‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 71 sur 203 · Dion · texte numérisé non relu

Dion

3. « Lorsque Dion se retire après avoir soupe, comme on soupait chez

parti de son rival grandir en influence, se repentait d'avoir si mal profité des leçons de Platon et par l'intermédiaire d'Ârchytas conjurait le philosophe de revenir à sa cour, lui promettant en échange une réconciliation complète et durable avec Dion.

Avant d'oublier le passé et d'accepter la tâche de rapprocher ceux-là même que, peu de temps auparavant, sa présence avait séparés, Platon, au rapport d'un écrivain ancien, voulut consulter les plus marquants de ses auditeurs, ceux du moins qui étaient le plus versés dans les choses de la politique ^ Leur réponse fut unanime, si bien que, malgré son grand âge, le philosophe, incapable de ressentiments et cédant aux instances de Dion auquel Punissaient de profondes sympathies^, se rendit à Syracuse sur un vaisseau de guerre mis à sa disposition.

Son arrivée remplit Denys d'une grande joie et la Sicile d'un sérieux espoir. Mais aux conseils, puis aux instances de Platon, le tyran répondit, comme il l'avait fait une première fois, par des ajournements, ensuite par des récriminations mal dissimulées sous mille honneurs et mille complaisances. Non seulement le philosophe était en butte à la calomnie : sa vie finit par être menacée ^ Archytas, qui s'était porté garant de sa sûreté, s'émut et intervint pour l'arracher à des sévices imminents ^. Plutarque, qui rapporte, en outre, le mot suivant de Platon, en réponse à certaines appréhensions bien légitimes

Platon, avec dos olives, si, comme Tabbé Barthélémy, vous faites dire par le philosophe à ses convives : « Dion est aujourd'hui victime de la tyrannie, je crains qu'il ne le soit un jour de la liberté », je relis Platon pour y trouver ces mots et je les cherche en vain. Vous m'avez donné une phrase moderne pour une anecdote grecque )> (Villemain, Tableau de la littérature au XV III» siècle f III, p. 288).

1. Le texte grec porto iicyitrcîveç, mot qu'on ne s'attendait guère à voir employé ici.

2. Cf. Gicéron, De Oraiore, III, 34. Nous voyons Dion, de son côté, faire avec une somptueuse munificence les frais d*une chorégie dont Platon avait été chargé.

3. C'est ce que donne à entendre Tauteur de la septième lettre (333 D) : Aia{iax^|ievoc toTc 8ia6aXXouaiv tjtti^Otjv.

4. Voir Plutarque, Dion, 20 : Aristide p. 304 (éd. Dindorf); Maxime de Tyr, XXI, 9; Philostrate, Vies des sophistes, VII, 1 : Tzetzès, Chil., X, 996.

du tyran : « Â Dieu ne plaise qu'il y ait une telle disette de sujets à TAcadémie, qu'on en vienne à faire mention de toi t » ajoute : « Tel fut, dit-on, le renvoi de Platon, bien que son témoignage ne soit pas entièrement conforme ». Ëùt-il parlé de la sorte de la plus importante des lettres platoniciennes s'il eût cru d'une foi inébranlable à leur authenticité?

Tout espoir de réconciliation ayant disparu, Dion se prépara à rentrer à Syracuse les armes à la main. Je garderais le silence sur cette expédition, si elle n'eût pas rencontré à l'Académie un appui moral et matériel, preuve do la répulsion constamment inspirée à Platon et à ses disciples par la tyrannie K Salués d'abord par l'enthousiasme général ^, les libérateurs de Syracuse, pour asseoir leur autorité sur une populace corrompue et toujours avide de révolutions, cédèrent à la tentation de recourir à leur tour à la force. Dion paya de sa vie en 353 de regrettables abus de pouvoir et pendant que Platon s'éteignait à Athènes, Denys le Jeune redevenu maître du trône poursuivait le cours de ses violences et de ses exactions. Heureusement où l'éloquence d'un philosophe avait tristement échoué, l'intègre fermeté d'un homme d'action trouva le succès ^

i. Oa lit, U est vrai, chez Athénée, qui s'est fait Técho complaisant des accusations méritées ou calomnieuses dirigées contre Platon : "Litnzzp xa\ ol ico>Xol Tûv {i(zOT)TÔ)V aÙToO TUpavvixo{ tive; xal Sidt^oXot Y^v^piEvoi (XI, 118). — L'enthousiasme de Plutarque est à son tour suspect d'exagération lorsqu'il lui fait écrire : « Dion, après avoir entendu Platon, Brutus après avoir lu 968 écrits sont sortis tous deux de la même palestre pour de grands combats. » {Dion, 1).

2. Dans son Discours contre la loi de Lepline (J 162), Domosthène cite comme un des coups de théâtre de la fortune Denys, maître naguère de tant de trirèmes, de tant de cités, de tant de mercenaires et chassé du pouvoir par Dion qui n'avait pour lui qu'une barque et une poignée de soldats.

3. C'est au vertueux Timoléon qu'il était réservé de rendre à Syracuse son premier éclat et son ancienne prospérité. On sait comment, après avoir refoulé les Carthaginois et purgé Tile de ses tyrans, il descendit du pouvoir avec la même dignité qu'il en avait été revêtu. Rousseau ne pardonne pas à Platon de s'être laissé ravir cet honneur ; mais il y a, entre la théorie et la pratique, entre les principes et les faits, un tel écart que rarement on peut se féliciter de voir un philosophe prendre en main les rênes d'un Etat, surtout d'un Etat en proie à des troubles et à des révolutions. Un conquérant qui se connaissait en hommes l'a dit : « Pour qu'il y eût un vra peuple libre, il faudrait que les gouvernés fussent des sages et les gouvernants des dieux. »

On comprend sans peine le dégoût que dut laisser dans l'âme de Platon l'avortement définitif d'une entreprise à laquelle en dépit de tous les mécomptes une sorte d'amour-propre Payait dès le premier jour invinciblement attaché ^ : mais si les enseignements du philosophe furent perdus pour la Sicile, lui-même mit à profit les leçons de l'expérience, leçons si chèrement achetées. Non seulement il a pu à Syracuse étudier sur le vif ce qu'il a exposé dans des pages magistrales, je veux dire les phases traversées par les mauvais gouvernements dans leur décadence progressive, non seulement l'observation lui a révélé les causes secrètes qui du sein d'une démocratie sans règle et sans frein font germer la tyrannie, comme le fruit sort naturellement de la fleur ^, mais il a compris en outre que pour traduire dans la réalité ses conceptions politiques il faut des hommes qui n'aient rien de commun avec ceux de son temps, il a compris que, pour arriver à une réforme pratique et durable, il est de toute nécessité de recourir non seulement aux exhortations des sages ou aux démonstrations d'une théorie savante, mais encore et surtout aux prescriptions et aux sévérités d'une législation accommodée aux choses et aux circonstances. De là ce traité des Lois, l'œuvre unique de ses dernières années ^, désaveu implicite ou tout au moins habile correctif des exagérations de la République^ testament à la fois philosophique et social dans lequel Platon, sur plus d'un point, nous a légué ce que, à l'exemple de saint Augustin, j'appellerai volontiers ses « rétractations ».

1. L'auteur de la septième lettre a donc raison de nous le montrer (350 D) {ie{Ai(n)xoi>c rriv irepl LixeXîav iiXovy)v xai àfjx'*^» 6^ rien n'est plus vraisemblable que la réponse faite, dit-on, par Platon aux Cyrénoens venus pour lui demander des lois : « Vous êtes trop opulents pour cela » (Plutarque, ad princ. inerud., 1).

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