‹ La vie des mots étudiée dans leurs significationsChapitre 3 sur 63 · Cf. p. 114 et · texte numérisé non relu

Cf. p. 114 et

INTBODUCTION 9

à un point d'arrivée, les changements de sons se sont produits si réguiiè rement qu'on a pu dire que les lois phonétiques sont absolues, qu'elles agissent d'une aveugle nécessité et qu'elles ne permeltent et ne souffrent aucune exception'.

2° La deuxième cause de ciiansrement est peut-être la plus importante, parce qu'elle atteint le corps même de la langue, la grammaire. Cette cause est l'analogie. Ici paraît une force nouvelle de nature psychologique, qui entre en lutte avec la force physiologique de l'altération phonétique ; et cette lutte met en lumière le caractère double du langage , qui en tant que son relève du monde physique, et en tant qu'expression de la peneée relève du monde moral.

Étant donné une forme grammaticale, une terminai- Bon commune à quelques mots, l'analogie l'étend, au mépris de l'étymologie, c'est-à-dire de la phonétique, à toute une série d'autres mots, enlève ainsi à ceux-ci leurs formes, leurs terminaisons propres, et, les façonnant tous sur un même modèle, substitue l'unité h la

1. Naeh allem, maa erst die melhodisch strenger geviordene fûrsnhung umerer tage ermilielt hat, sielU sich daa immer deuttkker keravs, dast die laittgesetze der spraehen giradesu blirid, mit blinder nattimalvendigkeit wirken, d(Us ej ausnahmen van ihnen odm- versckonvngen durch dieaelben sMsehierdingi nicht gibl. (OsthoS', Dra verbum in der nominal composition, p. 326.) Disons que la nature Hta lois pUoufliques est eu ce momeiit l'objet de iliscuBsiona animées et approfondies entre les linguietes d'Allemagne. Nous ne pouvons nous étendre sur ce point, et renvoyons le lecteur, entre autres ouvrages, au livre de M. Hugo Scbuchardt, Ue'ier die Laiitgeaelze, Gsgen die Junggrammulilier, Berlin, 1835.

iTariété. Par l'extension qu'elle donne à d'anciens élé- »ments, elle crée un système nouveau.

Tantôt, et le plus souvent, l'analogie, en réduisant à m type unique les formes multiples dues à l'étymo- I logie, se propose de simplifier la grammaire. Elle fait I dominer l'uoiformité. La forme grammaticale qui se I trouve dans le plus grand nombre des mots de mÉme I nature s'impose partout, et la force d'inertie que l'anallogie recèle au fond d'elle-même, triomphe des excep- Ltîons et les supprime.

Ainsi dans la première conjugaison française cerl.tains verbes, sous l'action de lois phonétiques spéciales, F faisaient dans l'ancienne langue k la 2° personne du pluriel du présent de l'indicatif et de l'impératif ies; au participe passé iê; à l'infinitif ier ; ces trois terminaisons exceptionnelles, l'analogie les a fait disparaître I devant les terminaisons générales de la conjugaison I régulière ez, é, er.

\ Ailleurs, pour d'autres raisons phonétiques, l'ancienne langue changeait, dans certaines conditions déterminées, la voyelle du radical verbal en un autre son uniquement aux trois personnes du singulier et à la fctPoiBième du plariel du présent aux modes indicatif, ^ubjonctif et impératif.

En face de il Aime, elle disait nous Amons,

— i7 lÈve, — nous lAvons,

— il hÈve, — nous lEVons,

— il TJiEwe, — noits rnsnons,

éié-H

INTRODUCTION En face de il trUEve, elle disait noits Iromons, — i7 plEvre, — nous plovrons,

L'analogie a simplifié lout ce système, en imposant I è. toutes les personnes de tous les temps la même J forme : aimer, lever, laver, mené}; trouver, pleurer.

