LA DISPOSITION
De rinvenlion nous passons à la disposition, ce mot était pris évidemment dans l'acception la plus large, pour désigner dans Técrivain ce qu'est le faire ou la manière dans le peintre. Un philosophe, par exemple, n'a pas seulement sa doctrine : il a sa méthode, je veux dire sa façon de présenter ses théories, de les amener, de les démontrer, de les défendre : s'il a recours au dialogue comme forme littéraire, il aura son secret pour peindre ses personnages, pour les mettre en scène, pour les faire parler et agir. En dehors du vocabulaire et de la syntaxe qui lui sont propres, la tournure particulière de son esprit se reconnaît au mouvement imprimé à sa pensée. Bref, dans sa façon de composer tout auteur a sa physionomie personnelle, qui échappe peut-être au commun des lecteurs, mais qui est parfaitement connue de tous ceux (jui l'ont pratiqué avec quelque intimité.
Sur ce terrain comme sur lo procèdent, rien de plus dangereux qu'un jugement absolu et précipité. A vouloir ne consulter que les règles du bongoûtdans ra|)|)réciation des (écrivains antiques, on est tenté de leur refuser sans hésitation tout ce qui paraît chez eux moins raisonnable et moins parfait. « Chacun jugeant à sa façon, ce qui plaît à l'un choque l'autre, et comme tous s'attribuent le droit d'élaguer ce qui déplaît, il finit par ne plus rien rester de l'ouvrage... On reconnaît là les vieux procédés sommaires de Procuste. Cette école n'a do mérite que comme protestation contre celle des « contresens vénérables », des explications « quand môme », chères à ces interprètes à
■ ■ — ■ ■■ ■ I ■ ■ ^ I ■ ■ ■ ^ I !■ », I . ■ ■ Il ■■ ■^■■1 ■ ■ ^»1
sainl Thomas a ou de fidèles admirateurs qui .^o sunt appliqués à reproduire sa doctrine. >
outrance dont Cobet a dit qu'ils n'ont jamais compris ce que c'est que de comprendre *. » C'est ainsi que de nos jours Peerlkamp a abouti à chasser Horace d'Horace lui-même; c'est ainsi que dans l'antiquité Zénodote s'était forgé dans sa tète un type d'Homère; tout ce qui s'y rapportait était bien: tout ce qui s'en éloignait, détestable. Il n'avait point de principe, nour. dit Pierron : il n'avait que des sympathies ou des antipathies. Qu'une méthode ainsi appliquée cesse absolument d'être scientifique, il est superflu de le prouver : mais les exagérations du critique alexandrin n'ont pas empêché les scoliastes de condamner certains vers qui leur paraissaient manifestement dépourvus du « caractère homérique », ou de rayer par une considération analogue le Rhésus de la liste des drames d'Euripide ^
C'est chose téméraire que d'invoquer des textes isolés, souvent explicables en tout sens, soit pour établir une interprétation particulière du système d'un philosophe, soit pour décider de l'importance ou de l'authenticité de tel ou tel de ses écrits. En pareil cas, selon la règle très juste tracée par M. Janet, c'est l'esprit même de la méthode qu'il faut consulter. Il ne s'agit donc pas ici d'un degré déterminé de perfection dans la forme ou de brillant dans l'exposition. Un tel critérium, nous le verrons plus loin à propos du style, est des plus incertains. Déclarer, par exemple, qu'un dialogue n'est pas et ne peut pas être platonicien, par ce seul motif qu'il est moins profond que le Timée, moins pathétique que le Phédon, moins magistral que la République^ quel manque de logique I Alléguer ainsi des
1. s. Heinach. — Sauppe a sur ce point quelques considérations très justes : a In hac disquisilionc quum magna sit adhibenda cautio» tum faUi videntar ii, qui, quem librum paululum a consuetudine ceterorum ejusdem scriptoris libroram recedere vel aliter quam exspoctelur conscriptum viderint, judicium hoc vel commodius vel inj^eniosius rati, auctoris noinine indignum statim judicant atque al) eo scriptum esse ne^ant. »
2. Tb ûè Spâpia evioc voôov OTcev^Tiffav, w; oùx ôv Evp'.7r:îou, cb yàp ISo^oxXeTov (jlSXXov àffo?aîv£i -/*p3t*f^ipa. C'est le môme argument qu'emploie Quintilien (ni^i) pour rejeter les discours qui passaient pour être de Périclcs : « Equidem non reperio quidquam tanta oloquentiae fama dignum : ideoque minus mirer esse qui nihil ah eo scriptum putent, haec autem qua^ feruntur, ab aliis esse conscripta. »
49t I/ŒUVRE DE PLATON
divergences purement extérieures comme signe indiscutable d'inauthenticité, c'est méconnaiire à plaisir les ressource» de Tart et la variété inépuisable du grand écrivain.
