DE LA. PREMIÈRE ÉDITION
Ce petit livre sort de cinq leçons faites en Sorbonne, à la fin du second semestre de l'année 1883. L'auteur s'est proposé d'étudier les I caractères de cette vie que notre esprit prête aux mots, en les chargeant d'exprimer les idées.
L'introduction qui suit cette préface montrera la place qui revient au problème dans l'ensemble des questions qu'embrasse la philosophie du langage. ^ Ici, on se contentera de quelques explications se-^| condaires.
Ce n'est pas une étude historique des variations que les mots peuvent éprouver dans leurs significations qu'on a voulu tenter ; c'est une étude phi- .^^ losophîque des procédés logiques et des causes psy- ^M
1. C'est en réalité une seconde éditîoii corrigée ; la première a élé imprimée en juin et a para en octobre 4B86, a Londres, entruduction anglaise, chez les éditeurs C. kegan Paul, Treacii and C°.
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chologiques ou linguistiques qui se cachent derrière l'évolution des sens. L'histoire des mots est ici un point de départ et un moyen pour s'élever à une étude plus haute.
Le lecteur sera frappé d'un grave défaut que présente cet opuscule : on ne s'y occupe guère que du français. Une étude de ce genre devrait embrasser un groupe naturel de langues , soit l'ensemble des langues romanes, soit tout le groupe indo-européen. Personne plus que l'auteur ne regrette cette lacune. Pour sa justification, il pourrait déclarer que, dans ces études nouvelles de philosophie linguistique, il faut procéder avec prudence, circonscrire d'abord le terrain et ne l'étudier que graduellement, ne songer en xm mot à une synthèse qu'après de vastes séries de recherches analytiques. Peut-être au fond aurait-il raison. Mais la vérité est que ce travail est sorti seulement par occasion de recherches depuis longtemps entreprises et poursuivies à peu près exclusivement sur l'histoire de la langue française.
Les travaux spéciaux de Fauteur sur la formation des mots, son enseignement à la Faculté des lettres, une collaboration de quatorze années avec
M. Ad. Halzfeld au Dictionnaire général de lalanfjue française (qui va être mis sous presse), l'ont amené, à propos de l'élude des mots français, à un certain nombre de considérations générales. Déjà quelques-unes avaient paru, isolément, çà et là, dans divers ouvrages. La tbéorie du développement des sens par rayonnement et enchaînement^ avait été indiquée sommairement, voilà quatorze ans, dans une note du Traité de la formation des mots composés en français^, ainsi que la formule algébrique du développement par enchaînement, celle-ci exposée plus en détail dans ime note de la Revue philosophique^ . Les théories sur le néologisme et sur Varchatsme avaient été également développées dans l'ouvrage consacré à la Formation des mots 7ioiiveanx en français * et dans une leçon d'ouverture faite en Sorbonno le 4 décembre 1883.
On a cru utile de reprendre ces idées un peu dispersées et de les coordonner systématiquement en les développant, en les complétant, en en faisant
i. Voir plus loin, p. 73 et auiv.
fl, a. Page 249.
la. Tome II, page 519.
' " ! 32 ; voir lout le parusraphe III.
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un corps de doctrine. L'ouvrage eat cependant loin d'être complet; U ne prétend point l'être et n'aspire qu'au titre de simple esquisse. Loin de poser tous les problèmes que soulève l'évolution des sens des mots, l'auteur, à dessein, en a écarta quelques-uns qui, par leur nature trop spéciale, auraient compliqué la simplicité du plan adopté. Il s'est contenté de tracer un cadre, mais un cadre à la fois assez large et assez arrêté dans ses contours pour se prêter aux additions ultérieures, et recevoir sans trop de difficulté les faits qui par la suite y viendraient réclamer leur place.