Tantôt l'analogie crée. Elle ne représente plus alors 4 le droit de la force et du nombre qui supprime l'anomalie au profit de l'usage général ; le langage s'en sert, par un acte spontané, pour mettre au jour des faits nouveaux. S'il s'agit en effet de produire un trait nouveau de grammaire ou de syntaxe, il s'empare d'un caractère qui n'existe que dans un ou plusieurs mots et l'attribue, par analogie, h tout un ensemble naturel de mots. C'est ainsi que le gallo-roman, sentant le besoin de mettre en relief par l'unité de la terminaison la première personne du pluriel dans tous les temps des diverses conjugaisons, mit à profit la terminaison unique que présentait la première personne du pluriel du verbe esse, être, à savoir : sumus, ancien français sommes, ou sons, et la substitua aux diverses terminaisons qui répondaient à -àmus, -ëmus, -imus, -ïmus : l'ancien français dit : chantâmes ou chantons, chantiomes ouckanlio»s,chanteromes ou chanterons, etc., finissomes ^^^pu finissons, reccvomes ou recevons, et le français mo- ^^Henie : chantons, ckantions, chanterons, finissons, etc. ^^^V Ailleurs, après avoir constitué ses deux: conjugai- ^^^Kns vivantes en are, er, et en ire, ir, la langue chercha

^i LA VIE DES BIOTS

qui ne se rangeaient pas sous les types chanter et finira et comme c'est le participe passé qui offrait la plu8 | grande variété de terminaisons, elle alla prendre à- j deux ou trois verbes leur participe en uliis {imbutus, solutus, etc.), pour ajouter cette syllabe vtus au radical d'une quantité d'autres verbes dont les participes primitifs disparurent. Ruptus fut remplacé par rumputus, 7-ompu; vendilus par vendutus, vendu; visus par t dulvs, veit, vu; tonsus par londvtus, tondu; cognitu^ I par cognodutus , coneu, connu; fissus par fîndutu&f. fendu, etc.

Ici l'analogie a été créatrice '.

3° A ces actions modîOcatricea ajoutons le néologisme, qui est amené par l'acquisition de nouveaux faits, de nouvelles idées, de nouvelles façons de comprendre et de sentir les choses, et qui souvent entraine avec lui la disparition d'autres mots, les nouvelles idées et leurs expressions faisant oublier les anciennes.

1. Les caractères essentiels de l'analogie n'ont pus encore complÈtement mis en lumière, et il reste encore digéra points & I éclaircir. On a distingué une analogie vraie et une analogie fausse; cette distinction nous ptiralt sans Tondemeat. Un i' pas encore, que je eachc, expliqué pourquoi les fonnea no velles créi^es par l'analogie peuvent vivre pendant des eièclea i. câté des anciennes sans les supplanter, toutes deux étant également usitées (ainsi en françniBjepMM: k cùté de je puis), alors que les formes nouvelles dues à la phonétique font disparaître rapidement au bout de quelques générations celles qui les précédaient. 11 faudrait encore étudier le rôle de l'analogie dans les transformations syntac tiques, rôle mal recoonu jusqu'ici, et même l 'action qu'elle peut cïcrcer don» certaines allératioas phoné-

Telles Bont les principales causes de changement

dans les langues.

La yie , la sanlé du langage consiste à suivre le plus

lentement possible la force révolutionnaire qui l'entrai'

nera toujours assez vite, en se retenant fortement aun

principes conservateurs.

IQu'arrivera-t-il si l'une des deux forces est seule & <sgir, tenant l'autre en respect et l'annulant? Quand la force révolutionnaire, néologique, reste inerte et que la •langue s'immobilise, il y a péril pour celle-ci. Assu- (rément des peuples dont la civilisation est sans cban- Igement et sans histoire, peuvent garder indéfiniment Seur langue intacte ; la pensée ne changeant pas, l'extpressioD de la pensée n'a pas à changer'. Mais quand un faux respect de la tradition interdit au langage de suivrele cours des idées et qu'il y a contradiction entre la pensée de la nation et la forme qu'elle lui fait revêtir, la langue peut s'épuiser et périr. Nous en avons un exemple illustre dans le latin classique, le latin des écrivains et de la haute société romaine, qui se refusa à suivre lelatin populaire dans le libre jeu de son développement, se cristallisa dans le respect d'une forme consacrée, et vers la fin de l'empire périt d'épuisement, laissant la place à

