisateur, capable de projeter a une certaine distance une nuée de gouttelettes empoisonnées qui paralysent ou engluent lantagoniste. Elles semblent du reste répugner A Vemploi de cette arme dont elles n’usent qu’en cas d’urgence et dans les grands combats; soit qu’elles ne désirent pas la mort de l’ennemi, soit qu’elles craignent les chocs en retour de cette artillerie portative; car souvent leur propre venin les empoisonne.
Il est également naturel que les habitudes guerriéres soient aussi diverses que les corps at les armes. Tous nos genres de guerres se retrou-
vent dans leur monde : guerres ouvertes, atta-
ques foudroyantes, levées en masse, guerres d’embuscades, de surprises, d’infiltrations sournoises, guerres acharnées et exterminatrices, guerres incohérentes et molles, siéges et investissements aussi sagement ordonnés que les nétres, défenses magnifiques, assauts furieux, sorties désespérées, retraites affolées ou stratégiques, parfois méme, mais trés rarement, échauffourées entre alliées, etc. Nous n’ayons pas l’intention d’en recenser toutes les formes; la description trop détaillée en serait fastidieuse et appartient aux monographies techniques ow il est facile de les retrouver. Mais de cet inextricable fouillis, se dégagent quelques lois générales qui donnent un caractére particulier a leurs hostilités.
D’abord, au rebours de ce qu’affirme une légende aussi ancienne que celle de leur égoisme, comme je l’ai déja dit, la plupart des espéces sont résolument pacifiques, ce qui ne les empéche point, lorsqu’elles sont attaquées, de déployer pour la défense de la cité, un courage presque toujours supérieur & celui de nos troupes les plus héroiques. Elles tiennent rarement compte du nombre ou de la taille des assaillants. D’ailleurs, devant leur attitude menacante, Vagresseur renonce parfois a ses desseins ou, dés les premiers chocs qui lui semblent trop durs, prend la fuite sans vergogne.
Si puissantes, si bien armées, si redoutables qu’elles soient, ces fourmis pacifiques respectent généralement le bien d’autrui, n’abusent pas de leur force, évitent toute occasion, toute cause de conflit et ne s’occupent, discrétement et exclusivement que des affaires de leur fourmiliére. La Néomyrma Rubida, par exemple, la plus terrible des fourmis d’Europe, pourvue dun aiguillon mortel, nattaque jamais d’autres colonies.
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Malheureusement pour la paix et le bonheur du monde myrmécéen, il existe, comme dans le monde humain, un certain nombre de races, généralement les plus riches et les plus fortes, qui n’ont pas les mémes scrupules et qui, sans faire de la guerre leur métier exclusif, trouvent tout naturel de s’emparer de ce qui ne leur appartient point; et surtout, sous forme de razzias périodiques, d’enlever avant sa naissance, toute la jeunesse d’une cité voisine afin de la réduire en esclavage. On constate a regret que ce sont les espéces les plus civilisées, les plus intelligentes qui sont le moins honnétes.
Il faudrait ici, selon usage, reproduire le récit d’une de ces batailles entre fourmis, si consciencieusement observées et décrites par Huber, une expédition de Sanguines ou d’Amazones, par exemple. Il est impossible de faire mieux. Malheureusement elles sont assez longues, mais se tiennent si bien qu’on ne sait ot pratiquer des coupures. Je renvoie donc au texte
méme qu’on va du reste, je crois, prochainement rééditer.
Parrni ces fourmis belliqueuses, les Sanguines ou Raptiformica Sanguinea, sont fort communes en Europe ot on les trouve généralement le long des haies exposées au midi, Viehmer, Wasmann, Wheeler et Forel les ont spécialement étudiées. Les Sanguines entreprennent chaque année, durant la belle saison, deux ou trois razzias d’esclaves, Rien n’est stratégiquement mieux organisé, mieux combiné que ces expéditions. En voici une, observée par Forel, dont je me permets d’abréger le récit parfois trop détaillé et un peu diffus.
Aprés avoir envoyé des éclaireurs reconnaitre la fourmiliére d’une autre espéce, dans le cas présent, une fourmiliére de Glebarias qu’il s’agit de piller, un beau matin, par petites troupes, elles se dirigent vers le nid convoité qu’elles encerclent peu a peu. Alertées, les assiégées s’aifolent autour des portes qu’elles barricadent de leur mieux au moyen de petits grains de sable qui pour elles représentent des moellons. Alors, sur un signal venu on ne sait d’ot, — car les ordres partent d’une source plus mystérieuse encore que dans laruche ou dans la termitiére, —
LES GUERRHS 407
les assaillants se précipitent en masse. Les
défenseurs tentent de résister mais, débordés, bousculés, culbutés, désespérés, rentrent au nid . pour en ressortir chargés de leurs nymphes qwils veulent sauver 4 tout prix et dont le nombre est tel qu’elles changent un moment la couleur de la mélée qui de fauve qu’elle était, pavoisée d’avenir, devient blanche. Mais les agresseurs leur arrachent leur trésor, provisoirement l’ernmagasinent prés des issues, laissent passer les méres fécondées et les ouvriéres sans bagages et, comme des douaniers inflexibles, , forcent toutes celles qui portent des larves ou des nymphes, A déposer leur fardeau. Ils ne font du reste aucun mal & qui ne résiste point ou ne se défend pas par le poison.
Ayant rattrapé quelques Glebarias qui avaient réussi 4 s’échapper et A dissimuler dans l’herbe un certain nombre de leurs enfants, ils s’emparent de ceux-ci, et bientét s’établit entre la cité mise & sac et la ville victorieuse ot le butin vivant est transporté, un va-et-vient qui dure souvent deux ou trois jours, c’est-a-dire jusqu’a épuisement total de la fourmiliére investie.
Au contraire de ce qu’on serait porté a croire,
il n’y a pas de massacres et trés peu de victimes
restent sur le carreau. Les occupants sont simplement expulsés et é6migrent pour ne plus revenir & leur nid qui, la translation des nymphes terminée, abandonné par le conquérant, ne tarde pas & tomber en ruines. Selon le principe des fourmis, l’opération jugée nécessaire s’est accomplie en faisant & autrui le moins de mal possible.
Au seuil de leur patrie nouvelle, les ceufs, larves et nymphes des Glebarias razziées, sont accueillis par des esclaves de leur propre race qui les soignent, les nourrissent, les élévent jusqu’au jour ou ils seront & méme de prendre service 4 leur tour dans la demeure de leurs conquérants. C’est ainsi que se recrute la domesticité dans le monde des fourmis esclavagistes.
Du reste il n’est pas question d’esclavage proprement dit et Huber, il y a plus d’un siécle, trouvait déja le mot déplacé. C’est bien plutdt une adoption intéressée qui ne tarde pas a se transformer en une sorte de maternité nourri-
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ciére. Mais au rebours de ce qui paraitrait vraisemblable, ce sont les vaincus qui adoptent les vainqueurs et ceux-ci deviennent les enfants des victimes de leur rapt, a tel point que dans certaines colonies trop civilisées, ils ne sont plus capables de se nourrir sans leur aide. Ces esclaves volontaires sont aussi libres que leurs ravisseurs, sortent du nid quand il leur plait, vont et viennent owt ils veulent, restent fidéles a leurs maitres jusqu’a la mort et, a l'occasion, combattent a leur cété contre ceux de la souche dont ils sont issus. Cette occasion ne se présente pas dans la vie normale, les Glebarias étant essentiellement pacifiques; mais on peut assez facilement la faire naitre en affrontant artificiellement deux colonies rivales. Il est probable que dans ces relations domestiques, les mysteres de la régurgitation et les secrétes voluptés de celui qui se donne doivent jouer un réle prépondérant.
Chez ces Raptiformica Sanguinea, dont l’aire s’étend de la Scandinavie 4 l’Italie et de |’Angleterre au Japon, la servitude n’est pas toujours organisée de la méme fagon. Telle fourmiliére, par exemple, a plus d’esclaves que de maitres, telle autre en a peu, telle autre nen a
pas et des ouvriéres, singulidrement rapetissées, en tiennont lieu; quelques-unes enfin, en possédent qui appartiennent & deux especes : Glaberias et Rufibarbis, qui font bon ménage. Forel a méme réussi & faire adopter et élever dans une. fourmiliére artificielle de Sanguines, huit especes différentes, & savoir, des Serviformicas Glebarias, des Rufibarbis, des Cinereas, des For+ micas Pratensis, Rufas, Exsectas, Prossilabris et des Polyergus Rufescens. Chacune de ces espices manifestait son activité de facon différente; los Exsectas et Glebarias étaient trés travailleuses : les Sanguines trés habiles, les Pratensis fort maladroites et les Polyergus d’une incorrigible paresse. Les représentants d’autres races, jugds inadaptables et inutilisables étaient immeédiatement mis a mort.
Chez certaines esclavagistes, l’entente entre maitres et serviteurs est encore plus curieuse. Une fourmi observée par H. Kutter et qui porte le nom barbare de Strongylognatus Alpini, dans ses expéditions contre le Tétramorium Cospltum, envoie ses esclayes au combat et, sans prendre part a la mélée, se contente de la surveiller et d’intimider Vadversaire par sa seule présence. D’autre part, héréditaires ennemis,
LES GUERRIS 411
le Tétramorium et le Strongylognatus, mis par Vhomme dans des conditions anormales ne s’attaquent plus et font méme alliance. Tout ceci montre la remarquable souplesse, habileté & tirer parti des circonstances, la facilité d’adaptation, o’est-A-dire en un mot Vintelligence qui anime et conduit ce monde que nous commencons A peine d’étudier et auquel nous ne coms prenons pas encore grand chose.
Notons en passant que dans tous les cas précédents, il s’agit de servitude inconsciente. Les Glebarias et les Rufibarbis, dont la conquéte est du reste plus facile, sont esclaves & leur insu puisqu’ils ont été enlevés a l'état d’embryon et n’ont pas connu leur véritable patrie. Lour adaptation est donc assez naturelle. Seul, entre toutes les espdces raptiformes, le redoutable Strongyonatus Huberi, capture et réduit en esclavage des adultes. Il ne semble pas que
cette opération hasardeuse lui apporte de sérieux
mécomptes, sinon il est probable qu'il y aurait depuis longtemps renones,
Néanmoins, ces pratiques qu’on pourrait qualifier de suranimales, ont parfois de singuliéres conséquences. Wasmann cite entre autres le cas ov des Sanguines ayant enlevé les cocons d’une petite colonie de Pratensis, aprés Péclosion de ceux-ci, les jeunes Pratensis fourrageant aux alentours retrouvérent leur mére et la ramenérent au nid de leurs maitres afin de remplacer la reing des Sanguines qui venait de mourir; si bien que la colonie primitive devint peu a peu une république de Pratensis ou fourmis des prés. Une civilisation aussi raffinée, aussi compliquée a nécessairement, comme la nétre, des contre-coups inattendus.
Mais le grand esclavagiste, c’est le Polyorgus Rufescens, la fourmi Amazone ou Légionnaire, comme l’appelle Huber. Elle est, relativement, assoz rare. Pour les autres, lesclavage est un luxe, pour elle une nécessité vitale. Aussi la proportion est-elle renversée. On compte, en gonéral, chez les Sanguines, une esclave pour six ou sept mattres; au lieu que chaque Amazone a six ou sept esclaves. L’évolution amoreée chez les Sanguines, est ici accomplice, A cause de
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ses mandibules en faucille il n’est, comme le soldat des termites, propre qu’é la guerre. Il lui est impossible de manger sans aide et il ne peut prendre sa nourriture qu’é la bouche de ses servantes. Il est en outre aussi incapable de soigner ses petits que de batir ou d’entretenir son nid. Au fond de sa tanniére, ses heures vides se tratnent dans une oisiveté hébétée qu’interrompent seuls le polissage de son armure et les basses sollicitations dont il harcéle les esclaves afin d’en obtenir une gorgée de miel, Sans serviteurs, ces magnifiques guerriers cuirassés d’airain, ces superbes troupes de choc, ces vétérans des grandes guerres auxquels rien ne résiste, sont aussi impotents, aussi empotés, aussi désemparés qu’une chambrée d’enfants & la mamelle, Parmi ces désespérés qui mourraient de faim au milieu d’une ruche et sollicitent piteusement les uns des autres une régurgitation qu’ils ne peuvent s’accorder, introduisez, comme le firent Huber et Forel, une ouvriére de la race ancillaire, et tout est transformé;.c’est la bonne ménagére dans un taudis de célibataires a l’agonie. Allant au plus pressé, elle commence par remplir son jabot, afin de donner A manger & ceux qui'meurent de faim, puis elle rassemble le cou-
vain, lui prodigue les soins nécessaires et enfin répare et nettoie le logis. En moins d’une heure, la petite servante au grand coour a tout remis en ordre dans la malheureuse cité qui n’a d’autre gagne-pain que les armes.
Organiquement la guerre est donc ]’unique métier de ’ Amazone, c’est pour elle question de vie ou de mort. Il lui faut & tout prix recruter sans cesse des esclaves. Quels que soient le nombre et la taille de ses adversaires, elle attaque frénétiquement, ne recule jamais et ne vise qu’a la téte. Ses moeurs exclusivement combatives ont fixé son instinct et par conséquent sa tactique qui n’a pas la souplesse ni l’intelligence de celle des Sanguines. Elle n’a pas non plus la clé-— mence et l’aménité de celles-ci qui répugnent a faire & l’ennemi une blessure mortelle que ja victoire n’exige point. Pour arracher & la Rufibarbis la proie qu’elle convoite, la Sanguine la houspille; ’ Amazone lui coupe d’abord la
téte qu’elle emporte attachée au cocon. Parfois dans la mélée, elles sont prises d’une véritable frénésie sanguinaire, et déchirent tout ce qui tombe sous leurs mandibules, larves, nymphes, morceaux de bois, leurs compagnons d’armes et aussi leurs esclaves qui tentent de les calmer. Mais ces soudards ont un courage sans égal et soixante d’entre eux mettent en déroute une armée de Sanguines qui pourtant sont de grands statégistes, de redoutables pirates qui ne manquent pas de coeur.
Du reste, comme déja l’avait observé Huber, la tactique des assiégés n’est pas la méme quand Pattaque est menée par les Sanguines que lorsqu’elle est poussée par les Amazones. Sa remarque s’applique surtout aux victimes qu’il appelle Noires-Cendrées, car a la fin du dix- -huitiéme siécle, les fourmis ne sont pas encore - affligées des noms barbarement scientifiques qu’elles portent aujourd’hui. On disait bonnement et famili¢rement :les Sanguines, les Mineuses, les Roussatres, les Amazones ou Légion: naires devenues des Polyergus Rufescens et Jes Noires-Cendrées qui sont les Formica Fusca de la race des Glebarias actuelles.
- Quand done il s’agit de Sanguines, le pre-
mier mouvement des assiégées est. de sauver les larves et les nymphes en les amoncelant a |’entrée du nid du cété opposé a l’attaque, afin de pouvoir les emporter plus aisément en cas de défaite. Aprés quoi, elles se lancent héroiquement dans la mélée, défendent le terrain pied a pied et si bien qu’assez souvent les assaillants finissent par cédér en enlevant rapidement le butin conquis.
Mais quand sont signalées les Amazones, les Noires-Cendrées comprennent que tout est inutile, qu’elles ont affaire 4 un ennemi foudroyant et sans merci. Une consternation apathique se répand dans la garnison qui n’a plus d’autre espoir que l’assouvissement de l’agresseur.
Forel estime qu’une colonie de mille Polyergus capture en moyenne, chaque année, quarante mille cocons de Fusca ou de Rufibarbis.
Chose étrange et qui les rapproche de certaines races humaines, il semble que leurs bru-
talités et leurs exigences probablement stupides lassent parfois la patience de leurs serfs. Forel qui a tout vu, fut témoin d’une de ces révoltes d’esclaves. Les Spartacus du souterrain royaume saisissaient leurs maitres par les pattes, les mordaient et les portaient loin du nid. Préservées par leur cuirasse de chitine, les Amazones subissaient assez tranquillement ces sévices et ne se rebiffaient que si elles étaient poussées trop loin. Elles prenaient alors la téte de l’insurgé entre leurs terribles faucilles et d’un seul coup, s'il ne lachait pas prise, la perforaient.
Tout stupide qu’elle se montre dans le train de sa vie guerri¢re, l’Amazone a parfois des idées remarquables. On en a vu, par exemple, qui se sentant a l’étroit dans leur demeure et rencontrant une fourmiliére abandonnée, la jugérent plus confortable que la leur, y transportérent leurs esclaves et aprés des allées et venues qui prirent plusieurs heures, s’y installérent définitivement avec eux.
L’Amérique et le Japon nourrissent des Amazones qui ont a peu pres les mémes moeurs que les nétres et asservissent des races ancillaires qui portent d’autres noms. Il n’y a pas d’intérét a les énumérer. Entre tous, le Polyergus Brevi-
ceps so distingue par une parfaite courtoisie. Il n’exerce jamais la moindre violence sur coux dont il enldve les enfants.
