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comme des faits qui, expliquant les autres faits, demeurent inexpliqués. Plus les séries, plus les chaînes se dessinent, plus nettement se précise le mystère auquel la science-aboutit (1).

Peu de philosophes ont mieux saisi ce point de vue, peu l'ont énoncé aussi nettement que H. Spencer. L'auteur des Premiers Principes a montré que les sciences envisagées, soit au point de vue de la déduction, soit au point de vue de la classification, se rattachent à des mystères suprêmes. Ce que nous venons de dire suffira pour les sciences de déduction : elles sont des chaînes d'explication qui réclament un premier anneau. Ce premier anneau, si mystérieux qu'il soit, est le point de départ deTexplication.

Pareille condition est encore évidente pour les sciences de classification. Quel est en effet le résultat, des classifications.^ ir consiste à définir les espèces inférieures au moyen des genres supérieurs ; et nous retrouvons ainsi la nécessité dé faits fondamentaux et de bases d'explication, entendues dans un sens légèrement différent. Au lieu de ces lois générales constituant les faits fondamentaux dans les sciences de déduction, nous devons reconnaître dans les sciences de

(1) Voir notre article du Correspondant (10 juin 1896), La « science idéale » et L'explication scientifique.

classification certains groupements très généraux qui remplissent un rôle équivalent. Dans cet ordre d'idées, qu'il s'agisse d'un animal, d'une plante ou d'un minéral, suivant une formule devenue classique, expliquer, cest classifier. La base d'explication devient base de classification. En résumé, si l'on conçoit la science comme la concevait H. Spencer, toute explication théorique (par voie de déduction ou par voie de classificalion) a pour résultat de faire reposer le système scientifique sur une base, généralité abstraite ou fait concret (i).

(1) Nous ne l'ignorons point : pour certaine école positiviste, toiite construction de ce genre est purement idéale ; il doit exister entre elle et la science positive une séparation très nette. Et pourtant la science expérimentale telle que l'entendait Cl. Bernard, telle que d'excellents esprits la conçoivent encore, a bien la prétention d'anir dans un même raisonnement expérimental, tout à la fois l'élément idéal et l'élément positif.

D'après l'auteur de V Introduction à la Médecine expérimentale, le raisonnement en pareille matière, part du fait fondamental — réel ou hypothétique — poiu" aboutir à un fait vérifiable. La science est ainsi tout à la fois idéale et positive. Idéale, par son élément logique; positive, par son point de départ (quia toujours quelque fondement dans les faits et par conséquent n'est jamais purement hypothétique) ; p>ositive. par son point d'arrivée : en vertu delà vérilication expérimen-

L'explication ainsi comprise consiste dans le lien logique qui rattache à un même fait fondamental tout un ensemble de faits, ou bien dans la classification qui rattache les espèces particulières aux genres suprêmes. L'Évolution scientifique d'une théorie consiste à établir ce lien logique, à partir du fait fondamental pour aboutir aux conséquences déduites, ou bien à partir du genre supérieur pour aboutir aux espèces.

C'est ce procédé dont nous voudrions étudier la nature. Encore une fois, nous avons intérêt à la concevoir le plus nettement possible, afin de nous demander ensuite si l'évolution d'une théorie scientifique — et l'évolution d'une théorie théologique — sont en quelque point comparables.

J'ai dit l'évolution d'une théorie scientifique.

taie, le fait particulier est relié à sa hase cVexplicalion et l'élément positif vient s'encadrer dans le système idéal, puisqu'il coïncide avec la conclusion du raisonnement expérimental.

C'est ainsi que, conformément aux prévisions expéinmentales, fidèle au rendez-vous que lui assignait Le Verrier, l'astre annoncé est apparu dans le champ du télescope berlinois. Ainsi le positif vient s'enchâsser dans l'idéal : absolument comme dans le phénomène de nutrition, les molécules matérielles viennent s'enchâsser dans la structure idéale, dans le moule invisible que l'idée vitale directrice impose à notre organisation.

J'avais déjà dit avec plus d'exactitude : l'évolution de certaines théories scientifiques.

En effet, nous ne prétendons point dans cette modeste étude, échafauder la théorie de toute évolution scientifique, nous ne prétendons point énoncer une théorie universelle toujours applicable. H nous suffira d'en étudier quelques-unes^, et d'y surprendre une frappante analogie avec cette genèse des conceptions théologiques, pompeusement désignée sous le nom d'évolution des dogmes.

