‹ La vie du Dr. Romeo ManzoniChapitre 2 sur 2 · PAR LE · texte numérisé non relu

PAR LE

Dr Maurice CHARVOZ

LAUSANNE Edition de la Libre Pensée

un

La vie du Dr Roméo Manzoni est si belle, si remarquable, qu'il est de notre devoir d'esquisser ici les étapes principales de sa carrière intellectuelle et morale.

Comme le grand artiste tessinois Vincenzo Vêla, dont il a été le biographe et l'admirateur, Roméo Manzoni est un enfant du peuple, le fils même de ses efforts personnels et de ses oeuvres.

Né en 1848, à Arogno, village montagnard situé au-dessus du lac de Lugano, de parents italiens émigrés au Tessin au moment du triomphe de la Sainte Alliance, l'enfant était destiné à se vouer au commerce de par la volonté de son père. Mais tel n'était pas le penchant du fils, dont la vive et précoce intelligence se sentait irrésistiblement entraînée vers la culture des lettres, des sciences et de la philosophie. Doué d'une volonté énergique et tenace, le jeune homme incompris se mit à l'étude tout seul, chez lui : il s'assimila toutes les branches en-

seignées au gymnase. Il se présenta aux examens, les passa très bien et il entra au Lycée de Lugano. Ici, son esprit curieux profita largement des entretiens familiers et même amicaux de Charles Cattaneo, philosophe de l'école de Hume. A la sortie du lycée, le jeune étudiant entre à l'Académie scientifique et littéraire de Milan, où il suivit les cours d'un maître célèbre Antonio Franchi, alors chef de l'école rationaliste. De là, Roméo vint à Turin pour y suivre les leçons déjà retentissantes de l'illustre Moleschott et,, dans cette ville, il obtint son doctorat es sciences et philosophie. Nommé professeur de philosophie au Lycée de Reggio, en Calabre, il vécut deux ans là-bas, dans l'Italie méridionale, dont il a conservé les meilleurs souvenirs. Dans ses excursions et pérégrinations à travers cette région intéressante à tant de points de vue, il eût, une fois, me dit-il un jour, l'heureuse fortune d'y découvrir deux villages très isolés où, à sa grande surprise, il entendit causer un étrange dialecte. Ayant prêté l'oreille aux conversations de ces paysans ignorants, il fut extraordinai rement surpris de reconnaître dans leur langage la belle langue de la Grèce antique, qu'il possédait très bien lui-même, sans cependant en connaître la phonétique! C'est à Reggio même que, maître enfin de sa pensée, en pleine possession de ses conceptions humanitaires et antidogmatiques,, notre jeune philosophe écrivit

une remarquable brochure sur la philosophie de Giordano Bruno, dans laquelle il rend hommage au grand précurseur de Bacon et de Descartes, de Schopenhauer et de Darwin, de ce Bruno qui paya courageusement de sa vie les superbes audaces de son génie.,

Rentré en Suisse, Manzani rencontra, à Lugano, Elisée Reclus, dont il admirait le beau caractère et les vastes connaissances. Grâce à l'influence du grand géographe, il fut nommé di recteur d'une école supérieure de jeunes filles, dans le canton de Berne, à Porrentruy, croyons-nous. Là, une rencontre banale modifia profondément, pour quelques années, sa carrière pédagogique : le propriétaire d'une grande fabrique d'horlogerie, avec lequel il entra en relations, était sur le point de transporter son industrie en Allemagne. Notre philosophe, mis au courant de ce projet, songea à son pauvre village, dont les habitants devaient émigrer chaque printemps, en quête de travail. 11 organisa une société entre parents et amis, et, un beau jour, avec 150 ouvriers jurassiens, choisis parmi les meilleurs, il réussit à transporter l'ancienne industrie du Jura à Arogno, son village natal. Roméo Manzoni lui-même, pour assurer le succès de l'entreprise, renonça à son poste de directeur d'école et, pendant cinq ans, se voua en entier à la nouvelle fabrique. Cette industrie, dans ses mains énergiques, triompha bientôt de tous les inévita-

blés obstacles du début et devint, pour le pauvre petit village, une cause de bien-être et de prospérité.

Dès que la vie de la nouvelle industrie, sur laquelle il comptait pour procurer l'aisance à ses concitoyens, fut assurée,, Manzoni, en véritable apôtre, reprit sa carrière pédagogique en fondant un bel institut de demoiselles, pour les filles des libres penseurs, à Maroggia, sur les bords enchanteurs du lac de Lugano. — Toujours ardent et sympathique, semeur d'idées nouvelles et de pensées généreuses, épris d'un idéal élevé et humanitaire, mais dédaigneux du dogmatisme et de la routine, notre philosophe fut, pendant très longtemps, à la lutte, aux prises avec mille difficultés, sans jamais s'aigrir ni se décourager. Son noble apostolat lui valut bien des attaques et bien des affronts. Figurez-vous, me disait-il, que, pendant vingt-cinq ans, il m'a fallu* « chaque jour, soutenir la polémique la plus acharnée dans les journaux du pays contre les prêtres, dont j'ai toujours été la bête noire ! » — Mais, hélas ! il faut bien dire ici la vérité, toute la vérité : ce ne furent pas seulement les prêtres, dont iB combattait] du reste ouvertement les doctrines, qu'il estimait néfastes pour la raison et nuisibles au développement normal de la civilisation, ce n'étaient pas seulement les prêtres qui le poursuivaient de leurs tenaces rancunes ; mais autour de lui, hélas !

au-dessous de lui, des hommes qui profitaient de son œuvre, de son influence, de sa vaste intelligence, se retournaient contre lui. Incapables de comprendre les hautes conceptions de cet athlète de la pensée, impuissants à le suivre sur la route lumineuse qu'il leur traçait, ils se vengeaient de l'incontestable supériorité du philosophe en l'abreuvant d'indignes critiques, qui n'arrivaient pas, cependant, à trou bler beaucoup son admirable sérénité.