■ On se doute bien que tout n'est pas nouveau Fdans une œuvre de ce genre. Diverses observations qu'elle contient se retrouvent dans quelques-uns des nombreux travaux ' que ces dernières années ont vus paraître sur la philosophie ou la psychologie du langage. Si l'on veut bien loi reconnaître quelque mérite, ce sera sans doute de poser
1. Parmi ces trataas, signalons Burlout le beau livre du profeaseur Whilney, la Vie du Langage, dont un chapitre (le cinquième) touche aux problème a que nous étudions ici. Nous avons utilisé pour le choix des mots ëttidiéB l'iatéreasant article de Littré (Pathologie du langage) qui ouvre bou volume des (î/anwes, ainsi qu'une étude de M. Lehmann but le changement des Higniflcations en français (Oie Bedeiilungsivechsel im Franztcsis- , chen), où sont insérés, mais mal claEsés et souTent mal compris,
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e de pro- ^H ener nar- ^^
avec plus de précision un certain nombre blêmes, de les serrer de plus près, et d'amener parfois à une solution rigoureuse des questions qui n'avaient guère été jusqu'ici traitées qu'à grands traits, ou abordées de côté, ou simplement entre- Mies.
La liste des mots étudiés est assez considérable. Quelques-uns passent plusieurs fois sous les yeuï du lecteur; ces répétitions sont voulues. La complexité des faits est si grande qu'on n'a pas cru pouvoir mieux la rendre visible qu'en prenant dans la masse des exemples quelques-uns plus particulièrement intéressants pour les soumettre sous toutes leurs faces au microscope de l'observation.
Les questions qui sont abordées dans la Vie des mots sont de celles qui ont toujours offert un singulier attrait aux esprits curieux des choses du
un nombre assez étendu d'exemples. — Nous rappelions plus haut la collaboration de M. llatzreld et de l'auteur au DicUonnaire général de la langue française. A cette collaboration nous empruntons les exemples de synonymie des pages 146 et 141, et aussi l'article Timbre (p. SI), qui, avec son curieui classement de sens, nous paraît un excellent exemple pour mettre eu lumière le jeu combiné et les aetioDS complexes du rayonnement et de Venchainemenl,
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langage. Puisse ce petit livre retrouver auprès du lecteur l'accueil bienveillant que les leçons avaient trouvé auprès de l'auditoire sympathique de la Sorbonne I Puisse-t-il faire plus qu'intéresser la curiosité, et inspirer le désir d'approfondir l'étude de notre langue, 4'en mieux suivre le développement, d'en mieux pénétrer le génie *.
1. Remercions en terminant notre jeune ami, M. G. Pellissier, professeur de seconde au lycée Lakanal, d'avoir bien voulu partager avec nous le labeur de la correction des épreuves.
Octobre 1886.
S'il est une vérité banale aujourd'hui, c'est que les langues sont des organismes vivants dont la vie, pour être d'ordre purement intellectuel, n'en est pas moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal.
Pendant plusieurs siècles, on n'étudia les langues classiques que comme des langues mortes. On les apprenait pour comprendre et admirer les chefs-d'œuvre qu'elles nous ont laissés, pour s'essayer par l'imitation d'incomparables modèles dans l'art difficile d'écrire. Tout au plus de grands érudïts scrutaient les mystères des manuscrits, discutaient les formes rares et douteuses qu'ils y lisaient, afin d'arriver à une meilleure intelligence de la langue des originaux.
Mais, avec la découverte du sanscrit, la science du langage fut constituée. Les langues furent étudiées pour elles-mêmes, et leur histoire devint un but de recherches. Ce ne sont plus seulement les belles langues
I de Cicéroa et de Virgile, de Sophocle et de Démoslhènt I qui réclament laltenlion du linguiste ; mais le latiai I archaïque et celui de !a décadence et les informes dia- I iecles italiques ; mais le grec homérique et le grec byzantin, et les patois dont est encore couvert le sol de l'Hellade. Les idiomes les plus variés, des plus augustes aux plus humbles, sont notés, examinés, approfondis dans leur histoire, dans leurs rapports récipro- [ ques. Une vaste enquête se poursuit pour dresser 1( I catalogue complet de toutes les langues parlées aujoi d'hui sur la surface du globe, et l'on s'attache à en d( terminer les origines, à en retracer le développement à reconnaître les formes par lesquelles ont passé leui prononciations, leurs lexiques, leurs grammaires, et, = la mesure du possible, à retrouver, derrière leur I histoire, celle des civilisations.
Nous voudrions ici exposer brièvement quelques-uns. [ des problèmes généraux que supposent ces recherchetj 1 qui s'en dégagent et qui intéressent la paychologii
Et d'abord un mol sur les questions d'origine. Quelb I CBt l'origine du langage' ? Cette question si captivantfi- I et qui sollicite invinciblement notre curiosité, n'a psB I encore quitter le domaine de la pure hypothèse. '
i. Qu'il ait eu, ou noo, un centre unique de formation.
