‹ La vie domestique (volume 2)Chapitre 21 sur 60 · Philippe de Girard, p · texte numérisé non relu

Philippe de Girard, p

Le souvenir de cet intrépide Français est toujours vivant en Pologne, Au moment où nous écrivons ces lignes, la presse provençale annonce que l'empereur de Russie vient d'offrir un bloc de porphyre pour le piédestal de la statue de Philippe de Girard, et que la ville de Girardow a voté, pour le môme monument, une somme de 25000 francs, comme é noignage de reconnaissance à l'égard de la mémoire do

Ses frères et lui avaient été élevés, non-seulement par une mère modèle, mais par une tante, véritable type de dévouement et de sainteté.

Ils avaient reçu d'elle à son lit de mort de belles et chrétiennes recommandations , des conseils semblables à ceux qui étaient donnés autrefois par les parents, dans le solennel passage de la vie présente à la vie future ; « — Demandez à Dieu qu'il vous fasse la grâce de le bien aimer... Quand vous serez tentés de faire quelque chose qui ne serait pas bien, songez à votre bonne tante. Dites-vous à vous-mêmes : « Elle nous défendait cela, et c'était pour notre bien; elle désirait de nous voir heureux, et on ne Vest pas. lorsqu'on n'est pas sage. » Et les enfants à genoux de lui répondre : a Chère tante, nous prions Dieu de bien graver dans nos cœurs les sages leçons que vous venez de nous donner. Nous ferons notre possible pour ne les oublier jamais.... »

On trouvera toute la scène décrite dans un récit qui suivra le Livre de raison d'Antoine de Courtois.

son fondateur. Une ville s'est formée en effet autour de la grande filature mécanique, dont le gouvernement russe avait confié en 1826 la direction à Philippe de Girard, et, non contente de prendre son nom, elle lui a eœprunié les armoiries de sa famille.

C'est une histoire de la mort de Marie-Anne de Girard, retracée par son trère pour l'instruction de ses enfants. Antoine, neveu de cette femme éminente, l'avait vue mourir, il l'avait entendue ; et il avait copié le manuscrit, pour en faire l'objet de leçons et d'une sorte de culte domestiques, « clans l'espoir qu'il serait utile à ses propres enfants , en leur irispirant le désir de ressembler à leurs ancêtres. »

Les vieux auteurs ' et les histoires de nos communes s'accordent à nous dire quels rapports étroits ont lié jusqu'à ce jour l'ordre des localités h celui des familles. Les annales de chaque ville, bourg ou village, traduisant les qualités propres de la race, empruntent leurs traits distinctifs à l'esprit et aux traditions des foyers de toute classe pourvus de quelque stabilité.

L'auteur de notre Livre de raison nous donne le même enseignement par sa vie. Il se dépensait dans son pays non moins que dans son foyer, et il y trouvait une famille plus vaste, plus ditficile h

1. Voir Bodin, Les six liires de la Respublique, 1599, liv. IIP, chap. VIII, où il est montré « comment Torigine des corps et communautés est venue de la famille. »

conduire que la sienne. Depuis que le Consulat avait rendu un peu d'ordre à la France, il était, comme maire de Sault^, le personnage le plus occupé de sa commune et le chef réel du canton.

En 1812, à l'heure où il commençait son Livre de raison, il crut avoir acquitté sa dette envers ses concitoyens et devoir se consacrer entièrement aux siens. Il se démit de ses fonctions. Le pays se leva pour l'obliger à demeurera sa tête. Le Conseil municipal lui envoya des délégués.

« Pourrions-nous être indifférents, lui disaiton dans une adresse, pour les bienfaits dont vous avez comblé notre commune ? Elle était livrée à des procès lents et difficiles ; votre prudence et vos veilles sont parvenues à les terminer à son avantage. Elle était criblée de dettes ; votre sage économie n'a pas tardé à l'en libérer. Nous ne taririons pas^ si nous voulions rappeler toutes les améliorations que nous avons éprouvées, depuis que nous vous avons pour maire.