Nous nous bornerons à constater que : dans un grand nombre de cas, la conquête de la vérité s'est effectuée en passant d'une conception confuse à une conception distincte, d'une notion implicite à une notion explicite.

Notre assertion peut d'abord être confirmée par l'histoire de mainte découverte scientifique, due aux efforts personnels d'un génie intuitif.

Si Ton étudie là genèse subjective de semblables recherches, si l'on approfondit la psychologie des grands inventeurs, fréquemment on trouve au point de départ l'idée confuse à l'état de germe obscur et de pressentiment intuitif. Puis . l'idée se précise, les faits s'enchaînent, les confirmations expérimentales s'accumulent, et enfin le coup d'œil généralisateur unie dans une ferme synthèse le fait explicateur et les faits expliqués.

Au début de la recherche, cet enchaînement

n'apparaissait que dans une connexion lâche et sans précision. L'esprit semblait y trouver un point d'appui provisoire, à la manière de l'enfant qui trouve sur quelques pierres jetées au travers du torrent un incertain et rapide point d'appui.

Qu'il y ait eu certaines découvertes échappant à cette règle générale, nous ne le nierons pas. Souvent l'esprit s'est élevé par de lentes et progressives généralisations partielles. Mais pour chacune de ces généralisations se pose à nouveau la question. C'est toujours par un procédé de ce genre, intuitif avant d'être déductif, que l'esprit obtient d'emblée sa conception générale: il pourra ensuite redescendre vers le particulier.

A l'appui de cette thèse historique, les exemples et les autorités ne font pas défaut. Que de fois le génie, dans un rapide éclair suivi d'une période de recherches laborieuses, a vu l'explication avant de pouvoir l'établir sur les bases d'une logique rigoureuse.

Le meilleur exemple est celui de Newton, dans cette lutte de quatorze ans, où l'intuition cherche à se faire jour. Dans cette période de long et douloureux enfantement, l'enchaînement intellectuel,^ entrevu travaille comme une pensée sourde.

Toujours en éveil, il tend à englober, dans une cristallisation progressive, les résultats des travaux contemporains — il donne un corps aux dé-

couvertes fragmentaires — jusqu'à ce qu'enfin, renchaînement soit total et parfait, la synthèse complète, l'explication logique parvenue à sa pleine maturité.

Ainsi travaille l'artiste: tout génie n'est-il pas artiste? Un philosophe éminent (1), dans une étude dont nous cherchons précisément à résumer la pensée maîtresse, a fait ressortir la puissance du génie, puissance inconsciemment synthétique et lentement assimilatrice. 11 lui a suffi pour cela de rapprocher Newton et Léonard de Vinci. Et c'est de part et d'autre un beau spectacle: cette puissance créatrice qui préexiste aux éléments matériels, aux faits bruts ; ce travail latent de l'idée, cette suprématie sur le fait positif qu'elle cherche, qu'elle conquiert, qu'elle asservit.

On sait que cette théorie de Vidée préconçue était chère à Claude Bernard : il y voyait le point de départ du raisonnement expérimental aboutissant à la vérification expérimentale : « Dans la méthode. expérimentale, on ne fait jamais des expériences que pour voir ou pour prouver, c'està-dire pour contrôler et vérifier d (2).

(1) M. Joly, Psychologie des grands hommes.

(2) Introcl. à la Médec. expérim., p. 384. M. Rabier dans sa Logique et. M. Naville dans la Logique de V Hypothèse ont grandement éclairci et conflrmé celte manière de voir. Yoir encore la Conférence sur VIdéa-

Laissons les théories déductives et considérons toujours au point de vue de leur établissement historique les sciences de classifications. Là encore, nous trouvons une base., un genre qui domine toute la classification, qui en est pour ainsi dire la clef de voûte. Or, s'il faut en croire certaines autorités imposantes, ces bases de classifications, ces conceptions très générales n'ont pas attendu pour se révéler, la perfection scientifique des méthodes et les progrès d'une définition rigoureuse. Elles préexistaient à l'état d'intuition ou de pressentiment dès l'aurore des recherches scientifiques.

Sur ce terrain, Agassiz est un maître et nous pouvons bien nous appuyer de l'autorité de ce grand nom. On sait la haute philosophie de son ouvrage: De V Espèce et de la .Classification.

