‹ La vie élégante à ParisChapitre 73 sur 85 · LA CHAMPMESLÉ · texte numérisé non relu

LA CHAMPMESLÉ

 la plus tendre amour elle fut destinée, Qui prit longtemps racine dans son cœur ; Mais par un indigne malheur Le tonnerre est venu qui Ta déracinée !

J'ai remarqué, comme totit le monde, qu'à toutes les époques les littérateurs, les poètes, les hommes d'Ëtat, les grands seigneurs, ont eu un faible pour les grandes actrices. L'admiration pour leut talent^ les émotions causéeâ par leur expansive intelligence, les ont souvent captirés.

Voltaire écrivait, en 1773, à Mlle Raucourt :

«L'art d'attendrir et de charmer A paré ta brillante aurore.

« Je suis le vieil Ésori , et vous êtes l'enchanteresse Médée. Il me reste à peine des yeux pour vous voir, une âme pour vous admirer, et une main pour voUs l'écrire. »

Il avait alors quatre-vingts ans! Mais chaque auteur tour à tour, jeune ou vieux, a élevé des autels pour les actrices en renom.

Mme Pavard fut aussi une espèce de souveraine par la volonté du maréchal de Saxe , comme Mlle Arnould le fut parla volonté du parterre.

Je vous apprendrai, si vous ne le savez déjà, que beaucoup d'actrices^ devinrent de réelles grandes dames.

La duchesse de Saint-Alban racontait elle-même qu'à l'âge de cincj ou six ans elle errait àbaiidonnée et mourant de froid et de faim, lorsqu'elle fut trouvée par une troupe de bohémiens, qu'elle déserta

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plus tard pour suivre une troupe de comédiens ambulants. Elle obtint du succès dans cette profession par un extérieur agréable, de la gaieté et une certaine originalité qui lui valurent de riches protecteurs. Ayant débuté à Londres, elle y vécut longtemps avec le riche banquier Coûts, qui l'épousa enfin, et lui laissa en mourant une fortune de 200 000 francs de rente. C'est grâce à cet héritage qu'elle est devenue duchesse de Saint- Alban (troisième duc de la pairie anglaise). Ce qu'il y a de singulier, c'est que le duc descend lui-même de la fameuse comédienne Nell Swyn , maîtresse de Charles II, aux chatmes de laquelle il doit le titre qu'il a donné à sa femme cent ans plus tard.

Il y aurait un gros livre à faire de toutes leâ actrices devenues grandes dames ou qui ont joué un rôle dans le monde. En général , l'habitude de la scène, l'esprit de leur emploi, quand elles s'en pénètrent bien, leur donnent une pénétration qui les sert dans bien des circonstances de la vie.

Ce n'est pas sans habileté que cette miss Mellon devint duchesse de Saint-Alban, et que miss Penton épousa le duc de Boston.

Miss Paren devint comtesse de Derby.

Miss Foote, lady Harrington.

Miss Burton, comtesse de Gsœrven.

Mlle Wenzel, comtesse Orloff.

Mlle Naldi, comtesse de Sparre.

Mlle Taglioni , comtesse Gilbert des Voisins.

Mlle Sontag, comtesse Rossi.

Mlle Sala, comtesse de Fuentès.

Mlle Leclerc, baronne de La Ferté.

Mlle Sophie Cruvelli, baronne Vigier.

Mlle Alboni, comtesse Pepoli.

Enfin Mme Ristori, dont tout Paris s'est em- "pressé d'accueillir le magnifique talent dramatique , a épousé le marquis Gapranica dei duchi delGrillo*.

Ce n'est pas non plus sans mérite que miss O'Neil est devenue l'opulente mistress Belchir ;

Et que miss Monaudote est devenue la femme de M. Bail, si riche qu'à Londres on l'appelle Golden BaU (la Boule d'or).

Ma nomenclature deviendrait monotone; je me borne à rappeler que l'impératrice Théodora, avant de devenir la femme de l'empereur Justinien, était comédienne, et que tout récemment le feldmaréchal prince Charles de Bavière, frère du roi Louis, a contracté un mariage morganatique dans son château de Tegernsee, avec une actrice, veuve

1. Le docteur Castle, phréDologue de beaucoup de mérite, avait à l'une de ses séances les enfants de la marquise Caprànica; il leur a reconnu les principes d'une intelligence trèsdéveloppée.

de l'auteur Molken. Elle a reçu le titre de comtesse de Tegemsee. La première femme du prince appartenait aussi à la scène; elle fut créée comtesse de Bacersdorf^.

Il est certain que Mlles Clairon , Sophie Arnould', Contât', Vadé*, et cent autres qu'il serait facile de citer, auraient pu aspirer à de semblables destinées. Les unes savaient comprendre et rendre les grandes passions peintes par Corneille et Racine; les autres, les faiblesses de l'humanité et les ridicules du temps, traduits par Molière. Mais il ne suffit pas de savoir bien jouer toutes les cartes de ce monde, il faut encore du bonheur, et une sage conduite.

Puisque j'ai nommé Mlle Contât, voici un mot d'elle , rappelé par une femme d'esprit*.

Après l'étonnant succès du Mariage de Figaro, le comte d'Artois la félicita du talent qu'elle y avait montré dans le rôle de Suzanne qu'elle avait créé.

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