LE 8 SEPTEMBRE
Lorsqu'il y a 50 ans, Auguste Comte fut inhumé dans ce vallon qu'il avait lui-même choisi pour le lieu de sa sépulture, plus d'un, parmi ceux qui l'accompagnaient à sa dernière demeure, dut s'inquiéter de ce qu'il allait advenir de l'œuvre colossale entreprise par le successeur d'Aristote et de saint Paul, et interrompue par sa mort.
Ce n'était pas qu'aucun doute pût surgir dans l'esprit de ses disciples sur la notoriété inévitable qui attendait la plupart de ses idées et sur la célébrité posthume de son nom. Pour eux, comme pour tous les esprits à la hauteur de leur époque, la Philosophie positive avait d'ores et déjà cause gagnée, mais il n'en était pas de même des théories sociales et religieuses contenues dans la Politique, et dont Comte avait été le premier à déclarer qu'elles ne sauraient constituer qu une première approximation nécessairement imparfaite.
Quel serait le lendemain de cette tentative audacieuse de fonder une religion universelle, c'est-à-dire une universelle doctrine de ralliement et de règlement, sur la science, coordonnée en une synthèse subjective, en vue du service de l'Humanité?
Malgré qu'elle répondît à un besoin social réel et urgent, son exécution prêtait de telle sorte le flanc à la critique du fait des exagérations sentimentales échappées à son auteur dans le domaine cultuel, sous l'inHuence de prédispositions psychopathiques réveillées par un amour inassouvi et tourné en mysticisme - qu'il était permis de se demander si cette partie de l'œuvre était viable, si elle ne représentait pas plutôt une entreprise prématurée, vouée à l'avortement comme celles de tant d'autres réformateurs du commence-
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ment du xix* siècle, el destinée, tout au plus, à fournir un point de départ et de précieux matériaux à un nouvel architecte pour une reconstruction ultérieure.
Il apparaissait, en tout cas, aux yeux les moins clairvoyants, que la vitalité de la fondation religieuse de Comte dépendait beaucoup de la vitalité du groupement qui s'était formé autour de lui, et que celle-ci était elle-même manifestement subordonnée à la décision qu'allaient prendre les 13 Exécuteurs testamentaires, désignés par le Maître pour assurer la continuité de son œuvre jusqu'au jour inconnu où surgirait un nouveau disciple, digne, à leurs yeux, d'être nommé second Grand Prêtre de THumanité.
Oublieux de cette vérité sociologique que c toute force sociale, pour être effective, doit se résumer en un individu qui assume, à la fois, la direction et la responsabilité », obéiraient-ils aux indications consignées dans la conclusion de la Politique positive et abandonneraient-ils, pour un temps indéterminé, le soin de la propagande aux libres efforts de chaque adepte ?
Ou bien, conscients que « l'uniformité la plus parfaite serait, de tous points, insuffisante, si, pour passer des opinions aux actes, il n'y avait un homme pour concentrer et diriger les efforts », se résoudraient-ils à choisir immédiatement un chef, fût il imparfait, plutôt que d'attendre indéfiniment l'apparition d'un nouveau Messie?
Dans la première hypothèse, c'était la dissolution probable de l'associalion déjà formée, ou, pour le moins, sa réduction à l'impuissance en tant que force internationale, puisqu'il ne saurait y avoir de force sociale sans une individualité qui l'incarne, et que, 50 ans après la mort du Maître , les Comtistes sont encore à la recherche d'un disciple susceptible d'être proclamé son successeur. C'était, en même temps, l'avortement possible et probable du Positivisme religieux en tant, du moins, que forme distincte d'une religion de l'Humanité, car il n'était nullement certain quel'abandon à chaque adhérent du soin de propager, à sa guise, la doctrine, fût de nature à préparer pour l'avenir la possibilité de la reconstitution d'un nouveau
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groupement. C'était, en tout état de cause; retarder bénévolement l'avènement de la nouvelle religion que de lui faire suivre les errements suivis par le Christianisme à son début, alors qu'il n'existait aucune donnée sociologique pour éclairer sa marche.
Dans la seconde hypothèse, c'était l'avenir de la fondation religieuse de Comte assuré, pour peu que le chef choisi, eûtil des lacunes, fût en état de piloter habilement la jeune Eglise entre les deux écueils représentés — d'un côté, par la prétention Littréenne à vouloir réduire le Positivisme à une sèche philosophie, — de l'autre, par le mysticisme de Comte (amoureux et continent), et par l'intolérance de ceux de ses adeptes qui, confondant la subordination et le respect avec la servilité, tiennent à s'asservir et veulent asservir les autres à la lettre du IVe volume de la Politique, sous prétexte que son auteur fut un très grand homme, comme si Aristote n'avait pas été également un très grand homme et comme si l'Humanité n'avait pas eu raison cependant de s'affranchir de l'autorité absolue de ses textes, tout en continuant à l'admirer et à s'inspirer de son esprit.
Par bonheur pour l'avenir du Positivisme, les 13 modernes apôtres surent élever leur cœur et leur raison à la hauteur de la situation. Malgré leur extrême déférence pour le glorieux mort, ils obéirent au sentiment implicite qu'ils avaient de la nécessité d'un Chef, passèrent outre aux instructions de la Politique et du Testament, se prononcèrent pour la nomination d'un Directeur, et choisirent comme tel la personne à laquelle Comte avait d'abord songé pour cette fonction et qu'il avait institué leur Président, c'est-à-dire Pierre Laffitte.
Celui-ci, né à Béguey, d'une famille d'artisans aisés, était un jeune homme de 34 ans, dont la bonne volonté était évidente, dont l'instruction passait pour encyclopédique, mais qui ne s'était fait connaître encore par aucun travail original, et sur lequel pesaient lourdement les appréciations défavorables que Comte avait finalement laissées de son caractère.
Il hésita, longtemps et beaucoup, avant de se charger de la
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tâche écrasante qui lui était offerte, mais, mieux que personne, il savait que « sans un chef qui la mène, la masse la mieux inspirée et la plus convaincue serait impuissante à produire autre chose que la plus vaine des agitations •. Aussi, constatant l'empressement de la plupart des positivistes à se rallier autour de lui, il céda enfin aux instances de ses collègues, et, sans plus tarder, se mit résolument à la besogne, se fiant aux résultats de son action pour prouver son aptitude à agir et Terreur du Maître à son sujet.