I 1. Ainsi de l'islaDdais, kngue mère des idiomes Scandinave»

cet idiome populaire si plein de force et de vie qu'une famiile nombreuse de langues et plus nombreuse encore de dialectes sortit de eon sein, toute prête à conquérir pour son compte l'empire que l'autre abandonnait.

Lorsque la force révolutionnaire seule agit, la langue, précipitée dans la voie des changements, se transforme avec une incroyable rapidité. Tantôt, dans l'espace de plusieurs générations, elle aboutit à un état si différent de l'état antérieur qu'elle parait à bon droit une langue nouvelle. Tantôt elle se diversifie en une foule de dialectes qui vont se divisant et se subdivisant à l'inflni. Dans certains patois, dans certains idiomes sauvages, dit-on, une seule génération voit des langues naître et mourir pour renaître sous une autre forme.

Ce développement eCfréné, cette course irrésistible que présente l'histoire de certaines langues, des linguistes' l'ont considéré comme l'idéal de la vie du langage, parce que là on saisit mieux la langue dans le jeu libre ' des forces auxquelles elle s'abandonne.

modernes, qui, deveou ici le aorrÉgien, là le auédûia, wlleura le danois, e'cst maioteau d peu près intact jusqu'à nos joun en

. 'VoiTÎi&i.Mûtitr, Leçons sur la science du langage, deuîième

Pour ces eavants, lea langues litlfiraircB sonl des langues artlDciellea où intervient la volonté de l'écrivain, de l'artiste, l'action savante de l'école. Pour eux, lea idiomes des Papous et des Peaux-Rouges l'emporteraient donc sur nos belles langues littéraires, autant que les chardons sauvages sur les roses merveilleuses obtenues par une culture raffinée et un art supérieur! La tulipe bleue ou noire n'est-elle pas un monstre pour le botaniste?

Nous ne saurions admettre cette façon de voir et la justesse de la comparaison. Le botaniste peut avoir raison; le linguiste certainement non. Et d'abord, ce changement à outrance, dont on fait la vie idéale des langues, va à l'encontre de l'objet même du langage et lui fait perdre à peu près toute son utilité, puisque, dans les idiomes sauvages dont il est question, les vieillards ne comprennent plus les jeunes gens. N'est-ce pas là une preuve frappante qu'on est en présence d'un fait anormal et d'un vrai cas de tératologie? Puis, quelle est la cause première de cette évolution sans fin, sinon l'ignorance et la faiblesse intellectuelle des barbares qui parlent ces idiomes ? Non, le langage s'affermit avec la civilisation. Les actions littéraires , dit-on, altèrent le caractère naïf et spontané des langues. Mais adopter ces vues, c'est oublier que ce progrès de la civilisation auquel on doit les littératures et les formes artistiques du langage qui les sauvent de l'oubli, est un mouvement aussi naturel et qui a des causes auBsi inconscientes que les autres manifestations de

ractiv'ité humaine : art, religion, idées morales, institutions sociales, politiques, etc.

Les causes qui agissent sur le développement des patois et des langues barbares sont plus simples, il est vrai, et plus faciles à déterminer. Mais les facteurs correspondants qu'on trouve dans les langues littéraires, pour présenter des actions plus complexes, n'en existent pas moins naturellement. Depuis quand la complexité des faits est-elle une raison pour déprécier la science qui les étudie? Bien mieux, le jeu en est plus intéressant.