« Veuillez donc oublier tous les soucis, toutes les peines inséparables de votre charge. Ne con-

1. Le décret du premier consul, qui l'avait nommé maire de Sault, est du 5 floréal an X.

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sidérez que le bonheur de la population de Sault; faites enfin cesser l'état d'anxiété où nous sommes, et donnez-nous la certitude que voiCs voudrez bien achever votre ouvra<je. »

Celui qui était l'objet de tels témoignages de confiance et d'alYection céda et se dévoua de plus en plus. Un des objets importants, difficiles même, qu'on le jugeait seul en situation de bien régler pour le pays, était le cantonnement des bois communaux à efi"ectuer d'un commun accord avec les représentants des anciens seigneurs. Il y avait des contestations à éviter, un ordre stable à fixer, et l'expérience a prouvé depuis quelle avait été sa sagesse, en conjurant des procès qui n'ont pas été heureux pour les communes voisines. Il demeura à la mairie de Sault jusqu'en 1816. Dès qu'il crut son œuvre achevée, il se retira de la vie publique, et il le fit en présidant lui-même à l'installation de son successeur. « Depuis quinze ans, dit-il, je veillais à la conservation et à la paix de mon pays. Pendant ces longues années, je n'eus à partager que les douleurs et les pertes de mes concitoyens. Ma seule consolation fut de les voir vivre dans une union et une tranquillité que toutes les commun^^s du département nous envie:' nt. .. Plus heureux

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que moi , vous n'aurez qu'à partager des sentiments de bonheur et de joie. »

La paix n'est-elle pas en effet, pour les sociétés, comme pour les familles, la pierre de touche du vrai et du bien? ce Sault avait été en paix. > Antoine de Courtois trouvait le mot consacré chez tous les peuples et dans tous les temps i, pour faire honneur à son pays d'avoir su garder le secret d'être heureux

L'agriculture devint dès lors, avec son intérieur, l'objet de ses préoccupations et de ses soins. Il avait toujours regretté de ne pouvoir y joindre Texercice d'une magistrature locale, telle que l'office de judicature de ses devanciers, qui lui eût donné une carrière à remplir en rapport avec ses goûts, et aussi les moyens de pousser ses enfants dans le monde. Il mit tout son orgueil à faire valoir le domaine de ses pères, à l'améhorer, à y mettre en pratique les maximes du Mesnage des champs d'Olivier de Serres. Un de ses travaux de prédilec-

1. La Bible ne peut mieux célébrer le règne de Salomon qu'en disant: a Chaque famille de Juda et d'îsraél vivait en paix sous sa vigne et son figuier. » Les Rois, liv. III, chap. IV, 25,

C'est aussi l'image par laquelle Olivier de Serres traduira, en tête de son Mesnage dea champs, l'œuvre de pacification et l'ère de réparation qui ont marqué dans la mémoire du pauple le règne de Henri IV,

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tion était l'épierrement de ses terres de montagne, qu'il exécutait pour les conquérir à la culture; il y présidait souvent en personne, sans craindre la fatigue, bravant même les mauvais temps, au point d'y prendre des douleurs rhumatismales qui devaient abréger ses jours. Nous avons dit qu'il avait semé des glands de chêne destinés à se transformer en futaies pour ses successeurs. Un de ces semis se trouvait derrière les bâtiments de sa maison d'habitation ; les arbres avaient grandi ; bien taillés par sa main attentive, ils lançaient des tiges droites et vigoureuses qui promettaient dans un prochain avenir de beaux ombrages. On raconte dans la famille de quel intérêt il les entourait, donnant chaque année à une jeune servante la mission de les écheniller.

Il continuait et complétait en même temps son Livre de raison, commencé en 1812, et il y insérait, avec de nouveaux détails concernant ses affaires domestiques, sa comptabilité agricole et des statistiques de ses récoltes. A la date de 1819, il écrivait un « Nouvel état de la situation de la famille dérogeant aux états précédents. t> Plus loin, et à une date postérieure, en 1822, ce sont de nouvelles indications qui s'ajoutent à celles qu'il a déjà fournies.