La tâche qui lui incombait était complexe et ardue, car il restait, en se garant soigneusement de l'insuffisance Littréenne et de l'exagération Comtiste :
lo à compléter le dogme de la nouvelle religion en exécutant,d'une façon digne derinspiration,le programme qu'avait tracé Comte, d'une Morale et d'une Philosophie première ;
2o à faire, pour la Morale, ce que Comte avait fait pour la Sociologie en la doublant d'une Politique, c'est-à-dire à rédiger un Traité d'Éducation qui fût l'application des notions théoriques au règlement de la vie individuelle dans le milieu familial et dans le milieu social ;
3o à illustrer de telle sorte la théorie positive de l'Ordre sociologique qu'elle devînt accessible au vulgaire et s'imposât graduellement à tous les esprits ;
4e à démontrer la fécondité de la Méthode de filiation inaugurée par Comte et la sûreté de ses théories historiques, en les appliquant ù l'étude, non seulement des principaux événements et des principaux types de la série Occidentale, seule envisagée par lui, mais aussi à celle des autres civilisalions, de façon à prouver que les inductions géniales du Maître s'appliquent à tous les cas quelconques et non uniquement au cas Occidental ;
5o à développer progressivement et graduellement le Culte (ou la culture systématique des sentiments altruistes), théoriquement institué par le fondateur, mais insuffisamment ou vicieusement réalisé par lui ;
6° à exercer, avec tact et mesure, le pouvoir spirituel attaché à la fonction directoriale ;
70 enfin, à consolider et à perfectionner l'organisation intérieure du Positivisme.
Nous n*avons qu'à résumer la carrière de Pierre Laffitte pour faire ressortir, avec évidence, qu'il n'a négligé aucune des obligations de sa charge, qu'elles ont été remplies par lui infiniment mieux qu'elles n'auraient pu l'être par d'autres, et, qu'en toutes choses, il a été le digne successeur d'Auguste Comte.
De l'œuvre de son Maître, il ne respecta pas seulement le plan général, les indestructibles assises philosophiques et sociologiques, et la solide charpente politique et religieuse, mais, dans le décor même, il respecta scrupuleusement tous les motifs susceptibles d'être intégralement conservés. Quant à ce qui était excessif et disproportionné (en rapport avec un amour non satisfait, transformé en mysticisme), il le refondit dans le moule de son clair bon sens et trouva encore le moyen de l'utiliser partiellement.
Rien n'est plus caractéristique, à cet égard, que son attitude vis-à-vis de l'utopie de la Vierge mère. Il la défendit sur le terrain biologique, tant qu'il put se retrancher derrière l'ignorance relative des naturalistes en ce qui concerne les conditions intimes de la génération. Lorsque je lui eus communiqué les preuves scientifiques que la base physiologique de l'hypothèse de Comte était en contradiction avec les derniers résultats de l'investigation microscopique, et que, loin de constituer une vue ulopique du progrès, elle représentait une vue rétrograde, - puisque sa réalisation, heureusement impossible, ramènerait l'Humanité aux phases parthénogénétiques de l'animalité, — il abandonna de bonne grâce une position devenue intenable, mais pour transporter aussitôt sa défense sur le terrain moral, en présentant la conception de son Maître comme un idéal invitant les époux à restreindre, de plus en plus, dans leurs rapports, l'intervention de la sensualité à son rôle indispensable dans la procréation.
/o et >. — L'un des premiers besoins à pourvoir, était, avons-nous dit, de compléter le dogme en construisant, sur
les plans dressés par Comte, une Morale théorique et une Philosophie première.
Pierre Laffille avait trop conscience de l'importance de la lacune à combler pour ne pas s'en occuper le plus tôt possible.
En Morale théorique, c'est-à-dire en psychologie positive, il donna, de la nature humaine, une théorie qui, pour ne pas être restée le dernier mot de la science, n'en a pas moins représenté une approximation de la réalité, non seulement adéquate aux observations de l'époque, mais très supérieure aux approximations rivales, et suffisante pour servir de substratum à un Traité complet d'Éducation, tel que celui qu'il publia sous le nom de Morale pratique et qui contient une admirable systématisation de la vie personnelle en vue du service de la Famille, de la Patrie, de l'Humanité. Pressentant le trouble que l'introduction, et la superposition à la famille et à la patrie, d'un troisième Être collectif tel que l'Humanité, était de nature à apporter chez les esprits faibles (spontanément incapables d'embrasser les problèmes dans leur complexilé, et d'accorder entre elles deux idées pour peu qu'elles paraissent différentes), il s'était attaché, dès les débuts de sa Direction, à établir les rapports sociologiques de ces trois êtres collectifs, à concilier scientifiquement l'amour de chacun avec celui des deux autres. Nul doute que son enseignement, s'il avait eu la publicité suffisante, n'eût prévenu ou atténué l'explosion de chauvinisme qui s'est produite en Europe sous l'impulsion dun Bismarck, d'un Crispi, d'un Chamberlain, du Saint- Arnaud de café concert dénoncé par Ferry, et l'explosion d'Humanitarisme anti-patriotique ix laquelle nous assistons en France, dans les milieux les moins avantagés sous le rapport de l'intelligence et de 1 instruction scientifique. Si les honmies d'Etat de la llle République, soucieux de prévoir afin de pourvoir, avaient songé, à temps, à répandre, parmi les instituteurs, les solutions de Pierre Laffitte, ils n'auraient pas vraisemblablement à lutter aujourd'hui contre un courant d'idées et de sentiments, redoutable, en raison de son simplisme et de son artificieux appel ù l'égoisme
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individuel, sous le couvert de l'amour universel.
En Philosophie première, le successeur de Comte résolut, conformément aut prémisses de celui ci, le dualisme entre le Subjectif et l'Objectif par la formulation d'une théorie de la Connaissance qui donne la clef des rapprochements successifs de l'esprit humain avec le monde, d'où sont issues, d'abord les conceptions anthropomorphiques , puis les conceptions matérialistes, puis enfin les conceptions positives, et qui explique la supériorité des dernières sur les premières.