Le premier des « platonisants » de notre siècle, Schleiermâcher n'a pas échappé à cet écueil : il avait pénétré si avant dans l'intelligence du génie de Platon qu*il sëtait fait du philosophe ancien une sorte de type idéal : aussi avec quelle sévérité et quel dédain ne juge-til pas tout ce qui dans les éditions courantes n'atteint point à cette hauteur! Grote a très bien fait rassortir ce que cette jurisprudence nouvelle a d'arbitraire *. Les dessins d'un grand peintre, d'un Ingres ou d'un Haphaël, par exemple, ne sont-ils pas de lui au même titre que ses tableaux les plus achevés ? Racine n*a-t-il pas commencé par Alexandre et les Frères ennemis ^ do môme que son glorieux rival devait finir par Agésilas et par Attila? Quel est, en quelque genre que ce soit, l'artiste qui à côté de ses chefs-d'œuvre n'a pas des ébauches où parfois, abandonnant ses procédés habituels, il s^essaie avec plus ou moins de bonheur dans un genre différent? Quel est le publicisle contemporain qui ne laisse dans son héritage, outre les volumes chargés d'assurer sa renommée, des articles et des brochures d'un mérite tout relatif, et d'une vogue tout éphémère? Pourquoi exigerions-nous qu'il en ait été autrement, quand il s'agit des anciens -?
Ici pourrait trouver place une question secondaire, à laquelle nous ne ferons que toucher en passant. Deux ouvrages du même auteur posent le même problème, lui consacrent des développements analogues et enfin aboutissent à la même conclusion. Aussitôt l'on crie <\ l'imitateur, au plagiaire : la communauté
1. a J thînk it an injudicious novelty introduced by Schleiermacher to set up a canonical type of Platonism, ail déviations from which are to be rejected as forfi:erie3... Theso cri tics cannot bear.to admit any Platonic work as genuinc unless it alFords to them grouud for superlatÎTe admiration and glorification of the author. »
2. Parmi les écrits aujourd'hui reconnus comme hippocratiques, il est facile de distinguer (a) des recueils de remarques et d'observations, (6) des aphorismes rédigés dans un style d'une concision magistrale, (e) des traités suivis où la simplicité s'unit à réloqucnce.
de tendances et de pensées devient une objection aussi certaine, aussi décisive que Tétait peu d'instants auparavant une divergence avérée de principes. On voit par ce seul exemple combien sont à plaindre les auteurs que la critique a résolu de dépouiller. Cependant de quel droit interdire à un écrivain, fiit-ce môme à un philosophe, de revenir sur un sujet traité, et de résumer ici, d'étendre ailleurs une argumentation utile ou simplement intéressante ^? Des réminiscences comme en offre plus d*un dialogue, dit très bien M. Chaignet ^, paraissent bien permises à un homme qui ayant beaucoup écrit, s'est répété quelquefois sans le savoir et sans le vouloir, et prouvent plutôt en faveur de Tauthenticité.
Toutes ces remarques ont une justesse indéniable : elles ne sauraient cependant empécherjque des procédés d'exposition inaccoutumés, une méthode entièrement ou presque entièrement opposée, une forme essentiellement différente, en un mot un esprit étranger ne soient des indices qu'une critique consciencieuse a le droit et le devoir de recueillir ^ Lorsque des variations qui touchent de si près au génie même de Técrivain sont assez marquées, assez profondes pour ne trouver leur explication dans aucune influence extérieure, elles trahissent manifestement une main étrangère. Considérés à ce point de vue, comme nous pourrons nous en convaincre, le Parménide^ le Sophiste et le Politique font penser à un tout autre écrivain qu'à Fauteur du Phèdre, du Théétète et des Lois.
1. C'est le droit que revendique Isocrate (Epilre VI, 7) : Kal yàp av aù-rb; aToiro; tir(v, eî époiv tov; àXAOu; toi; èpioT; ^paipivov;, aùxbc â7i6Xoip'''''|V tûv vu* è{ioO icpoTEpov eipTj{xév(i>v.