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La vie domestique

Les archives intimes du foyer domestique nous ont donc gardé de véritables trésors. En voici deux ; nos lecteurs auront-ils partagé nos impressions à leur sujet ?

La première fois que nous lûmes le manuscrit d'Antoine de Courtois, nous nous disions presque à chaque page : — Comme il est dans le vrai! Ce père de famille si occupé du gouvernement de son foyer, cet agriculteur sans cesse au travail pour faire prospérer son domaine, ce maire de Sault dont le souci constant est de garder en paix sa commune, d'y maintenir les bonnes mœurs et d'en éloigner les procès, n'a rien assurément en lui du lettré de profession ; et cependant, comme il écrit bien ! Et surtout, comme il touche juste sur les points décisifs !

Quant à d'Aguesseau, il est au contraire un lettré, et des plus éminents. Il représente à nos yeux un monde qui n'a presque aucun rapport avec celui auquel appartenaient les petits propriétaires fonciers de la province. Et cependant, n'admironsnous pas dans sa famille et dans sa personne des mœurs exactement semblables ?

Ce sont deux diamants ; mais seraient-ce des diamants trouvés dans du sable?

Non certes; car nous savons qu'il y en a une multitude d'autres.

Des textes très-nombreux nous l'ont dit : partout, malgré les différences de lieu, de temps, de classe, d'éducation et d'instruction, même fonds invariable d'inspirations communes ; mêmes formules nettes, précises, et souvent lumineuses ; mêmes maximes qui gravent sans effort l'idée essentielle ; même rectitude d'esprit, même droiture de cœur avec une simplicité d'expression et un arôme d'honnêteté qui saisissent. Ce qui change, ce ne sont que les développements et les ornements.

Tous n'ont pas à un égal degré la culture littéraire; mais tous traduisent bien, et presque toujours d'une manière distinguée, soHdement, pratiquement, sans phraséologie, sans s'égarera droite ou à gauche, les vérités maîtresses, celles-là

mêmes qui semblent le plus perdues pour nous. Tous obéissent en cela à une méthode tracée, et ils la suivent, presque sans s'en douter, pour imprimer la notion vive du vrai et du bien dans la mémoire, dans la conscience de ceux auxquels ils s'adressent.

Nous avons sous les yeux un Livre domestique qui nous vient, non plus d'une de nos provinces françaises, mais de la Suisse, et nous pouvons y suivre dans ses principaux événements l'histoire d'une famille de Neufchâtel, depuis le xvi* siècle jusqu'à notre temps. Cette famille qui porte le nom de Bonvêpre se distingue par d'admirables mœurs patriarcales. Ses membres ne sont pas seulement de bons pères qui se consacrent tout entiers à l'éducation de nombreux enfants ; ils sont aussi des citoyens dévoués, ils se succèdent de génération en génération dans les conseils de la ville, et, comme maîtres-bourgeois et maîtres -bourgmestres, ils concourent au gouvernement d'un pays dont les institutions sont aussi libres que possible, bien que, depuis la mort de la duchesse de Nemours (1707), il soit placé sous la souveraineté du roi de Prusse.

L'un d'eux commence ainsi son journal en 1665 : « Mémoire des bénédictions reçues par moy Daniel Bonvêpre.

LES FAMILLES MODKLES

« La plus belle finesse est de ne point en afoir, et le plus beau secret est de craindre Dieu et de garder ses commandements.

a A Vhonneur et à la gloire de Dieu soit le commencement et la fin. Amen. »

La première bénédiction dont il remercie la Providence est d'abord son mariage, au sujet duquel il écrit : — « Le vendredi, 28 août 1668, il a plu à Dieu de m'appeler au saint état de mariage avec ma chère femme...

« Dieu veuille nous combler de ses grâces,

et nous fasse prospérer dans toutes nos bonnes entreprises, avec tous les bonheurs et les arantages qu'avec sa bénédiction nous en espérons ! n

Les enfants sont ensuite l'objet d'autant d'actions de grâces à Dieu : — « Le mercredi, 3 novembre 1669, m'est née une fille de lapart du Seigneur... Dieu la comble de ses bénédictions les plus précieuses ! » Une dizaine de naissances se trouvent enregistrées avec de semblables formules.

