‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 119 sur 203 · Voir Les femmes à la fête de Cérès · texte numérisé non relu

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comme le veutGh. LeQormant,à cause de cette hostilité même?

Tout d'abord, s'il faut en croire Olympiodore» Platon avait songé à se venger du poète comique : la vengeance en ce cas serait assez innocente, il faut en convenir. Qualifier l'auteur des Femmes à rassemblée de serviteur dévoué de Bacchus et de Vénus S le montrer contraint de dilTérer son tour de parole en raison d'un hoquet, suite d'un trop copieux festin, il n'y a pas là, j'imagine, de quoi humilier à l'excès celui qu'on a appelé (( le Rabelais antique ». Quant au discours même que Platon lui prête (on sait que le Banquet est une sorte de concours d'éloquence sur ce sujet : « Téloge de l'Amour » entendu à la manière grecque), c'est en somme une comédie en abrégé, spirituelle, si l'on veut, mais sans profondeur % un tableau aux vives couleurs dans lequel un bon sens primesautier et baroque coudoie des traits d'un humour très moderne ; le rôle, on l'avouera, a été écrit pour l'acteur '.

Ce discours, il est vrai, est précédé du colloque suivant entre le poète et Eryximaque : « Fais attention, mon cher Aristophane; sur le point de prendre la parole tu railles, et lorsque tu pouvais discourir en paix, tu me forces à être sur mes gardes pour m'assurer que tu ne diras rien qui prête à rire. — Tu as raison, Eryximaque, reprit Aristophane en souriant. Prends donc que je n'ai rien dit, et ne va pas me surveiller : car je crains, non pas de faire rire avec mon discours, ce qui est le propre de ma muse et deviendrait pour elle un triomphe, mais de dire des choses ridicules. — Après avoir lancé la flè- ' che, répliqua Eryximaque, tu penses m'échapper ? Pèse ce que

2. a Si mythologum igitur, si sophistam in Conviyium Plato Buum induxit (le amore disseientes, quid mirum, si fcstivis iilis salibus, qnibus Attica comœdia prnostitit, nuUam aliam ob causam, ut muUi crediderunt, quam pro mitiganda caBterarum orationum severitato et animos remittendi gratia, locum impertiverit ? » {Cur Plato Anstophanem in Convivium tnduxerit, thèse de Gh. Lenormant, 1838).

3. « Qua oratione Plato ita pingit Aristophanis ingenium, ut vixquicquam cogilari possit divinius. Sed indo nihil aliud consequitar, nisi boc, probe Platonem perspexisse solertissiiuam Aristophanis rerum comice inveaiendarum et describendarum rationom » (Ziinmermann).

RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS 30i

tu vas dire, et parle comme devant rendre compte de chacune de tes paroles. Peut-être, si bon me semble, te traiterai-je avec indulgence ^ ». N'est-ce pas ici Platon qui, par la bouche d'un de ses convives, constate la légèreté excessive d'Aristophane et en même temps nous fait savoir qu*il plaidera volontiers pour ce railleur téméraire les circonstances atténuantes ?

La même morale se dégage des paroles suivantes de Socrate, à la seule condition de lire satire où Platon a écrit éloge : « Jusqu'ici j'avais élé assez simple pour croire qu'on ne devait faire entrer dans un éloge que des choses vraies : que c'était là l'essentiel, et qu'il ne restait plus ensuite qu'à choisir parmi ces choses les plus belles et à les disposer de la manière la plus convenable. Mais il paraît que cette méthode ne vaut rien, et qu'il faut attribuer les plus grandes perfections à l'objet qu'on a entrepris de louer, qu^elles lui appartiennent ou non, la vérité ou la fausseté n'étant en cela d'aucune importance : comme s'il avait été convenu, à ce qu'il parait, que chacun de nous aurait l'air de faire l'éloge de l'Amour, mais ne le ferait pas en réalité ^ ». Une allusion non moins ironique se cache peut-être dans une autre phrase ^ où Socrate oppose sa science, modeste en somme et équivoque, à l'excellente et abondante sagesse que trente mille Grecs viennent d'applaudir au théâtre, dans la personne du héros du festin : à quoi Âgathon répond : « Tu es un moqueur : mais nous examinerons tantôt de nous deux qui l'emporte, et Bacchus sera notre juge. »