Apros los raids esclavagistes, moins brutales »
et moins acharnées, se placent les guerres territoriales. La fourmi a, aussi nottement que Vhomme, le sentiment de la propriété. Ce sentimont choz olle ne se borne pas au nid et A ce qu’il contient, mais s’étend aux alentours qu'elle hante, ot elle fourrage, et surtout aux réseryes ob pAturent ses aphididés. Elle ne toldére pas que des émissaires d’une colonie voisine viennent, marauder sur ses terres ou dérober une goutte do la miellée que secrdétent les pucerons qu’elle élove, quelle parque, qu'elle stabule et qu’elle soigne. Nous trouvons ici les mémes antinomies que chez homme. Nous n’admettons pas qu’on sompare de co qui nous appartient, mais nous nous emparons assez volontiors de ce qui appartiont & autrui, De 1a des conflits, du reste moins
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fréquents, moins sournois et moins compliqués que chez nous. Nous y reviendrons dans le chapitre consacré au bétail aphidien.
Une guerre plus spéciale, puisqu’elle n’intéresse que les espdces tropicales, est la guerre contre les termites; c’est une guerre purement alimentaire ou plutOt une chasse Le malheuroux et d’ailleurs redoutable et ingénieux termite est la proie providentielle, la victime-née de la fourmi qui, dans certaines régions, passe une partie de son existence & guetter l'occasion de s’introduire dans la termitidre. Cette occasion, grace aux précautions prises et A la vigilance des défenseurs, s’offre trés rarement, Je renvoie ceux qui voudraient des détails sur ces conflits, & Vexcellent opuscule que leur a consacré M.-E. Bugnion, sous ce titre : La Guerre des Fourmis et des Termites.
Une guerre, dans le monde des fourmis, comme dans le ndtre, ne se termine pas nécessairement par lextermination ou la fuite dos
vaincus. Elles connaissent aussi bien que nous les bienfaits des armistices, de la paix et les avantages des alliances. La plupart des réactions observées sur ce point ont été artificiellement provoquées, parce que dans la nature, elles doivent étre assez rares ou se passer loin de nos yeux. dl n’en est pas moins certain qu’elles montrent une fois de plus que Jl intelligence myrmicéenne s’apparente de bien prés a celle de ’Vhomme.
Les fourmis d’une méme espéce, mais provenant de deux nids différents, si on les verse péleméle dans la méme fourmiliére artificielle, s’attaquent d’abord avec fureur; mais bientét, reconnaissant sans doute Vinutilité et Vimbécillité d’une lutte fraticide, leur effervescence s’apaise, les mandibules se desserrent, les corps & corps se dénouent, une sorte de paix diffuse se répand qui se transforme en alliance que rien ne pourra plus ébranler; et toutes, comme si elles appartenaient a la méme famille, se mettent courageusement au travail dans le domicile qu’on leur a imposé,
Quand il s’agit d’espéces différentes, la paix est plus longue 4 s’établir. Il est facile de s’en convaincre en reprenant l’expérience de Forel
et en mettant par exemple dans le méme sac une colonie de Sanguines et de Pratensis. Aprés les avoir secouées, afin de les bien mélanger, on abouche le sac & une fourmiliére artificielle. Il y a d’abord un grand désarroi, puis la bataille s’engage qui dure jusqu’au soir, perdant peu a peu de sa virulence, pour dégénérer en inoffensives bousculades et en menaces sans conviction. Quelques Sanguines et un certain nombre de Pratensis y perdent d’ordinaire la vie. Il est méme assez étonnant que les pertes des Sanguines ne l’ermportent jamais sur celles de leurs adversaires, car les Pratensis ont a leur disposition un venin redoutable; mais il est évident qu’elles répugnent 4 s’en servir.
Deux ou trois jours plus tard, la paix est définitivement conclue et les ennomis d’hier s’entr’aident au transport des larves et des nymphes et fraternellement travaillent 4 l’amélioration et a l’emménagement de leur nouvelle résidence.
Cette fraternité devient telle qu’elle a une influence sur l’architecture; car nous avons vu que chaque espéce de fourmis a son style, c’esta-dire sa fagon & elle de choisir, de triturer et diagencer les matériaux du logis qu'elle édifie;
c'est pourquoi, bien entendu, dans la nature et non point dans une fourmilidre artificielle, le ddme dun nid mixte n’est pas exactement semblable & celui d’un nid de Sanguines ou de Pratonsis d ’état pur.
Cette influence des alliés, des auxiliaires ou des esclaves ne s’arréte pas A larchitecture mais s’6tend méme au caractére et modifie plus ou moins la psychologie et la morale de la fourmilidre, Par exemple, comme le fait remarquer Krnest André, les Amazones servies par la timide Formica Fusca acquidrent plus de douceur, de réserve et de lenteur dans leurs mouvements, au lieu que les Rufibarbis vives et décidées communiquent A leurs seigneurs une plus grande activité.
A ces fourmis belliqueuses, il convient, dans un dernier paragraphe, de joindre les grandes et redoutables fourmis Visiteuses ou Chasseresses de l’Afrique du Sud, de la Guyane, du
Mexique et du Brésil: les Dorylini, les Keitini et les Leptanillini. Elles ne font pas la guerre a proprement parler, parce que rien ne leur résiste et qu’elles ne rencontrent jamais, pas plus que la tornade ou le typhon, un adversaire qui ose leur barrer la route.
Les Dorylines Anomma d’ Afrique, assez récemment observées par J. Vosseler, sont, comme les Ecitini ou Ecitons Hamatum, étudiées par Hetschako, W. Muller, Bates, Belt, Bar, etc., d’énormes fourmis aveugles, exclusivement carnivores, n’ayant d’autre industrie que le massacre et le pillage, ne fondant pas de villes mais jalonnant leurs routes de camps ou plutdét de bivouacs, forcément nomades, parce qu’elles dévastent rapidement et complétement les lieux ou elles s’arrétent.
Elles organisent militairement, méthodiquement leurs expéditions prédatrices. Elles se font précéder de quelques éclaireurs; mais bientét, impatientes de pillage et de carnage, surgissent & flots de toutes les crevasses et inondent la plaine ou la jungle. Marchant au pas de charge, elles serrent leurs rangs entre deux haies d’officiers & grosse téte et A mandibules crochues qui les protégent, les dirigent, les surveillent et, a
la moindre alerte, fondent sur l’ennemi. Afin que rien ne leur échappe, elles envoient 4 droite et & gauche des détachements de fourrageurs.
Les mouvements de ces masses qui représentent dans le monde des insectes le cataclysme que serait dans le monde des quadrupédes sans défense le déchainement d’une horde de plus de deux millions de loups, car e’est a ce chiffre que s’élévent les estimations les plus modérées, sément partout une panique indicible que précédent souvent des vols d’oiseaux. Tout ce qui n'a pu fuir est instantanément massacré, La proie trop lourde est dépecée sur place et les morceaux sont portés a l’entrepét général. S’il y a sur leur route un poulailler ou de petits mammiféres, elles n’en laissent que les os, A Tonga, un léopard en cage est tué et décharné en une nuit. Autrefois on leur livrait, préalablement ligotés, les prisonniers de guerre qu’on ne jugeait pas comestibles, et en quelques heures elles en faisaient une pidce ostéologique digne de nos musées, car, n’y voyant pas, elles attaquent Vhomme comme elles attaquent mimporte quoi.
Si lon tient & rester chez soi, ou s'il s’agit d’un malade qu’on ne peut transporter, on plonge les pieds du lit dans des vases pleins de
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vinaigre et on s’assure qu'il n’y a pas do cro« vasses au plafond, sinon ellos yous tombent dessus. Mais on leur odde presque toujours la place, car leurs mandibules, mime détachdos du corps, ne lAchent point prise et les indigénes les utilisent en guise de serre-fines pour suturer les plaies dont elles maintionnent les lévres en contact jusqu’é la guérison,
Apres le passage des Dorylines, comme aprds le passage de leurs scours américaines los Boi tons, on ne trouve plus un étre vivant, Quand elles prennent d’assaut un village, elles y dévorent tout ce qui remue; mais en revanche, Passainissement A fond, il n'y reste plus trace de vermine et les habitants qui d’abord avaiont déguerpi, finissent par reconnaitre que lour malheur a des compensations qui ne sont pas négligeables.
Certains de ces raids, quand le pays est totalement épuisé, sont plut6t des migrations, Ici encore les Dorylines ont les mémes habitudes que les Ecitons; elles emportent leurs coufs, leurs larves et lours nymphes qu’d I’étape olles mettent 4 l’abri dans des nids provisoires. Mais les larves des Dorylines, étant plus sensibles au soleil, elles les font passer par des chemins cou-
verts ou bien & Pombre des soldats dont les tétes rapprochées forment de véritables tunnels. Un nid provisoire d’Ecitons, découvert par Bar, prés de Cayenne, mesurait un métre cube et contenait des centaines de milliers d’ouvriéres dont les corps entrelacés formaient d’énormes boules qui entretenaient autour des cocons la chaleur nécessaire.
Cette mise en boule autour du couvain est du reste pratiquée par les unes et les autres en cas de pluies diluviennes, d’inondation subite ou lorsqu’il s’agit du passage désespéré d’un cours d’eau. Est-ce un simple réflexe ou un acte héroique et réfléchi déclanché par de suprémes détresses? L’accumulation des cocons au centre de la masse n’est pas facilement imputable au hasard.
Comment les fourmis presque aveugles, rencontrant dans leur nid une sceur de leur race mais d’une autre famille, savent-elles qu’elles ont affaire 4 une étrangére? C’est un des problémes les plus compliqués et les plus obscurs de la fourmiliére. Une patiente et ingénieuse myrmécologue, Mlle Adéle Field y a consacré des années sans parvenir a le résoudre d’une maniére tout a fait satisfaisante. D’aprés ses expériences, le sens olfactif, qui chez la fourmi domine tous les autres, réside principalement dans les sept derniers articles de son funicule qui est l’extrémité de ses antennes. Chacun de ces articles est consacré & une odeur particulié¢re; par exemple l’odeur du domicile est pergue par le dernier segment, le pénultiéme discerne lage
des ouvriéres dans les colonies formées de diverses familles de la méme espéce, et l’antépénultiéme capte le fumet dont la fourmi imprégne le chemin gu’elle parcourt. Quand on enléve le dernier segment, elle entre dans n’importe quelle fourmiliére et s’y fait massacrer, quand on coupe Vantépénultiéme, elle ne retrouve plus sa piste.
Dans un autre article se localisent les effluves — de la reine-mére; l’ouvriére qu’on en prive ne
s’occupe plus de la pondeuse ni de la progéniture. Une autre articulation est réservée a Vodeur spécifique; lorsqu’on la supprime, on peut méler les espéces les plus différentes sans qu’elles se battent, etc.
Notez que Vodeur du domicile n’est pas la~
méme que l’odeur de l’espéce; la premiére est assez variable et dépend de l’age des habitants et d’autres circonstances, la seconde est presque indélébile. L’odeur héréditaire est encore différente, c’est ’odeur maternelle que toute fourmi porte depuis l’ceuf jusqu’a la mort et qu’il ne faut pas confondre avec l’odeur de la reine qui peut ne pas étre la mére de la fourmi en question. Mais il serait téméraire de limiter aux antennes le sens olfactif des fourmis. Il est au contraire fort possible que ce sens ne soit pas
humainement localisé dans un organe, mais, comme chez d’autres insectes, répandu par tout le corps. Minnich a récemment prouvé que les papillons gotitent avec leurs pattes, et pour préciser, avec les quatre portions terminales, tarsales et distales, des articulations basitarses de la seconde et troisiéme paire de pattes. « Cette forme de réception des sensations, remarque Wheeler, est probablement trés fréquente chez les insectes. Il est de méme inutile de distinguer des récepteurs 4 distance pour l’olfaction et des récepteurs par contact pour le goft, car les insectes utilisent leurs antennes d’une facon et de lautre, comme pour les sensations tactiles. »
Ajoutez & tout ceci la vie des odeurs dans la mémoire des fourmis. Elle est également variable. En certains cas elle persiste durant une dizaine de jours, en d’autres durant trois mois, en d’autres encore, notamment quand il s’agit de
Podeur héréditaire, elle se maintient pendant
plus de trois ans, Ajoutez-y enfin les mélanges et les superpositions inéyitables, ajoutez-y surtout le réle électrique, magnétique et peut-étre éthérique et psychique que jouent ces inépuisables organes et vous voyez 4 quelles incroyables
complications aboutissent les moindres investigations dans ce petit monde que nous croyons beaucoup plus simple, plus rudimentaire, plus déshérité, plus dénué d’intérét et d’imprévu que le nétre.
Les antennes qui chez les fourmis suppléent les yeux, car elles ont la vue si basse que beaucoup sont pour ainsi dire aveugles, suppléent encore-la parole. Nous les avons tous observées qui allaient et venaient par les sentiers qui environnent le nid. Presque a chaque fois qu’elles se rencontrent, elles s’arrétent une seconde et se tapotent rapidement du flagellum, comme si elles avaient quelque chose a se dire. N’ont-elles pas d’autres moyens de communiquer entre elles? i] est certain que l’alarme, dans une fourmiliére attaquée ou simplement inquiétée, se répand avec une rapidité si foudroyante qu’on ne peut guére l’attribuer qu’aé un faisceau de réactions
cellulaires instantanées et unanimes, nerveuses
ou psychiques, comme il s’en produit dans notre corps quand il est sérieusement menacé ou gravement atteint. Mais 4 cété de ces réactions collectives, il y a incontestablement un langage antennal individuel. Sir John Lubbock a fait 4 ce sujet de minutieuses et concluantes expériences, par exemple celle-ci qu’il est facile de contréler. On pose deux petits vases A égale distance de la four-
-miliére; dans le premier on met une cinquantaine
de larves ou de nymphes et, dans le second, trois ou quatre, puis, dans l’un et autre on dépose une fourmi. Aussitét chacune d’elles se charge dune larve et la rapporte au nid. On remplace a mesure les larves enlevées et bient6t on remarque que dans le vase qui contient cinquante larves viennent trois ou quatre fois plus d’ouvriéres que dans celui qui n’en renferme que trois. Il faut dono qu’elles aient pu faire comprendre a leurs compagnes que dans l’un des deux vases il y avait pour elles plus de travail urgent que dans l’autre.
Voici encore une expérience du méme auteur. dl avait en observation une petite Lasius Niger, constamment occupée a charrier des larves vers le nid. Le soir i) l’enferme dans une fiole
et la remet en liberté le lendemain matin. Elle reprend immédiatement son travail. Il la réemprisonne & 9 heures et 4 4 heures la replace prés de ses larves. Elle les examine avec beaucoup d’attention, mais retourne au logis sans en prendre. Aucune autre fourmi n’est hors du nid a ce moment. En moins d’une minute, elle revient avec huit amies, et la petite troupeva droit au tas de larves. Quand elles ont fait les deux tiers du chemin, l’observateur emprisonne de nouveau la fourmi marquée; aprés quelques minutes d’hésitation, les autres retournent au nid avec une remarquable promptitude.
A 5 heures il la repose sur les larves, elle s’en retourne encore sans en emporter une seule, mais aprés quelques secondes de séjour dans’le
nid, elle revient avec treize compagnes. Toutes
avaient di étre renseignées autrement que par
exemple car jamais, en leur présence, la fourmi-
marquée n’avait emporté une larve.
Est-ce uniquement par le jeu des antennes qu’elle s’est expliquée? C’est fort probable, presque certain; mais la contre-épreuve est impraticable, vu qu’une fourmi 4 qui on enléve les antennes perd le sens de la direction et ne retrouve plus les larves ou le nid.
oo
COMMUNICATIONS BT ORIENTATION 135
A cété de ces expériences qui établissent la communication, Lubbock en fit beaucoup d’autres, poursuivies durant des journées et relatant minute par minute tous les faits et gestes de diverses Lasius mises en présence de leurs larves. I] nous en montre une, par exemple, qui de 9 heures du matin a 7 heures du soir, ot on cessa de l’observer, fit quatre-vingt-dix voyages, aller et retour, du nid au bol ou se trouvaient des larves. A chaque voyage elle en emportait une et revenait toujours seule. D’autres, dans les mémes conditions, firent cinquante, quatre-vingts voyages, etc., sans étre accompagnées, Avaient-elles jugé superflu de prévenir leurs compagnes, estimant. qu’elles suffiraient & la besogne? D’autre part, lexpérience des 70 épingles donna des résultats ambigus. Il serait trop long d’entrer dans le détail qui prendrait plusieurs pages, mais il suffira de savoir
que sur 70 épingles piquées dans un disque de liége, s’en trouvent 3 au haut desquelles on fixe un morceau de carton frotté de miel. Au bout de cing jours, la statistique finale constate que de 157 fourmis, 104 allérent aux épingles 4 miel et 53 aux 67 épingles qui n’en portaient pas. Mais n’est-il pas probable que celles qui allérent au miel y furent conduites par leur odorat qui est, comme on sait, extrémement subtil?
Le iangage antennal doit étre fort élémentaire, ce qui le laisse supposer, ¢’est que, lorsqu’elles ne parviennent pas a se faire entendre, elles ont recours 4 l’exemple et 4 ]’action directe. Elles entrainent de force celles qu’ellesveulent convaincre, leur font suivre le chemin qu’elles auront & parcourir et leur montrent ce qu’elles auront 4 faire en le faisant devant elles. Au surplus, ce qui démontre qu’il n’est guére compliqué et n’est 4 proprement parler qu’un échange de sensations, c’est que les insectes parasites, notamment les coléop-
“ne
teres 4 suintements éthérés qui n’ont rien de commun avec les fourmis qu’ils corrompent et aux dépens desquelles ils vivent somptueusement, le parlent et le comprennent aussi bien que leurs hétesses; de sorte qu’il ne faut pas exagérer Vimportance et les secrets d’une langue qu’on apprend aussi facilement. Néanmoins, les exemples empruntés & Sir John Lubbock, cités plus haut et pris entre bien d’autres, prouvent qu’il ne faut pas en mésestimer les ressources.