Chez les peuples modernes, par exemple, la formation savante a été emprunter au latin et au grec une quantité de mots qu'elle a introduits, presque sans changement, dans le courant de la langue, créant ainsi au sein du lexique naturel un lexique nouveau, artificiel dans ses origines. Mais cette invasion elle-même se fait en vertu de causes naturelles que la science historique a pour objet de déterminer, et le mélange de ce lexique savant avec le lexique populaire amène des phénomènes nouveaux, où se manifeste sous de nouvea.ux aspects, pour qui sait les observer, Tactivité incessante du langage.

Puisque le langage est un instrument dont les hommes se servent pour communiquer entre eux^ plus rhorizon de la pensée, avec le progrès de la civilisation, se sera élargi, plus la langue aura servi à l'expression de nouvelles idées, plus aussi elle gagnera en noblesse et en grandeur, plus elle fournira à l'ob-

INTRODCCTION il

servation du linguiste et du penseur. « Toute la dignité du langage consiste dans la pensëe, et c'est de là qu'il

lui faut relever- » '

^r Patois et langues littéraires nous font assister durant leur vie à ce jeu de deux forces opposées oîi les traditions du passé luttent contre les tendances de l'avenir, où se montrent les diverses façons de penser des nations, leur tour d'esprit, vaste tableau d"un intérêt puissant et dont le spectacle éveille dans la pensée un monde de problèmes.

Peut-on déterniiner les causes profondes de la naissance ou de la mort d'une langue ? Durant l'évolution dialectale, qu'est-ce qui assigne à chaque région sa forme propre de dialecte ? A un autre point de Tue, quelles sont les influences réciproques que peuvent exercer et subir deux langues voisines? Et jusqu'à quel point l'une d'elles peut-elle déformer l'autre sans lui enlever sa personnalité ? Pour quelles raisons et par quelle marche tel idiome recuie-t-il devant un autre, et les habitants d'une région renoncent-ils insensiblement àieur patois pour adopter celui de la région limitrophe ? En particulier, sous quelles actions les patois

1. Pour l'eiamen spdckl des rapports qui existent entre la langue et la littérature, et l'artinn tpio ta seconde peut eierccr Bur lapremiÈre, voir page lïO, cote I.

disparaissen t-il3 devant la langue liltéraire 7 Dans quellf mesure la nationalité locale est-elle atteinte par le coup porté à l'idiome ? Et si, au lieu de considérer le peuple, nous ne considérons plus que l'individu, est-il de savoir à fond une ou plusieurs langues étrangèi de manière à en faire autant de langues maternelles, et de porter dans son esprit et concilier sans effort des modes différents et souvent opposés de grouper les idées et de comprendre les choses sans nuire à l'originalité de sa pensée ? N'y-a-t-il pas là péril pour l'intel-

is quelle ^H

' le coup ^H peuple, ^H possible ^1

an gères ^|

Voilà un ensemble de questions que la philologie pose à la psychologie, et nous n'avons pas signalé celle J qui se dégage de toutes et qui en est le couronnement ;. J l'action qu'exercent la pensée sur le langage et le lan"] gage sur la pensée.

Descendons à des problèmes plus spéciaux, qui tou- I chent, non aux langues en général, mais aux diverses' parties dont elles se composent.

Toute langue contient trois séries défaits: lesmofi^-l les formes grammaticales, les faits syntactiçues. Nous allons les passer successivement en revue, en partant des formes grammaticales.

Celles-ci ne sont autre chose que ie système de déclinaison et de conjugaison; elles constituent le fond

INTRODUCTION Ifl

même de la langue ; c'est le moule où les mots viennent prendre corps.

Un peuple peut changer son lexique et sa syntaxe ; s'il garde ses formes grammaticales, sa langue n'aura pas changé. Avec le mÉme lexique et la même syntaxe, au cas que la chose fût possible, la langue deviendrait autre, si les formes grammaticales variaient. L'anglais est resté au fond une langue germanique, malgré lea vingt-cinq ou trente mille mots français qui l'ont pénétré, parce que sa grammaire est restée germanique. Le persan a été si bien envahi par l'arabe que le lexique indigène est comme noyé dans l'élément étranger; et pourtant le persan est demeuré langue indo-européenne, parce que sa grammaire n'a rien subi de l'atteinte sémitique. C'est que les mots s'empruntent, s'oublient, se perdent, se renouvellent, mais que le moule de la déclinaison et de la conjugaison par lequel la langue fait passer ce matériel mobile et instable, demeure toujours semblable à lui-même.

