SAINT JÉROME
DOCTEUR DE L’ÉGLISE
Easebius Hieronymus, autrement dit Jérôme, dont la science devait être l’admiration de son siècle, et la haute piété en devenir l’édification, naquit vers 346, à Stridon, sur les confins de la Dalmatie et de la Pannonie. Son enfance, passée au milieu de ces populations à demi barbares, imprima sur toute sa vie un caractère d’âpre énergie que l’on rencontre rarement parmi ses contemporains. Issu d’une famille déjà chrétienne, et à laquelle les dons de la fortune n’avaient pas été refusés , il fut envoyé par son père à Rome, pour y suivre les leçons du célèbre grammairien Donatus. La rhétorique, la philosophie, la jurisprudence furent également étudiées par lui avec ardeur, et il se fit bientôt une réputa-
Fig. 243. — Sainte Sophie et ses trois filles. D’après une gravure du XVe siècle.
tion parmi la jeunesse du barreau romain, en même temps qu’il commençait à se former une des plus riches bibliothèques du temps. Dans l'effervescence de ses premières années, il s’abandonna trop aux plaisirs du monde, cc II eut alors, )> comme il l’a dit plus tard, « à déplorer plus d’une chute et plus d’un naufrage. » Pour l’arracher à ces dangereux entraînements, son père l’envoya à Trêves, probablement avec quelque emploi auprès de l’empereur Valentinien. C’est là que, touché par la grâce, il se tourna vers Dieu. A l’érudit profane succéda le savant dans les saintes lettres, qui copiait de sa main deux ouvrages de saint Hilaire. Il retourna à Rome pour s’y faire baptiser par le pape Damase.
Les années qu’il passa ensuite à Aquilée, centre d’un grand mouvement religieux, augmentèrent ses dispositions pour la vie solitaire, et il en fit un premier essai en allant quelque temps se confiner dans ses sauvages campagnes natales. Mais c’est vers l’Orient, cette terre des grands cénobites, que sa vocation le poussait. En compagnie de quelques amis, Nicias, Innocent et Héliodore, il gagna Constantinople, traversa le Pont, la Bithynie, la Galatie et la Cappadoce, et arriva à Antioche à la fin de 373.
L’éclat de l’enseignement d’Apollinaire de Laodicée, près duquel il puisa le goût de l’interprétation symbolique, le charme des sociétés littéraires, l’auraient peut-être détourné de ses projets, si une visite qu’il fit au pieux Malchus ne l’y avait subitement ramené. Aussitôt il se rendit au désert de Chalcide, dont les trois zones, de plus en plus arides, désolées, correspondant à trois conditions différentes dans l’état de moine, étaient habitées par des cénobites, des reclus et des anachorètes. Devenu l’hôte d’un des couvents de Chalcide, Jérôme, dont la sauté était déjà affaiblie, n’en suivit pas moins les pratiques les plus rigoureuses de l’abstinence et du travail manuel. Il eut la douleur de voir mourir près de lui deux de ses amis les plus chers, Hylas'et Innocent. Lui-même fut bien près de les rejoindre, tant il maltraitait son corps par des austérités cruelles. « Retiré dans cette vaste solitude, toute brûlée des ardeurs du soleil, » a-t-il écrit, «je me tenais à part des hommes, parce que mon âme était remplie d’amertume. Le sac dont
30 septembre. — SAINT JEROME.
j’étais couvert avait rendu mon corps si hideux qu’il faisait horreur aux autres, et ma peau devint si noire qu’on m’eût pris pour un Ethiopien. Je passais des journées entières à verser des larmes, à jeter des soupirs, et quand, malgré moi, j’étais obligé de céder au sommeil qui m’accablait, je laissais tomber sur la terre nue un corps tellement décharné qu’à peine les os tenaient les uns aux autres. » Pour tenir en bride son imagination, il se mit à apprendre, d’un Juif converti, la langue hébraïque, dont la connaissance approfondie allait plus tard lui
Fig. 244. — Saint Jérôme dans le désert. D’après un tableau de l’école d’Andrea del Sarto. XVIe siècle.
permettre de corriger, sur le texte original, la version latine que l’on possédait alors des Ecritures.