Le probléme des communications est du reste
‘Yun des plus irritants de la fourmiliére. Dans
certaines circonstances, lorsqu’il s’agit de la construction, de la défense du nid, de la distribution du travail, des opérations militaires, des soins & donner aux larves, de la culture extrémement compliquée des champignons, de I’entretien, du pacage et de la défense du bétail, de la chaine 4 former par les fileuses afin de maintenir en place les bords récalcitrants d’une longue feuille, on admire un concert unanime et instantané qui ne peut, semble-t-il, s’expliquer que parce que les fourmis sont capables de se faire comprendre, d’échanger des conseils ou des ordres, de suivre un plan commun,
Mais tout & cété, principalement a propos du
maniement d’un fardeau, se révéle le plus souvent une telle incohérence, une agitation si vaine et si stupide, un manque de bon sens 4 ce point consternant qu’on se prend 4 douter de leur intelligence. A la suite de longues et patientes expériences, un impeccable et sévére observateur, V. Cornetz, conclut qu’il n’y a pas d’entr’aide chez les fourmis, que loin de se donner la main, elles se génent et se contrarient obstinément, et que, ce qu’on appelle « esprit de la fourmiliére » ne se manifeste pas hors de leur nid, tout au moins quand il s’agit du transport d’objets encombrants et pondéreux.
Il suffit d’observer ce qui se passe aux abords de la fourmiliére pour se conyaincre quil a raison. Mais ceux qui tiennent pour le concert n’ont pas tort. Qui croire? Il est fort possible que les fourmis perdent la téte quand il s’agit de déplacer certains objets, comme il est assez probable qu’aux yeux de quelqu’un qui nous regarderait d’aussi haut et aussi ayeuglément que nous les regardons, en maintes circonstances ou nous nous croyons trés raisonnables, nous aurions l’air de nous agiter 4 contre-temps, comme des fous. Il y a assurément dans nos.
actions, dans notre civilisation, bien des choses
qui lui demeureraient incompréhensibles et ne sont pas au point. Au surplus, cet affolement autour des fardeaux est assez passager. Continuez d’observer patiemment et vous -verrez qu’elles finissent par arriver au but, quele brin de paille, le bout de bois, l’insecte trop gros qu’elles désirent introduire dans le nid, y disparait toujours.
Ces incohérences, ces anomalies de leur intelligence surprennent les observateurs. N’ont-elles pas, 4 leur échelle, les mémes difficultés que nous en présence des embiches et de la mauvaise volonté, inexplicable elle aussi, de la nature?
Il ressort surtout de ces observations, comme de beaucoup d’autres d’un ordre différent, que les fourmis, en masse, témoignent souvent une sorte de génie, mais qu’isolées, n’étant plus inspirées par l’Ame collective, elles perdent les trois quarts de leur intelligence.
En attendant que la question soit mieux étudiée, disons-nous que s'il est impossible de résoudre de si petits problémes dont toutes les données tiendraient dans le creux de la main, il y a quelqu’outrecuidance A nous imaginer que nous avons trouvé la solution de ceux qui se cachent dans les abimes du firmament.
Cette question de lentr’aide en éveille une autre qui nous méne 4a la morale de la fourmilire. Les premiers observateurs, Latreille, Lepeletier de Saint-Fargeau, ete., affirmaient qu’ils avaient vu des fourmis secourir les mutilés, soigner et panser les malades et les blessés. Forel plus circonspect remarque que si elles semblent s’intéresser aux blessures légéres, elles portent hors du nid et abandonnent a leur sort celles d’entre elles qui sont griévement atteintes.
Sir John Lubbock, qui a fait sur ce point les expériences les plus méthodiques, constate que le plus souvent les ouvriéres sont complétement indifférentes aux malheurs de leurs compagnes, ne songent pas a leur venir en aide quand elles. sont engluées ou quand 4 moitié noyées ou ensevelies sous un éboulement, la moindre assistance leur sauverait la vie.
Ces indécisions, ces incertitudes, les rapprochent de nous et les éloignent des abeilles et des
termites chez qui lV’indifférence aux maux d’autrui ne souffre aucune exception. L’abeille jette impitoyablement hors de la ruche tout ce qui succombe; le termite le dévore 4 V’instant, quant a la fourmi, plus réservée que nos cannibales, elle ne mange méme pas les cadavres de ses ennemis.
Dans la fourmiliére, de méme que dans nos villes, parmi ceux qui passent outre, comme dit YEvangile, s’arréte parfois le bon Samaritain. Est-il plus ou moins rare que chez nous? Les auteurs ne sont pas d’accord; en tout cas il semble exister, et c’est assurément plus extraordinaire et plus déconcertant que si la charité était universelle et instinctive; car alors il n’y aurait plus qu’& la ramener a la loi organique qui la commande, la rend inévitable, automatique, et lui enléve tout mérite et tout reflet humain.
Jenerappellerai pas des traits qui sont, je pense, suffisamment connus et qu’on retrouve dans toutes les études sur les fourmis. Je fais allusion 4 la petite Fusca née sans antennes, attaquée par des étrangéres et recueillie par des compatriotes qui la portent au nid; a la malheureuse fourmi couchée sur le dos, incapable de se
relever et de se nourrir, que ses compagnes sauvent, aux ouvriéres ivres-mortes (victimes de nos expériences), qui sont ramenées au logis, & la reine des Lasius Flavus écrasée par mégarde, que ses sujettes, durant plusieurs semaines, continuent de soigner comme si elle était encore vivante. Huber du reste avait déja remarqué que cing ou six ouvri¢res demeurent plusieurs jours auprés du cadavre royal, le brossent et le léchent sans interruption, « soit, ajoute-t-il gentiment, qu’elles conservent pour leur souveraine un reste d’affection, soit qu’elles espérent la ranimer par leurs soins ».
Ces exemples, auxquels je pourrais joindre ceux d’Ebrard et que personne, étant donnée la qualité des observateurs, n’a jamais mis en doute, nous prouveraient que par les sentiers de la fourmiliére voyagent plus de Samaritains que sur la route de Jérusalem a Jéricho, qui n’est pas la plus mal fréquentée de nos routes humaines.
I] serait bon du reste d’examiner & la loupe chacun de ces traits. Le cas de la petite Fusca sans antennes, de l’insecte couché sur le dos, des ouvyriéres ivres-mortes, tendrait 4 nous montrer que les fourmis, comme l’avait remarqué Forel, ne s’intéressent qu’aux blessés ou aux
- malades qui pourront encore rendre service & la communauté. Pour la reine écrasée et celle de Huber, il est fort possible que leur entourage ait mis un certain temps a s’apercevoir qu’elles étaient mortes.
Néanmoins, acceptons-les et demandons-nous jusqu’& quel point nous pouvons admettre les premiéres interprétations anthropomorphes. La pitié, la charité n’existent nulle part dans la nature, excepté chez Vhomme en qui elle est vraisemblablement née d’un placement & gros intérét fait par son égoisme dans une vie future. Ne lui jetons pas la pierre. Il suit un ordre formel inscrit dans toutes les gouttes de son sang; et tout ce qui vit, hors la fourmi et jusqu’a un certain point le termite et l’abeille, ne peut faire autrement s’il veut se conformer a la loi supréme, éternelle et universelle qui est de persévérer dans son étre. Avant l’affaiblissement ou la mort des croyances d’outre-tombe, la charité eut le temps de se transformer en habitudes héréditaires qui devinrent une sorte de sous-instinct de luxe, d’ailleurs assez intermittent et dont les manifestations sont parfois admirables mais peu fréquentes. Que ferons-nous quand cette réserve sera épuisée?
Trouverons-nous une autre raison de nous aimer
les uns les autres et de préférer par moments, notre prochain & nous-mémes? C’est possible, car tout finit par arriver; mais nous n’avons pas Yair de chercher cette raison, et dans l’entretemps, qui sera long, l’humanité se sera peut-étre exterminée ou du moins tellement abimée qu’il faudra tout recommencer. :
Quant 4 la fourmi, elle ressemblerait évidem-
ment 4 l’homme qui n’attend rien du ciel ou de — |
Venfer, si elle n’avait sa charité régurgitative qui est une volupté, et sa religion qui est l’amour de la masse dont elle fait partie, sans laquelle elle n’existe point et qui représente sa propre vie agrandie et multipliée. Dans quelle mesure ce sentiment s’apparente-t-il 4 ce que nous appelons charité? Il nous est naturellement impossible de nous en rendre compte.
Puisque nous voila dans les problémes difficiles, abordons-en un autre également scabreux, le probléme de orientation ou de la direction. —
On sait que nombre d’animaux, notamment les pigeons voyageurs et les oiseaux migrateurs ont un sens spécial qui permet aux premiers de retrouver leur colombier éloigné de plusieurs centaines de kilométres, aux seconds de rejoindre leur nid ou leur séjour habituel situé par dela les mers, dans un autre continent. On est 4 peu prés d’accord aujourd’hui pour localiser ce sens dans les canaux semi-circulaires de Voreille qui joueraient le rdle de récepteurs radiogoniométriques, en d’autres termes qui capteraient certaines ondes dont les unes sont connues et les autres encore ignorées.
Des animaux terrestres, le cheval par exemple, et méme quelques hommes, principalement les Esquimaux et les nomades du Sahara, posséderaient un don analogue, mais moins développé. Faut-il l’attribuer aussi aux canaux semi-circulaires ou 4 une faculté analogue qu’on a appelée la faculté d’Exner et qui serait « la sensation et la mémoire des positions dans l’espace du plan médian du corps »? Ainsi présentée, cette faculté ne semble-t-elle pas un peu proche parente de la girtus dormitiva de opium moliéresque? Y a-t-il plus simplement mémoire ou repérage inconscient visuel ou olfactif? Est-ce peut-étre autre
chose dont nous n’avons encore aucune idée et que les hommes qui la possédent sont incapables d’expliquer? Ne nous hasardons pas dans ce labyrinthe dont, malgré nos canaux semi-cireulaires, nous ne sortirions pas facilement et contentons-nous de résumer.ce que nous apprend sur ce point l’observation de la fourmi.
On admet que Vorientation de l’abeille ou de la guépe est presque exclusivement visuelle.
Il n’en saurait étre de méme pour la fourmi qui, en général, est 4 peu prés aveugle ou dont la vue ne porte pas a plus de trois ou quatre centimétres. Des expériences trés serrées de Sir John Lubbock, faites a proximité du nid, il résulte que les fourmis se servent beaucoup moins de leurs yeux que nous ne le ferions dans des circonstances analogues; mais que, pourtant, leur vue les guide dans une certaine mesure.
D’un autre cété, Bonnet, J.-H. Fabre, Brun, Cornetz, en coupant, en balayant, en inondant, en désodorisant leurs pistes, ont établi que le sens olfactif ne joue également, dans le maintien de leur direction, qu’un réle assez secondaire et qu’aprés. quelques tatonnements, elles raccordent parfaitement ce qu’on appelle « le rail odorant »,
cox! Soe : d
Les derniéres expériences de V. Cornetz, le perspicace observateur algérien, constatent qu’une fourmi prise au gite, mais, bien entendu, au moment ov elle ne revient pas de voyage, et portée au loin, ne fait que tournoyer et ne retrouve pas son nid. Au contraire, présentez a une fourmi hors de chez elle, des aliments sur un plateau, transportez ce plateau n’importe ow, 4 ’ombre ou au soleil et pendant que l’ouvriére remplit son jabot, faites-le tourner doucement du
‘nord au sud, par exemple; l’insecte, c’est le cas
de Ie dire, ne perdra pas le nord et rentrera directement chez lui. Il posséde et garde done, imperturbablement, la bonne direction, sans se soucier du téte-A-queue qu’on lui a fait faire & son insu. Cette épreuve et d’autres analogues ne le mettent presque jamais en défaut; et V. Cornetz en tire cette formule : « la prise de retour est fonction de l’aller fait au cours d’une exploration, sans étre fonction de souvenirs visuels, tactiles ou olfactifs »,
Néanmoins, on peut la dérouter en lui présentant, sur la voie du retour, qui va du sud au nord, par exemple, un appat qu’on transporte avec elle, pendant qu'elle le déguste, par dela
son nid, aprés lui ayoir fait accomplir un
demi-tour sur elle-méme. Elle replacera son corps parallélement 4 la direction du sud-nord quelle suivait sans s’apercevoir que son nid est dépassé, qu’elle lui tourne le dos et qu’elle s’égare définitivement. Mais quelle intelligence humaine réussirait a déjouer des piéges aussi diaboliques?
A quoi attribue-t-on, comment explique-t-on cette faculté? C’est ici que commencent les difficultés, ou qu’elles recommencent. Je n’entrerai pas dans le détail des théories diverses et assez confuses qui aboutissent toutes a un aveu d’ignorance plus ou moins bien masqué.
On évoque tour 4 tour un élément mnémonique qui rappelle le nid ou une représentation du point de départ grace 4 quoi l’insecte replace l’axe de son corps de maniére & avoir son nid derriére lui; ce qui ne fait que transposer la question On parle de Homing instinct, ce qui est pure-
ae
ment verbal; d’une marche compensée qui équilibre les écarts par rapport 4 un axe; mais c’est toujours cet axe qu’on ne justifie point. On parle encore de tropisme et de phototropisme, du repére visuel que serait le soleil; méme 4 lombre ou dans V’obscurité, parce qu'il y a des radiations qui traversent les corps les plus opaques et, 4 ce propos, n’oublions pas que la fourmi est sensible aux rayons ultra-violets.
« Tout se passe, nous dit d’autre part Rabaud, comme si l’animal, parti dans une direction quelconque, se trouvait de ce fait polarisé. » Il y aurait un repére inconnu qui continuerait d’agir, apres transport, déterminant 4 nouveau, complete Cornetz, une progression paralléle 4 l’ancienne. C’est encore répondre a la question par une autre question. Cornetz developpe ensuite le topochimisme de Forel qui ne serait pas seulement olfactif mais agirait A distance et ferait que la fourmi pourrait avoir comme un panorama odorant et méme en relief lui permettant de percevoir l’odeur allongée d’un objet, une odeur plate ou pointue, en un mot, si je lai bien compris, une odeur 4 trois et peut-étre 4 quatre dimensions. Elle aurait donc ainsi « une
topographie de nature chimique avec des odeurs -
ay See
comme élément d’énergie spécial ». Elle sentirait a distance des émanations odorantes qui prolongent en lair leur géographie physique de espace, mais d’une facon plus confuse. « Ainsi, ajoute E.-L. Bouvier, pourvues de ce sens topochimique qui leur fait connaitre les formes et les relations des formes, elles sont capables de distinguer, & leurs champs odorants, les différences que présentent les traces d’aller et de retour sur une piste, le cété droit et le cété gauche de celle-ci, par conséquent la direction qu’elles doivent y prendre. Non sans quelque embarras, les ouvri¢res de Forel trouvaient la bonne voie quand leurs yeux avaient recu un vernis opaque; les antennes coupées, elles en étaient complétement incapables. L’odorat bien plus que la vue joue donc un réle essentiel dans ce phénoméne. »
N’oublions pas, pour ne rien passer sous silence, de. mentionner encore le repérage interne, qui nous raménerait aux canaux semi-circulaires
dont le minuscule cerveau de la fourmi est, parait-il, dépourvu, mais qui pourraient étre remplacés par les antennes, le « sens des angles » de Cornetz, le «sens des attitudes » de Bonnier, qui permet de corriger les déviations et de marcher parallélement a la direction primitive.
Mais quelle est la nature de ce sens? Nous revenons toujours a la méme question, puisque les hypothéses reviennent toujours sur elles-mémes. Du reste Cornetz fait observer qu’elles peuvent conserver leur direction quand on interrompt
chez elles la succession des sensations angu-
laires; ce que prouvait d’ailleurs lexpérience de Lubbock.
N’oublions pas non plus « la mémoire musculaire de Piéron, c’est-d-dire ia mémoire des divers mouvements effectués pour aller d’un point
-& un autre, mémoire réversible et permettant
le retour au lieu d’origine ». Brun, a la suite de lexpérience de Piéron, nous dit enfin que « la fourmi se comporte comme si elle avait une boussole o¥ elle pourrait lire l’absolue direction de son voyage, et un podométre qui lui indiquerait constamment, aux divers points de la route, la distance qui reste & parcourir ».
Je croirais plutét qu’elle est elle-méme la
. boussole ou Vaiguille qui marque la direction du gite; boussole ou aiguille qui, au nid, sommeillerait inerte et désaimantée et ne reprendrait des propriétés para ou pseudo-magnétiques que lorsqu’elle serait resensibilisée ou rechargée par le trajet de l’aller; car dans un monde qui différe & tel point du nétre, rien ne nous dit qu'il n’y ait pas des forces analogues 4 notre magnétisme ou & notre électricité, dont nous ne soup¢onnons pas encore |’existence.