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Il avait reconstruit en partie sa résidence rurale; il avait fait inscrire au-dessous de la pierre angulaire les noms de sa femme et de ses enfants, pour la rendre en quelque sorte immortelle dans sa descendance. Il est impossible de le lire sans être attendri, quand il montre sa mémoire comme devant être un jour le palladium des champs paternels. On comprend néanmoins qu'il pressent, en redoutant d'y arrêter son esprit, tous les obstacles que vont soulever à cet égard les nouvelles lois. Il pense même à la création d'un majorât, qui serait pour son domaine héréditaire la seule garantie de stabilité. La liberté testamentaire, ne pouvant plus être exercée d'une manière utile et qui prévienne la liquidation de l'héritage, il voudrait user du moyen que la politique de Napoléon P"" avait inventé, pour la conservation de quelques familles ^ dans la ruine à peu près totale de toutes les autres.

1. Napoléon 1er écrivait le 5 juin 180G à son frère Joseph : c Etablissez le Code civil à Xaples; tout ce qui ne vous sera pas attaché va se détruire en peu d'années, et ce que vous voudrez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du Code civil... Il consolide votre puissance, puisque, par lui, tout ce qui n'est pas fidéicommis tombe, et qu'il ne reste plus de grandes maisons que celles que vous érigez en fiefs. C'est ce qui m'a fait prêcher le Code civil et m'a porté à l'établir. » Mémoires et co^r ■<!vr,r)fjn>i^n politique et ^./téraire du roi Jof^eph, t, II, p. 275; Paris, 1053.

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Hélas! ses craintes ne se sont que trop réalisées. La nécessité fatale qu'il redoutait s'est produite Ml»rès sa mort. Le manoir, où sept générations s'étaient succédé de père en fils depuis les premières années du xvii« siècle, a été sacrifié au xixe par l'application des lois nées des théories du Contrat social de Rousseau : il a dû être liquidé, il est sorti de la famille, à la douleur de ceux qui y ont été forcés par la législation.

L'œuvre de deux siècles a été détruite ; voilà un des exemples de la dure contrainte que notre régime des successions impose aux familles i.

1. Pour juger des conséquences fatales de notre régime des successions, il faut se détacher de ses idées préconçues et interroger les faits. Nos lecteurs pourront s'instruire pleinement sur ce grave sujet, en lisant et relisant la saisissante histoire de la famille des Melouga, tracée dans une des monographies de M. Le Play et complétée par les études récentes de M. Cheysson, ingénieur des ponts et chaussées, sur la situation de la môme famille en 1869 et 1874.

Les Melouga sont des paysans établis à Cauterets (Hautes- Pyrénées) depuis plus de 400 ans, dans un petit domaine patrimonial. Us ont pu jusqu'à ce jour s'y conserver et le faire prospérer, grâce à des mœurs excellentes, sous l'égide de coutumes que consacrait la loi du pays et'que respectaient les hommes d'affaires. Mais, pour ce foyer comme pour les autres, le jour est venu où le choc s'est produit entre la Coutume et le Code civil. Malgré des efforts héroïques, la famille est au moment d'être brisée, et sa ruine est imminente. — Le Play. Organisation de \a famille, Marne, Tours, 1875, 2« édition.

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Celle-ci, demeurée fidèle au pays natal et toujours attachée au sol, a été assez forte pour résistei* à la desorganisation, résultant d'un tel état d',^ choses. Elle subsiste avec les mêmes principes et le même honneur. Mais combien d'autres sont irrévocablement perdues 1

Terminons ici cette étude d'histoire intime, et concluons.

Le Livre de raison d'Antoine de Courtois s'olTre à nous comme un des plus beaux modèles pratiques du bien. Il est l'expression aussi simple qu'éloquente des grands principes, des grands devoirs ; un des fruits exquis produits par cette noble civilisation chrétienne, qui, fondée sur l'ordre naturel donné par Dieu à la famille, avait implanté, jusque dans les cantons les plus reculés de notre pays, de fortes et glorieuses races, fidèles à Dieu, au foyer et à la patrie.

Antoine de Courtois couronna, en 1828, sa noble vie par une mort digne d'elle. « La mort est Vncte le plus important de la vie, avait-il écrit dans son Livre : 7ious ne vivons que pour mourir ; cette vie ne nous est donnée que pour nous conduire à celle qui suit la mort... Mes enfants, ne quittez

or

p.îs la verKjion do vos pères. Suivez noiiSj vol> nous retrouverez en paradis. »

Il ne pensait certes pas alors, dans la mod^sli^j de son caractère, que son manuscrit serait publiô* On l'eût très-étonné, si on lui eût dit que vieiidiait le jour oii ses conseils à ses enfants seraient proposés à tous comme un enseignement, et que tant de pages éloquentes, inspirées par l'amour de ce qu'il avait de plus cher au monde, seraient pjur lui et les siens un litre de gloire. Or, là est précisément 1 intérêt de son œuvre, de là sa pL'ine sincérité et sa haute valeur.