A cette étude, l’esprit de Jérôme se rasséréna, et il commença à vivre dans la société de religieux qu’animait, comme lui, un goût sanctifié pour les lettres. Une pieuse légende du moyen âge raconte qu’un jour, au désert de Chalcide, il vit entrer dans sa cellule, l’œil en feu, la gueule béante, un grand lion blessé, traînant une de ses pattes que suivait une trace de sang; Jérôme s’en approche, le caresse, étanche sa plaie, et le terrible animal se dévoue à lui comme un esclave. L’étude de l’Evangile et la prière occupaient toutes ses heures. « Ce livre divin, disait-il de l’Evangile, ne doit jamais sortir de vos mains. »
Les querelles qui s’étaient élevées dans l’Eglise d’Antioche entre
Paulin et Mélèce, les deux évêques compétiteurs de ce siège, étaient venues troubler jusqu’aux monastères de Chalcide. Persécuté par les partisans de Mélèce, Jérôme, après trois ans de séjour dans cette thébaïde, revint à Antioche, où il reçut la prêtrise des mains de Paulin, mais en obtenant de celui-ci la promesse qu’il ne serait jamais obligé de renoncer à la vie monastique.
Une visite à Jérusalem, un séjour de deux ans (379-381) qu’il fit à Constantinople, attiré par la renommée de Grégoire de Nazianze, dont il devint l’ami, son voyage même à Rome, en 381, pour assister au concile qui s’y tint alors et dont il fut nommé secrétaire, ne purent le détourner de sa vocation pour la solitude. A Rome, cependant, les plus hautes destinées semblaient l’attendre : aimé du pape Damase, qu’il soutint dans sa réforme du clergé et qu’il défendit contre ses ennemis, il était presque désigné par la voix publique pour être son successeur. La traduction des Evangiles, connue plus tard sous le nom de Vulcjate, celle des Psaumes de David, avaient étendu au loin sa réputation. Mais son génie, sa haute piété lui avaient fait aussi des ennemis, surtout parmi les apollinaristes, qui ne craignirent pas de l’accuser d’avoir falsifié un texte d’Athanase. Une sainte ferveur pour les austérités du désert le détermina, en 385, à retourner en Orient.
11 partit accompagné d’une illustre matrone romaine, Paule, que la mort de sa fille Blésille avait portée à renoncer au monde ; elle emmenait son autre fille Eustochie. C’est à Bethléem, après avoir visité d’abord les lieux saints de la Palestine, puis, en Egypte, les déserts de Nitrie et de Scété, célèbres par leurs solitaires, que Jérôme et Paule s’arrêtèrent pour y fonder, près de la grotte de la Nativité, l’un un monastère d’hommes, l’autre trois monastères de femmes et un hospice pour les étrangers. Pour subvenir aux dépenses où il s’engageait, il fit vendre ce qui lui restait des biens de sa famille en Dalmatie. En même temps, et non loin de son monastère, il choisissait une grotte spacieuse pour en faire sa cellule de travail et de méditation.
Jérôme vécut là trente-quatre ans. Fidèle à la règle qu’il s’était tracée, il n’usait que de la nourriture la plus commune et des vêtements les plus grossiers. Son repas se composait d’un peu d’herbes et de pain
Fig. 245. — La Communion de saint Jérôme. D’après le Dominiquin. XVIe siècle.
bis : le vin et la viande en étaient exclus, sauf les cas de maladie, et il regardait comme une rupture du jeûne de manger avant le coucher du soleil. Les heures de la prière étaient réglées ; quant aux heures de travail, il les prenait aussi bien sur la nuit que sur le jour. Il avait aussi ouvert, à côté du monastère, une école à laquelle accouraient tous les enfants de Bethléem, et il y enseignait lui-même le grec et le latin. Entre toutes les études sacrées, sa préférence le portait vers l’hébreu, et il entreprit la traduction de l’Ancien Testament sur le texte hébraïque, auquel celle des Septante n’était pas toujours restée fidèle. La prière, le travail, la sainte amitié de Paule et d’Eustochie, étaient son soutien et sa consolation dans les dures épreuves que lui firent éprouver, ainsi qu’à ses religieux, les luttes de l’origénisme (394) et du pélagianisme , au milieu desquelles le couvent de Bethléem fut incendié. La prise et le sac de Rome par Alaric (410) vinrent ajouter unenouvelle douleur àcelle dont l’avait rempli la mort de Paule, en 404. La vieillesse n’avait amené aucun adoucissement dans ses mortifications. Sa voix était devenue si faible qu’on l’entendait à peine parler. Bientôt il lui fut impossible de se lever sur son grabat sans l’aide d’une corde fixée à la voûte de sa cellule ; dans cette position, il donnait ses instructions aux religieux pour la conduite du monastère.