Evidemment, tout-cela parait bien compliqué, mais ¢’est probablement trés simple pour la fourmi dont les organes n’ont avec les ndtres que des rapports plus apparents que réels.
Voila o& en est la question. On nage encore en grande eau et lon voit quels étranges mystéres grouillent au fond des plus petites vies.
Il n’est pas téméraire d’affirmer que Vhomme primitif qui peut étre de plusieurs milliers d’années ou de siécles antérieur 4 celui dont nous retrouvons les restes dans les cavernes n’eut pas d’animaux domestiques. Il ne vivait que de racines, de fruits sauvages, de mollusques et du produit de sa chasse. Peu & peu, au bout de millénaires, & la suite d’innombrables et confuses expériences, d’épaisses et obscures réflexions, il réussit & attirer, A apprivoiser, A mettre a labri, & soigner, 4 élever un certain nombre de bétes sans défense qui lui fournirent leur lait, leur toison, leur chair et celle de leurs petits. A partir de ces jours, son existence devint un peu moins précaire, un peu moins harassante.
Il y eut une barriére, une sorte de zone protec-
trice entre la vie et l’intolérable et quotidienne menace de la mort. L’Age pastoral suceédda a lage angoissant de la chasse, de la péche et de la faim sans rémission.
On retrouve une é6tape analogue dans |’évolution de certaines espéces de fourmis. Sontelles plus intelligentes que la plupart des autres demeurées guerriéres, chasseuses, pilleuses, maraudeuses, moissonneuses qui demandent leur subsistance & V’incertain butin de chaque jour? Ou bien ne doivent-elles leur progrés qu’au hasard bienveillant qui fixa leur attention sur un point que d’autres n’avaient pas apergu?
A quelle époque naquit Vidée premiére? Nous __ n’en savons rien. Nous ignorons du reste notre propre histoire autant que la leur. Nous trouvons plusieurs exemplaires de ces races pastorales, notamment presque tous nos Lasius ainsi que leurs pucerons dans ’ambre fossile. Il faudrait donc remonter plus haut que la période tertiaire, c’est-a-dire 4 des milliers ou des millions d’années avant notre venue. Mais les documents font défaut. ‘ee
Il est fort probable qu’& Vimage de ce qui se passe chez nous, la découverte surgit un jour d’une circonstance fortuite. Rédant & Vaven-
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ture, en quéte du miel quotidien, une fourmi passa 4 proximité d’une tribu de pucerons agglomérés au bout d’un rameau tendre et vert.
Une bonne odeur sucrée atteignit ses antennes, pendant que ses petites pattes s’engluaient agréablement dans une sorte de rosée délicieuse. L’aubaine était miraculeuse et paraissait inépuisable. Aussitét elle emplit & le rompre le jabot collectif, l’estomac omnibus, l’outre de la cité, revint en hate au nid ot parmi les exaltations et les spasmes de la régurgitation rituelle, se propagea l’écho de la magnifique trouvaille qui promettait une ére intarissable d’abondance et de joie. Aprés un {rémissant dialogue antennal, toutes, en longues files, se rendirent aux prodigieuses sources. Une époque nouvelle commengait; elles ne se sentaient plus seules en un monde ot rien ne leur venait en aide.
L’exemple ne fut pas perdu; néanmoins, la plupart des fourmis ne l’imitérent point. Ques-
tion de race, d’intelligence, de routine, d’habitudes ou de préférences alimentaires? Qui le dira?
Des expériences-sont 4 faire sur ce point impor-
tant qui peut nous découvrir un coin intéressant de la psychologie myrmécéenne et méme des
pit. Jy
idées et des intentions de Anima Mundi. Quese
passerait-il si l’on faisait adopter, comme c’est parfaitement possible, par une race pastorale, a titre d’esclave, de commensale ou d’alliée, une tribu qui n’ait jamais pratiqué l’élevage? Trés probablement celle-ci imiterait la premiére et prendrait part 4 ses travaux. Mais qu’arriverait-il si plus tard on séparait complétement de leurs initiatrices une partie des récentes initiées? Adopteraient-elles, comme le feraient les hommes, les nouvelles méthodes dont elles auraient connu les avantages? Une de leurs femelles fécondées, ayant fondé une colonie nouvelle, ses enfants iraient-ils aux pucerons melliféres? On pourrait faire des expériences analogues avec les champignonnistes et les fileuses dont nous allons parler. Les filles adoptives, esclaves ou alliées des fourmis jardiniéres se mettraient-elles 4 cultiver les champignons et les commensales des fileuses, abandonnées a elles-mémes s’aviseraient-elles d’utiliser pour leur
propre compte la providentielle et merveilleuse navette qu’on avait maniée devant elles? On le voit et on le reverra souvent, malgré tout ce qui a 6t6 fait beaucoup reste 4 faire et les champs inconnus sont encore sans limites.
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En tout cas déja nous savons que toutes les fourmis ne se sont pas contentées d’exploiter telle quelle et machinalement la grande découverte accidentelle. Quelques-unes, aussi ingénieusement que l’eussent fait les hommes, l’ont graduellement perfectionnée. et mise au point. Elles ont d’abord acquis Ja conviction que le bétail qui pAture aux environs du nid leur appartient sans conteste. Elles ont appris a rassembler, & parquer, 4 soigner leurs pucerons, a les traire réguliérement, ou plutét a solliciter par des caresses et A multiplier leurs évacuations sucrées, car il faut bien l’avouer, il ne s’agit pas ici de tirer le lait des mamelles mais de provoquer et de faciliter, moins idylliquement, une sécrétion
anale. Elles ont sélectionné leur cheptel et sont parvenues 4 obtenir du méme animalcule, vingt & quarante gouttes sucrées par heure. Soucieuses, affairées, empressées, elles vont et viennent sans cesse de leur nid aux troupeaux d’aphidiens ou de coccidés, comme de la ferme au pré, nos herbagers normands. Elles accablent leurs ouailles de méticuleuses prévenances. Les moins civilisées se contentent de monter la garde autour d’elles en menagant de leurs cisailles les maraudeurs en quéts de miellée, car Ja lutte pour la vie et la conquéte des richesses naturelles est aussi ardente, aussi implacable et bien plus ancienne que chez nous. D’autres, plus pratiques, nos
Lasius Niger, par exemple, ont eu lidée de leur —
couper les ailes afin de prévenir toute évasion et de faciliter la traite, ou bien les entourent de clétures, leur construisent des chemins couverts, leur préparent des abris ot se réfugier en cas de pluie. D’autres encore, comme la Crémastogaster Pilosa d’Amérique, leur fabriquent des cages de carton pour les protéger contre les larves de la coccinelle ou béte a bon Dieu, qui en sont trés friandes. On en trouve qui plus prudentes leur installent des étables dans le nid et les y nourrissent. Les Lasius Flavus Umbratus
font mieux encore. Ne sortant presque jamais et redoutant, autant que les termites, la lumiére du jour, ils ont trouvé des pucerons qui ont les mémes gotits et ne vivent que sur les racines de certaines plantes ou de certains arbres. Au besoin, par des couloirs forés dans la terre, ils vont les chercher au loin et les transportent dans les vacheries souterraines installées au fond du nid et tout ce monde vit fort heureux dans les ténébres.
‘Il y a plus surprenant. Pierre Huber, dont les observations sur ce point furent depuis confirmées par Mordwilko et Webster, remarqua avant tout autre que le Lasius Flavus ramasse les coufs, soigne et éléve les petits de ses aphidiens et, en cas de panique, s’évertue ales sauver en méme temps que ses propres enfants.
Les aphidiens et les coccidés ne composent pas tout le cheptel des fourmis. Elles ont encore domestiqué certains petits insectes sauteurs
dont l’énumération entomologique serait assez fastidieuse; mais on ne saurait passer sous silence le parti que diverses espéces de fourmis tirent de chenilles & sécrétions miellées, principalement des Lycznéides, méres de nos Argus. Elles enfourchent la larve qui pour elles représente un cheval monstrueux, et pendant que le ver apocalyptique et insouciant se gorge de nourriture, lui caressent des antennes le dernier segment de Yabdomen qui émet la rosée dont elles sont avides. Chaque fourmi, ou parfois chaque escouade de fourmis, défend aprement sa‘monture contre les parasites qui tentent de l’approcher et méme contre Vhomme. Avant les pluies, aux Indes, selon les observations de Mrs Willy, elles partent & la recherche de leurs chenilles qui deviendront de beaux papillons bleus, les emportent par centaines, les hébergent dans leurs galeries souterraines ot elles veilleront sur leur long sommeil de chrysalides, jusqu’&é VPéclosion de Vinsecte parfait qu’elles aideront a sortir desa gaine, comme si elles comprenaient le mystére des metamorphoses.
Plusieurs myrmécologues soutiennent que tout ceci n’est dd qu’au hasard, a d’heureuses coincidences peu a peu transformées en routines. Une
exploratrice en quéte de butin rencontre un puceron; indiscréte, farfouilleuse, attirée par une odeur sucrée, elle le tate, le déguste, le trouve bon, surprend le mécanisme. Elle y revient, d’autres la suivent, Vimitent, lusage se répand, s’établit qui devient habitude puis instinct. C’est parfaitement défendable puisque dans l’inconnu on peut hasarder tout. Mais quelle invention humaine résisterait a de telles interprétations ? :
NM ’ = oo io) — Zz Pe S Zz cS — = Ser = i) <>)
LES CHAMPIGNONNISTES
Ici elles rencontrent les termites. On sait que les termites ne vivent que de cellulose mais ne peuvent la digérer. Ils en confient done l’assi-
milation préalable soit aux protozoaires fla-—
gellés qu’ils hébergent par millions dans leur intestin, soit 4 de minuscules champignons dont ils sément les spores sur un compost savamment préparé. Ils aménagent ainsi, au centre de leur
’ nid, de vastes cultures de cryptogames, soigneu-
sement sélectionnés, semblables a celles qu’installent en d’anciennes carriéres des environs de Paris, les spécialistes de l’Agaric comestible.
. Les fourmis qui géologiquement sont postérieures aux termites, leur ont-elles pris leur -idée? Il est fort possible qu’ayant pu s’introduire par surprise dans une termitiére affaiblie ou mal défendue, elles y aient trouvé des cham-
pignonniéres en pleine exploitation. Si elles ne
ers
les ont pas créées, elles en ont du moins compris les avantages. N’est-ce pas d’autant plus méritoire que la fourmi n’a pas besoin de protozoaires ou de champignons pour assimiler ses aliments? Il ne s’agissait done point d’une de ces nécessités vitales qui poussent 4 leur comble Pactivité des facultés intellectuelles et les forcent d’accomplir des miracles désespérés; mais d’un moyen simple et pratique de s’assurer au coeur méme de la cité souterraine, une nourriture abondante, saine et toujours fraiche.
Rermarquons toutefois que les fourmis fongicoles ne cultivent pas les mémes cryptogames que les termites. Ceux-ci ne connaissent qu’un Agaric et un Xylara qui ne se trouvent pas dans les fourmiliéres. I] est donc certain que les fourmis n’ont pas ensemencé leurs couches avec les spores prises dans une termitiére; et partant, assez vraisemblable que lidée est née chez elles, comme chez les termites, d’unheureux hasard dont leur intelligence sut admirablement tirer parti.
Il n’y a pas de fourmis fongicoles en Europe. On n’en trouve que dans l’Amérique tropicale,
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LHS CHAMPIGNONNISTES 169
Jusqu’aux récents travaux de Belt, Moéller, Forel et Sampaio et aux révélations de Jacob Huber et de Geeldi qui sont d’hier, on ignorait qu’elles fussent champignonnistes, et sur la foi de Mc. Cook qui les observa le premier, on croyait qu’elles ne s’intéressaient qu’a la récolte et au découpage des feuilles de certains arbres. Cest pourquoi, dans les traités qui remontent & une quarantaine d’années, notamment dans Vexcellent livre sur les fourmis d’Ernest André, on les appelle encore fourmis coupeuses de feuilles, fourmis de visite, fourmis de manioc, fourmis-parasols, satiba, etc.
Elles appartiennent a la puissante tribu des Attinées, grandes fourmis 4a longues jambes, remarquablement polymorphes, aussi voraces qu’ingénieuses. Elles ont évolué a part et sont probablement les descendantes de certaines de nos fourmis européennes qui vivaient déja dans ce qui devint Amérique avant qu’un grand cataclysme edt séparé le nouveau monde de Pancien. Elles n’admettent d’autre nourriture que les champignons qu’elles cultivent. Leur vie est ainsi étroitement liée & leurs jardins souterrains; et d’autre part leurs champignons, les Rhozites Gongylophora ou du moins leurs « Khol-
rabis », sortes de petites ampoules spéciales qui se développent aux extrémités des filaments mycéliens, ne se produisent pas sans leur intervention. Quand la fondatrice d’une cité future prend son vol de noces, elle emporte avee elle un pou de la terre natale, sous forme d’une minuscule pelote mycélienne afin d’ensemencer la chambre ow elle cultivera, comme nous le ver-
rons plus loin, les cryptogames qu’elle nourrira —
d’abord de sa propre substance, c’est-a-dire de
tout ce que contient son abdomen et des muscles, -
extrémement puissants et peu A peu résorbés, des ailes qu’elle s’est arrachées en retombant sur terre aprés hymen. ;
Dans une fourmiliére d’Attas, d’Attinis ou d’Attinées on rencontre trois types d’ouvriéres: les géantes qui. dépassent parfois seize millimétres,
ne sortent pas et défendent les portes, les ©
moyennes qui coupent, taillent, morcellent et emmagasinent les feuilles et les plus petites qui, ne quittant pas le nid, sément les spores et
LES CHAMPIGNONNISTES 474
entretiennent le compost dont elles forment les couches 4 champignons,
Ce compost exige des soins infinis. Elles le triturent, la malaxent, le tassent, le fertilisent a Yaide de leurs excréments, de substances farineuses et de grains de manioc qui activent sa fermentation. Avez-vous cultivé Agaric comestible? C’est moins facile qu’on ne croit ou que ne Vaffirment les manuels du parfait champignonpiste, Ils prétendent qu'il suffit d@’intaller au fond d’un tiroir une meule de fumier de cheval et de la larder de mycélium pour qu’au bout de . quelques jours, de petites tétes blanches sortent de toutes parts, commes des gnomes qui n’attendaient que le signal du magicien. Ouais! Cing ou six fois sur dix il ne sort rien du tout; le fumier n’est pas mdr, il fait trop chaud ou trop froid, trop sec ou trop humide, les filaments sont trop jeunes ou trop vieux, des fermentations secondaires interviennent, un orage stérilise les spores, eto. Bref, il faut une certaine expérience qui ne s’acquiert que par la pratique, e’est-a-dire par l’observation, la réflexion, la recherche des causes d’insuccés, les amendements progressifs, l'étude dela température, de ’hygro- métrie, de la lumiére, dela ventilation, que sais-je?
Croyez-vous qu'il n’en ait pas fallu autant et peut-étre davantage dans la culture des minuscules cryptogames attiniens bien plus fragiles, plus évanescents que nos gros et robustes agarics?
Nous devons & un myrmécologue allemand, Alfred Moéller, de curieuses observations sur la facon dont lAcromyrmex, autre fourmi fongicole du Brésil méridional, prépare ses Jardins. Chaque espéce a du reste ses procédés et ses tours de main, ce qui montre une fois de plus qu'il ne s’agit pas d’actes purement capa ou machinaux.
En arrivant au nid, ’Acromyrmex, 4 l’aide de ses mandibules qu’elle manceuvre comme des ciseaux, coupe d’abord la feuille en fragments & peu prés aussi larges que sa téte, ensuite les gratte, les péle, les polit, les ramollit et en forme une boule, qu’au moyen des pattes et du front, elle insére 41l’endroit propice. Au bout de quelques heures le mycélium ou les filaments blancs de la champignonniére atteignent et dans l’aprés-midi recouvrent les boulettes mises en place le matin.
Toutefois ce n’est pas dans le mycélium ou filaments gréles que se trouve la nourriture, non plus que dans Jes conidées ou spores, mais
LES CHAMPIGNONNISTES 173
dans ce qu’on appelle ici les « Kohlrabis », minuscules masses globulaires qui sont un produit tout spécial, artificiel et exclusif de la culture myrmécéenne. Afin d’obtenir ce produit il faut avant tout empécher la prolifération excessive du mycélium; c’est & quoi se consacrent les plus petites ouvriéres gui l’émondent sans relache. Parfois, quand leur nombre est insuffisant, elles sont débordées, ne peuvent tenir téte 4 lenvahisseur, et pour ne pas étre étouffées sont obligées de fuir devant la forét en marche, la forét déchainée, en emportant leurs larves afin de les soustraire au fléau filamentaire, aprés quoi les « Kohlrabis » sont écrasées et disparaissent et la champignonniére spécialisée devient une champignonniére naturelle et sauvage, pareille 4 un jardin abandonné ot les mauvaises herbes ont repris le dessus et anéanti les fleurs civilisées.
On voit que c’est aussi compliqué, aussi savant que la culture des chrysanthémes géants ou de certaines orchidées, triomphe de nos grands jardiniers. Mais pourquoi, dés qu’il s’agit d’insectes, ne peut-il plus étre question d’invention, d’expérience, d’entendement, de raisonnement, d’intelligence?