Le 9 mai 1665, il est nommé notaire; le 27 mars 1672, il est élu « du nombre de Messieurs les Qua rante; » le 11 novembre 1677, il est appelé au Conseil M de Messieurs les Vingt-quatre; » et toujours il invoque Dieu, il veut travailler « pour son honneur et gloire ; » il lui demande « de lui taire con-

naître l'équité et les voies de la justice, afin qu'il se conduise fidèlement, qu'il s'acquitte bien de sa charge pour le contentement du public, et qu'il parvienne à la vie éternelle. »

Ce n'est pas seulement Daniel Bonvêpre qui écrit cela, ce sont tous les membres de sa famille dont le Livre domestique nous permet de contempler à la fois l'esprit d'union et l'ardent patriotisme. Bornons-nous ici à noter ces détails i ; ils ne diffèrent en rien de ceux que nous avons obserA'és en Provence. Les modèles du bien que nous venons d'offrir ne sont donc pas des exceptions, et l'on peut dire qu'ils portent en eux les grands principes qui ont été de tout temps la vraie force des nations 2.

1. Il y en a d'autres qui caractérisent les mœurs. Ainsi, un Bonvêpre va terminer ses études à Bàle, en 1731, chez un ami de sa famiJle. Il raconte, entre antres souvenirs de son séjour dans cette ville, le fait suivant : « Nous avions pour voisin un nommé M. Guesler, à la rue des Nobles, chez lequel j'ai vu à table père et mère avec leurs dix-huit enfants. »

2. Voir dans le beau livre de M. Claudio Jannet, intitulé : Les Éiats-Uiiis contemporains (Pans, Pion, 1876, deuxième édition, p. 199), les anciennes mœurs toutes patriarcales des familles puritaines qui ont constitué la société américaine. « Chaque soir, les membres de la famille se réunissaient autour du foyer pour prier Dieu ensemble. La Bible était la lecture quotidienne, et, sur les larges marges de ses grandes pages, le père inscrivait les naissances de ses en-

Assurément, et nous ne l'ignorons pas, à côté des familles exemplaires, personnifications vivantes du bien, il y en a d'autres qui ne sont pas des modèles. Les classes urbaines, et surtout les familles qui se cor.damnent à l'oisiveté, ont eu toujours à se défendre contre les influences corruptrices des villes, où se développe si promptement l'orgueil et où sévissent les abus de la richesse. Cette corruption s'est mon trée plus d'une fois, avec trop d'éclat, dans les cours des princes; elle est plus marquée à certaines époques, par le fait d'un surcroît de prospérité qui a porté atteinte aux mœurs de toutes les classes. Les passions humaines n'ont jamais désarmé : partout et toujours, c'est au prix d'une lutte incessante que les sociétés ont dû maintenir, chez les familles dégradées, le respect de la loi morale. Mais, et ici est le point important, il n'y a pas alors de doute, pas de contestation, sur les caractères, la nécessité et l'autorité de cette loi morale. Elle est reconnue même par ceux qui la violent, et tôt ou tard ils y reviennent, s'ils ne sont pas exceptionnellement pervertis. Au milieu des plus terribles

fants et les principaux événements domestiques, Mè .le aujourd'hui, c'est dans ces vénérables documents que l'on va cnercher les preuves authentiques de l'état civil des familles. L'autorité paternelle était très-respectée. Les unions formées étaient fécondes. . s

crises religieuses OU politiques, il y a des vérités qui demeurent établies comme autant d'axiomes.

Du reste, ces vérités s'affirment et se démontrent par leurs fruits. '

Les familles corrompues périssent, elles ne tardent pas à disparaître, quels que soient leur grand nom et leur opulence. « Il ne faut pas s'étonner, disait le chancelier L'Hôpital, si tant de grandes et illustres maisons que nos pères ont veues au sortir de terre, ou d'un estre médiocre, monter toutà-coup à une excessive et démesurée hauteur, se sont non-seulement rabaissées, mais presque esvanouïes, comme si elles n'avoient jamais esté i. »

Quant aux familles gardant la tradition du bien, et ce sont celles que nous décrivons, elles sont seules stables, durables, et on les trouve alors en très-grand

1. Traité de la réformaUon de Ja justice, t. I, p. 1G5. — Œuvres de Michel de L'Hospital, publiées en 1824 par M. Dufey,

Cette observation de L'Hôpital est un des enseignements que les pères ne manquent presque jamais d'adresser à leurs enfants. Les mères font de même quand elles prennent la plume. Ainsi, au XVII^ siècle, la marquise de Lambert dit à son fils :

« Nous avons vu quelquefois des hommes s'avancer par de mauvaises voies; mais si le vice est élevé, ce n'est pas pour longtemps; ils se détruisent par les mémos moyens et avec les niémes principes qui les ont établis. » — Œuvres de M°" la marquise de Lambert, nouv. édit. en 2 vol.; Paris, 1748, t. I, p. 53.