Que le français, par exemple, aille donner à l'allemand l'imparfait qui lui manque ! Que l'anglais aille nous transmettre ses deux futurs I La chose parait inconcevable,

Ce sont les systèmes grammaticaux qui permettent de classer les langues en ordres, familles, genres, espèces. On connaît ces grandes divisions de langues monosyllabiques, agglutinantes et flexionnelles, dans lesquelles on ft distribué toutes les langues connues sur la surface du globe. Sans admettre que les langues

agglulinanles aient passé par le premier état du mono- Byllabisme, que les langues flexionnelles aient traversô!! les deux périodes du monosyllabisme et de raggluliDa>-l lion avant d'arriver à leur ej'stème de flexion (ce s là de pures hypothèses jusqu'ici indémonlrëes, et indér^ montrables), sans rechercher les origines de ces Bys-.S tèmes si différents, on peut reconnaître les habitudes I d'esprit diverses et les diverses façons de penser qu'ils n représentent. Les idiomes monosyllabiques donnent l'exemple d'une logique et d'un mode de combinaison des éléments de la pensée à peu près inconcevables à nous autres Européens. Et, à ne prendre que les lan- J gués flexionnelles, quelle variété de systèmes et quelle. J différence dans la façon de saisir et de formuler laj pensée ! La conjugaison sémitique, si riche en voix, siM pauvre en modes et en temps, suppose un étal paycho^ logique tout autre que celui qui a produit la conjugal*! son aryenne, avec sa richesse de modes et de temps eil son petit nombre de voix. Les moules en sont si oppo->J ses les uns aux autres que tous les efforts des savants ■■ ont échoué jusqu'ici pour les ramener à une unité pre-l raière'. Dans le groupe indo-européen lui-même, mal- j gré la communauté d'origine, la conjugaison s'est dé- 1

1. La grammaire comparée deaiangues E^mitiques n met de dÉterminer le type primitif qui a donoé naissi diverses conjugaisons sûmitiques. On peut espérer que la gra.mmaire comparée de l'égyptien et des idiomes berbères d'un côté, de ce groupe et du groupe sémitique de l'autre, nous permettra ua jour de reconstruire un type linguistique nleul de ces trois groupes et qui remontera, avec l'iudo- européen primitive.

it\

veloppée en systèmes assez divergents pour paraître irréductibles entre eux. Cette puissance de la pensée humaine à prendre corps dans des formes tellement variées n'est pas un des moindres traits qui s'imposent 4 l'attention du penseur.

La construction ou syntaxe est la fin où tend toute langue, puisque les mots, bous les formes grammaticales qui leur sont propres, doivent se combiner en phrases pour exprimer la pensée. Les constructions sont déterminées par des raisons historiques ou logiques. Le plus souvent l'usage d'une époque est le résultat d'une lutte entre l'ordre historique ou traditionnel et les tendances logiques nouvelles qui poussent la langue dans d'autres voies. Quelquefois parait cette force que nous avons déjà signalée, l'analogie, qui modifle certaines constructions sur le modèle d'autres voisines. Derrière ces changements qui atteignent la forme, on aperçoit nettement des changements plus profonds dans les habitudes de l'esprit, qui vient à. considérer les choses sous des angles nouveaux et à analyser autrement ses pensées. Quand on voit la race française décomposer lentement, siècle par siècle, les constructions synthétiques qu'elle recevait du latin pour leur substituer insensiblement des constructions analytiques, on pénètre mieux dans le caractère de cette raca

s mois .- on peut les éSudier à divers j

qui a besoin de voir clair dans ses idées et de les divi- % ser pour les mieux saisir.