Tradition, routine fixée par instinct dans Pespéce, objecte-t-on. Je ne crois pas que dans ce cas, comme en beaucoup d’autres, |’explication soit acceptable. S’il y a routine ou tradition, il faut bien qu’elle ait commencé un jour par un acte intelligent, elle a dd se former peu a peu, comme la notre. L’expérience de l’engrais, par exemple, la constatation qu'il active la végétation, n’est pas innée, pas plus chez elle que chez nous, je suppose. On dira que les fourmis déposent leurs excréments n’importe ot et que leurs cultures en profitent par hasard. Ce nest pas vrai. Les fourmis fongicoles, comme les autres, ont grand soin de porter hors du nid tous les déchets, tous les détritus, tous les débris inutilisables. Rien n’est plus propre, plus net, mieux tenu que leurs cités souterraines. En faisant ici ce qu’elles font, elles le font A dessein. Des photographies prises sur le vif par le Dr. Jacob Huber, nous montre clairement une Atta
qui saisit dans ses pattes de devant un fragment
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LES CHAMPIGNONNISTES Buravo
de mycélium, le porte a ’extrémité de son abdomen qui, préalablement recourbé, émet une goutte immédiatement absorbée par le blanc de champignon. Jacob Huber la vit répéter cette opération une ou deux fois par heure.
La vérité, — et l’on pourrait faire la méme observation 4 propos de plusieurs de leurs actes, — la vérité c’est que nous répugnons 4 admettre qu'il se trouve sur cette terre d’autres étres qui aient, par leur intelligence ou leurs qualités morales, les mémes titres que nous 4 quelqu’importance spirituelle, 4 lon ne sait quel réle exceptionnel dans univers, 4 l’on ne sait quelle immortalité, quels vagues et grands espoirs.
Qu’ils puissent partager avec nous un privilége
que nous croyons unique, ébranle nos illusions
millénaires, nous humilie, nous décourage. Nous les voyons naitre, vivre, accomplir leurs humbles devoirs, puis disparaitre par centaines de milliards, sans laisser de traces, sans que rien ni personne s’en inquiéte, sans qu’ils aient jamais atteint d’autre but que la mort. Nous ne voulons pas nous dire qu'il doit en étre tout de méme pour nous. Nous aimerions mieux que tout fit stupide, instinctif, automatique, irresponsable. Un jour nous apprendrons, comme
tout ce qui vit avec nous sur ce globe l’a déja fait, & nous contenter de la vie. Ce sera le dernier idéal, élargi par tous ceux qu’il aura résorbés; et nous éprouverons peut-étre, quand nous saurons nous y prendre, qu/il est suffisant et, en tout cas, aussi grand et moins décevant que la plupart des autres.
Les Attinis occupent souvent d’énormes nids confédérés. Dans celui que Forel étudia en Colombie, la partie principale avait un diamétre de cing ou six métres et trois pieds de hauteur. Il était flanqué de tumulus moins élevés et de logis accessoires situés 4 deux ou trois cents pas de la maison mére. Les ravages que commettent ces puissantes fourmis sont comparables 4 ceux des termites et il faut la fougue et la luxuriance des végétations tropicales pous ne pas succomber a leurs dévastations. L’arbre qu’elles attaquent est perdu; toutes les feuilles sciées au pétiole, tombent au pied du tronc ot elles sont recueillies par d’autres fourmis qui les décous
LES CHAMPIGNONNISTES 477
pent sur place en morceaux portatifs; et, ombragées de verdure, d’ot leur nom de fourmisparasols, en longues files, 4 perte de vue, les acheminent vers le nid. En moins d’une heure tout est terminé et de l’arbre dépouillé, qui n’est plus qu’un squelette, elles passent au voisin qui subit le méme sort.
Engrangées dans le nid, les feuilles subissent un nouveau découpage en fragments trés menus dont, aprés d’autres triturations compliquées, seront formées les couches des jardins souter-
rains.
Rien ne serait plus féerique que ces jardins si Yon pouvait les agrandir & l’échelle humaine. Imaginez un paysage sous-marin ou lunaire qui approfondit sous le microscope, comme je
Pai vu chez un de mes amis en Californie, ses lointains pales et bleudtres ot foisonnent une végétation vermiforme et globulaire, des fais-
-ceaux et des buissons de blanches flammes immopiles et tentaculées, des floconnements et des efflorescences fluides, des éponges de neige duve- teuse, un fouillis, un grouillement de larves anémiées qui menacent et semblent tout enva- hir sans changer de place, des réseaux livides, des chevelures nébuleuses emperlées d’ceufs
translucides dont le nombre croft d’heure en heure.
N’oublions pas, pour terminer, une curieuse Attinée, de VArgentine, PAtta Vollenweideri, étudiée récemment par le Dr. Carlos Bruch de Buenos-Aires. Elle cultive ses champignons non pas au fond de ses nids souterrains mais a lair libre, & leur surface. L’énorme cryptogame, le Locellina Mazzuchi, sa nourriture exclusive, dont le chapeau atteint un diamétre de trente & quarante centimétres et qui pése parfois trois kilogrammes, ne se trouve nulle part ailleurs. que sur ses nids; de méme que le Poroniopsis Bruchi, autre champignon moins volumineux, ne pousse que sur les nids d’une autre Atta, l’Acromyrmex Heyeri, qui n’en sont jamais dépourvus. Il serait difficile ici, comme sur bien d’autres points, d’invoquer le hasard et de nier Vintervention d’une volonté consciente et intelligente.
La fondation d’une cité fongicole est aussi difficile, aussi hasardeuse, aussi héroique que
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celle d’une ne nos fourmiliéres européennes et se complique de Jlindispensable culture des champignons. Jacob Huber et le professeur Geeldi ont complété sur ce point les études de Moéller et les ont poussées jusqu’au bout. Leurs observations ont porté sur l’Atta Sexdens.
Dés qu'elle s’est installée dans sa logette souterraine, Atta en question dégorge sa pelote de filaments et s’empresse de la fertiliser de la fagon que nous ayons dite. Au bout de quelques jours la pelote s’anime et émet, dans toutes les directions, des hyphes, c’est-a-dire de légers cheveux blancs. La champignonniére est amorcée, s’étend rapidement et les premiers ceufs y sont déposés. A partir de ce moment, jusqu’a la formation et Vapparition des ouvriéres, la meére, les larves, les nymphes, les taches fongiques et jusqu’aux ceufs méme, tout n’a d’autre nourriture que les ceufs. C’est l’ovivorisme total, exclusif et inéluctable. Avant que commence la consommation des « Kholrabis » ou des masses globulaires du mycélium cultivé par les pre-
-miéres ouvrié¢res, on compte que la mére pond
deux cufs par heure, et en tout, environ deux mille dont dix-huit cents sont-consacrés a l’alimentation générale. Durant cette période la
mére n’a pas autre chose & manger que ses propres ceufs, car, non plus que ses larves et sea nymphes, elle ne touche aux « Kholrabis » ni au mycélium qui les précéde. Quel est donc le secret de tout ceci qui vient de rien, de cette création au sens propre du mot? Ou puise-t-elle la substance de ces deux mille ceufs dont, pour sa part, elle ne consomme que trois ou quatre cents, et qui représentent le poids de son corps? Quelle est ’énigme de cet accroissement perpétuel, dans le vide, aussi extraordinaire que le serait le mouvement du méme nom? Il y a donc hors d’elle quelque chose. d@inconnu qui entretient et multiplie sa vie? De pareils phénoménes ne se produisent que dans linvraisemblable monde des insectes. Ot est lexplication de ce mystére qui n’est plus contesté? Personne ne I’a trouvée jusqu’ici.
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A la suite des fongicoles du sous-sol, n’oublions pas Jes jardiniéres aériennes. Ce sont de minimeés fourmis appartenant 4 cing ou six espéces différentes dont, jecrois inutile de vous dire les noms extravagants. Elles habitent principalement les rives de l’Amazone et construisent leurs nids, ronds comme des boules, & la bifurcation de deux ou trois branches. Ils n’auraient rien de bien remarquable si elles ne les ensemengaient d’épiphytes qui sont, comme on sait, de petites plantes qui semblent parasites sans l’étre et au genre desquelles appartiennent beaucoup d’orchidées. Ces nids, nous dit Ule qui les a spécialement étudiés, ressemblent & des éponges fleuries. Il soutient qu’il est impossible que les
Semences soient apportées par le vent ou par les
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oiseaux, Car souvent ces jardins sont créés dans des endroits ot ’on ne trouve aucun épiphyte et du reste ce genre spécial d’épiphyte ne prospére que dans un humus préparé par les Attas. Autre preuve : quand on donne 4a celles-ci une baie provenant de leur plante favorite, elles en sucent le jus et plantent soigneusement le noyau dans leur nid.
Elles les cultivent non point pour jouir de.
leur floraison, mais afin de consolider leur demeure par ’emmélement chevelu des radicelles de ces pseudo-parasites. Grace a elles, les boules d’humus qui leur servent de logis acquiérent une telle cohésion, une telle solidité qu’elles résistent aux plus violentes pluies tropicales comme aux rayons du plus ardent soleil équatorial. Pour tout dire, ces derniéres questions sont encore discutées et attendent de nouvelles observations.
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Mais la vyéritable fourmi agricole, c’est la fourmi appelée par erreur fourmi semeuse,
qui est réellement une fourmi sarcleuse, la Pogonomyrmex Molefaciens du Texas, et Ja Pogonomyrmex Barbatus du Mexique. Je me rappelle en avoir admiré un nid dans une promenade que je fis une aprés-midi, aux environs de Houston, au cours de mon voyage de la Nouvelle-Orléans 4 Los Angeles. Il ne faut pas la déranger, car son aiguillon instille un venin, encore mal connu, qui n’est pas l’acide formique, mais dont les effets sont trés douloureux.
Dans les plaines herbues qu’envahissent de violentes et tenaces végétations, elles défrichent et dénudent, 4 grand travail, autour de leur nid, une aire circulaire d’ot rayonnent vers la brousse des routes bien entretenues et sur laquelle elles ne tolérent et ne cultivent qu’une seule espéce de graminée, l’Arista Oligantha, appelée vulgairement Riz de fourmi ou Heérbe a aiguilles.
Lincecum, qui le premier les observa, affirme qu’elles la sément, mais Mc. Cook qui vint aprés lui prétend que par d’incessants sarclages elles se contentent d’exterminer, autour de leurs céréales favorites, toutes les autres plantes. Elles agissent comme de véritables pionniers, jardiniers, agriculteurs et avant tout bicherons,
car les grandes herbes subtropicales représentent
pour ces minuscules insectes de gigantesques arbres dont elles attaquent la base a coups de scie et font ensuite basculer la téte sous leur poids.
-Lopinion de Me. Cook est corroborée par Wheeler qui, durant un séjour de quatre ans au Texas, eut l'occasion d’observer & loisir les fourmis en question et de découvrir la cause de Verreur. Les Molefaciens ne semblent pas prendre les mémes précautions que nos Moissonneuses d’ Algérie ou du sud de la France afin d’endormir ou du moins de retarder le réveil des graines qu’elles emmagasinent, Quand, A la suite de quelques jours de pluie, ces graines se mettent & germer et menacent d’envahir et d’étouffer le nid, elles se hétent de se débarrasser de celles qui ne sont plus utilisables et de les porter 4 une certaine distance, parmi les déblais de la fourmiliére, ot elles prennent racine et forment ces riziéres qui avaient intrigué les premiers explorateurs,
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A ces fourmis agricoles ou jardiniéres on pourrait en rattacher d’autres qui sans rien cultiver moissonnent et engrangent. Les fourmis des pays plus ou moins froids, contrairement a ce qu’on croit, ne font pas de provisions pour Vhiver qu’elles passent au fond de leur nid dans un engourdissement dont elles ne se réveillent qu’au printemps, c’est-a-dire au moment ot elles retrouyent au dehors les vivres nécessaires, Mais d’autres espéces qui habitent les régions plus chaudes ot Vhiver moins rigoureux mais improductif ne les endort pas, prévoient l'avenir et prennent leurs précautions. Entre celles-ci, Pune des plus connues et des mieux étudiées est le Messor Barbarus qu’on rencontre dans le midi de la France et qui abonde en Algérie ov il est fort redouté, J.-T. Moggridge, Escherich, Arthur Brauns et Cornetz s’en sont occupés.
Cette fourmi de grande taille accumule dans ses souterrains des graines de diverses plantes qu’elle ramasse sur le sol ou qu’elle récolte 4 méme les tiges ou pédoncules, soit en tordant ceux-ci, soit en les coupant ou en les sciant 4 l’aide du sécateur dentelé que forment ses mandibules. A l’entrée du nid fonctionne un sévére contréle : les apprenties ou les novices qui apportent naivement de menus cailloux, des débris de porcelaine ou des semences non comestibles sont vivement rabrouées et priées d’aller déposer ailleurs leurs petites erreurs. Je n’insisterai pas sur Jes drames qui se déroulent aux portes des couloirs, quand il s’agit d’y introduire des glumes trop volumineuses ou un bout d’épi qui se met toujours en travers. C’est un spectacle qu’il est facile de s’ofirir durant I’été, entre Saint-Raphaél et Menton, et qui, pour peu qu’on posséde Vimagination qui le transpose a l’échelle humaine, en vaut bien d’autres que l’on vient chercher sur la Cote d’Azur.
Ces graines entassées et parfois méthodique-. ment classées dans les greniers plus soigneusement cimentés que le reste de la fourmiliére mais, durant la saison des pluies, assez humides, comment les moissonneuses les empéchent-elles
de germer? C’est une question que les myrmécologues n’ont pas encore bien nettement résolue. Les uns prétendent qu’elles les portent, quand il est nécessaire, dans des sortes de séchoirs situés prés de la surface du nid, d’autres soutiennent qu’elles leur font subir une préparation spéciale, qui inbibe, sans la détruire, la faculté germinative, car elles se développent normalement
- lorsqu’on les séme hors de la fourmiliére. D’autres
enfin sont d’avis qu’elles rongent simplement les radicelles & mesure qu’elles se montrent et que c’est méme cette espéce de maltage qui les rend assimilables. En tout cas, elles ne les consomment jamais telles quelles, mais les concassent, les broient, les malaxent et en font une pate ou une bouillie semi-liquide. Généralement, des soldats spécialisés, des soldats & grosses tétes et & mandibules énormes, sont chargés de ce travail de boulangerie. A ce propos, et pour dire le mal comme le bien, il faut signaler une moissonneuse du genre Pheidole dont la cruauté et Pingratitude révoltantes, habituelles chez les termites et les abeilles, sont exceptionnelles dans le monde des fourmis. A la fin de la saison, quand ces malheureux meuniers-mitrons sont devenus inutiles, le conseil secret de la cité les
fait décapiter et jeter hors des murs; puis, au printemps suivant, ordonne aux femelles fécondées de leur créer des remplagants.
LES FILANDIERES
A proprement parler, elles sont plus arboricoles qu’agricoles. Elles occupent, hors. série, une place exceptionnelle. Nous atteignons ici le sommet de Part et de l'industrie. Les fourmis filandiéres, découvertes ou pour mieux dire expliquées depuis moins de trente ans, Gicophyllas et Polyrhachis habitent les régions tropicales de l’Asie, de l'Afrique et de lAustralie. On a récemment constaté que le Camponotus Senex du Brésil tissait son nid de fagon identique. Les filandiéres sont notamment assez populaires en Indochine ow les indigénes les respectent et les
soignent, car elles défendent les plantations contre les attaques de divers parasites. Bugnion, Doflein, Dodd, Karl Friedrichs, Goeldi et quelques autres les ont étudiées.
Pour construire leur nid, elles commencent par jeter leur dévolu sur deux ou trois longues feuilles qu’elles désirent réunir. Rangées et solidement agrippées sur le bord de l’une de celles-ci, au nombre d’une centaine s'il le faut, nous dit Dodd, agissant de concert, de leurs mandibules, elles saisissent la feuille voisine. Si elles ne peuvent directement Vatteindre, elles forment la chaine ou le pont, chacune d’elles étreignant solidement sa compagne par le pétiole, entre le métathorax et l’abdomen, jusqu’a ce que la fourmi de téte paryienne a accrocher et 4 rapprocher l’autre feuille. Quand les bords se touchent & peu prés ou du moins se trouvent a la distance jugée convenable et commode, il s’agit de les maintenir 4 leur place. Alors interviennent les fileuses. Elles portent entre leurs mandibules une larve qui se préparait’ 4 tisser son cocon et qu’on vient d’arracher & ses préoccupations égoistes afin de la consacrer a des travaux d’utilité publique. C’est pourquoi les larves et les nymphes des Fileuses sont toujours nues, toute
soie disponible étant réquisitionnée pour la confection du nid. Au moyen du fil encore visqueux que sécréte son outil, la tisseuse, passant et repassant sa vivante navette, relie et fixe les deux bords. Les autres filandiéres, leurs larves entre les dents, en font autant sur toute la longueur de la feuille; et le travail se poursuit jusqu’a ce que le nid entiérement tissé devienne un énorme cocon divisé en une infinité de chambres a parois et colonnettes de soie.
