JUIN. — SAINT POTHIN ET SAINTE BLANDINE
La cause appelée, un des spectateurs, nommé VettiusEpagatlms, s’avança. '(( Je demande, )) dit-il, « à défendre ces hommes, et je m’engage à prouver qu’ils sont innocents de ce qu’on leur impute. — Tu es donc chrétien, )) dit le gouverneur, « pour te faire leur avocat? —
Je le suis, )) répliqua Epagathe, et il alla se ranger parmi ses frères.
L’interrogatoire commença; mais tous ne se montrèrent pas également forts contre la douleur. Avec les esclaves qu’on avait saisis au domicile des accusés, la torture fut à peine nécessaire : ils appuyèrent de leur faux témoignage toutes les calomnies odieuses ou stupides dont on chargeait leurs maîtres. Les confesseurs supportèrent la question avec une sereine fermeté : le diacre Sanctus, à chaque torture qu’on lui infligeait, se bornait à répondre : « Je suis chrétien, » comme si ce mot résumait tout pour lui, race, patrie et famille. Matur et Attale se conduisirent en véritables athlètes.
Quand on vit paraître Blandine, tous les cœurs s’émurent. C’était une pauvre esclave, convertie depuis peu. Faible et maladive, elle se soute-
Fig. 108. — Prisonniers chrétiens. D'après les sculptures de l’arc de triomphe d’Orange. 11“ siècle.
liait à peine, et pourtant elle se trouva subitement remplie d’une force inexprimable. En vain les bourreaux s’acharnèrent-ils sur la frêle créature. « Je suis chrétienne, » répétait-elle par intervalles, (( et l’on ne fait point de mal parmi nous. )) Bibliade, sa maîtresse, avait renié le Christ; le courage de l’esclave la réveilla comme d’un songe, et elle désavoua tout ce qu’elle avait dit. Les interrogatoires durèrent plusieurs jours. Chaque soir, on ramenait les chrétiens, à demi morts, dans leur prison. De nouveaux arrivants comblaient les vides, car la persécution devenait de plus en plus active. Vint le tour de l’évêque lui-même.
Pothin, Grec d’origine, avait puisé la foi dans les enseignements de saint Polycarpe, un disciple des apôtres. Suivi de quelques prêtres de Smyrne, dont le plus célèbre fut Irénée, il passa en Gaule et s’arrêta à Lyon, en vue d’y constituer une Eglise (160). Ce devait être, après Rome, la plus célèbre fondation de l’Occident. Il en fut le premier évêque. Lors de la persécution, il dédaigna de se mettre en sûreté. Outre le poids de quatre-vingt-dix hivers, il était chargé d’infirmités, et « semblait ne retenir son âme », disent les Actes, (( que pour la faire servir un moment au triomphe du Christ. » Les soldats furent obligés de le porter sur leurs bras. Honteux de cette lutte inégale contre un vieillard expirant, le juge lui adressa une seule question : quel était le Dieu des chrétiens. (( Si tu en es digne, tu le connaîtras, » répondit Pothin. Après quoi, il fut conduit à la prison; durant le trajet, la foule, trompée dans son attente, l’accabla de coups. Deux jours après, on le trouva mort.
Suivant l’usage^ on avait réservé pour la célébration des jeux publics trois des condamnés, Sanctus, Matur et Blandine. On lâcha les bêtes dans le cirque, et les valets, armés de longs fouets, les poussèrent d’abord sur les deux premiers, qu’elles traînèrent en tous sens, meurtris et couverts de plaies. Le peuple, qui réglait l’ordre et la durée des supplices, demanda qu’on les fît asseoir sur la chaise de fer rougie au feu, puis qu’on les achevât à coups d’épée. Blandine, attachée à un poteau en forme de croix, récitait, d’une voix ferme, des prières, qui retrempaient la force des martyrs. Les animaux 11e la touchèrent point ce jour-là.