« Je voudrais, avait-il dit encore, pouvoir appeler ce Livre la sarjesse de la famille. Il faut qu'il se continue dWge en âge, qu'il soit le dépositaire de nos succès comme de nos erreurs, en sorte que, faisant tourner au profit de ceux qui viendront le bien et le mal de ceux qui existent, il iw toutes les générations les unes aux autres et nei forme qu une famille toujours vivante. »

Belles maximes! Elles contiennent pour nous une des vérités maîtresses, nécessaires à la réforme de notre pays. Les abus du raisonnement nous ont perdus, et ils menacent de compromettre la raison elle-même dans la confusion croissante des idées, en nous condamnant à l'impuissance absolue de

vouloir et d'agir. Ils ont commencé par ébranler les croyances qui réglaient les consciences ; ils se sont ensuite attaqués à ce que nos pères nommaient si bien la. Coutume, c'est-à-dire à ce fonds solide de principes acquis et de mœurs établies, sur lequel s'appuient toutes les institutions de la vie privée et de la vie publique. Ils nous mènent droit aujourd'hui à la souveraineté absolue d'instincts aveugles et à une notion du progrès qui part de l'invention d'une nouvelle morale, pour aboutir à la prétendue génération spontanée de tout un ordre social nouveau.

Il faut rentrer dans les voies tracées par l'expérience, sous peine de nous livrer à des catastrophes sans fm et sans remède. L'expérience n'estelle pas la grande pierre de touche? Et ne l'est-elle pas dans la famille plus qu'ailleurs, parce que là tout désordre atteint directement le coupable? Le père qui a enseigné l'erreur ne recueille-t il pas chez ses enfants les fruits amers de ce qu'il a semé?

Antoine de Courtois l'exprimait aux siens :

c( Ne vous laissez pas égarer par de vains systèmes; vous vivriez moins tranquilles^ vous seriez sans espérance, et vous mourriez sans consolation... »

« Dans toutes les circonstances de la vie, rou-

lez-vous prendre le meilleur parti ? Demandezvous ce que vous conseilleinez à vos fils et à vos filles en pareille occurrence, et faites-le hardiment. Étrange condition de Vhomme déchu! Ce n*est que pour conseiller ses enfants qu'il retrouve la sagesse. »

Aussi donne-t-il pour titre à son manuscrit, non pas : « Mon Livre de raison, » mais : « Livre de raison de la famille de Courtois-Dure fort, » Dieu est invoqué et béni : « Sit nomen Domini benedictum. » Les trois vertus fondamentales ouvrent les premières pages de ce répertoire de vérités pratiques : ce La foi, l'espérance et la charité, » Toute la direction de la vie est là.

A la même époque, nous trouvons en Bourgogne un profond et pénétrant esprit qui, lui aussi, tenait son journal. Contemporain d'Antoine de Courtois, mais placé sur un plus grand théâtre, Joubert, appelé par M. de Fontanes à prendre rang parmi les inspecteurs généraux et dans le Conseil de TUuiversité, venait chaque année redemander un peu de santé à sa résidence rurale et à sa retraite de Villeneuve-sur-Yonne. Là, méditant sur les observations que lui inspirait l'étude des hommes et de la société, il jetait sur des feuilles détachées ses pensées si fortes, si justes, si pleines de l'arôme

du vrai et du bien et du sentiment du beau \ dont on a dit qu'elles enfoncent le trait. Il faisait, pour entretenir autour de lui le feu sacré, ce que notre père de famille réalisait pour remplir son devoir d'instituteur de ses enfants.