30. — En Sociologie statique où il n'avait qu'à illustrer et à vulgariser les théories émises dans le « Cours de Philosophe positive » et reprises dans le « Système de Politique », il se révéla vulgarisateur émérite, autant que prestigieux illustrateur, — soit qu'il insistât sur le rôle de l'épargne dans la formation des capitaux, sur la nécessité de l'appropriation familiale et individuelle de la richesse pour obtenir sa production et sa conservation, sur l'urgence de moraliser le capital et le travail au nom de leur commune destination sociale, — soit qu'il appuyât sur le rôle domestique de la femme et sur la nécessité de l'aff'ranchir de toute tâche extérieure si l'on veut qu'elle prépare ses enfants à devenir de bons citoyens, prêts à travailler utilement pour leurs successeurs, sous le poids des prédécesseurs, — soit qu'il signalât le rôle du Tangage comme condensateur de tous les capitaux intellectuels, — soit enfin qu'il appelât l'attention sur l'utilité d'un gouvernement temporel pour employer la force de tous à réprimer les écarts individuels, ou sur le besoin, en tout temps, d'un Sacerdoce en état d'enseigner la religion du Devoir, de consacrer les principaux actes de l'existence au nom d'une destination idéale, de rappeler les individus et les peuples au respect de la commune Loi morale, par le conseil, la réprimande et, au besoin, lexcommunication, c'est-à-dire l'appel à l'Opinion publique.
^^. — Mais ce fut surtout dans la voie historique ouverte par Comte que Pierre Laffitte déploya une pénétration, une sûreté de vues, une finesse d'analyse, une puissance de coordination vraiment extraordinaires et qui forcent l'admiration.
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A propos de Toussaint-UOiwerture, il envisagea sociolo* giquement la race noire, jusque-là stupidement dénigrée par les peuples chrétiens, après avoir été odieusement exploitée par eux, et, s'appuyant sur l'exemple de ce grand homme, il n'hésita pas à affirmer qu'elle était apte à s'élever à notre degré de civilisation pour peu que nous lui prêtions une aide fraternelle, affirmation dont l'un de nos coreligionnaires, THaïtien Justin Dévot, ne devait pas tarder à fournir la preuve, en publiant des travaux sociologiques qui ne le cèdent, en rien, à ceux des principaux sociologues européens.
Dans ses Considérations sur la CivUisalion chinoise, il sut démêler, avec une sagacité inouïe (si l'on tient compte de la rareté et de la pauvreté des documents à sa disposition), que l'évolution particulière de cette importante fraction de l'espèce humaine était due à la persistante domination chez elle du Fétichisme, à rinsuffisant- développement de l'esprit abstrait, et que, le jour où, sous l'impulsion de l'Occident, elle prendrait goîit aux faciles mystères du carré de l'hypolhénuse, elle ne tarderait pas à s'élancer, à son tour, sur le chemin du progrès.
Dans ses Leçons sur Vlnde, il nous montra, au contraire, une population arrivée trop tôt au Polythéisme et qui, faute d'être demeurée assez longtemps dans le stade fétichique et notamment dans sa phase astrolatrique, ne prit pas suffisamment conscience de la stabilité relative du inonde extérieur, et délaissa l'étude des relations constantes entre les phénomènes pour se perdre dans la contemplation exclusive des propriétés abstraites : d'où des divagations indéfinies, que ne limitait le pouvoir d'aucune autorité, chargée de décider dans les questions insolubles, et qu'atténuait insuffisamment la participation des Brahmanes à la vie publique en tant que conseillers ordinaires des rois et éducateurs de la jeunesse des castes supérieures.
Mais, tout en signalant les graves inconvénients d'un tel développement, au point de vue mental, et les lacunes d'un système qui, en subordonnant trop étroitement les militaires aux prêtres, prolongea le règne des castes au-delà de son office utile, il ne manqua pas au devoir de rendre justice à un régime qui, pour rétrograde qu'il soit devenu, fut long-
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temps le seul approprié à la conservation et au perfectionnement des procédés, des méthodes, des inventions, des connaissances , à une époque où ils ne pouvaient se transmettre autrement que par l'apprentissage, aidé de l'hérédité des aptitudes ; qui a eu le mérite de socialiser les fonctions, de les moraliser, en imposant des devoirs d'autant plus grands et en réglant d'autant plus strictement les droits que la caste était plus élevée ; qui a développé le sentiment de la solidarité au sein de chaque caste dont tous les membres étaient solidaires, et même entre les castes, chaque caste ayant besoin des autres.
Il fit voir que le Boudhismc avait été une révolution contre une organisation sociale trop exclusivement favorable aux Brahmanes, révolution tentée par un réformateur de génie qui, sous l'impulsion des sentiments les plus généreux, se proposa de fonder, sur l'altruisme, une religion universelle, commune à toutes les classes de la société et nivelant tous les rangs. Il apprécia très justement dans quelle mesure Boudha a réussi, en suscitant une classe de religieux dont les vertus s'imposèrent à l'admiration des foules et exercèrent sur elles une influence suggestive ; comment il s'est trompé et est allé au-delà du but en poursuivant la suppression impossible de l'égoïsme ; comment, en refusant d'admettre que les influences défavorables du milieu cosmologique valussent la peine qu'on luttât contre elles, il a supprimé, du même coup, l'activité ; comment ses prêtres, en se tenant à l'écart de toute vie pratique, en ne voulant connaître d'autre étude que celle du perfectionnement moral, se sont abandonnés, plus que les Brahmanes encore, à toutes les divagations de la subjectivité inconsciente et non réglée; comment ils n'ont contribué à fonder aucune institution sociale et n'ont été utiles que chez des populations vivant déjà sous le poids de constitutions politiques définies et dont les mœurs avaient besoin d'être adoucies.
