‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 198 sur 203 · î/iNVENTlOX · texte numérisé non relu

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De ces trois éléments le premier est sans contredit le plus im-

portant, le plus décisif, celui qui peut conduire aux résultats les plus sûrs.

Sommes-nous en présence de faits, de découvertes, d'événements évidemment postérieurs au temps, à l'écrivain auquel la tradition assigne Touvrage ? Il faut de toute nécessité considérer ou le passage comme interpolé» ou l'œuvre entière comme apocryphe : mais cette règle est si élémentaire qu'il est à peine nécessaire de la rappeler et que, sauf exceptions, les faussaires de tous les temps ont eu garde d*y contrevenir.

Supposons maintenant un écrit en désaccord manifeste et inexplicable avec les convictions reconnues de son auteur présumé. Nous aurons le droit d'en conclure à une fausse origine, avec quelque réserve toutefois, s'il s'agit d'un romancier ou d'un poète, qui va où l'entraîne son imagination mobile. Mais voici un philosophe, auteur d*un vaste système dont toutes les parties s'enchainent, un savant qui doit sa renommée à une conception nouvelle et originale de la nature et du monde : comment reconnaître le premier dans un écrit qui combat et détruit ce système, le second dans un traité d'où cette conception est absente, bien mieux, où elle est formellement battue en brèche *?

En ce qui touche les anciens philosophes, la première réglé d'une sage et consciencieuse exégèse, c'est de les apprécier, non à la lumière des idées modernes, mais par eux-mêmes et parleur temps. Ce n'est qu'en creusant la pensée d'un auteur qu'on arrive à établir une distinction sûre entre ce qui lui a paru capital et ce qu'il a jugé accessoire, entre les bases fondamentales de ses théories et les additions qu'a reçues plus tard l'édifice. On a dit avec finesse de certains critiques qu'au lieu d'éclairer l'antique monument dont ils nous font les honneurs, ils l'offusquent en quelque sorte de l'ombre d'un système étran^

1. (^licérou dès l'antiquité donnait l'exemple de ce genre de critique lor«qu'il rejetait le testament d'Epicure : « lUud enim non solum a philosophi gravitate, sed etiam ab ipsius sententia judico discrepare ».

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ger *. D'autres choisissent certains textes avec le soin le plus scrupuleux, et écartant impitoyablement tout le reste, se composent un ensemble qui répond de tout point à leurs vues propres, mais qui mérite d'autant moins de servir de règle à la critique qu'il est plus infidèle à la réalité.

Dans un trop grand nombre de cas, ce qui nous est parvenu, c'est un petit nombre de fragments dont la brièveté laisse champ libre aux conjectures : nous avons vu au contraire que par un privilège remarquable le temps a respecté Tœuvre entière de Platon. Nous sommes donc en possession de tous les documents nécessaires pour nous faire une idée exacte et complète du philosophe, de son esprit, de sa méthode et de son enseignement: et cela sans parler de tous les anciens qui, ses admirateurs ou ses adversaires, ont été amenés à mettre en lumière les points essentiels de sa doctrine que je définirais volontiers d'une manière générale un idéalisme tempéré par le bon sens et la finesse de Socrate, et embelli par une poésie où la grandeur se marie à la grice.

Prétend-on d'ailleurs enlever à un auteur le droit de se corriger et de rectifier ses idées même après les avoir publiées ? Non sans doute: une telle exagération serait aussi injuste que ridicule. Quel est l'écrivain assez heureux pour trouver du premier coup Texpression adéquate et définitive de sa pensée ? quelle est la raison assez sûre d'elle-même pour éviter de se donner toute espèce de démenti et pour affronter sans dévier jamais les antinomies redoutables de la métaphyt^ique? Un changement d'opinion, loin d'être toujours un indice de faiblesse d'esprit, peut très bien signifier développement ot progrès -. Jusque chez les intelligences les plus puissantes il n'est pas rare de surprendre d'incessants pour et contre. Ces divergen-

1. C'est là, par exemple, ce qui ûte prosque toute valeur aux interminables commentaires des néo-platoniciens sur divers dialogues do Platon.