La psychologie a beaucoup à attendre de la syntaxal historique, science toute nouvelle, à peine ébauchée.J mais d'étendue immense et de portée sans Qn.

^^ points de vue :

1° Ce sont de purs sons, dont la production dépend ,1 des organes vocaux : bouche, laryns , cordes vocales, ■ poumons. Chaque langue a ses habitudes de pronon- I dation, son système de sons. Ces habitudes changent -1 insensiblement, d'après les lois phonétiques dont noua ' avons précédemment parlé. Nous avons signalé les principaux problèmes généraux qui relèvent de la phonétique; d'autres plus spéciaux peuvent être posés, mais ils intéressent moins le philosophe que le physiologiste ou l'anthropologiste, puisque la phonétique ^ relève des organes corporels. Le plus important est celui de l'influence de la race et des milieux. Comment des dialectes voisins, par exemple le piémontais elle vénitien, arrivent-ils â acquérir des caractères si opposés ? Pourquoi l'ancien allemand a-t-il perdu cette douceur souveraine dont on retrouve l'écho dans le gothique du IV" siècle, pour la remplacer par la rude harmonie de l'allemand moderne ? Comment une langue à

certains moments devient-elle incapable de sons qu'elle admettait jadis sans difliciillé, et les remplace-lrelle par des sons nouveaux, qui semblent soudainement, spontanément, s'étendre sur tout son territoire * ?

2° Les mots sont aussi des groupes naturels et fixes de sons ayant chacun son indépendance propre. Us donnent naissance à d'autres mots et se créent des familles. Ils s'adjoignent tantùt deux ou plusieurs mots pour former entre eux des mots dits composés; tantôt des terminaisons spéciales dites suffixes qui en changent la nature et la fonction, d'après des principes déterminés de dérivation.

Chaque langue a ses procédés propres de composition fondés sur des principes logiques spéciaux. Les langues romanes ignorent à peu près complètement la composition avec génitif si riche en allemand et en anglais, tandis que l'allemand connaît à peine la composition par apposition, si féconde dans les langues romanes. L'anglais, seul des dialectes germaniques, a conservé un procédé de composition encore vivant en sanscrit et qu'il doit à la langue mère ^

1. D'autres problàniEB seraient ft signaler, mais ils appartiennent plutdt a Is. lioguiatique qu'à, la psjcbologte : aiasi les questions de phonétique syntactique.

2. Le composé dont good-natured, greaC-minded aoat les typeSi

^^H La dérivalion nous monlre un procédé tout difl'é- ^^H rent. Là où l'alleniaiid dit Apfelbaum ^ Arbre à ^^^K pommes, le français dira pomm-ier. A. y bien rédé- ^^^P cliir, rien d'étrange comme la dérivation. Prendre ^^F dans un ou plusieurs mots une môme terminaison ' commune, en faire le représentant d'une idée abstraite.

rajouter à toute une série de mots simples pour leur

É faire rendre cette même idée, en modilier graduellement le caractère et lui faire exprimer par des élargis- «ements insensibles des rapports nouveaux qui vont en se multipliant; créer ainsi de vrais mots qui n'ont pas d'existence propre par eux-mêmes, qui n'ont au- ■cune indépendance, aucune individualité, que la langue n'isole jamais, qui ne vivent qu'à la queue des mots simples, et qui cependant sont les porteurs d'idées générales, voilà l'étonnant résultat auquel arrivent les langues quand elles créent des suHlxes '. Une force ici

1, Par eseoiple, voyez ce qui ae passe avec le suffixe français âge. C'est le eiirQxe latin -aticus.t^ai existait dH^ns un petit nombre d'adjectifs : sila-aticia, err-aliaiu, fan-aticus. Pour la prononciation , -ad'cus, -aiicum est devenu -arfejo.-odeo.-aifio, -adje,-age; pour ta forme, il est davenu suffixe de substantif comme d'adjectif; pour le sens enfin, dans les substantifs, il a commeucê par former des collectifs : cour-age, proprement, ce qui est relatif au cœur, l'eusemble des seutioients du cisur; feuillage, Teaseiuble des feuilles; pfuma^e, l'eDscmble des plumes ; voilà une première conquête de sens ; âge est donc devenu, sous forme suffixale, un vrai nom collectif.