Dans son étude sur le Judaïsme, chronologiquement antérieure aux précédentes, il exposa admirablement de quelle manière Moïse, élevé par les prêtres Égyptiens dans le Monothéisme, avait osé concevoir et poursuivre le projet de faire
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passer directement ses compatriotes de l'état fétichique à l'état monothéique,en fondant sur ce Monothéisme un système complet de culture morale, d'éducation et d'hygiène corporelle ; comment sa tentative a multiplenient influé sur la civilisation générale en créant une race sociologique dont la littérature a inspiré saint Paul, Mahomet, les Réformateurs protestants et a servi de viatique aux soldats de Cromwell. En mettant en lumière que l'aptitude héréditaire des Israélites modernes à la banque et au commerce n'était pas due à des caratères biologiques originels, mais était imputable plutôt aux conditions sociales dans lesquelles avaient vécu leurs pères et qui les avaient empêchés, durant des siècles, de se livrer à d'autres occupations, — en étayant sa thèse de l'exemple des Maures devenus, pour les mêmes raisons, les banquiers et les usuriers de l'Espagne, — il renversa, par la même occasion, la prépondérance, en sociologie, de la théorie des races biologiques, dans ce qu'elle avait d'excessif, c'està-dire de matérialiste, pour lui substituer la théorie positive des races sociologiques.
Son appréciation de l'œuvre de Mahomet, renouvelant, avec succès, l'expérimentation sociologique de Moïse, n'est en rien inférieure aux précédentes, et mériterait certes de retenir notre attention, si M. Ahmed-Riza, avec sa compétence spéciale, ne nous avait déjà dit, l'an dernier, en quelle estime il la tient.
Le Directeur du Mechveret n'est pas d'ailleurs le seul représentant d'une civilisation étrangère étudiée par Pierre Laffitte, qui ait tenu à témoigner de la perspicacité, de la hauteur de vues et de l'impartialité de l'historien-philosoplie. Reportezvous plutôt aux éloquentes paroles prononcées ici même, en 1903, par le Chargé d'Affaires de la République d'Haïti, M. Massillon Coicou ! Interrogez M. Harrison sur les détails de son entrevueinopinéeaveccetambassadeurChinois à Londres qui avait tenu à lui être présenté pour lui exprimer l'admiration qu'il avait ressentie à la lecture des « Considérations sur la Civilisation Chinoise » ! Consultez les Hindous qui font partie du groupe positiviste de Calcutta ! Appelez-en aux souvenirs des anciens positivistes qui assistaient à la leçon de
Pierre Laffitte sur la Russie et qui entendirent les auditeurs russes avouer qu'ils découvraient, pour la première fois, leur pays et la raison d'être de ses institutions !
N'est-ce point un fait singulièrement significatif et peu banal que cette concordance avec laquelle des hommes, venus de tous les points de l'horizon, attestent la valeur et la vérité des jugements portés, par Pierre Laffitte, sur leurs patries respectives?
N'est-elle pas déjà une présomption en faveur de celles de ses autres études historiques qu'il consacra au Polythéisme Gréco-Romain, et au Catholicisme ?
L'un et l'autre avaient été trop bien appréciés par Comte pour que son successeur jugeât utile de refaire ce qui avait été admirablement fait, mais il sut donner la vie au texte abstrait du Ve volume de la Philosophie et du Ille volume de la Politique en l'illustrant par quantité de fresques splendides, consacrées à la philosophie, à la science, à la politique de l'antiquité Gréco-Romaine, au Catholicisme, et par une foule de médaillons ou se trouvèrent burinées, en traits ineffaçables, les effigies d'Eschyle, d'Aristophane, de Thaïes, d'Aristote, d'Archimède, de Scipion l'Africain, de Marins, de César, de saint Paul, de saint Augustin, d'Hildebrand, de saint Bernard, de Bossuet, etc..
Je me contenterai de mentionner ses cours sur la Féodalité^ sur le Drame moderne, sur la Philosophie moderne, sur la Science moderne, qui, malheureusement, n'ont pu être recueillis et publiés, et auxquels j'ai trop irrégulièrement assisté pour être en mesure de les estimer à leur prix.
Mais dans le domaine de notre propre histoire, est-il un historien qui ait plus approfondi la physionomie d'un Philippc-le Bel, d'un Louis XI, d'un Richelieu, d'un Danton, d'un Gambella, d'un Jules Ferry?
Ilmeseraitimpossibledecilerles innombrables conférences historiques qu'il fit, avec un zèle inlassable, dans les Mairies, dans les Bibliothèques populaires de la ville de Paris et de la banlieue, à Versailles, à Chartres, au Havre, à Clermont- Ferrand, à La Réole, etc...?, Toutes les occasions lui étaient bonnes pour enseigner l'histoire. Se risquait-il en partie de
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plaisir avec les Félibres et les Cigaliers ! il s'arrêtait à Pau pour leur faire entendre une leçon magistrale sur Henri IV. S'en allait-il à son cher Beguey ! il stoppait à Bordeaux pour traiter de Montesquieu et de ses « Réflexions sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. »
A ceux qui douteraient de la valeur d'un pareil enseignement je conseillerais de lire comparativement les pages consacrées par Pierre Laffitte et celles consacrées par Renan à l'appréciation de saint Paul. Immédiatement, et malgré le style négligé de l'un et la forme impeccable de l'autre, ils saisiraient l'énorme différence qui sépare un homme de génie d'un homme très distingué.
Car Pierre Laffitte eut du génie et on peut prétendre hardiment que, si on laisse A. Comte hors pair, l'auteur des Grands Types mérite d'être considéré comme le plus éminent historien qui ait encore paru dans le monde.
Je ne crains pas d'ajouter que, s'il avait voulu devenir un grand écrivain, il y fût parvenu sans beaucoup de peine, tant il avait le don des tours de phrase heureux, des définitions concises et précises, des formules lapidaires. Mais il estimait, non sans raison, qu'il avait autre chose i\ faire de plus urgent qu'à distiller sa pensée, qu'à ciseler sa prose.
>.— Des disciples, insuffisamment émancipés des habitudes d'esprit Ihéologiques, et confinés dans la dévotion Comtiste, lui ont reproché d'avoir été trop intellectuel, de s'être trop occupé (le la culture de l'esprit et pas assez de celle du cœur, d'avoir fuit passer le Dogme avant le Culte, l'Écola avant l'Église, contrairement aux indications de la « Politique • et du « Catéchisme ».