Peu de savants ont affirmé avec autant d'assurance l'opinion que nous cherchons à établir. Suivant cet illustre naturaliste, non seulement la notion d'espèce, mais les grandes lignes des classifications zoologiques, c'est-à-dire la base essentielle du système de classification actuelle préexistent à l'état de conception rudimentaire dès la plus haute antiquité.

Usine prononcée par M. Brunetière à Besançon et deux articles de M. Fonsegrive dans fa Revue Philosophique : (Avril-Mai, 1896).

(( Pas un philosophe ne sera surpris d'apprendre que les zoologistes avaient admis instinctivement des groupes naturels dans le monde organique, bien avant qu'on eût soulevé la question de savoir si ces groupes existent réellement dans la nature et quel en est le caractère Les hommes n'ont-ils pas raisonné sur eux-mêmes et sur le monde bien avant que la logique et la métaphysique fussent enseignées dans les écoles ? Pourquoi alors les observateurs de la nature n'auraient-ils pas apprécié à leur exacte valeur les alliances existant soit entre les animaux, soit entre les plantes, bien avant d'avoir découvert le lien scientifique des classifications qu'ils avaient adoptées dans la pratique ?

,« L'histoire de notre science prouve que plusieurs des principes qui la régissent aujourd'hui ont été connus de bonne heure par tous les naturalistes penseurs. Aristote, par exemple, connaît déjà les principales différences qui séparent les vertébrés de tous les autres animaux. Sa distinction des Enaima et des Anaima correspond exactement à celle des Vertébrés et des Invertébrés de Lamarck, ou à celle des Fleischthiere et des Eingeweinlhiere de Oken, ou encore à celles des Myeloneiwa et des Ganglioneiira d'Ehrenberg. Un homme familier avec l'histoire des progrès et de la science peut-il s'empêcher de sourire quand

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il entend crier à la nouveauté et à l'originalité pour des idées qui ont depuis longtemps cours parmi les hommes. Ici, par exemple, il n'y a qu'un seul et môme fait, présenté sous des aspects dilTérents Si nous réunissons les expressions d'Aristote, de Lamq.rck, d'Oken et d'Ehrenberg, n'aurons-nous pas comme caractéristiques de leurs systèmes les mêmes mots que le vulgaire emploie, pour distinguer les traits les plus saillants du corps des animaux supérieurs? Ne diton pas d'un animal: il a du sang, il a du nerf; il est tout chair, il est tout ventre, etc. )) (1).

Est-il possible d'affirmer en termes plus catégoriques d'une part la préexistence de Vidée confuse: pressentiment, intuition, génie de l'humanité aussi bien que de l'individu — son antériorité sur la science précise et distincte — d'autre part, Videniité siinslantielle de l'une et de l'autre : en sorte que certains objets scientifiques apparaissent de mieux en mieux dans le perfectionnement séculaire des théories, comme Tinfusoire apparaissait sur le porte-objet du microscope, se 'précisant dans ses détails, mais toujours substantiellement identique à lui-même.

A ce témoignage, on pourrait en ajouter bien

(l; JJc l'espèce et de la classification. ïrad. de Vo- ;geli, p. 222-224.

d'autres rendus par le siècle présent en faveur de l'antiquité. On les trouvera nombreux, par exemple, dans la magistrale Inlrodiiclion de l'Histoire des animaux, où Téminent traducteur d'Aristole compare le philosophe grec à ses devanciers et montre de quel néant est sortie cette œuvre, à laquelle Cuvier, Geoffroy Saint-Plilaire et plus récemment Garas, Glaus, Ikeckel luimême, apportaient le témoignage de leur admiration. Ainsi les savants contemporains ont été, plus que leurs devanciers, équitables pour la science du Stagvrite. Ils ont mieux coinnris la profondeur de ces intuitions, inintelligibles à la science incomplète des siècles précédents.

Nous l'avons dit, l'intime mélange des procédés ne permet pas toujours un partage rigoureux entre les sciences dédiiclives et les pures classi/icalions. Faire ce partage, c'est inévitablement s»heurter à des discussions philosophiques. Contentons-nous d'ajouter encore quelques exemple^ aux faits allégués : ce qui nous importe, c'est de relever dans ces divers ordres de théoi-ies la préexistence de la conception confuse et implicite, devançant la définition rigoureuse et explicite, la notion vulgaire précédant la notion scientifique, et en même temps de constater V identité subsianlielle persévérante dons ce devenir apparent.