Voila done que pour la premiére fois, dans le monde animal, se révéle l’usage de Loutil. On n’en trouve pas d’autre exemple chez les insectes ou chez les mammiféres qui occupent les sommets dans la hiérarchie des étres vivants.- Il est vrai, parait-il, qu’on a vu parfois un singe enchainé se servir d’un baton afin de rapprocher une banane ou une noix qui ne se trouvait pas
& portée de sa main; mais le fait semble si précaire, si incertain et né de velléités si incohérentes et si hasardeuses qu’il est impossible de 1’assimiler & Pemploi réfléchi et méthodique de la navette et du fuseau. Dans aucun autre domaine les fourmis n’ont fait un pas qui les ait mises plus pres de nous. Elles ont réellement franchi une frontiére qui paraissait presque aussi inviolable que celle du feu.
Nous nous émerveillons que nos animaux domestiques les plus intelligents passent chaque jour a quelques millimétres d’une idée sans l’apercevoir. Mais qui nous dit que nous ne passons pas aussi 4 cété de beaucoup d’autres idées qui, a d’autres intelligences, doivent paraitre aussi simples, aussi élémentaires que celle de l’outil et que nous ne remarquerons peut-étre jamais bien qu’a chaque instant, comme disent les enfants dans leurs jeux, nous brilions?
Les fourmis iront-elles plus loin? L’étude de leur évolution des temps paléontologiques 4 nos jours, ne permet pas d’en décider; mais il n’est pas impossible que de ce cété se préparent, sinon des dangers, du moins des nuages dont nous aurons 4 nous occuper. En tout cas, leur marche sera si lente que lorsqu’ils deviendront menagants,
Aa LA YIE DES FOURMIS
nous n’existerons plus; car tout semble présager que l’homme, le dernier yenu sur cette terre, sera le premier a la quitter, pour aller on ne salt pas encore ol.
FOURMIS-RESERVOIRS
Les fourmis & miel, fourmis rotondes, fourmiseutres, fourmis-bonbonnes, fourmis-réservoirs dont j’ai déja dit quelques mots dans un chapitre précédent, portent dans l’entomologie officielle, le nom moins vulgaire, moins pittoresque et moins facile & prononcer et a retenir de Myrmécocystus Melliger.
Nous devons au révérend Mc. Cook a peu prés tout ce que nous savons sur elles. Gomme les fongicoles, elles aiment les régions chaudes, bien
que la nature, sous d’autres climats, en all ébau-—
ché des préfigurations ou des contrefagons,
2 no OREN? et aeemlnNS gy) preeeaartiiey
notamment dans des pays arides ow elles sont presque indispensables 4 des insectes plus ou moins vignerons qui n’ont pas encore appris
- & faconner des tonneaux, des jarres ou des bou-
teilles, et qui veulent avoir en réserve des aliments liquides.
C’est dans l’Hortus Deorum on Jardin des Dieux, du Colorado que Me. Cook les étudia.
Elles vivent exclusivement des gouttes de miel qui suintent des galles d’un chéne spéeial, le
- Quercus Undulata, dont elles se gorgent au point de tripler et de quadrupler lp volume da leur abdomen. Celles qui parviennent & le quintupler ou 4 le sextupler, sont promues au grade de réservoirs, on achéve de les remplir & domieile jusqu’é ce qu’elles aient atteint huit fois le poids normal; aprés-quoi, par les pattes de devant, elles s’accrochent au plafond de l’une des dix ou vingt chambres 4 miel taillées dans le grés rouge et y restent suspendues jusqu’a leur mort et plus outre, car souvent leurs crochets ne lachent prise que deux ou trois jours aprés le décés. On voit les inconyénients, mais On Soe demande quels sont les avantages de cette onereuse promotion. Se trouveat-ils dans les yolup- —tés de'régurgitation, dans une stupidité phéno-
ménale, dans la satisfaction d’une vanité sans bornes, ou dans les joies du sacrifice intégral? Ce qui, dans notre monde, semblerait invraisemblable ne l’est pas nécessairement dans celui des fourmis.
L’insecte ordinaire a une taille de cing ou six millimétres, gonflé & se rompre, il devient translucide et atteint les dimensions d’un grain de raisin qui contient un miel, délicieux parait-il, et fort recherché par les habitants du pays.
La fourmiliére explorée par Mc. Cook, avec ses couloirs, ses entrepdts et ses galeries superposés, occupait un espace d’environ trois métres de longueur sur un métre de hauteur et cinquante centimétres de largeur; et était tout entiére creusée dans un grés rouge, assez friable, mais beaucoup plus dur que la terre végétale. Elle comprenait dix chambres 4 miel renfermant chacune une trentaine d’outres vivantes.
Qu’accidentellement un de ces ballons se décroche et tombe lourdement sur le sol, s’il éclate, les fourmis maigres se précipitent a la curée sucrée. S’il demeure entier, il ne peut plus — se relever ni remonter 4 son poste dans le haut du cellier. Personne n’y touche malgré l’appat du miel, mais personne ne lui vient en aide, et,
agitant désespérément ses pattes dans le vide, il finit-par mourir sur place, parfois au bout de plusieurs mois. Alors les maigres séparent le thorax de l’abdomen et, sans y porter une mandibule profanatrice, roulent celui-ci hors de la cité, jasqu’au lieu qui sert de cimetiére, ot elles Vabandonnent.
Voila en quelques mots ce qu’on sait de leurs moeurs. Je ne crois pas que celles des Sélénites ou des Bételgeusiens puissent nous paraitre beaucoup plus surprenantes ou plus inexplicables.
Bien qu’on ignore ici, comme en tant d’autres cas, le fond des choses, ne nous attristons point. Nous ne serons jamais que les jouets d’une heure et nous ne pouvons pas espérer Vabsolu. Ce qui est acquis est acquis et nous avons des milliers, voire des millions d’années pour éclaircir le reste. Au surplus, il y a bien des problémes plus urgents que celui-ci, encore que tout se tienne et que la moindre réponse indis- . cutable, 4 la plus petite des questions, que cette réponse nous vienne d’Antarés, d’une Naine Blanche ou de la fourmiliére, intéresse tout ce qui nous touche de plus prés.
Complétons 6es paragraphes consacrés aux Fileuses ef aux Réservoirs, en passant rapidement en revue un certain nombre de petites industries auxquelles nous ne nous étions pas encore attardés. Nous savons que dans la fourmiliére le travail est organisé avee beaucoup plus de méthode et de sang-froid que ne le ferait supposer Vagitation désordonnée que fous remarquons d’habitude 4 la surface du nid; agi« tation qui du reste, neuf fois sur dix, n’est impus table qu’A notre présence menagante comme un cataclysme, & notre intervention intempestive,
& nos gestes inconsidérés, Dans les ténébres des
galeries souterraines, chacun a sa besogne, sait exactoment ce qu’il faut faire et le fait aveo soins A peino sortie de sa coque, la nymphe devenue fourmi, encore flageollante sur ses pattes molles, s’empresse autour des ooufs, des larves et des pupes qu’elle nourrit, tourne, retourne, déplace,
FOURMIB AGKICOLBA 109
brosse, peigne et nettole sans arrét, Hille ne sore tira du terrier que lorsque ses membros et sa ___ cuirasse de chitine se seront suffisamment raffers 2 bergére, potiryoyeuse, jardiniére, champignon hilste, Moissonnense, tervassibre, magonne, menul- Fj __ siére,; réservoir A miel, guerriére, nourrice, ménaghre, eté., selon sa race, pa yooation, ses Apti> tudes, ou les ordves de lintelligence centrala, Mais parfois 64 spécialisation est & tel point marquée des sa naissance qu'elle modifie Ia structure de son corps, Ces modifications sont moins générales, mais souvent aussi profondes,
couper, de dépecer, de tarauder, de broyer, —- Celles qui seront soldats acquiérent des mandi
: bules deux ou trois fois plus grandes, plus acérées, plus redoutables que les mandibules normales, -D’autres possédent des mandibules A ressort “qui leur permettent de sauter coming des puves et d’échapper ainsi 4 Vadversaire déconcertd, L'hote encore peu connu des foréts viergos du — Brésil, le mystéricux Gigautiops Destructor, aux prands yeux, bondit de branche en branche, ot
“ wr
ee ‘ad
une fourmi indienne, l’Harpegnatus Cruentatus, d’une détente de ses machoires franchit un demimetre.
Il en est quise couvrent d’épines, quelques-unes ont des gaines dans lesquelles elles abritent leurs fragiles antennes. Des habitantes du désert, qui toute leur vie auront 4 charrier des grains de sable, sont pourvues d’énormes tétes en forme de spatule, de cuiller, de cupule. Il suffit du reste de juxtaposer sur une feuille de papier quelques visages appartenant a diverses espéces d’ouvriéres ou de soldats, pour réunir la plus hallucinante collection de masques qu’un « carnavalier » de Nice ou de Venise ait jamais imaginée.
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L’un des plus curieux de ces masques est celui dont s’affuble le soldat concierge ou portier. Ou plutdét, 4 proprement parler, il n’est pas portier, mais sa téte, monstrueusement spécialisée, est la porte méme, qui obture exactement,
comme un tampon, l’ouverture du nid. Si ce nid, par exemple, est installé dans une tige de bambou, le front du portier prend l’aspect et la couleur de la tige en question, sil se trouve dans le tronc d’un vieux poirier, il se camoufle en écorce de poirier. On trouve toute une série de formes intermédiaires qui vont du portier ou de la téte-porte-née, au demi-portier, au portier suppléant, au portier candidat, au portier amateur, etc., dont Vorgane semble déterminer le destin, A moins que ce ne soit le destin qui ait déterminé l’organe.
On a tout récemment découvert ou cru découvrir des spécialistes encore plus imprévus : des fourmis-pompiers. Une myrmécologue 4 qui nous devons déja plus d’une étude intéressante et scrupuleuse, Mme Marguerite Combes, fille du grand botaniste Gaston Bonnier, dans une note publiée par le Journal de psychologie normale et pathologique, et dans des communications faites a « la Société Entomologique » de France résumées et complétées dans un ar-— ticle paru dans la Revue des Deux Mondes du fer avril 1930, déclare avoir vu, a plusieurs reprises, dans l’enclos du laboratoire de Biologie végétale de Fontainebleau, une équipe de For-
TONLE EN RY
mica Rufa attaquer de concert et éteindre 4 l'aide de projections d’acide formique, parfois en dix secondes, parfois en dix minutes, un rat de cave allumé sur le nid. Souvent, les premidres qui affrontérent la flamme, périrent victimes do leur dévouement. Dans d’autres expériences los fourmis éteignirent, devant témoins, une grosse veilleuse de cire, de celles qu’on emploie pour les réchauds. Ces épreuves, plus d’une fois renouvelées, donndrent toujours les mémes résultats; mais il faut ajouter que cette aptitude i Cteindre le fou parait exceptionnelle; en effet, sur six fourmilidres de Formica Rufa établies dans Penclos dont parle Mme Combes, une seule, toujours la méme, la possede franchement et la garde d’année en année.
Au premier abord, les faits paraissent invraisemblables. Gomment admettre quo les fourmis vient la notion du feu? Naturellement il n’y a jainais eu de feu dans la fourmilidre. En ce qui la concerne, il ne peut provenir que de la foudre, ou de lincendie de la forét ou de la plaine, c’estd-dire que les fourmis ne le peuvent connaitre qu’en y périssant et n’eurent jamais occasion d’on aoquorir Pexpérience,
Néanmoins, leur manidre d’agir peut a la
FOURMIS AGRIGOLES 203
rigueur s’expliquer, HH est en effet d’observation eourante que lorsqu’elles se trouvent, par exemple, en présence d’un liquide dont Vodeur les incommode, elles jettent dessus des boulettes de terre 6u des débris, jusqu’dA ce qu'il soit
~ absorbé, N’est-ce pas un réflexe analogtie, — si Von potit qualifier de réflexe un geste aussi mani- - festement intelligetit, — qui les fait agir de la ~ méime fagon a Pégard de la flamme?
Mme Combes est d’avis que ses Formica Rufa Be familiariséront peu A peu avec le fou grace A des bouts de cigarettes jetés fréquemment sur leur nid. Tl ést fort possible que cette expli- Cation tréa simple soit la meilleure. En tout cas, elle n’enldverait rien au génio manifesté par la — fotirmilidre.
La Formica Rufa pullule dans les bois de — PeiraGaya qui s'étendent au-dessus de Nice, 4 —prés de la frontiére italienne, & une altitude de quinze cents métres, On n’y fait pas ving pas sans y réncontrer un de leurs monticules d’ai+ guilles de pin, haut de cinquante a soixantes quinge centimetres, J’y ai fait ces jours-ci, avee des botits de bougie de divers calibres, des rats de bayve et des yeilleuses de cire, une trentaine
— dexpériences:
Le troncon de bougie, long de deux ow trois
centimetres, posé tout allumé au sommet du
nid, était immédiatement attaqué avec fureur par les premiéres ouvridres qui lapercevaient; Valarme se répandait et bient6t une foule affolée faisait cercle autour de la zone, large comme une piece de cent sous, ot la flamme, a leurs yeux gigantesque, puisqu’elle avait trois ou quatre fois la longueur de leur corps, rendait la chaleur intolérable. A chaque instant, une ouvriere, téte baissée, se précipitait dans le cercle infernal. On entendait un bruit de friture et le corps de Vinsecte, recroquevillé, flambait comme une allumette. D’autres, de plus en plus nombreuses, suivaient Pexemple héroique ou s’engluaient et mouraient étouffées ou ébouillantées dans la nappe de cire fondue qui peu a peus’élargissait autour de la bougie. Celle-ci finissait par s’éteindre naturellement quand la méche penchait et tombait sur le cdté, faute de soutien et d’aliment. Mais je n’ai jamais constaté que les fourmis contribuassent & son extinction. Je dois méme ayouer que je ne comprends pas comment elles le pourraient faire, vu qu’avant qu'il leur soit possible d’approcher a distance convenable, elles périssent grillées ou asphyxiées. Il faudrait
POURMIS AGRIGOLES 205
user d’une tres petite flamme, dune flamme a leur taille; mais alors cette flamme serait si fragile, si précaire, qu’en la frdlant, en passant dessus, elles V’éteindraient sans peut-dtre en avoir nettement Vintention.
En tout cas, ce que j’ai constaté, c’est leur héroisme insensé, manifestement surhumain.
D’autres feront sans nul doute des expériences plus concluantes. J’ai suspendu les miennes parce qu’elles me semblaient inutilement cruelles.
On me signale que dans certaines foréts, notamment dans celles de Compiégne et de Fontainebleau, la Formica Rufa devient de plus en plus rare. Les chercheurs d’ooufs, ou plutot de cocons destinés & Pélevage des faisans, lui font une guerre sans merci. Il serait temps qu’une loi intervint, comme en Prusse, afin de sauver dune destruction complete cette belle fourmi, qu’on a surnommée la Police des Foréts. Un consciencieux myrmécologue, M. Robert Stumper, a caleulé qu’un nid de Formica Rufa détruit par jour plus de cinquante mille insectes nuisibles : hyménoptéres, microlépidopteres, chenilles, etc.
Phe ad ie
4b LA VI DEB POURMIS
Puisque vers la fin de ce chapitre nous nous
fix.
ao ;
sommes quelque peu éloignés de nos insectes—
agricoles, permettons-nous une derniére digres- Alon,
Quand nous voyons les fourmis s’affairer autour de leur logis dont on vient de troubler le ropos, transporter avee une aisance incroyable, par les montées et les descentes les plus abrutes, les cocons deux fois plus gros qu’elles, charrier, drosser, Manceuvrer en se jouant et pour ainsi dive & mandibules tendues, des aiguilles de pins ou des bouts de bois qui pour nous représenteraiont des madriers ou des poleaux que deux ou trois hommes manieraient ayee peine, nous los croyons douées d'une force musculaire que jusqu’ici nous estimions huit ou dix fois supérioure & la nétre, U est fort possible que nous nous trompions, J’ai récemment regu a ce sujet, de la part d'un ingénieur Suédois, une commu-
‘ ‘ “ vo Lopergane nan
nication qui, par eontre-coup, ébranle sérieusement des idées qui n’étaient peut-étre fondées que sur de fallacieuses apparences.
: li prend un homme haut de 2 métres. Cet homme peut porter sans peine une boule de fer de 20 centimétres de diamétre, pesant 35 kilogrammes, c’est-a-dire 35.000 grammes. Réduisez eet homme au milliéme; il aura 2 millimetres de hauteur et le poids de sa boule, réduit dans les mémes proportions, sera de 35 grammes, son diamétre étant de 2 centimétres., I] en induit - que ’homme réduit au millieme serait incompa- - rablement plus fort que la fourmi, puisqwil peut porter un objet ayant dix fois sa taille. On a vivement critiqué les calculs de cet ingénieur. Il se trompe en effet totalement. I] applique une réduction linéaire a un poids, ¢’est-adire 4 un volume. Dans l’exemple qu’il propose, ~ da réduction a 1 milli¢me donne un homuncule de 2 millimetres de haut portant une sphere de dixiémes de millimétres, soit un grain de poussiére métallique a peine visible a [ceil nu.