Ce qui est vrai, c'est qu'il fut aussi peu formalisle que possible. Il était persuadé qu'une bonne action, accomplie par un être imparfait, doit peser davantage dans la balance positiviste que toutes les effusions d'un mystique parfait. Il ne voyait aucune utilité à parodier les cérémonies du culte catholique, et il ne se croyait pas tenu, parce que son Maître avait été l'amoureux inexaucé de Clotilde de Vaux, à s'agenouiller devant le fauteuil de la nouvelle Béatrice, pour
adresser des invocations à l'Humanité. Peut-être même, et je ne saurais l'en blâmer, pensait-il que certaines manifestations de l'amour mystique d'Auguste Comte pour cette aimable femme tant idéalisée, témoignaient beaucoup plus des infirmités inhérentes à la condition humaine que d'une véritable supériorité, et estimait-il, avec beaucoup de bons esprits, que les prières adressées chaque jour, par le grand philosophe, à Clotilde de Vaux morte, n'étaient pas d'un bon exemple à suivre au point de vue de l'hygiène psychique.
Mais personne ne fut plus religieux que lui dans le vrai sens du mot. Et j'en appelle sur ce point au témoignage de tous ceux qui suivirent son enseignement rue Monsieur-le- Prince, à la salle Gerson, au Collège de France. Ont- ils jamais rencontré un prédicateur qui ait fait vibrer plus souvent et plus fortement leurs sentiments altruistes et sociaux, qui ait su mieux réchauffer dans leur cœur l'amour familial, l'amour de la patrie, l'amour du genre humain? Toutes ses leçons sur les Grands Types ne sont-elles pas, à proprement parler, une longue suite d'actions de grâce rendues à l'Humanité?
Il a si peu négligé le Culte qu'on lui doit l'institution de la Fête du 5 septembre (consacrée à la commémoration de l'entrée de Comte dans la vie subjective), de la Fête de l'Humanité et de la Fête des Morts (le premier et le dernier jour de l'année), des pèlerinages aux lieux illustrés parla vie ou la mort des hommes illustres ; qu'il a conféré la plupart des sacrements de notre religion, c'est à-dire consacré, au point de vue de leur destination sociale, les principales phases de la vie familiale et civique; qu'il a pris une part, le plus souvent prépondérante, aux commémorations de Diderot, de Condorcet, de Danton, de Monge, etc.. ?
Mais il était convaincu, et je le suis avec lui, que s'il convient de faire passer le culte avant le dogme dans l'éducation des enfants nés de familles positivistes, il faut d'abord éclairer et convaincre l'esprit des gentils avant de prétendre parler efficacement à leurs sentiments.
6».— En tant que détenteur de l'autorité spirituelle attachée à la fonction de Directeur du Positivisme, Pierre Laffitte
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comprit d'abord que, s'il voulait l'exercer, il devait rester en dehors de la hiérarchie officielle et ne profiler d'aucun des abus sociaux.
Il ne fut donc candidat à aucune fonction publique, à aucun titre académique, à aucune décoration.
C'est ainsi qu'il acquit le droit de tout dire et qu'il put toujours se faire écouter.
A ceux de ses disciples qui s'adressèrent à lui, il prodigua ses sages conseils, toujours sagement motivés.
Dans le domaine de la vie sociale, il n'hésita jamais à flétrir ceux d'entre les possesseurs de la richesse qui sont assez lâches pour vivre dans l'oisiveté (encorrecls producteurs de fumier ou en parasites malfaisants), de l'exploitation du travail d'autrui, mais, en même temps, il ne manqua janlais de rappeler aux prolétaires que leur condition ne les dispensait d'aucun devoir et que l'ouvrier qui sabote son travail est aussi méprisable que le patron qui gaspille la fortune dont il est moralement le simple administrateur.
De même, il ne cessa de rappeler aux Intellectuels ce qu'ils doivent à la Société qui leur procure la disponibilité matérielle et les conditions de culture indispensables au développement et à Texercice de leur intelligence.
Maintes fois, il avertit la bourgeoisie laborieuse de la faute qu'elle commettait en cherchant une protection, contre le Collectivisme, dans les bras d'une Église incapable de se protéger elle-même, au lieu de se rallier au Positivisme, seul cai)able de résoudre l'antagonisme entre le patronat et le prolétariat, en substifuant, à la lutte des classes, leur concours harmonique.
Nul homme ne fut plus tolérant pour les croyances d'autrui, mais s'il respecta sincèrement les catholiques ou les protestanls qui savent unir les bonnes actions à la piété, il ne lai.ssa jamais passer l'occasion d'exprimer son mépris pour ce monde, dit comme il faiil, que Comte (dans une lettre à Valat) appelait déjà la canaille du genre humain, dont la vie, faite d'hypocrisie, rei)ose uniquement sur des mensonges conventionnels, qui se sert de la religion comme d'un oianteau pour cacher toutes les turpitudes de la vie privée.
et du confesseur comme d'un dégraisseur expert en l'art d'effacer les taches morales.
Dans l'ordre de la politique intérieure, il railla impitoyablement les prétentions de la démocratie à la liberté absolue, à l'égalité absolue, à la souveraineté, à l'infaillibilité, en lui montrant que la liberté de penser et d'agir est toujours limitée par les conditions de temps et de lieu dans lesquels nous vivons ; que la civilisation, loin de tendre à diminuer les inégalités, tend ù les augmenter, et qu'à l'époque où les hommes ne savaient ni compter, ni chanter, il ne pouvait y avoir entre eux de différences comparables à celles qui ont existé, depuis, entre un Lagrange, un Mozart ou un Rossini et la plupart de leurs contemporains; que d'ailleurs, l'inégalité contribue à développer le concours et la sociabilité : que les fatalités cosmologiques et sociologiques, qui pèsent sur chaque génération, rétrécissent singulièrement le champ de la souveraineté populaire; que l'infaillibilité suppose une compétence qui fait entièrement défaut au Suffrage universel, à peine capable de formuler des désirs, hors d'état d'exprimer des opinions.