Sur le termin de la physiologie, nous allègue-

rons les dernières pages du livre du D"" Chauffard : La Vie. Elles reproduisent une leçon d'ouverture sur ce sujet: Des vérités traditionnelles en médecine. Dans ce remarquable exposé, nous trouvons répétée avec insistance l'affirmation suivante : la notion fondamentale de Vie, à l'état de connaissance vulgaire, confuse, et pourtant certaine, préexistait aux analyses rigoureuses et aux travaux précis de la science subséquente.

D'où il conclut que ce ces vérités générales ont apparu déjà saisissantes dès que les regards d'un génie pénétrant se sont fixés sur le monde émouvant de la vie individuelle et avec elles était créée la physiologie générale de l'être... Ces vérités premières et constitutives une fois entrées dans la science ne devaient plus en disparaître... Elles devenaient l'âme des faits particuliers... Par conséquent, d'âge en âge, à travers tous les développements de la science et par cela seul que la science se maintenait et se développait^ ces vérités les premières vues parce qu'elles sont les premières en éclat et en puissance, ces vérités demeuraient immuables en quelque sorte, reparaissant avec une intensité croissante, s'élevant au-dessus de toutes les contestations, de toutes les notions dues au travail du jour, recevant une autorité souveraine par l'assentiment unanime, transmis de maître en maître et d'enseignement

en enseignement. Cette autorité devint ainsi le signe même de la tradition, et les vérités qu'elle consacre purent s'appeler pour toujours les vérités traditionnelles )) (1).

Inutile de nous arrêter longtemps aux sciences morales et politiques. Là surtout apparaît dans son plein jour la vérité qui nous occupe. La science, quand elle s'applique à l'étude de la morale et du droit des gens, quand elle veut en scruter les principes fondamentaux, ne fait guère que préciser des notions anciennes, appartenant à tous les lieux et à tous les temps, à titre d'intuitions du sens commun. Elle recueille un héritage traditionnel du genre humain : héritage sacré, qui ne comporte, en fait d'élaborations scientifiques, que des notions plus savamment analysées, plus systématiquement enchaînées.

Quand il s'agit des notions du sens commun, la science morale et politique ne vient pas se substituer à elles, s'introduire comme une nouveauté: elle vient simplement se superposer au sens commun, s'ajouter à ce que le moyen âge appelait l'intellect des premiers principes : elle vient à titre d'explication plus précise et plus méthodique : mais sous cette explication, la base traditionnelle demeure immuable.

(1) La Vie, p, 313-14.

Reûardons cet ordre de sciences morales et sociales comme formant l'aile droite des connaissances humaines, les sciences du monde organique étant au centre, intermédiaires entre la région de l'absokie liberté et celle du déterminisme mécanique, — dans cette dernière région du moins, n'y a-t-il pas un progrès évident, affranchi de toute identité permanente ? Les conceptions nouvelles ne sont-elles pas radicalement diverses des conceptions anciennes? Notre physique et notre chimie moderne peuvent-elles un instant tolérer une injurieuse comparaison avec la physique enfantine des anciens?

Assurément la question ne semblerait pas devoir être posée. Mais d'abord, comment ne pas se rappeler cette mordante réflexion de M. Gochin, quand il écrivait dans le Correspondant (i) : ce Dans le plus rndimentaire des systèmes anciens, dans la cosmogonie d'Empédocle ou dans celle des Indiens, dans la physique d'Aristote, en les plus étranges inventions de ces philosophes primitifs, il y a une part de vérité plus grande que dans les idées de tel positiviste du xix"^ siècle finissant, homme de bon sens, homme de progrès, qui voyage par le chemin de fer et correspond par le téléphone ».

(I) Mars 1894.

Et si l'on voulait ne voir là qu'une ingénieuse boutade, qu'on médite ces curieuses réflexions de M. Wurtz, vers la fin de la Théorie atomique: « Lorsqu'il s'agit de l'éternel et peut-être insoluble problème de la constitution de la matière, l'esprit humain semble tourner dans un cercle, les mêmes idées se perpétuant à traversées âges et se présentant sous des formes rajeunies aux intelligences d'élite... Mais n'y a-t-il pas quelque différence dans la manière d'opérer de ces grands esprits ? Sans aucun doute. Les uns, plus puissants peut-être, mais plus aventureux, ont procédé par intuition, les autres par induction raisonnée. Là est le progrès ; là est la supériorité des méthodes modernes » (i).