Son erreur est intéressante parce que ¢’est ‘celle ot nous tombons tous instinctivement quand nous voyons des fourmis porter des objets deux ou trois fois plus grands qu’elles. En mul-
tipliant par mille leur taille et le poids présumé de Vobjet, nous faisons inversement le méme calcul erroné. Nous ne pensons pas au poids de
Pinsecte, poids qu’en général nous ignorons, et
ne tenant compte que de sa taille, parce que nous ne voyons qu’elle, nous multiplions ou divisons lune par l’autre deux valeurs qui n’ont rien de commun. C’est le poids de homme qu’il faudrait diviser par mille, ce qui nous donnerait un homme de 100 4 110 grammes. Quelle serait sa taille? Ici, comme le fait remarquer un de mes correspondants, la mathématique est en défaut, parce que la substance de Vhomme n’est pas homogéne ni sa structure homothétique.
Le probléme est d’ailleurs beaucoup plus complexe qu’on ne croit. Victor Cornetz, en 1922, a publié & ce sujet, dans le Mercure de France, une étude qui l’éclaire mieux que je ne le saurais faire. Il constate que le poids de la fourmi est en proportion du cube de sa taille. « Une fourmi, trois fois plus petite qu’une de ses congénéres, pése vingt-sept fois moins; or sa force musculaire n’est pas amoindrie dans les mémes proportions; elle dépend du: carré, ¢’est-a-dire que le petit insecte n’est « absolument » que neuf fois moins fort que le grand. L’une des dimen-
ne
: sions, la longueur du muscle, ne compte pas dans Pévaluation de la force. Ce rapport de la dimension au cube, rapport qui domine tout le débat, est donc d’autant plus avantageux pour un étre que cet étre est plus petit, si les proportions restent a peu prés les mémes et l’est d’autant moins que cet étre est plus grand. »
Yves Delage (Revue Scientifique du 19 juillet 4912), que cite Victor Cornetz, montre théoriquement qu’une fourmi qui peut porter un grain de blé dix fois plus lourd qu’elle, si elle deve- nait mille fois plus grande, ne pourrait plus porter que le centiéme de son poids. Elle serait alors cent fois plus faible que ’homme et le cheval.
ARASITES
Attirés et retenus par Je confort, la richesse, la tiédeur, la sécurité du nid, encouragés par une mansuétude générale qu’on prendrait volontiers pour de la faiblesse ou de l’imbécillité si elle n’était si souvent héroique ou ingénieuse, les parasites pullulent de fagon hallucinante dans la fourmiliére. On en compte a l’heure présente plus de deux mille espéces et d’incessantes découvertes, surtout parmi les insectes tropicaux, accroissent journellement ce nombre. Leur étude, 4 laquelle on a consacré des articles et des volumes dont l’énumération remplirait cing ou six pages, forme un des chapitres les plus encombrants et les plus bizarres de la myrmécologie. Je née m’y arréterai que pour en tirer quelques observations qui éclairent d’un jour indirect, mais parfois assez vif, la psychologic
encore bien confuse et bien déconcertante de la fourmi. Le parasitisme, du reste, parait étre une des lois fondamentales de la nature, une de ses méthodes préférées; et le professeur J.-M. Clarke en trouve déja des manifestations chez les animaux marins du Cambrien, c’est-a-dire 4 l’origine méme de la vie. Cette constatation n’est pas faite pour nous donner une idée fort consolante de la noblesse de sentiments de notre mére universelle, mais elle est incontestable et a droit 4 notre attention.
Nos fourmis naivement et témérairement hospitaliéres tiennent maison et table ouvertes, si l’on peut dire, et commencent par écornifler en famille. Quelques espéces, peu nombreuses, il faut le reconnaitre, ne vivent qu’aux dépens des races obstinément honnétes et travailleuses. Je ne reviendrai pas sur le cas des Sanguines, des Amazones et autres similaires; il s’agit la d’un parasitisme spécial ou plutét d’une sorte de collaboration volontaire ot les uns nourrissent. la cité que les autres défendent. Sans parler des naines Dorymyrmex Pyramica, relativement inoffensives, signalons une autre fourmi, la Solenopsis Fugax assez bassement criminelle.
Vivant toujours sous terre, elle est presque
-aveugle et si petite qu’elle échappe aux regards
et méme aux antennes des malheureuses qui Lhébergent. Elle creuse ses minuscules galeries dans les cloisons d’espéces de forte taille, entre autres dans le nid de la Formica Fusca. A son gré, au moment propice, elle surgit des murs, comme dans une féerie tragique, emporte rapidement un ceuf, rentre chez elle et le dévore tranquillement, car les victimes de ces rapts incessants ne peuvent pénétrer dans ses couloirs étroits. On est étonné que les. grosses fourmis he prennent, contre ces ogres liliputiens mais impitoyables, aucune mesure préventive ou défensive. Sont-elles trop affairées, trop absorbées par leur travail pour les remarquer?
N’ont-elles pas Vidée d’agrandir les couloirs meurtriers ou d’en murer les orifices? La question, je crois, n’a pas jusqu’ici été étudiée a -fond dans une fourmiliére artificielle. En tout cas, quand on bouleverse un de ces doubles nids, on est plus étonné encore de constater que ce sont les assassins qui se vengent et couvrent de morsures les parents dont ils ont massacré les enfants. Une fois de plus nous avons )’impression d’assister & des scénes qui se passent sur une autre planéte.
Avec la Bothriomyrmex Decapitans, observée par Santschi et qui est affublée d’un nom aussi barbare que ses mceurs, nous ne quittons pas notre globe, mais entrons de plain-pied dans lépoque Mérovingienne. Emettant une odeur & peu prés pareille a celle de ses futures victimes, comme si la nature avait prémédité le crime qu’elle lui ferait commettre, elle en profite, au retour de son vol nuptial, pour s’introduire impunément dans le nid du Tapinoma Erraticum ou Nigerrimun, bonnes fourmis. confiantes et laborieuses. Notablement plus petite que les Tapinomes, mais pleine d’assurance, comme si déja elle portait la couronne, elle gagne rapidement les salles ott sont rangés les ceufs et les larves, y trouve les reines pacifiques, subjugue Pune d’elles, s’installe 4 califourchon sur son dos
et s’applique a lui scier le cou, entre la nuque et le pronotum. La téte tombe. Epouvantées les autres reines prennent la fuite avee une partie de leur peuple. Les ouvriéres qui demeurent
fidéles & leur maison natale adoptent l’intruse qui, incontinent, se met 4 pondre. La race au-
tochtone s’éteint peu a peu et le nid des Tapi- -nomes devient une colonie de Bothriomyrmex.
Par d’aussi féroces exemples ne jugeons pas les fourmis. Somme toute, sur plus de six mille espéces étudiées, on n’en compte qu’une douzaine qui ne travaillent jamais et vivent uniquement au détriment d’autrui. Avouons que la proportion est décente et que parmi les hommes elle serait moins flatteuse.
Encore que sa biographie soit moins dramatique que celle de la Bothriomyrmex Decapitans, je ne peux passer sous silence, car elle est assez célébre dans les annales entomologiques, lAnergates Atratulus. Elle est plus bourgeoisement le type du parasite par destination. Les reines de cette espéce ne produisent pas d’ouvriéres, mais uniquement des femelles et des mAéles qui ne pensent qu’a l’amour, ne travail- | lent jamais et sont incapables de s’alimenter. A
peine fécondée, encore agile et passant inaper- — cue, une de Ces reines s’insinue dans le nid d’une race laborieuse, le Tétramorium Coespitum, et Yon ne sait pourquoi, y est trés favorablement accueillie. Abondamment nourrie, ses ovaires se développent de facgon extraordinaire, elle s’enfle comme un ballon ou plutét comme une reine de termites; devient monstrueuse et incapable de se mouvoir se fait porter par ses dames @honneur. Bientdt elle encombre le nid d’ceufs qu’elle ne cesse de pondre. Les ouvriéres du Tétramorium négligent leurs propres larves au profit de cette progéniture étrangére et parfois sacrifient leurs reines A Vintruse. Pourquoi cette préférence et cette aberration fatale? Bien que von Hagens ait pu observer le méme nid plusieurs années de suite et que des myrmécologues aussi sagaces que Adlerz, Wasmann, Janet, Wheeler, Crawley et Forel s’en soient occupés, On n’a pas encore trouvé de réponse satisfaisante & ces questions.
On pourrait citer d’autres exemples, notamment la Formica Microgyna, parasite temporaire, découvert par Wheeler qui est facilement adopté par la Formica Fusca qu’elle finit par supplanter en donnant naissance a une
d'un timide et rampant parasitisme, acquiérent avec les sidcles, une exubérante et insolente -prépondérance. »
D’autres parasites, les Platyarthrus, parfois assez grande taille, et qui, s’ils ne sont pas nuiibles, ne rendent aucun service, semblent avoir e don singulier de se rendre invisibles aux yeux les fourmis. Bien qu’ils pullulent dans leur nid, les n’y font jamais attention et passent au nilieu d’eux comme s’ils n’existaient pas. Mais es Platyarthrus ne sont pas des parents ou des lliés, ils appartiennent donc au chapitre suivant.
Ce parasitisme étranger nous réserve d’autres urprises et nous transporte également a des spoques et dans des mondes aussi variés qu’inat-
oe
menus profiteurs, d’infimes escrocs, chapardeurs et « resquilleurs » comme on dirait dans le midi, parfois persécutés parce que trop impudemment dangereux ou nuisibles, mais le plus souvent tolérés, méme s’ils sont encombrants, qui vivent modestement sur les déchets du nid, happent une goutte de sirop ou passent leur temps a lécher les nutritives sécrétions de leurs maitres. Ils ressemblent 4 des larves munies de pattes, 4 des crabes, a des criquets, 4 des crevettes, & des homards, relativement gigantesques puisqu’ils ont & peu prés la taille de leurs hétes; et toute cette infernale ménagerie grouille librement dans le nid sans que les fourmis affairées et longanimes s’en offusquent.
Méme elles sont toujours prétes 4 encourager leurs grivéleries. Ainsi quand |’Atelura Formicaria, un vilain asticot gras et conique, voit que deux ouvriéres s’affrontent pour la régurgitation, il se dresse entre leurs mandibules afin d’intercepter le miel. Loin de bousculer l’indiscret, elles attendent gentiment qu’il ait pris sa part du festin. Elles agissent de méme enyers ces inexplicables Antennophores étudiés par Janet, Wasmann, Karawaiew et Wheeler, que portent beaucoup de Lasius Mixtus et auxquels
j'ai fait allusion dans La Vie des Termites. Ce sont des sortes de poux, proportionnellement énormes, puisqu’ils sont aussi gros que la téte de leur victime. Généralement, sur le méme Lasius, on en compte trois qui s’installent méthodiquement, Vun sous le menton, les deux autres de chaque cété de l’abdomen, de maniére & ne pas déséquilibrer la marche de leur protecteur qui les soigne et les nourrit comme s’ils étaient ses enfants.
Il convient d’ailleurs d’ajouter que certains de ces hétes hétéroclites rendent quelques services; ils consomment les ordures, débarrassent leurs patrons des mites microscopiques qui les rongent et font la guerre 4 Vinvisible vermine qui pullulerait dans les galeries trop poreuses.
Mais le gros de l’armée est. constitué par des coléoptéres de toutes tailles et de toutes formes qui ont eu le temps, puisque nous les trouvons déja dans l’ambre fossile, de modifier profondément Jeurs organes afin de les adapter exclu-
sivement 4 la vie parasitaire qu’ils ménent depuis des millions d’années. Les antennes, par exemple, se sont épaissies pour solliciter plus efficacement la régurgitation, ou pour servir de poignées qui facilitent le transport; car, extrémement paresseux, ils ne marchent jamais et se font véhiculer par leurs adorateurs, la langue s’est raccourcie, la bouche s’est agrandie, le thorax s’est couvert de poils spéciaux afin que les sécrétions aromatiques et éthérées ot réside le prestigieux attrait de ces étranges acolytes, soient plus généreusement diffusées. Quelquesuns, les Atemeles européens et les Xenoduses d’Amérique, choisissent méme leurs villégiatures et ont deux domiciles, passant ’hiver chez les Formica et !’été dans le nid des Myrmica. On en compte 4 ce jour trois ou quatre cents espéces, bien que celles des régions tropicales soient encore mal connues. Les fourmis les adorent a tel point et leur sont si passionnément assujetties, qu’elles entourent les larves de leurs favoris de plus de soins que les leurs et qu’en
cas de danger elles les mettent d’abord en streté. ©
Us sont unique tare, le seul mais le grand vice de la vertueuse, de la chaste, sobre, austére et laborieuse république et s’affirment parfois un
véritable fléau social aussi meurtrier, aussi fatal a Ja race que Valcoolisme aux humains. Ils conduiraient infailliblement 4 la ruine et ala mort toute colonie qu’ils infestent, si un heureux hasard ou-une providentielle erreur de la nature ne restreignait leur prolifération. D’abord, non contents de la régurgitation, ils dévorent volontiers la progéniture de leurs hétes; et d’autre part, les ouvriéres qu’ils démoralisent et rendent en quelque sorte éthéromanes ne donnent plus aux larves royales les soins minutieux qu’elles exigent; si bien que ces larves mal nourries ne " produisent que des « Pseudogynes », ¢’est-a-dire des femelles dégénérées et infécondes. Il semble done que dans ces conditions, certaines races, notamment les Sanguines, particuliérement assotées de leurs néfastes pensionnaires, devraient avoir disparu; alors qu’au contraire elles sont plus nombreuses que les autres et répandues dans tous les pays du monde. Wasmann a trouvé Vexplication de lPénigme. Les Sanguines traitent de méme facgon leurs larves et celles de leurs commensaux. Lorsqu’elles sont sur le point de se muer en nymphes, elles les enterrent péle-méle, afin qu’elles puissent filer leurs cocons. La nymphose accomplie, elles les exhu-
ment, les lavent et les rangent dans le nid. Mais les nymphes des coléoptéres périssent si on les sort de terre aprés la nymphose, de sorte que
n’échappent 4 la mort que celles que les ouvriéres —
n’ont pas retrouvées.
Sur quoi, grandes discussions chez les Myrmécologues. Wasmann, de la « Compagnie de Jésus », y voit une preuve de l’inintelligence des fourmis et une manifestation de la sagesse divine qui maintient l’équilibre dans la nature. Wheeler
soutenu par Hobhouse, l’auteur de Mind in Evo- .
lution, déclare que l’absurdité d’une fourmi qui
nourrit les parasites qui détruisent ses enfants —
nest pas plus grande que celle d’une mére qui croit assurer le bonheur de sa fille en la vendant
a un multimillionnaire, d’un inquisiteur qui
brile un hérétique par charité chrétienne ou
d’un Empereur qui au nom de la civilisation ©
ordonne 4 ses troupes de ne point faire de quartier. Il est certain que si nous alignons nos bévues, nos imbécillités et nos illogismes a cété
de ceux de la fourmi, la comparaison ne sera pas nécessairement 4 notre avantage. Néanmoins, je ne crois pas que pour la défendre en l’occurence, il soit indispensable de monter sur d’aussi grands chevaux. Il est assez naturel que la Sanguine sans malice, soignant des milliers de larves & peu prés pareilles, les traite toutes de la méme facon. C’est beaucoup lui demander que l’exiger qu’apres l’hécatombe des nymphes parasites, elle reconnaisse son erreur. Il en est de plus graves que les hommes commettent de siécle en siécle et quils n’ont pas encore éliminées. On peut du reste croire que l’expérience ne s’est pas inscrite dans l’instinct de l’insecte parce qu'il y avait un intérét occulte mais majeur 4 ce quelle ne s’y inscrivit point. N’avonsnous pas yu plus haut, par exemple chez les fongicoles et les éleveuses de bétail, qu’elle est aussi capable que nous de fixer dans sa mémoire atavique, les lecons du passé lorsque ces lecons lui sont vraiment utiles?
Ajoutons que la nature ne met pas toujours aussi bénévolement le reméde a cété du mal = 45
qu’elle provoque. L’excessive tolérance de certaines colonies, surtout lorsqu’il s’agit de parasites ‘congénéres, entraine parfois leur extinction. Nous avons vu dans le chapitre consacré au Secret de la Fourmiliére, Yexemple de la Wheeleriella Santschii. A force de caresses antennales elle gagne les faveurs des ouvriéres des 4 Monomorium Salomonis qui la préférent & leurs reines légitimes qu’elles suppriment. Aprés quoi, elle se met 4 pondre et substitue sa race &— la race primitive. Mais comme les ouvriéres de la Wheeleriella ne travaillent pas, toute la colo-— nie usurpatrice finit par mourir d’inanition au faite méme de son triomphe. On trouve des exemples analogues parmi d’autres races Anergates, comme les appellent les entomologistes, c’est-d-dire sans travailleuses. Heureusement pour l’avenir de Vespcce myrmécéenne, ces races sont assez chétives eb assez rares.