Tant qu'il le put, il seconda de sa parole et de sa plume ceux qui, comme Gambelta et J. Ferry, entreprirent de modifier la mentalité du vieux parti républicain en l'amenant à être un parti organique au lieu de rester une faction révolutionnaire.
Aux gouvernés il prêcha le respect des hommes de gouvernement. Aux gouvernants il ne cessa de signaler le danger de confondre le progrès avec le changement et de pousser au déclassement des citoyens et à la confusion des sexes.
Jamais, non plus, il ne se lassa de protester contre la criminelle insouciance des politiciens qui proposent incessamment de nouvelles dépenses sans se préoccuper des ressources, qui réclament incessamment la création de nouveaux emplois inutiles sans s'inquiéter autrement de mettre à la charge de ceux qui travaillent un nombre croissant de fonctionnaires parasites.
Dans le domaine de la Politique internationale, il défendit la cause des Noirs, des Chinois, des Turcs, contre la cupidité
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PIERRE LAKFITTE
des Occidentaux. Il s'éleva contre les projets de partage de la Chine et de la Turquie, et contre la honteuse protection accordée par la France aux chrétiens d'Orient et d'Extrême- Orient, notamment à la foule de gens sans aveu, d'aigrefins, de banqueroutiers, de malfaiteurs de tous genres qui, pour échapper à la rigueur des lois de leur pays, se réclament du Christ et invoquent le secours de nos consuls. L'un des premiers, il dénonça le caractère odieux, l'imbécilHté, et les multiples dangers d'une politique confessionnelle qui nous vaut la haine méritée des populations contre lesquelles nous soutenons des croyances qu'elles méprisent et que nous avons nous-mêmes abandonnées, et il préconisa la politique de pénétration pacifique par la science, l'art, l'industrie, comme la seule que dussent pratiquer les nations les plus civilisées envers celles qui le sont moins.
On lui a reproché cependant de s'être mis en contradiction avec les principes de son Maître et avec ses propres principes, en soutenant la politique extérieure de Jules Ferry. Pour le disculper de ce reproche, il suffit de rappeler la situation dans laquelle se débattait l'Europe à cette époque déjà lointaine. Personne ne doutait alors de l'imminence d'une conflagration générale au cours de laquelle se jouerait l'existence même (le notre pays. Comment, dès lors, le Grand -Prêtre de l'Humanité, se plaçant au point de vue même des intérêts de celle-ci, liés à 1 indépendance de la France, n'aurait-il pas approuvé les mesures prises par le plus grand homme d'Etat que nous ayons eu depuis Richelieu, pour assurer la sécurité du pays de la Révolution par l'occupation des positions stratégiques les plus propres à nous assurer la victoire si nous étions attaqués. La vérité, toute à l'honneur de Pierre Laffitte, est que , dans cette conjoncture, il fut moins simpliste que ses critiques et qu'il sut distinguer entre la politique coloniale de conquête et la politique coloniale de défense, entre le principe de celle-là et les fâcheuses néces-' sites de la politique continentale qui obligeaient le grand Ferry à occuper, d'une part, Madagascar et Diego Suarezy le Tonkin et Haïphong, pour tenir en respect l'Angleterre impérialiste, d'aiUre part, la Tunisie et Bizerte pour empe-
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cher l'Italie germanophile de s'y installer et de les prendre comme point d'appui d'une attaque sur nos derrières, le jour où le clairon nous aurait appelés sur le Rhin.
Nul doute que si Pierre Laffitte avait pu assister à l'heureux changement survenu dans les relations internationales depuis la première Conférence de La Haye, il n'eût modifié son attitude et son langage. Probablement, serait-il le premier aujourd'hui à exhorter les positivistes français à voter le désarmement général de leur pays aussitôt que les positivistes allemands auront persuadé à leur gouvernement, inaugurateur de la paix armée, de donner l'exemple ; à voter l'indépendance de nos colonies dès que les positivistes anglais auront décidé leurs ministres, inaugurateurs de la politique coloniale, à proclamer l'indépendance de l'Egypte, de l'Inde, du Canada, de l'Australie, du Transvaal, etc., etc.
Il a donc largement rempli les obligations morales de sa charge.
Mais peut-être a-t-il dépassé parfois les attributions légitimes d'un Grand-Prêtre de l'Humanité en condamnant, sous le rapport scientifique, des travaux qui n'étaient pas de sa compétence (comme ceux de Darwin en Histoire naturelle, ^ de Pasteur et de Metchnikoff* en Bactériologie), au lieu de se borner à introduire le point de vue moral de la destination sociale dans l'appréciation des recherches et à intégrer leurs résultats positifs dans la Synthèse subjective pour les communiquer à tous par la voie de l'enseignement.
La faute, si faute il y a, comme je le pense, en est à l'équivoque qui plane sur cette dénomination de Pouvoir spirituel que beaucoup de positivistes entendent, à la manière des Comtistes, dans le sens de Pouvoir à la fois intellectuel et moral, tandis, qu'à mon avis, elle ne doit être comprise que dans le sens de pouvoir essentiellement moral.
Après tout ce que je viens de rappeler, est-il vraiment besoin d'attester l'altruisme de l'apôtre qui, sans espérer de récompense, se voua, durant plus de 45 ans, de 1857 à 1903, à la tâche longtemps obscure de propager notre religion, dans le seul but d'accélérer les progrès de notre espèce?
Convient-il de vanter l'intelligence supérieure de celui qui, *
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selon l'expression d'Anatole France, « sut être un penseur original en même temps qu'un disciple fidèle », et qui sut génialemént innover, en continuant un philosophe tel que Comte ? Que ceux qui prétendent rapporter au Maître tout Ihonneur acquis par le disciple, veuillent bien se donner la peine de comparer son œuvre avec celle des auties héritiers de l'Arislote moderne !
« A celui qui accepta d'être le chef d'une Eglise reniée et bafouée par le vulgaire des philosophes, qui prit l'initiative des fêles et des consécrations religieuses, qui accepta » en son ensemble « la succession de son Maître », qui défendit les idées et les hommes les plus impopulaires, qui osa s'attaquer à l'idole Napoléon et à l'idole Victor Hugo, « on ne saurait », dirons-nous avec Emile Antoine, « refuser le courage intellectuel », le courage de tête, « celui que la fonction réclame ».