De tout cet ensemble — exemples et autorités — un fait constant se dégage: le progrès de sciences ou du moins de théories nombreuses (opéré par voie de déduction ou par voie de classification) a pour point de départ un fait fondamental ou une notion générique d'ordre plus ou moins élevé. En tout cas, cette base d'abord entrevue dans une intuition — pressentiment du génie ou pressentiment du vulgaire — s'affirme et se précise par la vérification de ses conséquences : déductions ou classifications. Ainsi il y a passage

(1) Théorie atomique, p. 239.

tantôt de l'implicite à l'explicite comme dans les déductions mathématiques — tantôt de la notion vulgaire à la notion scientifique, du confus au distinct.

Mais le fond de la théorie ou de la classification reste immuable, substantiellement identique. Ce n'est pas le devenir éphémère, c'est la semence féconde qui ne développe ; ce n'est pas le fleuve qui coule oublieux de ses rives : c'est la végétation qui s'épaiiôuit.

Si tel est le caractère général de mainte évolution scientifique, trouvons-nous dans l'ordre théologique quelque chose d'équivalent ?

J'ouvre un manuel des plus élémentaires et des plus avantageusement connus (1) ; j'y trouve cet argument: « Si toute science humaine est capable de progrès, ce bénéfice ne peut être refusé à la foi )). Et l'auteur explique sa pensée.: « Les vérités révélées ne sont point comme les pierres d'un édifice, mais comme des semences. Plus elles sont élevées, plus elles sont fécondes en conclusions... » Puis il allègue l'autorité d'un passage fameux, écrit par Vincent de Lérins :

c( Mais, dira-t-on, n'y a-t-il dans l'Église du « Christ aucun progrès? Si assurément, et un « très grand progrès. Ce serait trahir l'humanité,

(1) Hurter, Theolog. gêner., p. I, p. 14.

<c ce serait desservir Dieu que de s'y opposer.^ ce Toutefois c'est un progrès,, ce n'est pas une « altération de la foi. Qui dit progrès, dit dévête loppement ; qui dit altération, dit corruption. (( Il doit donc y avoir croissance, il doit y avoir « progrès... de l'intelligence et de la science, « mais dans la persévérante identité du dogme ce et de l'interprétation ».

(( La croyance religieuse imitera donc les corps (( organiques dont l'évolution expansive, au cours ce des années, n'empêche point l'identité » (1).

D'ailleurs le savant professeur d'Inspruck a soin de préciser la nature du développement dogmatique : entre autres exemples, il signale particulièrement le progrès par définition plus précise en présence d'erreurs diverses — par l'énoncé plus exprès des parties contenues dans le tout — par l'enseignement distinct et explicite de ce que les fidèles comprenaient d'une manière confuse.

En somme, ce progrès peut être par voie de déduction ou par voie de définition. Dans le premier cas, les conclusions deviennent explicites. Dans le second cas, c'est le genre et la différence logiques qui deviennent distincts. Voilà par où

(1) Commonitorium, cap. 23.

la Théologie subit une évolution semblable aux évolutions précédemment décrites.

Mais une science n'est pas un simple jeu de formules et de systèmes. La science idéale pour être valable doit être positive à son point de départ et à son point d'arrivée.

Il en est ainsi pour la Théologie : elle traduit le dogme dans notre langage humain, dans nos conceptions philosophiques, dans nos systèmes aussi parfaits, aussi dégagés que possible d'une vaine témérité. Mais il n'y a là que des déductions et des classifications parties du fait de Révélation, et qui ne doivent point en sortir.

Sous les apparentes vicissitudes de ces déductions et de ces classifications, l'identité substantielle du concept révélé doit persévérer sans autre changement qu'un changement modal : de l'état confus à l'état défini, de l'implicite à l'explicite.

Ainsi il doit y avoir vérification au point d'arrivée : je veux dire, au point d'arrivée, le dogme lui-même qui doit être retrouvé puisqu'il doit s'encadrer dans les conclusions, s'enchâsser naturellement et sans violences dans les lignes maîtresses du système scientifique.

Sous ces réserves et sous ce contrôle, la spéculation a le champ libre. Elle connaît des franchises, elle ose des coups d'aile que la soi-disant libre-pensée ne saurait soupçonner.

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