Bientât, dans des dérivés de verbes transitifs, exprimant le résultat collectif de l'action {lavage, tout ce qui est lavé), il passe insensiblement jt l'idée de cause; c'est ainsi que le sufSxe âge aujourd'hui est le synonyme de l'Action de faire : blanchissage, repassage, nettoyage, etc., action de blanchir, de repasser, de nettoyer, etc.

INTIIODUCTION S5

est en jeu que nous avons déjà vue à l'œuvre, l'analogie. C'est peut-être dans la dérivation qu'on Baisit le plus nettement l'action de l'esprit sur le langage, parce qu'il y manie des éléments peu nombreux, la liste des suffises étant nécessairement très limitée, et que les rapports exprimés sont plus simples.

D'un autre côté, la psychologie comparée des peuples trouve une matière féconde dans l'étude qui rapproche entre eux les procédés de formation des mots de langue à langue. La puissance de composition à peu près illimitée de l'allemand est compensée par une indigence de dérivation qui fait contraste avec la puissance de dérivation et la pauvreté de composition' des langues romanes. Que gagne ou perd l'expression de la pensée à l'emploi de l'un ou de l'autre de ces divers procédés ? Voilà encore une de ces questions qui pénètrent au fond de la psychologie populaire.

^ 3" Enfin les mots expriment les idées. Le mot est créé pour rendre la pensée. Quel est le rapport qui l'unit à l'idée dont il est le signe? Jusqu'à quel point l'histoire des changements de sens reflèle-t-eUe l'histoire de la pensée? Tel est précisément le problème dont nous abordons ici l'examen.

, 1. Moius grande toutefois qu'on ne le croit gcu fraie ment.

Dans l'étude qui suit, on voudrait déterminer d'abort lee caractères logiques de cette vie intellectuelle et raie que notre pensée donne aux mots; autrement dîti,, montrer par quel procédé de l'esprit et soua l'action de quelles causes ils naissent et se développent au sein de la langue. Puis, on voudrait montrer comment celleci règle les rapports des sens entre les mots voisina, comment ces mots se comportent entre eux et sent de la part les uns des autres ou imposent les uns aux autres des actions réciproques; enfin de quelle façon ils épuisent les concepts qu'ils possèdent et disparaissent condamnés à l'oubli.

Naissance, vie et mort des mots; nous avons donc raison d'intituler cet opuscule la Vie des mots étudiée dans leurs significations.

Cette étude du mot le prend non pas à sa premiers origine, mais au sens immédiatement précédent d'où est dérivé celui qui est examiné. Déterminerla vie d'une signification, c'est remonter non h l'origine première du mot, mais au sens antérieur qui l'explique, comme en histoire naturelle remonter â l'origine d'un individu, c'est non remonter à l'origine de l'espèce, mais aux individus, mâle et femelle, dont il dérive.

Dana ce travail on trouvera un certain nombre de comparaisons avec l'histoire naturelle. Ces rapprochements n'ont point été cherchés de parti pria, mais se sont rencontrés d'eux-mêmes sous la plume de l'auteur.

Des recherches poursuivies pendant de longues an-

nées sur l'histoire des langues romanes et en particulier du français, l'ont depuis longtemps conduit à cette conclusion (à laquelle d'autres linguistes étaient pour leur compte déjà arrivés) que le transformisme est la loi de révolution du langage.

Ses connaissances en histoire naturelle ne lui permettent pas d'affirmer que les théories de Darwin soient la vérité. Mais, dussent-elles céder la place à des théories nouvelles, le transformisme dans le langage reste un fait.

Le langage est une matière sonore que la pensée hiimaine transforme, insensiblement et sans fin, souô Taction inconsciente de la concurrence vitale et de lai sélection naturelle.

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