CHAPITRE II
§ 76. Gomment disparaissent les mots qui expri- 1 ment des idées générales que la langue ne peut s'empêcher d'exprimer? On cesse peu & peu de leur attacher tçlle signification, et la. perte du sens entraine la perte du mot. Le mot n'a de raison d'être que par ce qu'il dit & la pensée, et quand il ne lui dit plus rien, la langue l'abandonne comme un décombre inutile, comme un vase vidé ou brisé qu'on jette au rebut.
Il y a donc dépérissement, puis mort. Rendons là chose sensible par des exemples.
Dans l'état de santé, un mot développe ses significations, sans rien perdre de sa valeur première.
Arbre, à côté de son sens primitif, prend les sens nouveaux de arbre de couche, -arbre généalogique, etc.
Corps, de même, devient corps de garde, corps d'armée, corps de pompe, corps de jupe, corps de bâtiment, etc.
Embrasser signifie non seulement tenir, serrer dans ses bras, mais encore baiser.
Éclat signifiait à l'origine et signifie toujours : frag-
ment qui saute d'un objet qu'on brise, qu'on fend. Au XV e siècle, il a pris le sens de bruit soudain qui frappe l 9 oreille, sens qui s'est conservé jusqu'aujourd'hui, et le xvii e siècle y a ajouté celui de lumière vive qui frappe le regard.
Voilà des mots en plein état de santé. Ils poussent, sans rien laisser dépérir de leurs floraisons premières, des jets vigoureux en divers sens, plantes vivaces, capables encore de longue durée.
§ 77. Mais voici d'autres mots qui commencent déjà à être atteints; ils perdent d'un côté ce qu'ils gagnent de l'autre.
Arriver signifiait venir à la rive; il a perdu ce sens pour prendre celui de venir à (un endroit).
' De même, dans , x
. . . ont disparu les se sont dévelop-
les mots sui - . l , , , l
sens de : pés les sens de :
vants : r
accoucher,
s'aliter,
enfanter;
assaisonner,
mettre à point (en
rendre agréable
rendant
mûr,
au goût par des
cuit),
ingrédients ;
bélître,
mendiant,
imbécile ;
bondir,
retentir,
rejaillir;
chapeau,
guirlande,
couvre-chef;
charme,
incantation,
attrait;
chercher,
parcourir,
quérir;
chétif,
prisonnier,
faible de corps ;
choisir,
regarder,
faire choix;
compas,
mesure,
instrument surer ;
cornichon,
petite corne,
petit concoi
dépit,
mépris,
légère irr contre qu'un, q chose ;
douter,
redouter,
mettre en d
drapeau,
drap,
étendard,
dupe,
oiseau connu pour
homme c
sa stupidité,
laisse trc
êchafaud,
estrade pour spec-
estrade pou
tacle,
plice ;
finance,
terminaison d'une
argent ei
affaire,
dans les a; par eit., co ce des v
flatter,
toucher du plat de la main,
aduler;
fripon,
gourmand,
escroc, fîloi
fronder,
lancer avec une fronde,
critiquer;
gagner,
faire paître,
acquérir ;
gendarme,
homme d'arme,
soldat de p<
habiller,
préparer convenablement,
vêtir;
jument,
bête de somme,
cavale;
lunette,
disque circulaire
appareil pc
des miroirs de
der à la
métal ou de
verre,
mettre,
envoyer,
poser;
nef,
navire,
allée centr latérale église ;
pistole,
Poison, quinte,
r éver, T oman,
séminaire,
sensualité, tromper,
vis (lat. vitis),
petite arme à feu, boisson, cinquième heure,
délirer,
ouvrage écrit en
français, pépinière (aufig.),
sensibilité, jouer de la trompe,
enroulement delà vigne,
petite monnaie d'Espagne * ;
liquide ou solide vénéneux;
accès régulier d'un mal (habituellement toux) ;
songer;
histoire imagi naire ;
établissement où l'on forme des jeunes gens au sacerdoce ;
attachement aux sens;
(se tromper de quelqu'un, tromper quelqu'un) se jouer de lui, le décevoir ;
escalier tournant ;
Dans ces mots cependant, malgré la disparition du
1. « Pistolet a été nommé premièrement pour une petite dague ou poignard qu'on souloit faire à Pistoye, petite ville distant deux lieues de Florence, et furent à ceste raison nommez premièrement pistoyers, depuis pistoliers et enfin pistolets ; quelque temps après, l'invention des petites arquebuses estant venue, on leur transporta le nom de ces petits poignards; depuis encore on a appelé les escus d'Espagne pistolets, pour ce qu'ils sont plus petits que les autres ; et, comme dit Henry Estienne, quelque temps viendra qu'on appellera les petits hommes pistolets et les petites femmes pistolettes. » (Des Accords, Bigarrures, dans Littré, s. v.)
sens fondamental, on pourrait voir un changement fonctions plutôt qu'une perte réelle, puisqu'ils prenne X" en somme une acception nouvelle. Dans ceux qui slx vent, le domaine se restreint décidément ; les mots o X laissé perdre sans compensation une partie de leurs &* gnifications.
Compliment a perdu son sens général d'achèvemen* qui seul explique l'emploi encore usité aujourd'hui (d'achèvement de politesse) 1 .
Démanteler, guérir, etc., ont perdu leur signification propre de dégarnir de son manteau, sauver ou protéger* pour ne plus garder que les sens figurés de démantelé? une forteresse, sauver d'une maladie.
Écervelé ne signifie plus à qui on a fait sauter la cervelle, mais étourdi sans cervelle.
N'y a-t-il pas pathologie du langage dans les pertes de sens qui réduisent les mots :
adouber,
avaler,
Du sens général
de :
préparer, armer,
faire descendre 2 ,
Au sens restreint de :
terme de jeu d'échecs : j'adoube ;
faire descendre dans l'estomac;
1. Compliment est une autre forme de complément; celui-ci, de formation savante, a conservé ou, plus exactement, a reproduit le sens général du latin complementum; compliment, dérivé du vieux verbe complir (cf. accomplir), devenu mutile à côté de son voisin, s'est spécialisé et réduit.