LE DESSEIN DE PLATON
Entre les œuvres d'un homme et son tempérament psychologique il y un rapport étroit qui oblige à examiner de près celui-ci, quand on veut se rendre un compte exact de celles-là. Or lajiature de Platon, son génie, son éloquence élevée et communicative, tout le prédestinait à devenir un chef d*école. Il avait visiblement la passion non pas seulement de savoir et d'écrire, mais encore d'enseigner. Ses deux plus grands ouvrages attestent l'importance exceptionnelle qu'il attachait à Téducation. Il était impossible qu'il se désintéressât d'uae mission dont il comprenait la noblesse et oîi lui était promis le succès.
Mais quelle forme allait revêtir son enseignement?
Platon, tout nous le prouve, appartenait à ce que j'oserais appeler « l'aristocratie intellectuelle, » aristocratie nécessaire à toute société pour y maintenir un élément constant de dignité et de grandeur. Il pouvait s'approprier en toute vérité ce mot de Cicéron, ami de Pompée, avant de se faire le panégyriste de César : « Mihi nihil unquam populare placuit, » Socrate, sans fortune, sans prestige extérieur, conversait avec les plus humbles dans un langage à l'allure parfois triviale, mettant toute son ambition à être entendu'et compris de la foule. Au contraire, l'antiquité se représente volontiers Platon et ses disciples sous les traits de gens élégants et raffinés, peu disposés évidemment à se contenter pour toute chaire de la pierre du carrefour ou de l'échoppe d'un artisan. S'il y avait eu, comme à Paris, une Sorbonne à Athènes, je suis assuré que Platon eût concouru pour y occuper une chaire: mais la capitale de la Grèce au temps de sa plus brillante splendeur, n'avait encore aucun enseignement officiel: l'initiative privée suppléait largement à cette lacune, et dans l'Athènes d'Antiphon et d'Isocrate, de
Pioiicus et de Gorgias, ce ne sont pas les maîtres qui faisaient
défaïut aux élèves studieux.
l'ajoute quo la doctrine de Platon n'est pas de celles qui s'accommodent aisément des hasards et des surprises de Timprovisation ^ : elle avait trop d'ampleur d'une part, et de l'autre trop d'élévation. Jusqu'alors les esprits même les plus éminents s'étaient pour ainsi dire renfermés dans un canton spécial de la science : tel se consacrait tout entier à resthétique, lelautreà la politique, celui-ci avait approfondi la métaphysique et celui-là la morale. Le premier à Athènes Platon apportait ou du moins se flattait d'apporter une philosophie, dont toutes lesparties enharmonie les unes avec les autres s'éclairaient et se fortifiaient mutuellement^. Un enseignement régulier était seul capable de coordonner enire eux tant de graves problèmes, et d'en faire ressortir Tétroit enchaînement. Et à côté de ces amples proportions, quel élan vers l'idéal ! quelle ascension constante vers les plus hauts sommets de la pensée ! quel dédain du terre-à-terre de l'expérience quotidienne ! quand nous lisons les pages les plus célèbres de la République et du Ban- 9^t^ que nous sommes loin de la familiarité de ces entretiens socratiques dontXénophon nous a transmis le fidèle écho f La foule n'était pas capable de saisir des déductions à la fois si éierées et si profondes, et de suivre pas à pas le philosophe dans ses spéculations austères, écho du monde invisible : un M enseignement ne convenait qu'à des disciples choisis et
préparés par une véritable initiation.
1. Après avoir exposé avec beaucoup de finesse les multiples raisons qui expliquent pourquoi Socrate, passé maître dans Tart de provoquer un entretien, n'a jamais pris la plume, E. Zeller ajoute : « Eine Gesprâchsfûhrung wie die sokratische in der auch der Leiter'des Gesprâchs doch immer in lidlierem oder geringerem Grade von der Fâhigkeit und dem Gedankengange der Mitunterredner abhângig ist, konnte dem Plato nicht genûgen. » (Hermès, XI, p. 87).
2. Cf. Danzel, Plaio philosophiœ in cUsciplinae formam redactœ parens et aucior, Leipzig, 1845. Le croirait-on? C'est là ce que la nouvelle Académie goûtait le moins dans le philosophe dont elle se portait l'héritière. Les Académigues de Gicéron (I, 17) expriment le regret que la doctrine de Platon, bien différente en cela de ceUe de Socrate, soit devenue c ars qusedam philodophis et rerum ordo et descriptio disciplinae. »
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Enfin l'on peut remarquer que Socrate, fier de n'avoir jamais franchi les murs d'Athènes, sinon comme soldat, et assez insouciant de la renommée pour n'avoir lui-même rien laissé par écrit, ne s'adressait et ne prétendait s'adresser qu'aux Atbéiliens du v' siècle, ses compatriotes et ses contemporains. Platon sans doute n'a répété dans aucun de ses dialogues le mot fameux que Thucydide inscrivait en tête de son histoire *: néanmoins il est impossible qu'il n'ait pas eu conscience de la grandeur du système auquel devait rester attaché son nom, et il eût été coupable de se reposer sur la fortune du soin de le répandre et de le perpétuer. Heureusement pour lui, le philosophe chez Platon était doublé d'un t^crivain incomparable, et tant que la langue grecque et les discussions philosophiques seront en honneur, des livres tels que le Phédon et le Gorgias sont assurés do trouver des lecteurs. Mais écoutez l'auteur du Phèdre ; il vous dira qu'un texte écrit n'offre qu'un squelette de la pensée : que dans l'impuissance où il est de se défendre contre les attaques ou de se protéger contre les méprises, il ne peut que servir de délassement ou aider la mémoire: seule la parole se prête à toutes les circonstances et sait se proportionner aux choses dont elle parle, comme à l'auditoire qui l'écoute: d'ailleurs elle a sur les intelligences un tout autre ascendant que le livre ^ : n'est-elle pas par excellence le foyer des fortes convictions, la source des durables enthousiasmes ?
Et maintenant est-il possible que l'homme qui pense de la sorte et à qui par surcroit le Ciel a départi les dons les plus précieux de l'orateur ne mette pas au service de sa doctrine sa vive et séduisante éloquence ? Les foules ne l'applaudiront pas dans les brillantes assemblées du Piiyx : sa parole n'en