Quant à la persévérance, ses coreligionnaires ne peuvent oublier que, malgré les épreuves et les revers inévitables, « il ne désespéra jamais, que loin de se laisser abattre par' les obstacles, il les lit servir à doubler son ardeur » et qu'il réussit toujours à faire passer son indomptable confiance dans l'Ame de ses soldats.
« En ce qui concerne la prudence, sans laquelle toute activité avorte, il a su réserver les opérations prématurées, il a connu son époque et a su s'y adapter.
« Il a réuni, en un mot, l'ardeur, le courage, le savoir et la constance nécessaires à sa mission ; il a été l'homme de la situation, sans cesser' d'être le représentant fidèle de la doclrine ».
S il est vrai que l'action soit, selon l'expression d'Emile Antome, l'épreuve des hommes, et dévoile ce que furent leur cœur, leur esprit, leur caractère, il n'est guère utile d'insister sur Terreur commise par Comte à l'endroit de Pierre Laflitte.
Heureuse a été la vie du grand homme de bien que nous honorons, car malgré qu'il ait été longtemps méconnu, il n eut jamais le moindre doute sur le triomphe final des idées à la défense desquelles il s'était consacré.
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U eut toujours pleinement conscience de sa supériorité sur son milieu et ne souffrit point de se voir préférer une foule de médiocres. U savait trop que. pour agir sur une organisation sociale et la faire progresser, il faut plus ou moins s'isoler d'elle; que, pour être un réformateur sérieux, il faut être un déclassé. Or, il avait trop bien fait la théorie des grands hommes qui furent les déclassés du passé pour ne pas consentir volontieis h être, comme son Maître, un déclassé du xixe siècle. « Nul », aimait-il à répéter, « n'est digne de contribuer h la plus grande révolution qu'il soit donné à l'Humanité d'accomplir, s'il ne sait aimer, penser, €t agir pour ses successeurs, au nom de ses prédécesseurs, en se passant de l'approbation de la masse de ses contemporains. >
Après avoir dirigé, durant plus de 40 ans, la lutte de l'esprit positif contre les forces théologico-métaphysiques et matérialistes, il eut la satisfaction de voir élever à son Maître, en plein Paris, en face de celte Sorbonne si longtemps persécutrice du génie de Comte, un monument digne de l'immortel philosophe, avec l'assistance d'un Comité renfermant dans son sein, fraternellement unies aux principales personnalités prolétariennes, les plus grandes illustrations de la Philosophie, de la Science, de la Littérature, de l'Art, de la Politique dans tous les pays du monde. Le jour de l'inauguration, il vit un Ministre de la Guerre positiviste prendre la parole au nom du Gouvernement de la République française pour saluer, en termes émus, Fimage, taillée dans le marbre, du plus grand penseur des temps modernes, et il put entendre les voix les plus autorisées de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie, de la Belgique, de la Bohême, du Brésil, du Danemark, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Grèce, d'Haïti, de l'Italie, du Mexique, de la Pologne, du Portugal, de la Suède, de la Suisse, de la Russie, de la Turquie, etc...., célébrer à l'envie la gloire du fils de Montpellier et la portée de son œuvre philosophique, politique et reUgieuse.
Presque au lendemain de l'inoubliable apothéose, Pierre Laffitte s eleignit doucement, le 4 janvier 1903. Il mourut
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heureux, comme il avait vécu, et avant d'atteindre ce vallon sacré, son cercueil, recouvert des « drapeaux de 20 peuples i, passa au pied du monument élevé à la mémoire de Comte par la piété reconnaissante de l'Humanité civilisée.
7o — Mais avant de disparaître il avait rendu le plus signalé service au Positivisme, en désignant à temps son successeur, avec mission de diriger la Revue positiviste qu'il avait fondée, et de constituer le Comité Positif Occidental, prévu par Comte, pour servir de Concile permanent à la nouvelle Eglise, pour assister de ses conseils le Directeur, et, en cas de vacance de la Direction, pour nommer un nouveau titulaire ou sanctionner le choix fait par le prédécesseur.
Par suite de cette sage précaution, les positivistes surent autour de qui se ranger à leur sortie du Père-Lachaise ; le Comité Positif Occidental put être constitué par M. Jeannolle, conformément aux désirs de ses deux prédécesseurs, et se trouva prêt à nommer, dans la plénitude de son droit et de son devoir, un nouveau Chef, lorsque la Direction redevint vacante du fait de l'état d'asthénie qui rendait le successeur de Pierre Laffitte incapable de remplir les moindres obligations de sa fonction.
Malgré quelques tiraillements inévitables, les positivistes de tous les pays — qu'il ne faut pas confondre avec les Comtistes — ont, à l'exception d'une vingtaine, au plus, reconnu comme Directeur l'élu du Comité Occidental et affirmé ainsi la vitaHté de notre organisation.
Depuis sa nomination, cet Élu a donné trop de preuves d^son zèle et de son activité pour ne pas rallier peu à peu les quelques dissidents dont le loyalisme mal entendu, semblable à celui des Émigrés, a placé momentanément la fidélité à une personne au-dessus de la fidélité à la cause.
Grâce donc à Pierre Laffitte nous avons pu éviter la décomposition, et. serrés les uns contre les autres, nous sommes de nouveau en mesure de reprendre notre marche en avant pour la conquête pacifique du monde, avec la certitude que le Comité Positif Occidental saura nous garder toujours de ranarchie et nous préserver dorénavant de tout schisme sérieux.
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Sans doute, nous sommes encore une minorité à la surface de la planète, mais ne savons-nous pas que t si l'homme est peu de chose, il suffit que quelques hommes se réunissent, au nom d'une conviction commune, qu'une même pensée les agite et les mène, qu'une même volonté les dirige pour que leur puissance devienne irrésistible », lorsque leur action s'exerce dans le sens de l'évolution.
En nous reportant à ce qu'était le Positivisme, lors de Favènement de Pierre Laffitte, pour considérer ce qu'il est devenu, en cette année seconde de Tavénement de M. Corra, nous avons, certes, le droit d'augurer favorablement de l'avenir, et d'avoir confiance dans l'efficacité de notre système de propagande.