nombre à tous les degrés, dans toutes les classes, dans les profondeurs surtout du monde rural. Les rnœur.=, les lois, les institutions, le régime représentatif, le suffrage communal, les appellent à la direction morale du pays et au contrôle de son administration, en leur imposant même l'obligation de S8 dévouer à lui presque sans mesure. L'opinion et la coutume leur confèrent un ascendant dont elles usent et auquel on a recours dans les discordes civiles. Ces familles se distinguent par des traits toujours exactement semblables : elles sont soumises à Dieu ; il y a chez elles une remarquable simplicité de vie, la sévère discipline du travail, une autorité paternelle honorée et dévouée s'appliquant à maintenir, avec la pureté des mœurs, les qualités et les vertus de la race. Elles sont pour leur entourage des exemples tangibles et sensibles, plus efficaces que les meilleurs sermons de morale ; elles représentent aux yeux de tous, et spécialement aux yeux du peuple de tout temps porté à envier le sort des riches, l'idée élevée du devoir et par cela même les conditions du progrès. En elles, sont les sages ayant autorité et pouvoir, pour faire aimer, pratiquer et respecter autour d'eux les grands dogmes sociaux.

Il n'est pas une société dans le monde, ayant eu

une certaine civilisation, qui n'ait vécu par les forces morales dont ces familles sont les dépositaires. Il n'est pas un peuple de l'antiquité qui n'ait cherché et vénéré dans les sages que ces familles ont produits, ses législateurs, ses réformateurs, ses sauveurs dans les périls nationaux i. Par malheur, notre littérature depuis un siècle semble avoir oublié tout cela, elle s'est vantée même de l'avoir effacé. Elle nous offre trop souvent le spectacle du mal ; que sait-elle et que nous dit-elle sur les principes, sur les exemples du bien? Quelle idée se fait-elle surtout de la loi morale, et comment la traite -t-elle ? Aussi, aux yeux d'une opinion égarée, l'ancienne société française a-t-elle perdu absolument tout droit au respect. L'impression générale qu'on a sur nos pères est qu'ils étaient ignorants, opprimés, souffrants, malheureux, que les classes dirigeantes d'autrefois ont été toujours et toutes

1. « Il se trouve toujours, parmi la foule, des hommes divins, peu nombreux, il est vrai, dont le commerce est inestimable, qui ne naissent pas plutôt dans les Etats policés que dans les autres. Les citoyens qui vivent sous un bon gouvernement doivent aller à la piste de ces hommes qui se sont préservés de la corruption et les chercher par terre et par mer, en partie pour affermir ce qu'il y a de sage dans les lois de leur pays, en partie pour rectifier ce qui 4'y trouverait de défectueux. Il n'est pas possible que notre république soit jamais parfaite, si l'on ne fait ces observations et ces recherches, ou si on les fait mal. » Platon Les Lois, liv. XII,

formées à l'image des hommes et des femmes du XVIII'' siècle, dont les mémoires et les correspondances nous révoltent par leurs scandales ; et les vertus des admirables familles, qui sauvèrent notre pays au xvp siècle, disparaissent dans les descriptions qu'on nous fait de la corruption de la cour des derniers Valois, sur laquelle des peintres sans pudeur ont déchiré tous les voiles.

Les moralistes de l'antiquité, dont les livres classiques sont entre les mains de la jeunesse, mais dont on n'explique plus à celle-ci les grandes leçons, avaient une autre manière de comprendre le progrès et le patriotisme. Ils regardaient comme leur premier devoir, celui de dire la vérité, en défendant les traditions du bien contre l'invasion incessante du mal. Ils voyaient chaque génération naître avec la propension à suivre l'appât de la nouveauté, pour renverser les œuvres fondées sur l'expérience de sa devancière, la jeunesse portée à traiter l'autorité paternelle et la vieillesse de surannées, les meilleures règles de discipline, les plus saintes coutumes perdues, lorsque le père cesse d'être respecté et que les classes dirigeantes se livrent à l'erreur, au vice et à la recherche d'une vaine popularité ^ ,

1. a On peut voir dans le passé que tels ont été les principaux de la cité, telle a été la cité elle-même, et que

Quelles belles pages n'a pas écrites sur ce sujet Cicéron, le fidèle et éloquent interprète des traditions romaines !