C'est lui qui, voyant « Vidée de l'ordre en toutes choses comme la base et la condition du relèvement des éducations, » disait : « Everso succurrere Seglo devrait être la devise de l'Université, » et, sur la méthode à prendre : « Les enfants ont plus besoin de modèles que de critiques. »

Les modèles à ses yeux n'étaient pas seulement nécessaires à Tenfance; ils l'étaient également aux peuples que le temps entraîne, et dont il emporte les bons usages, les bonnes manières, les bonnes mœurs, les bonnes opinions, (ail y a dans chaque siècle, observait -il, même dans les siècles les plus éclairés, ce qu'on peut à juste titre appeler l'esprit du temps, sorte d'atmosphère qui passera, mais qui pendant sa durée trompe tout le monde sur l'importance et sur la vérité même de la plupsLVt des opinions dominantes, » Aussi,

1. Pensées dé" Jouhertj précédées de sa '» correspondance, d'une notice sur sa vie, son caractère et ses travaux, par M. Paul de Raynal ; 3e édition. Paris, Didier, 1862. 2 vol. m-12.

pour ne pas se laisser tromper par les prétendus progrès, pensait il qu'en matière de principes et de mœurs on devait « présumer bon ce qui a toujours été. » — a II y a des mœurs et des coutumes attachées à la nature humaine et qui se trouveront toujours partout. On dit de tel usage qu'il est grec, romain ou barbare. Moi, je dis qu'il est Jiumain... » Sa conclusion était qu'il fallait opposer aux nouveautés révolutionnaires du siècle a les idées morales de tous les temps. »

Pea d'hommes de sa génération ont vu plus clairement le néant des formules nouvelles qui suppriment ces idées morales ou n'en tiennent plus nul compte :

a Nous vivons dans un siècle oit les idées su* perflues abondent et qui n'a pas les idées néces» saires.

« Peu d'idées fixes et beaucoup d'idées errantes, des sentiments très-vifs et point de sentiments constants, V incrédulité aux devoirs et la confiance aux nouveautés, des esprits décidés et des api" nions flottantes, l'assertion au milieu du doute, la confiance en soi-même et la défiance d' autrui, la science des folles doctrines et l'ignorance des opinions des sages, tels sont les maux du siècle.

« La coutume étant détruite, chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel^ grossières s'il a le naturel grossier. Déplorables époques que celles où chaque homme pèse tout à son loropre poids^ et marche, comme dit la Bible, à la lumière de sa lampe!

« Nos réformateurs ont dit à l'expérience : tu radotes, et au temps passé : tu es un enfant.

« Une voix trompeuse a perdu le monde, en nous criant : Invente et tu vivras. Ce qui était ancien n'a plus suffi au genre humain; il a voulu des nouveautés et s'est forgé des monstres qu'il aspire a réaliser,

« Toutes les fois que les mots autels, tombeaux, héritage, terre natale, moeurs anciennes, nourrice, maîtres, piété, sont entendus ou prononcés avec indifférence, tout est perdu *. »

Joubert jugeait, avec un sens rare des réalités, le grand mal de notre temps, plus intellectuel encore que moral. Il savait bien qu'il y avait eu des

1. Ces citations des Pensées de Joubert sont extraites du Titre XVI, « Des mœurs publiques et privées »; du Titre XVIII, « Du siècle >; du Titie ÀlXj « De l'éducation, z

époques où les classes dirigeantes et les lettrés avaient donné l'exemple de toutes les corruptions sensuelles; mais il n'en trouvait point où ces classes eussent usé à ce point de leur autorité pour nier ou laisser nier les premiers principes de l'ordre naturel lui-môme , et où les classes populaires eussent été ainsi livrées à la tyrannie de l'erreur, à la propagande du mal. « Ce sont les erreurs de l'esprit qui seules ont causé tous nos maux, écrivait-il; les plus entêtés ont été les plus scélérats. » Et il ajoutait encore cette observation de fait : « Les esprits propres à gouverner non-seulement les grands Etats, mais même leur propre maison, ne se rencontrent plus. Aucun temps ne les vit si rares. »

Avec Antoine de Courtois, comme avec tous les bons pères de famille, dont nous avons fait connaître les actes et les œuvres, nous pouvons nous instruire sur les moyens de revenir aux vrais principes, et réapprendre, plus efficacement que par des considérations théoriques, comment se forment les races propres au gouvernement des foyers et des localités, chez lesquelles les pouvoirs publics trouvent un ferme appui pour le maintien de l'ordre, des libertés populaires, de la stabilité et de la paix sociales.

LIVllE DE RAISON

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