Extrait de La lieuiie Positiviste Internationale (22 Shakespeare 102).
Publications de Pierre Laffitte
Cours philosophique sur THistoire générale de l'Humanité -. — Discours d'ouverture, 1 vol. in-8\ Paris, 1859, 2 fr. 50. - Considérations sur VEnsemble de la Civilisation chinoise et sur les relations de VOccident avec la Chine, 2» édition, 1 vol. in-8', 1 fr. 50. — Im Révolution française, 2' édil., 1 vol., 1 fr!
— Cours sur l'Histoire générale des sciences, professé au Collège de France (Discours d'ouverture), br. in-8% 0 fr. 50 c.
Les grands Types de l'Humanité, appréciation philosophique des principaux agents de révolution humaine : — La Théocratie (Théorie générale du Calendrier: Moïse; Boudha ; Mahomet). Leçons rédigées par le D' P. Dubuisson. Paris, 1875, 1 vol. de 415 pages, 7 fr. 50. - II. L'Antiquité Gréco- Rowaine {Womère, Thaïes, Aristote, Socrate et Platon, Archimède, Scipion, César). Leçons rédigées par P. Dubuisson, 1876, 1 vol. de 520 pages, 7 fr. 50.— III. Les grands types du catholicisme (18Q7), 1 vol. in-8' de 700 pages, 7 fr. 50.
— Toussaint-Louverture, broch. in-8', 1 fr. — Centenaire de Diderot, broch. in-8-, 1 fr. '
Cours de Philosophie première : — 1" vol. Théories générales de l'Entendement, 7 fr. 50 ; — 2* vol. Lois universelles du monde, 6 fr.
Le Positivisme et l'Économie politique. 1 vol. in-32, 3* édit., 0 fr. 50 c.
Considérations générales à propos des Cimetières de Paris, 1 fr.
Le Faust de Goethe. — 1 vol. in-8, à 4 fr. 50 (E. Pelletan).
Principaux articles in Revue Occidentale. — Nécessité de l'intervention du Positivisme dans l'ensemble des affaires humaines (mai 1878). —
— Vue d'ensemble sur l'état de la religion positive, ses progrès, ses besoins,
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(nov. 78). — De la division des deux pouvoirs, et spécialement du rôle de la femme dans l'état normal (mars 79). — De la onction électorale (sept. 79). — Des devoirs professionnels (nov. 79). — Considérations générales sur l'ensemble de la politique républicaine (janv. 80). — Considérations générales sur l'ensemble de la politique extérieure de la France (janv. 89). — Le Sacrement de la Destination (mai 81). — Question chinoise (mai 81). — De l'union nationale (sept. 81). — La Diplomatie française (sept. 81). — Considérations sur la question islamique et la politique de la France à cet égard (sept. 81). — Spinoza et la Hollande (mars S2). — Louis X/ (janv. 84). — Du rôle des individus en politique (mars 82). — De l'institution subjective de la sociologie par la prépondérance de la morale (janv. 93). — Le Fétichisme (rédaction Corra), (mai 83).
— Richelieu (rédaction Delpey), (juillet 83). — Inauguration de la statue de Gambetta à Cahors : discours (juili. 84). — Des dangers de l'action de l'Occident sur le reste de la planète (janv. 85). — De la stabilité ministérielle (janv. 85). — De l'invention du calcul infinitésimal : du calcul différentiel (sept. 85 et sept.8G).
— Considérations générales sur la Philosophie troisième {encgclopédie concrète) (juili. 8G). — Appréciation de Buffon (Philosophie troisième) (juill. 87). — Hoche (sept. 88). — 'Du parti gouvernemental (janv. 89). — Le centenaire de 1789-1889 (mai 89). — De la souveraineté (juill. 8î»). — Im Révolution et le Positivisme (nov. 89». — Du rôle social de la guerre (janv. 90 et sept. 92). — Cromivell et Bonaparte (janv. 90).— De la lil>ertè de la presse (mars 90). — Du .soc/a/is//je(mai90) — La question islamique et le général Cauaignac (juill. 90).
— Le Jésuitisme et le Positivisme (janv. 91). — De l'Lslamisme et de l'Esclavage (mars 91). — La Métaphysique et le Positivisme (juill. 91). — La Princesse de Clèves (nov. 91). — Championnet (mars 92». — De la stabilité de l'ordre économique (juill. 92). — Delà fondation de la chaire d'Histoire des sciences au Collège de France (sept. 92). — Im Réi>olution de 1848 (nov. 92). — De la représentation de la France (janv. 93). — Jules Ferry (mai 93). — Théon de Smyrne (janv. 94). — Le parti gouvernemental (mars 94). — Le centenaire de l'École polytechnique (juill. 94). — /.a Chambre des Députés (mars 95). — Im Décentralisation et l'Assemblée constituante (mai 95). — De la monomanie réformatrice (juill. 1)5). — L'évolution de la féodalité (mars 9G). — Du système linancier de la Révolution (mai 96). — Bonaparte (sept. 97). = Cours de morale théorique :
— De la stabilité humaine (Union, Unité, Continuité) (mai 85) ; Théorie de la vie affective (Personnalité, Sociabilité, 3/or«mé) (juill. 85) ; Théorie de la vie contemplative (Raison abstraite, concrète, Harmonie mentale) (sept. 85) ; Théorie de la vie active (Pratique, Philosophique, Poétique) nov. 85) : Théorie de la Religion (nov. 85). = Cours de .morale pratique ou traité d'éducation : But, Plan, Destination ; Relation avec arts agissant sur ihonune (janv. 86); Première enfance (mai 86) , Deuxième enfance. Culte privé (juill. 86) ; Théorie de l'Adolescence. Enseignement abstrait. Apprentissage (sept. 86) ; Jeunesse, Mariage, Domicile (nov. 86) ; Virilité. Devoirs professionnels. Constitution de la famille (janv. 87) ; Maturité. Vie publique : civique, planétaire (mars 87) ; Vieillesse. Retraite. Mort, Incorporation, etc. (mai 87) ; ExiMsition sommaire de la morale positive (Introduction) (nov. 95), etc., etc..