Où Cicéron plaçait-il le danger le plus redoutable qu'eût à conjurer la société romaine de son temps? Entendons-le : « Qua.ncl la fortune nous seconde, dit-il, et que le bonheur nous arrive de tout côté, notre grand soin doit être de nous défendre contre l'orgueil ^. »

L'orgueil a envahi Rome et les Romains, éblouis par Tavénement de la richesse, et les forces conservatrices de l'ancienne république s'en vont. Cicéron trace l'histoire de toutes les décadences :

« Nos grands hommes, sans les mœurs antiques, et nos mœurs, sans de tels hommes, n'auraient pu fonder et maintenir si longtemps, avec tant de gloire et de justice, un si prodigieux empire. Aussi, avant notre âge, voyait-on les sages traditions de nos pères former des hommes excellents, et ces grands hommes à leur tour consolider les anciennes mœurs et les institutions des aïeux.

toute altération qui s'est opérée dans les mœurs des premiers citoyens a été suivie d'une altération pareille dans celles du peuple. » — Cicéron, Des Lois, liv. III, 14, 1. Des devoirs, liv. I, 26.

« Notre siècle, au contraire, après avoir reçu la république comme un tableau admirable, mais à demi effacé par l'injure des temps, non-seulement a négligé de lui rendre son premier éclat, mais n'a pas même pris soin d'en conserver les derniers vestiges.

« Que reste-t-il des anciennes mœurs? Elles sont tellement plongées dans l'oubli que, bien loin de les pratiquer, personne ne les connaît plus parmi nous.

« Que dirai-je des hommes ? Mais si les mœurs ont péri, c'est que les hommes leur ont manqué. Nous assistons à une grande ruine, et ce n'est pas assez d'en montrer les causes; la patrie nous en demande compte à nous-mêmes, et nous devons répondre à celte accusation capitale.

« Ce sont nos fautes, et non pas nos malheurs, qui ont anéanti cette république dont le nom subsiste encore * . »

Comment se formaient les hommes excellents, les grands hommes, produits par les anciennes mœurs et qui à leur tour les consolidaient? Cicéronle dit : ils étaient donnés à l'Etat par des familles exemplaires. Et Cicéron, en tête de son Traité des de-

1. Passage de La République de Cic'^ron, liv. V, 1, conservé par saint Augustin dans la Cité de Dieu, II, 21.

voirs qu'il dédie à son fils, met un tableau de la constitution naturelle de la famille; il définit et décrit même la famille-souche, avec des traits auxquels il n'y a rien à changer aujourd'hui '. Dans la République, il célèbre l'expérience domestique, il montre Faction paternelle à l'œuvre dans l'éducation de ces familles modèles, pépinières de bons citoyens, et il l'oppose aux stériles controverses des Grecs sur les meilleurs mécanismes de gouvernement.

Cicéron place sur les lèvres de Scipion Emilien ces paroles :

« Ecoutez -moi, je vous prie, non comme un homme à qui les livres des Grecs seraient entière-

1. « La famille est le principe de la cité, et en quelque façon la semence de la république. La famille se partage, tout en demeurant unie; les frères, leurs enfants et les enfants de ceux-ci, ne pouvant plus être contenus dans la maison paternelle, en sortent pour aller fonder, comme autant de colonies, des maisons nouvelles. Ils lorment des alliances, de là les affinités et l'accroissement de la famille. Peu à peu les maisons se multiplient, tout grandit, tout se développe, et la république prend naissance.

« Les liens du sang sont en même temps les liens du cœur. Ceux qui tiennent à une même souche sont tout naturellement portt^s à s'entr'aider ; ils ont les mêmes monuments de famille, les mêmes dieux pénates, un tombeau commun; n'est-ce pas là le plus solide fondement d'union qui soit au monde? » Liv. I, 17.

ment inconnus, ou comme un esprit entêté de leurs théories, ou commettant la faute, surtout en politique, de les préférer à nos antiques maximes, mais comme un Romain qui doit à la sollicitude de son père une éducation libérale, qui est enflammé depuis son enfance du désir d'apprendre, et que l'expérience et les enseignements domestiques ont formé bien plus que les livres i. »

Nous avons souligné déjà une pensée semblable, mise par Antoine de Courtois en tête de son Livre de raison. Il l'a écrit, dit-il, il veut qu'il soit conservé et continué, afin que ses descendants y trouvent « une expérience domestique, toujours plus sûre et jolus efficace que le raisonnement. » Beaucoup d'autres s'expriment de même ; ils appellent leurs journaux domestiques de véritables « cours d'expérience. » Ils pratiquent ce dont leurs pères leur ont donné l'exemple, ils ont reçu d'eux des préceptes qui ont été pour eux autant de règles de conduite ; et ils obéissent même à leurs ordres, en les transmettant à leur postérité. Plusieurs, comme Agrippa d'Aubigné, ne craignent pas d'avouer et « de décou\Tir leurs fautes toutes nues, » et, comme

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