C’est ainsi qu’il expira le 30 septembre 420, âgé d’environ soixantequatorze ans. Il fut enterré, comme il l’avait ordonné, dans une grotte, sur la roche de laquelle son nom se lit encore aujourd’hui.
Fig. 246. — La ruer assiégeait l'Église. D’après une miniature d'une Bible du XIII1' siècle.
1er OCTOBRE.
SAINT REMI
es évêques, » a dit un historien, « ont fait la France comme les abeilles font une ruche. )) L’un des plus grands fut saint Remi. L’empire d’Occident, assailli par les barbares, inclinait à sa ruine; les Francs entraient dans la Gaule qu’ils étaient destinés à dominer peu à peu tout entière. Et comme la civilisation grecque avait conquis les Romains vainqueurs de la Grèce, la Gaule chrétienne allait conquérir les Francs, tout en acceptant leur autorité politique.
Le père de Remi ( Remigius ) était Emilius, comte de Laon, et sa mère Célinie, personnages d’une haute piété, qui l’élevèrent dans la crainte du Seigneur. Il était né à Cerny, près de Craonne, en 436. Après avoir
reçu une instruction solide en toutes les branches d’études cultivées de son temps, il alla demander à la solitude de le perfectionner dans les vertus chrétiennes; on l’en arracha pour l’élever à l’évêché de Reims (458). Il n’avait encore que vingt-deux ans, mais sa grande réputation de
Fig. 247. — Sacre de saint Rend, évêque de Reims. D'après la Tapisserie de Reims. XVIe siècle.
sainteté fit enfreindre les canons, qui en exigeaient trente, et tous les évêques de la province approuvèrent le choix populaire. Son caractère était fait de douceur et de fermeté ; il savait attirer à lui les pécheurs, les ramener au bien et les maintenir dans la bonne voie : autant il était doux et indulgent pour les faibles, autant il se montrait inflexible poulies manquements graves. On le voyait parcourir les campagnes, ac-
1er OCTOBRE. — SAINT REMI.
compagné de deux clercs : l’un portait une bourse, l’autre l’Évangile.
Fig. 248. .— Saint Remi guérit une femme paralytique et un homme malade; il baptise le roi Clovis. D’après un ivoire sculpté du XIe siècle.
Clovis lui marquait beaucoup de déférence, et il épargna les églises,
à sa prière, pendant les pillages qui suivirent la prise de Soissons et de Reims.
Lorsque Clotilde fut devenue la femme de Clovis, elle eut avec Remi de fréquents entretiens au sujet de la conversion qu’ils désiraient également tous les deux, et quand le roi eut invoqué « le Dieu de Clotilde », ce fut naturellement l’évêque de Reims qui fut choisi pour instruire le néophyte. Le barbare écouta avec une joie mêlée d’étonnement la parole éloquente qui lui dévoilait les vérités de la religion ; un jour que Remi lui racontait la Passion, il s’écria, en portant la main à sa framée : « Que n’étais-je là avec mes Francs ! » Le baptême eut lieu à Reims, et l’évêque dit en versant l’eau sainte : c( Courbe la tête, doux Sicambre ( mitis Sicamber ) ; humilie-toi, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » La famille de Clovis fut baptisée le même jour, et avec elle 3,000 chefs et soldats de son armée. Le reste de la nation devait bientôt suivre cet exemple.