Ajoutons que le discours même d'Aristophane contient des allusions assez évidentes et plus ou moins malicieuses à quelques-uns de ses vers *, et que, chose bien autrement décisive, le poète assiste au triomphe intellectuel et moral de celui sur la tête duquel ses Nuées avaient fait pleuvoir mensonges et calomnies. Dans le Banquet en effet, ainsi que l'affirme Schleier-

4. Que Ton compare, par exemple, les passages 190 G« 191 D du Banquet avec Plutus{v. 1113) et les Nuées (v. 1071-85).

mâcher, tout est calculé pour mettre eo relief la personnalité de Socrate, pour concilier Tadmiration des contemporains et de la postérité à cet intrépide réformateur populaire, longtemps méconnu de son vivant par plus d'un observateur frivole qui s'obstinait à le juger sur les dehors. Platon le fait apparaître devant nous comme le sage idéal, comme le philosophe accompli, et cela qu'on considère ou son enseignement ou sa conduite, qu'on envisage en lui le citoyen, le soldat ou le fondateur d'une doctrine nouvelle.

D'une part. l'esthétique spiritualiste a-t-elle rien de comparable, saai peut-ttre chei Plotin. à ce discours de Diotime rais dins 11 biKiche de Soorate. à cette ascension qui des beautés incomplètes et fugitives d'ici-bas doit conduire l'Ame comme pdT de^D»s à la contemplation de la beauté sans nuages, immaible et éternelle f De l'autre, Alcibiade fait de la tempérance, da coura^. de 11 patience de son maitre dans les conjonctures los pius diverses une peinture absolument enthousiaste : et ce qui est piquint. c'est qu'Aristophane est invité, ou pour mieux dire, obligé de contribuer lui-même aux frais de cet éloge. Ainsi p.^ur célébrer la fermeté déployée par Socrate lors de la déroute de Délium. Alcibiade se sert à dessein des expressions littérales employées jadis par le poète comique pour désigner sa victime aux risées de la foule ^ : ce qui dans les Xuees était une insultante raillerie devient ici le plus honorable des témoignages. Et, bien qu'à la fin du dialogue, les adversaires d'autrefois nous soient représentés fraternisant en vieux amis, cette thèse que démontre Socrate contrairement à l'opinion habituelle de Platon-, à savoir qu'il appartient au m^me talent de briller à la fois dans la comédie et dans la tragédie, ne cacherait-elle pas une allusion à la catastrophe -«'i iMrée de loin par les invectives mordantes des Nuées ?

Piiîon prouvait ainsi qu'il n'entendait être ni oublieux,

^ %rïr* và«4«s<£. Jsnfr-ojuvo; %a\ t(ofOaX|ia) nEpi^dXXdiv. Rapporter le vers i T-nr wctuTwat Rtptiblique, III, 295 A.

ni vinâicatif outre mesure; séduit, on le comprend, par la verve dramatique, par l'imagination pétillante d'Aristophane, il a voulu montrer qu'il réprouvait Tabus que le poète avait fait autrefois de ces dons contre celui qui fut « le meilleur, le plus sage et le plus juste des hommes ^ » Mais dans la punition qu'il en tire il entre en somme infiniment plus de belle humeur que de ressentiment^; en cette circonstance, sa reconnaissance profonde, sa fidélité inviolable à la mémoire de Socratese concilient, comme il convient chez le plus attique d'entre les attiques, avec la tolérance et la souplesse de l'homme d'esprit.

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