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INTRODUCTION science n'est pas mûre sur ce point. Même dans les langues dont on a les monuments les plus anciens (familles égyptienne, sémitique, indo-européenne), on ne saisit que des formes relativement récentes, et qui ont par derrière elles un long passé de transformations. La recherche, si haut qu'elle a elÈve et fasse remonter ses inductions, n'atteint que des racines dérivées de racines primitives à jamais perdues. Le langage humain & lui tout seul ne peut donner la clef de son origine. Il faut sortir du cadre qui l'enferme pour le dominer et l'embrasser; peut-être l'élude comparative du langage de l'homme et de celui qu'on peut reconnaître, sous des apparences diverses, dans plusieurs espèces animales, l'anthropologie et la zoologie combinées, permettront d'arriver à des résultats nouveaux dans une étude qui jusqu'à ce jour ne relève guère que de la mètaphy- Bique.
D'une prise plus sûre est l'intéressant et charmant problème de l'acquisition du langage chez l'enfant. L'étude y est relativement facile ; des matériaux abondants ont déji été rassemblés ; les faits d'ailleurs sont BOUS la main de tous. Cette étude montrera, sans nul doute, comment la pensée encore simple de l'enfant attache d'abord au petit nombre de mots qu'il possède des idées d'une étendue et d'une compréhension de plus en plus grande, à mesure qu'il saisit un nombre de plus en plus grand d'objets; comment eusuite, par une action inverse, le nombre grandissant des mots nouveaux qu'il apprend lui fait restreindre les
généralisations trop vastes qu'il avait d'abord créée». H^ Un accroissement d'idées plus prompt que l'acquisitioniJ du lexique correspondant, voilà le principe auquel ïliM faut demander la clef de la plupart des faits dans la J psychologie du langage enfantin.
Mais laieaons ces deux questions d'origine pour sidérer les langues dans les manifestations de la vie. Formes immédiates de la pensée, instruments créés par elle pour la traduire, ce sont autant de miroirs où viennent se réfléchir les habitudes d'esprit et la psychologie des peuples. Quelles sont les grandes questions linguistiques qui, dominant les problèmes spé- , relèvent de la philosophie du langage ?
Toute langue est dans une perpétuelle évolution. A. quelque moment que ce soit de son existence, elle esti dans un état d'équilibre plus ou moins durable, entre deux forces opposées qui tendent : l'une, la force conservatrice, h la maintenir dans son état actuel ; l'autre, la force révolutionnaire, à. la pousser dans de nouvelles directions.
W' I. L'action d'une civilisation, si humble qu'elle soi t, le "respect de la tradition, le soin avec lequel la prononciation del'enfant est surveillée par ceux qui l'entourent.
langage ^M pement ^^|
INTRODUCTION D bon goût naturel et un désir instinctif d'un
r^çhoisi; à un étage plus élevé dans le développement littéraire, l'influence des livres sacrés, comme la Bible dans les pays de langue germanique, le Koran dans les contrées musulmanes; ou, à un étage plus haut encore, celle d'œuvres littéraires qui par leur propre beauté s'imposent à l'admiration de tous, et inspirent aux générations suivantes le culte d'une forme incomparable : voilà les principales causes qui maintiennent la pureté d'une langue. Elles sont comprises dans un mot, la
iiCulture de la pensée.
P II. En face se place la force révolutionnaire, qui agit par les altérations phonétiques dans la prononciation, les changements analogiques dans la grammaire, ' le néologisme dans le lexique.
1' Les changements de prononciation partent de l'enfant'. L'enfant, avec ses organes vocaux encore délicats, altère et corrompt les mots qu'il ne peut pas encore bien prononcer. Souvent il est corrigé par les parents, les maîtres; quelquefois il se corrige de lui-même; mais souvent encore il garde en grandissant les défauts de prononciation qu'il s'est lui-même donnés, et il arrive à l'âge d'homme avec une prononciation déjà faussée. Ces corruptions se propagent de l'individu à la génération contemporaine de la famille, du hameau, du village, du district; elles font tache d'huile et devien-