La protection de Clovis permit à Remi d’envoyer des missionnaires évangéliser les Francs qui s’étaient groupés dans le nord des Gaules autour des deux chefs Regnacaire et Cararic. Dans le midi, l’arianisme dominait jusqu’en Bourgogne. Les conférences tenues à Lyon n’avaient eu aucun résultat ; Remi, tentant un dernier effort, demanda à Gondebaud d’en organiser encore une. Les ariens y furent confondus, mais le roi ne voulut pas se rendre à la vérité ; Clovis lui déclara la guerre et le réduisit à merci. Peu après, sur le conseil de l’évêque, il attaqua une autre nation arienne, qui occupait le sud-ouest des Gaules, les Visigoths. Alaric, leur roi, fut vaincu et tué de la main de Clovis, qui étendit ses conquêtes jusqu’à Bordeaux et Toulouse : ces deux expéditions victorieuses refoulèrent l’hérésie au delà des Pyrénées. Le pape Symmaque, à qui Clovis avait envoyé, à cette occasion, de riches présents, sut bien distinguer celui qui méritait avant tout sa reconnaissance. Il remercia le roi et surtout l’évêque ; Remi reçut les titres de légat du saint-siège et de primat du royaume des Francs. Dès lors on le voit à T oui, à Metz, à Verdun, dans les montagnes des Vosges. 11 va jusqu’à Cologne, et les campagnes, si difficiles alors à parcourir, reçoivent sa parole, comme les villes. De retour dans son diocèse, il
1er octobre. — SAINT REMI.
s’occupe de recruter des prêtres instruits et vertueux : c’est de son école que sortirent Arnoul, Médard, Eleuthère, Ursus, qui tous devinrent évêques ; Thierri, qui fonda sur le mont d’Hor un monastère bientôt célèbre.
A la mort de Clovis (511), Reims se trouva dans le royaume d’ Australie échu en partage à Thierri, qui continua à Remi la protection
Fig. 249. — Tombeau de saint Remi, élevé dans l’église de ce saint, par Robert de Lenoncourt, archevêque de Reims. XVIe siècle.
de son père : d’ailleurs, le primat de France, dont la royauté spirituelle s’étendait également sur les trois autres royaumes, était tenu en égale vénération par Clodomir, Childebert et Clotaire. Trois ans après, il réunit un concile pour aviser aux moyens de détruire les restes de l’arianisme dans les Gaules 5 parmi les Pères assemblés se trouvait un évêque arien qui se convertit devant l’éloquence de sa parole. 11 eut dans le même temps plusieurs graves ennuis. Ce fut, d’abord, à propos d’un prêtre qu’il avait ordonné à la prière de Clovis et qui commit une faute grave. Divers évêques s’en prirent à lui et lui adressèrent une lettre, qui allait jusqu’à l’injure ; Remi leur répondit sévè-
rement; il demandait l’indulgence pour le coupable et non pas pour lui-même, qui n’avait fait que son devoir, en se rendant aux désirs « de l’incomparable monarque que l’on devait regarder, non seulement comme le propagateur, mais comme le défenseur de la foi catholique ». Il eut ensuite à soutenir les droits de son évêché contre les usurpations de Foulques, évêque de Tongres : « Vous avez prouvé par vos actes, autant que j’ai pu le comprendre, » lui écrivit-il, « que vous étiez plus pressé de m’adresser un outrage que l’expression de vos sentiments de simple convenance. C’est trop vite prendre l’essor, vos ailes sont encore trop jeunes. Vos droits vous sont inconnus, et vous commencez par usurper ceux d’autrui. Il faut avouer que si vous ignorez les canons, vous avez mis plus de hâte à les transgresser qu’à les apprendre. »
Rerni garda jusqu’à la fin le calme et la gaîté de son caractère. Rien de touchant comme l’amour qu’il témoigna dans son testament à l’église de Reims, dont il avait été si longtemps le pasteur, et qu’il constitua son héritière. Il mourut, entouré de toute sa maison, de ses prêtres, des principaux de la ville, le 13 janvier 532, âgé de quatre-vingtseize ans.
Le 1er octobre 56G, ses restes furent transportés dans une église de Reims, qui fut placée sous son invocation. Son tombeau devint un des sanctuaires de France les plus fréquentés, et l’un des plus féconds en miracles.