Notons en passant que parmi les insached sociaux, !’abeille, grace & son aiguillon redou-— table et du reste n’ayant qu’un organe collect rudimentaire, est & peu pres exempte de par sites. Le termite, d’autre part, plus puritain, plus discipliné, assurément moins généreux, — moins ingénieux, moins fantaisiste et moins
pote
artiste que la fourmi, n’en tolére qu’un trés petit nombre qui semblent munis de glandes 4 parfum,
fl est certain qu’au milieu- de ces innombrables et multiformes parasites, généralement effroyables, souvent dangereux ou suspects et toujours encombrants, la vie intime de la fourmiliére doit étre assez différente de la ndtre. Elle évolue dans un mauyais réve perpétuel, dans une féerie effroyable mais peut-étre passionnante, dans d’interminables souterrains hantés ou des spectres, des fantémes, des apparitions plus démoniaques que celles de nos Tentations de Saint Antoine, sortent de tous les murs, font le guet 4 tous les carrefours, attendent dans tous les couloirs, envahissent toutes les chambres, caresseurs mais avides, frdleurs et patibulaires, offrant en échange du miel d@équivoques voluptés, des parfums ou des drogues maléfiques. Il nous est difficile d’imaginer qu’au retour de notre travail. nous trou-
vions notre maison peuplée de deux mille monstres différents, plus hideux les uns que les autres, qui s’y comportent comme s’ils étaient chez eux; ef dont Vidée fixe et organique, la seule raison de vivre est de vivre 4 nos dépens. Sans y rien comprendre, nous constatons que non seulement Vintelligente fourmi ne balaie pas d’un seul coup, comme elle pourrait facilement le faire, toute cette cour des miracles, toute cette ignoble et ruineuse mascarade, mais qu’elle la favorise, encourage, s’y complait, la considére comme un luxe indispensable, récompense de ses peines, ornement et joie de sa maison et que plus elle est intelligente, industricuse, riche et civilisée, plus elle se laisse impunément et complaisamment parasiter; ce qui, du reste, en général, ne nuit guére 4 sa prospérité, car la bonne Formica Fusca, plus indulgente qu’aucune autre aux professionnels de l’écorniflage, est encore plus nombreuse et plus cosmopolite que la Sanguine adonnée aux stupéfiants des coléoptéres.
Mais nous ne sommes pas compétents. Je l’ai
déja dit, notre vie intérieure et profonde, notre
seule vie réelle, ne tourne pas dans le méme sens. Tous nos vices viennent de l’égoisme, au
Te Ee eS ae Oe pf ee, eS ee ee
lieu d’étre des excés d’altruisme. Ceux que perdent la bonté et la tolérance sont considérés comme des saints ou des fous, c’est-a-dire des aberrants. De tous les animaux sociaux, l’homme est le seul qui n’est victime d’aucun parasite, jentends de parasite 4 peu prés de sa taille, car Vinfime vermine qui se trouve partout, méme sur les parasites des parasites, ne compte pas. C’est apparemment pour la raison qu’étant le parasite par excellence, le plus grand parasite de la terre il a jusqu’é ce jour tenu en respect ou en échec tous les autres. Nous avons réservé a nous seuls les avantages du parasitisme et ne Pexercgons qu’entre nous, mais sa pratique n’y perd rien. Il est évident que si nous agissions comme les fourmis, nous ne résisterions pas longtemps. Il faut done qu’elles soient bien plus fortes que nous ou que leurs organes aient été concus sur un autre plan en prévision des excés de la bonté, ear aussi bons qu’elles nous aurions disparu dés les premiers jours.
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| BPILOGUE
Voila done, & peu pros, V’essentiel de la vie “des fourmis, incontestablement supérieure a ; ‘elle des abeilles, qui est extrémement précaire, as sservie, surmenée, do petite santé et somme toute trés bréve, comme & celle des termites, ‘féroce, incarcérée, furtive, barbare, impitoyable, o Supposons un instant que nos sens soient adaptés au milieu ot elles se complaisent, que nos yeux aiment l’obscurité, notre palais les “mets, notre nez les odeurs qu’elles recherchent, } “que représenterait pour nous, agrandie 4 notre taille, une vie de ce genre? En balance de la tre serait-elle plus ou moins supportable, iP lus ou moins inutile, plus ou moins explicable, plus ou moins désespérante? A moins que des découvertes ou des révélations que nous apporteront peut-étre les siécles que nous avons encore devant nous, n’améliorent et ne transforment
Ze Ma J
singuliérement nos ames et nos corps; et sans tenir compte d’une survie de plus en plus incertaine et de promesses d’outre-tombe qui depuis des milliers d’années n’ont pas été tenues, je crois que la fourmi est bien moins malheureuse que le plus heureux d’entre nous. Sa mére, lorsqu’elle fonda la colonie dans les tourments et les affres que nous avons entrevus, semble avoir acquitté une fois pour toutes le lourd tribut que nous payons durant toute notre vie. L’épreuve surmontée, le destin ne réclame plus rien, au lieu que pour Phomme, les maux renaissent chaque jour.
Elle a d’abord, ce qui est trés important et le support de tout, une santé, une vitalité indes-
tructibles. Une fourmi décapitée continue de—
vivre durant une vingtaine de jours et jusqu’aux derniers moments se tient sur ses pattes. Son corps, renfermé dans une coque plus résistante que nos plus épaisses cuirasses, posséde des
entrailles et des viscéres fibreux et les fonctions
digestives, — notre abominable tare, — y sont
& tel point réduites et si parfaites qu’elles ne —
laissent presque pas de déchets. Elle n’est qu’un comprimé de muscles et de nerfs, et rien ne peut nous donner une idée de l’énergie accumulée
oa ay ‘d a ’ j aed i" S
oat
pourvue d’un tel
jours. Elle en fit jetiner d’autres, ne leur donnant que de l’ecau sur une éponge stérilisée, Neuf
4 cent six jours. Sur un grand nombre de fourmis uiéme, le quarantiéme et le soixante-deuxiéme jour de jedine, 4 demi-mortes de faim, certaines ‘égurgitation, une goutte de miel a celles de leurs compagnes dont 1l’état semblait désespéré.
Elles ne sont sensibles qu’au froid qui du reste
q@attendre dans un engourdissement économique le retour du soleil.
BPILOGUEB ; 235
soumises a cette épreuve, il n’y eut que trois cas
ieee
’entre elles parvenaient 4 donner encore, par —
ie les tue pas, mais les endort et leur permet
Hors les grands fléaux naturels, gelées, sécheresses excessives, inondations, famines, incendies qui menacent tout ce qui existe sur ce globe, hors les guerres de peuplades 4 peuplades qui finissent souvent par des adoptions et des alliances bienfaisantes, la fourmi, redoutée de tous, redoute peu d’ennemis. Rentrée chez elle, dans la Salente souterraine qu’il faudrait mettre & échelle humaine pour en comprendre les avantages, elle n’a plus rien a craindre, elle retrouve la paix, l’abondance, la fraternité totale. Malgré les perturbations, les excitations anormales, auxquelles je les ai soumises dans les fourmiliéres artificielles, avant de parvenir aFallumerZun;commencement de guerre civile, il fallait complétement les affoler, leur faire perdre la téte, leur infliger des épreuves aux quelles aucune cervelle humaine n’aurait résisté. Normalement on n’a jamais vu deux fourmis d’une méme république se battre entre elles, se quereller, oublier leur patience, leur aménité. Alors que les reines des abeilles n’ont de cesse
i ih Oe Ae
KPILOGUE 237
qu’elles n’aient massacré leurs rivales, les reines
des fourmis s’entendent et se traitent comme
des soours. Quand il s’agit de prendre une résolution dont dépendra peut-étre le sort de la cité : Vabandon de la maison natale, une émi-
gration, une expédition dangereuse, par des
caresses antennales, surtout par l’exemple, elles s’efforcent de convaincre celles qui ne partagent pas leur avis. Il leur arrive alors, comme le dit fort bien Michelet, qui cette fois n’est pas trop sentimental, « d’enlever l’auditeur, qui ne fait aucune résistance, et de le transporter au lieu,
a objet désigné. Dans ce cas, qui sans doute est
celui d’une chose difficile &.croire ou A expliquer, Vauditeur convaincu s’unit dl’autre, et tous deux vont enlever d’autres témoins qui, A leur tour, font sur d’autres, en nombre toujours croissant, la méme opération. Nos mots parlementaires,
enlever la foule, transporter l’auditoire, etc, ne
sont nullement métaphoriques chez les fourmis », Au rebours de nous, elle a la chance d’étre beaucoup plus sensible & la volupté qu’a la douleur. Amputée, trongonnée, elle ne se détourne pas desa route et s’empresse vers le nid comme s’il ne s’était rien passé. Mais qu’une scour la sollicite, elle s’arréte et partage avec elle les ivresses du miel,
Chez nous le bonheur est surtout négatif et passif et ne se fait guére sentir que par l’absence de maux; chez elle il est avant tout positif et actif et semble appartenir a une planéte privilégiée. Physiquement, organiquement, elle ne peut étre heureuse qu’en faisant autour d’elle
des heureux. Elle n’a d’autres joies que les joies -
du devoir accompli qui pour nous sont les seules
qui ne laissent pas de regrets, mais quela plupart d’entre nous ne connaissent que par oui dire.
Les transports de amour ot nous croyons nous dépasser et sortir de nous-mémes ne sont au fond que de légoisme & ce point ramassé ou exaspéré qu'il frole la mort ou Panéantissement,
c’est-a-dire cela méme qu'il cherche 4 anéantir.~
La fourmi en connait d’autres qui, au lieu de la contracter, |’épanouissent, la multiplient, la répandent 4 l’infini parmi ses innombrables scours. Elle vit dans le bonheur, parce qu’elle vit dans tout ce qui vit autour d’elle, que tous vivent en elle et pour elle, comme elle vit en tous et pour tous.
Il!
Elle vit surtout dans Vimmortalité, parce
qu’elle fait partie d’un tout que rien ne peut
a plus générale que homme ait pratiquée.
a racine de toutes les autres religions et de les dieux, le totémisme est la premiére cherche, la premiére conquéte, par ce qui m 1eurt, de ce qui ne meurt point. Le totem était ame collective de la tribu. Nos ae lointains
ce qu’elle était lige au totem, c’est-d-dire une espéce animale ou végétale, ou a une classe
nos ancétres ne se les disaient pas davantage, ce n’est pas ce qu’on se dit ni ce qu’on pense
la substance de sa vie; et l’on ne sait quel — instinct épars dans tout ce qui respire les murmure en elle. Son totem est Vesprit de sa fourmiliére, comme le totem de Vabeille est l’esprit de sa ruche. L’homme primitif avait l’esprit de son clan. A la place de celui-ci nous n’avons plus que quelques fantémes évanescents qui bien-. tét disparaftront a leur tour. [] ne nous restera que notre existence d’une heure et nous nous sentirons de plus en plus isolés, de moins en moins défendus contre la mort.
Nous avons vu au début de cette étude, que des fourmis aussi civilisées que les plus civilisées Vaujourd hui, des fourmis a bétail et a coléopteres de luxe, se trouvent déja dans l’ambre de la Baltique, en d’autres termes, dans l’Oligocéne et le Miocéne, c’est-d-dire bien avant l’apparition de homme. Depuis des millions d’années elles ne paraissent donc pas avoir sensiblement — évolué. Pourquoi? Peut-étre, comme nous l’ayons. déja dit, parce que quelques millions d’années ne suffisent pas 4 marquer une évolution. On ne peut hasarder que des hypothéses, attendu que of
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if mouth, il nous reste quelques fourmis attardées qui n’ont pas suivile mouvement général, notamment les Ponérines qu’on suppose descendues d’un type plus ancien appartenant a la faune Mésozoique ou secondaire. Ces derniéres sur- -vivantes d’une espece immémorialement éteinte, ont & peine des insectes sociaux. Leurs colonies e comptent que quelques douzaines d’individus, eur estomac n’est pas encore divisé et spécialisé. Elles sont presque exclusivement carnivores et ne pratiquent pas Vacte essentiel de la fourmiiére : la régurgitation. Leur cuirasse est plus ce forte que celle des fourmis civilisées et elles sont munies d’un aiguillon redoutable, car vivant a peu prés solitaires, les dangers qu’elles courent
Il est pour le moment fort difficile de retrouver les étapes qui marquent l’ascension des miséables Ponérines aux fourmis supérieures, car
liennes, comme, — curieuse coincidence Z nos derniers sauvages sont également australi ns. est encore fort incompléte. D’autre part, le Mésozoique et Vambre fossile, ne sub aucune trace formicienne; mais c’est évider ment dans cet immense inconnu du secon ala fin du tertiaire, que s’est organisée et déy loppée la vie sociale de la fourmiliére, gradue ment substituée 4 l’existence individuelle por aboutir a ce qu’elle est aujourd’hui.
N’étant pas comme elles physiquemen’ irrésistiblement altruistes, nous avons évolt en sens inverse. A l’immortalité collective nou avons préféré Vimmortalité individuelle. Mais nous commengons 4 douter qu’elle soit possibl et, en attendant, nous avons perdu le sentime de la premiére. Le retrouverons-nous? Le socie lisme et le communisme auxquels nous allons, “ marquent une étape dans ce sens. Mais dépor vus de l’organe nécessaire, pourrons- nous no y arréter et y prospérer?
Ce premier espoir d’immortalité collec dont les restes luisent encore comme des tiso1 dans Vinstinct et la pensée des peres- de fami qui revivent ou continuent de vivre en enfants, on peut se demander s’il n’était
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- au fond le meilleur, le mieux fondé, le plus sage et s'il ne faudra pas y revenir un jour quand tous les autres paraitront chimériques. Peut-étre méme devrons-nous aller beaucoup plus loin et nous résigner enfin 4 ’immortalité cosmique qui est la seule indiscutablement, inébranlablement certaine et que nous avons tort de confondre avec l’immortalité du néant qui ne peut exister. Mais quand serons-nous de taille a Vaccepter sans désespérer?
On dirait que la nature ne sait pas ce qu’elle veut, ou plutét, ne fait pas ce qu’elle veut, que quelqu’un lui retient le bras pour lempécher de trop bien faire. Dans les vieilles légendes scandinaves on parle des temps ou Satan régnait
- encore. Ces temps sont-ils réyolus? Ou bien,
si ce n’est la nature, est-ce un démiurge ou un de nos innombrables dieux d’autrefois, Ormuzd ou Ormazd, par exemple, le pére de la lumiére et du peu de bien dont nous jouissons, comme le eroyaient les Persans, contrarié par Abriman, souverain du mal et du néant? Explication a laquelle il nous faudra peut-étre revenir par
Ras LA VIE DES FOURMIS
on no sait quel nouveau détour, comme y ost ae puisque tout semble expier un crime que personne est seul responsable.
Dés que l'on pose des questions qui sortent du pauvre cercle, large comme une assiette, ob
forcément incertaines, balbutiantes, primitives, contradictoires et n’ont fait que quelques pas enfantins depuis lorigine des religions et des philosophies. Notre voix n’est assurée, péremp S toire, notre pensée sans hésitation que lorsqu’il s’agit de notre misére, de nos petites passions, 8 nos petits vices et de l'heure des repas. , No
L’Inconnaissable qui nous méne, ne sachant au juste ot il allait, a-t-il voulu faire trois oasais, sur les termites, les fourmis et les abeilles, avant: de lancer dans le temps ou l’éternité l'homme, sa dernidre pensée et le dernier venu des animaux? Serions-nous la quatridme épreuve et trds probablement la quatriéme expérience manquée? Kst-il possible de tirer des trois tentatives pré= cédentes quelque présage de notre propre sort?
Il faut bien s’y intéresser. I faut tout inter roger. Evyidemment mieux vaudrait s’adres
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d’abord & nos propres électrons qui sont aussi vieux que les mondes. Ils nous diraient tout, puisqwils doivent tout savoir. Quand nous parlons, c’est. eux qui parlent, mais ils gardent le silence sur ce que nous ne sommes pas & méme ou sur ce que nous n’avons pas encore mérité de comprendre. Faute d’eux, tournons-nous vers ce gui nous ressemble le plus sur cette terre : nos insectes sociaux. Nous n’avons pas d’autre repére. C’est sous sa triple forme, l’unique analogie, unique contre-épreuve, unique préfiguration qu’on découvre. Ce miroir 4 trois faces est jusqu’ici le seul ot nous puissions chercher une image de notre destinée. Si petits que soient, les acteurs de ces drames, ils ont leur poids et leur importance, car nous savons fort bien que dans linfini ot nous nous trouvons tous, la taille ne compte point et que ce qui se déroule dans les cieux obéit aux mémes lois que ce qui se passe dans une goutte d’eau.
Laissons pour lVinstant les termites et les abeilles qui s’agitent dans le méme probléme
et tenons-nous aux fourmis. Les mola done parties des Ponérines et arrivées ot nous les z trouvons. Jusqu’ot iront-elles? Sont-elles a leu apogée ou déja sur le déclin, comme pourral le faire craindre les ferments étrangérs et mor bides que sément les parasites de luxe dans leu meilleures républiques? Ont-elles un autre avenir devant elles? Qu’attendent-elles? Voila des — millions d’années qui n’ont pas compté, par 2 conséquent des milliards de milliards de vies — et de morts qui n’ont pas compté davantage.
Qu’est-ce qui compte enfin? Ont-elles atteint : leur but et quel est donc ce but? Si la terre, la nature, l’univers n’en ont pas que nous puissions entrevoir, pourquoi en auraient-elles, pourqu
en aurions-nous un? Naitre, vivre, mourir et recommencer jusqu’a ce que tout disparaisse, — n’est-ce pas suffisant ? Quelqu’un ouvre ee
quelques etales une face humaine, puis le r ferme pour toujours. De quoi se wee
n’avoir pas été?
A quoi ont-elles servi? A quoi voulez-vous que nous servions nous-mémes quand nous au