2. Quintilien a dit avec raison (III, 6) : « Etiam supervacuus foret in studiis longior labor si nihil licoret melius invenire pra;tcritis. » Le long volume des BélractaiionSy par exemple, ne môrite-t-il pas d'être cité à reloge dd saint Augustin?

LE CKITERlt'U INTERNK iSl»

ces, ces îoconséqueQces si l*oii veut, que souvent l*on se liAle trop de qualifier de flagrantes contradielions \ nous paraîtraient moins graves, dit M. Janet, si Ton s'habituait à considérer les propositions d'un philosophe comme les approximations, les tâtonnements, les à peu près d*unc pensive investigatrice, qui nous montre sincèrement tous les aspects ou {H)ints de vue qui la frappent tour à tour ou i\ la fois -.

Les exemples en abondent dans rhistoire. Rien de plus surprenant, mais aussi rien de mieux avéré que les phases successivement traversées par la pensée de Schelling et, plus près de nous, par celle de Cousin. Si nous n'avions pas dos témoignages irrécusables, qui donc attribuerait au mémo I^olbnit/. les inspirations si élevées de la Thcodicéc et le Non iucleyam spécimen demonstrandi in abstractis ?

Ajoutons que les anciens no se faisaient pas do la convonanoo logique des idées une notion aussi stricte que la n<Hre ^ et que notamment en ce qui concerne les variations do Platon, bien des motifs doivent nous incliner à rinclulgenco. N'a-t-il pas écrit durant une longue carrière, qui lui a permis de s'initier à Athènes et hors d'Athènes à des courants d'idées bien divers ? Avant lui s'était-on préoccupé de composer un système, c'cst-fi-dire un tout où chaque vérité jnise à sa place reçoit sa liunioru do celles qui précèdent et éclaire à son tour celles qui suivent?

1. C'est ainsi que Proclus oji])()s:tit tômoruiromoiil h^ l)ii>u k\\\ iini'ifiiiH i\ celui (lu CralylCy et lo Dieu du Phèdre à coliii du Timet». (I'okI aiiiMi niicoro que M. Ladevi-Iiocho {Le vrai et le faux VlaUm^ «ju U* Timéf démnniié apncryphe, Paris» 1807) affirme qu'il faut choiHJr pour Platon enlro lo Tunt'e ot les Lois, à moins de faire du plus î^rand philosoplic d'Athniios un nilHnr:il)l(t sophiste qui à la dernière heure de sa vie plaid<; lo ]iour <tt lo conlri*. houtient le oui et le non sur les questions los plus fotidamoiit.ilf'H. - Coninin l'a très bien fait observer M. Lfîvô^{iu.s lorBipio do doux jiropoHitionH l'uiin n'est qu'une modification do l'autre, il convient do los nppel'T iimUiilivei, ot non contradictoires.

2. « Nées d'ordinaire do vuos incoinplôtoK td par conH«'qu«îut tiïWiivmiini, les contradictions supposées dos autours m Uisscut ''Xpliqui-r liiHi'Mnitnt â qui embrasse le sujet tout entior o (Cousin, Fratjments df philuviphie ancienne).