Dans les agitations de la lutte, agitations qui auraient anéanti l'énergie de tout autre, Roméo Manzoni continuait de suivre^ jusqu'en ses détails, l'évolution mentale et morale de notre espèce. Il se mettait au courant de toutes les conquêtes de la science, de toutes les réalisations de l'art, de tous les produits sérieux de la littérature, et cela avec une extraordinaire faculté d'assimilation. Cette haute culture, cette communion continuelle avec les génies modernes et anciens, comme avec ceux de la Renaissance, donnaient une ampleur géniale à ses discours profonds et ailés., comme à ses œuvres à la fois si sereines et si poétiques.

On sentait bien, à Berne, au Conseil national, où ses concitoyens l'envoyèrent siéger cinq ou six législatures, que Roméo Manzoni n'é. tait pas un orateur ordinaire. Peu soucieuse des contingences déprimantes et aveugles, nourrie de l'idéalisme immortel qui anime les

grandes âmes de tous les temps, sa pensée s'envolait vers les régions éthérées et radieuses des principes éternels qui inspirent, après tout, l'aveugle cohue humaine en sa marche inconsciente, mais irrésistible, vers le progrès et vers le mieux être social. Ses discours étaient si bien pensés, si documentés, si élevés en leur forme harmonieuse et sonore, qu'ils étaient même très goûtés des plus irréductibles adversaires de notre philosophe, bien que Manzoni tût toujours plus soucieux des larges aspirations de l'humanité pensante que des petits calculs, des ménagements parfois si compliqués de la politique.

L'écrivain est, en Roméo Manzoni, à la hauteur de l'orateur et du philosophe. Abondante, colorée, coulante, à la fois profonde comme la mystérieuse Nature qu'il aimait tant à étudier, et souriante comme le ciel azuré du printemps, sa pensée, sans cesse féconde, lui inspira d'innombrables articles de journaux, d'admirables études parues dans différentes revues philosophiques, italiennes et françaises, et de nombreux travaux de plus longue haleine, que nous pouvons tout au plus signaler ici. Après la « Mente di Giordano Bruno », Roméo Manzoni publia une étude de critique religieuse : « Le prêtre dans l'histoire de l'humanité », qui eut un très grand retentissement, étude qui fut traduite en plusieurs langues et qui restera longtemps intéressante . par ses vues

originales et hardies. Puis son « Histoire naturelle de l'homme » vulgarisa les théories de la grande doctrine évolutionniste, telle qu'elle était sortie des cerveaux des Lamarck et des Darwin. A ces travaux, succédèrent des études comme « Darwin », « Renotuvier », « Le règne des prêtres », « Le catholicisme et la civilisation », puis des œuvres d'une plus large envergure, comme « Les essais d'une philosophie positive », dont le premier volume seul a paru, « Vincenzo Vêla », monographie superbe de l'art de l'illustre statuaire tessinois. Dans ses dernières années,, il publiait un volume charmant de souvenirs personnels « Da Lugano a Pompei », où la verve et l'esprit pétillent avec tant d'humour sous la plume du poète, puis une série de documents de haute valeur historique, pour la période agitée de 1820 à 1860, «Les réfugiés italiens en Suisse* . Dans tous ces travaux remarquables, se manifestent le même esprit supérieur, la même âme ardente et passionnée pour la recherche et l'apostolat de la vérité, le même cœur généreux dont les fibres vibrent tendrement au contact des douleurs humaines. Mais, si sensible qu'il fût aux souffrances des autres, Roméo Manzoni fut toujours fort pour celles, si nombreuses, qui s'abatt&ient sur lui-même. Il supporta avec un véritable stoïcisme antique la perte terrible de ses enfants affectionnés, celle de sa femme adorée, son adorable Rosa,

et les crises si douloureuses de la terrible maladie de cœur qui le tortura si longtemps et qui, hélas ! a fini par l'enlever à l'affection de son ftfs malade, Fulvio, à l'affection de ses nombreux disciples et amis, à l'affection du Tessin et de la Suisse, dont il était assurément un des plus nobles enfants.

Educateur, écrivain, orateur, philosophe, Roméo Manzoni vécut sa vie en homme libre, en libre penseur et en socialiste convaincu. « Tant que je vivrai, j'appartiendrai à la Libre Pensée », écrivait-il le 27 mai 1912. — « Mon fils étant malheureusement condamné comme moi, nous laisserons tout notre bien au profit du peuple par le moyen de l'instruction... »

« J'ai toujours travaillé pour le bien de l'humanité », écrivit-il encore le 13 octobre 1912. « La tâche de l'homme est d'être un collaborateur « intelligent » de la Nature qui (elle) ne l'est pas du tout ! »

Ce grand citoyen expira le 23 novembre 1912. Ses concitoyens lui firent d'extraordinaires funérailles. Son corps refroidi repose désormais dans le paisible cimetière de Maroggia ; mais l'exemple de sa vie restera vivace et impérissable dans nos cœurs.

Roméo Manzoni appartient désormais à l'histoire de notre pays. Ses remarquables travaux ne périront pas : ils resteront acquis à l'art, à la philosophie et à l'humanité.

Dr M. CHARVOZ.

Œuvres du Dr Roméo Manzoni

La Mente di Giordano Bruno.

Le Prêtre dans l'Histoire de l'Humanité.

Histoire naturelle de l'Homme.

Catholicisme et Civilisation.

Darwin.

Renouvier.

Le Problème biologique et psychologique.

Yincenzo Vêla.

Da Lugano à Pompéi.

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