3. Voyez plutôt les notion» confu;sos qu'Hôrodoto ol Kurjpid'% par oxonipld» conçoivent des di^ux et de la divinité.

Poul-iHre : en tout cas Platon est par sa date le premier Grec capable de subir en face celte épreuve : il faut lui pardonner s*il ne s*en tire pas toujours à son honneur, si en vrai disciple deSocrate il s'est défié, trop défié même d'un enseignement systématique qui se serait déroulé presque à la façon d'un traité de géométrie K Enfin |il ne faut pas oublier qu*il s*est servi, et servi exclusivement du dialogue; d'où la tentation bien naturelle de se modifier et de se corriger sans cesse, en raison de la facilité môme qu'il y trouvait. Il y a des opinions particulières qu'il semble avancer et retirer non seulement d'une de ses œuvres à Tautre, mais au cours du m(>me entretien. Ce n'est pas un maître qui enseigne, c'est un causeur qui adapte ses idées et ses expressions aux circonstances et à l'auditoire auquel il s'adresse. Or chaque interlocuteur de Socrate représente une nuance d'esprit particulière-. Platon a commencé par des discussions familières et enjouées sur des questions spéciales: il a fini par des traités en forme qu'on a pu comparer à autant d'encyclopédies.

Voilà bien des réserves, et si Ton aime mieux, bien des concessions, et néanmoins je maintiens que certaines théories contenues dans des dialogues qui passent pour platoniciens peuv«uit et doivent éveiller en nous une défiance parfaitement légitime. Laissons un rhéteur comme Isocrate se vanter de l'opposition qui éclate entre telle et telle de ses compositions oratoires'; il est dans son rôle. De l'ensemble des vues de Platon se dégagent naturellement certaines conceptions fondamentales, nécessaires, que ce philosophe a soin lui-même à plusieurs reprises de nous présenter comme telles, qui lui sont

1. Grote est si hostile i\ tout dogmalisme dans Platon qu'il prend plaisir à relever l'une après l'autre, avec une tranquillité imperturbable, les mille contradictions où lui paraît tombé ce grand génie.

2. « Il ne faut pas s'étonner si l'on trouve dans des dialogues séparés par la distance des années et par la différence des sujets des théories diverses ou quelques détails contradictoires » (M. Ghaignet).

3. « Nul, s'écrie-t-il dans son Vannthénàique (ch. 71), ne sera assez insensé, assez dominé i)nr l'envie pour ne pas me donner des louanges et ne pas me regarder comme ayant agi avec saj^esse en présentant les faits jadis dans mon Pajit^fjyrique sous un certain jour, et maintenant sous un autre. >)

attribuées unanimement par tous ses disciples et ses interprètes : je me refuse à admettre que sans motifs et sans raison, Platon par un jeu d'esprit des plus périlleux, ait jamais consenti à les battre en brèche, moins encore à les renier d'une façon plus ou moins expresse, pour y substituer des assertions dont on a le droit de dire qu'elles n'ont jamais été les siennes. Un critique contemporain Ta affirmé : « Tant qu'on persistera à rapporter Parménide, Sophiste et Philèbe au même auteur que Phèdre, République et Timée^ Tunité de la doctrine platonicienne ne pourra pas être aisément soutenue ^ » La phrase me parait inexacte en ce qui touche le Philèbe : quant aux deux dialogues dont la mention précède, elle est d'une rigoureuse exactitude. Or dès l'instant où Platon serait convaincu d'être l'auteur responsable d'un pareil chaos, nou pourrions continuer à admirer en lui le poète et l'écrivain : sa gloire de philosophe ne serait-elle pas sérieusement compromise? Le savant éditeur d'Hippocrate, se trouvant en présence de contradictions analogues, n'a pas hésité à écrire : « Il y a, chose singulière, des traces nombreuses de polémique entre les différents écrits de la collection hippocralique... Ces résultats nous démontrent en même temps d'une manière indirecte la multiplicité et la diversité des sources qui ont concouru à la formation de la collection et nous préparent déjà à y distinguer différents groupes ^. » Partout où les prémisses sont les mêmes, comment ne pas aboutir ani mêmes conclusions ?

A peine est-il nécessaire d'ajouter qu'inversement, dans un procès d'attribution, la conformité entre la doctrine d'un écrit et celle de son auteur supposé constitue non une démonstration décisive, mais une simple présomption d'authenticité '.

{, Revue philosophique, 1880.

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